‹ Debora (volume 4)Chapitre 6 sur 9 · THEATRE DE VITERBE · texte numérisé non relu

THEATRE DE VITERBE

Prima rappresentazione I M i S ]\ A D 1 E R I

DEL MAFSTRO VERDI

Les artistes de la troupe di Y aile, sous la direction de mademoiselle Ruzzarina ,

chanteront les firincipaux airs de ce chefd'œuvre^ au bénéfice des pauvres de la ville de Viterbe.

Cette représentation sera honorée de la présence de l' illustrissime monsignor Pacifico, le prolecteur des pauvres et des artistes.

Ce programme, écrit à la main, pour cause d'absence d'imprimerie, excita une émotion profonde drns Yiterbe, cité pauvre qui aurait besoin d'un bénélice quotidien* pour vivre un peu. On se cotisa entre voisins, et quand les portes furent ouvertes, la foule envahit le théâtre, comme si on eût donné un spectacle igratis.

Les (l«'fnoheurs, on conservant \c costume pittoresque de leur campagne, avaient quelque rosserablance avec les héros de Schiller. Un costumier aurait été inutile; les frais de travestissement furent donc épargnés. Les artistes chantèrent sur le théâtre, -en habit de rase campagne, et l'illusion ne fut pas détruite. Les chœurs surtout étaient admirables à entendre et à voir. Des bravos unanimes, dont PaciRco donnait le signal dans sa loge, accueillirent cette ébauche de première représentation.

Personne ne se montra difficile. Verdi, ainsi mutilé, obtint un vrai triomphe, et reçut en effigie un-^ couronne do laurier.

Pendant le' chœur final, la belle Ruzzarina descendit dans la salle pour faire une quête en faveur des pauvres deViterbe , en relevant de ses gracieuses mains son joli tablier, où se croisaient les plus vives couleurs. Son rôle avait été tracé d'avance. Quand la jeune fille passa devant la loge de Pacifico, elle improvisa un sonnet à la gloire du monsignore, et elle le récita si bien que Pacifico, ébloui des charmes de la quêteuse, dépusa dans son tablier une bourse où tintèrent quelques pièces d'or.

A ce don , Ruzzarina feignit d'être émue jusqu'aux larmes de tant de générosité, et montrant la bourse aux artis-

tes du théâtre, elle cria d'une voix de soprano aigu : Viva Pacificol Toute la salle répéta ces mots. Une petite armée de défricheurs se rua , aux cris de Viva Paci" fico\ vers la loge du généreux protecteur des pauvres. On apporta un brancard de lauriers, de chênes et do rnvrlhes, on y plaça triomphalement Pacifico, malgré sa résistance amicale, et les défricheurs le portèrent à son palais à la lueur des torches, en traversant la ville, toujours aux cris de Yivti Pacificol

Les plus robustes et les plus déterminés accompagnèrent Pacifico jusque dans son appartement, et la rue étant bien gardée, ils lui dirent :

— Monsi^nore, vous êtes venu ici pour extorquer l'argent de ceux jqui n'en ont guère, et la caisse qui contient vos rapines est ici. Vous allez nous la livrer tout de suite, ou vous ne verrez pas le mercredi des Cendres. Toute résistance est inutile; vous êtes seul et nous sommes une armée. Restituez ce que vous avez pris; nous nous chargeons de le rendre à des gens qui ne vous le rendront jamais.

Paciûco, tout étourdi de ce coup imprévu, et trouvant la roche Tarpéïenne si près de son Capitole , essaya de faire mouvoir les ressorts d'une politique cauteleuse pour sauver sa caisse ou sa vie ;

mais il avait devant lui des hommes inexorables, ses plus fervents, ses plus intimes ennemis. Il livra donc le trésor des exactions , et même d'assez bonne grâce, car il pensa qu'il lui serait facile de le reprendre après le départ des artistes, des Masnadieri qu'il reconnaissait parfaiiemeril dans la troupe de ses spoliateurs audacieux.

Pacifico se trompait : en tout pays, les hommes de campagne sont plus rusés que les hommes d,e la ville; l'arbre conseille mieux la finesse que la maison.

Dès que les défricheurs eurent la caisse en leur pouvoir, ils s'em;/arèrent encore de PaciOco, le replacèrent sur le palan-

~ 190 ~ quin triomphal dans la cour du palais du gouverneur absent, et la marche dovalion recommença aux cris de Viva Pacifico !

Le lenore sfogalo des Masnadieri, placé devant le brancard, criait au peuple de A iterbe :

— L'illustrissime monsignor Pacifico est appelé à Rome ! Nous ne voulons pas qu'il s'expose a taverser la forêt de Vilerbe dans la nuit! Nous le porterons en triomphe jusqu'à Rome! Viva P ad fi col

El de toutes les fenêtres, de toutes les rues, de tous les angles partait avec fu-

rie ce cri de recoiiuaissance et d'ovalion.

Quand le moment lui paraissait favorable, PaciOco essayait d'élever la voix pour appeler ceux de son parti à sou secours; mais le cœur formidable de Viva t'acilicol ne permettail pas d'entendre une voix isolée et très affaiblie par la peur. Le cortéjL^e triomphal était arrivé déjà aux limites de la ville et sur la clairière où la vaste forêt commence pour se continuer a travers la montagne et dans les nues. Le peuple de Viterbe s'arrêta à la porte de Viterbe, en rendant hommage à ces courageux et infatigables paysans et artistes de Verdi, qui al-

102 — laienl faire un si long chemin pour reconnaître la générosité de ce magnanime Pacilico.

Les délricheurs, maîtres de la vie de Paciûco , n'abusèrent pourtant point de leur puissafice ; parvenus au sommet de la montagne, ils s'enfoncèrent, à gauche, par des sentiers de chèvres, dans des abîmes de verdure sauvage, où les pieds humains , même des pieds do bandits, n'ont jamais laissé de trace. Des voûtes sombres ajoutaient leurs horreurs aux ténèbres de la nuit, et voilaient à chaque pas des lits desséchés de torrents ou des lèvres de précipice. On chercha, dans ces formidables massifs, dans ces Ine:;-

Iricablos labyrinthes de rameaux d'ébène un terrestre purgatoire pour Pacifico ; on le précipita du haut de son char triomphal au milieu d'un chœur de huées et de malédiction , et on l'abandonna à son sort.

Cette justice faite, les défricheurs se retirèrent à la hâte et gagnèrent les hauteurs, qui, de l'autre côté de la route, domine le lac de Vico.

L'enthousiasme populaire n'avait pas

cessé sur la grande place de Viterbe,

après le départ triomphal de Pacifico.

Un défricheur, inconnu de toute la ville,

était resté , avec le trésor des exactions, ill (3

et il le distribuait aux pauvres , de la part du monsignore. Ces nouvelles largesses faisaient pleuvoir les bénédictions sur la route qu'avait prise Pacifico , et toutes les bouches priaient pour lui.

Une jeune femme n'avait rien perdu de tous ces cris populaires dans une modeste chambre de l'unique hôtellerie de Viterbe. Elle venait d'arriver de Rome, pour obéir à un conseil qui élait un ordre , et elle attendait son nouveau destin , avec des angoisses mortelles, l^s cris de Viva Pacifico ! étaient un mystère pour elle ; mais comme ces cris inexplicables annonçaient la présence de cet homme, elle n'osa se montrer, de

peur de retrouver h Viterbe les dangers de Rome. Insensiblement, le tumulte du mardi-gras et de l'ovation populaire se calma autour de l'hôtellerie. Les lumières s'éteignaient derrière les vitres ; les verroux. grinçaient derrière les portes ; elle allait bientôt poindre l'aube de ce jour funèbre , oii la cendre imposée au front rappelle à l'homme qu'il n'est que poussière. La jeune femme ouvrit sa persienne pour respirer le souffle de la nuit et jouir de cette tristesse aérienne qui succède a la folie des plaisirs mondains. Une voix douce et inconnue chantait, dans l'éloignement, l'air des Masnadieri, et la belle voyageuse redisait

tout bas les vers dn poëme italien • « AoMS verrons resplendir^ là-haut^ plus joyeuse et plus belle , r étoile de notre amour. >

eu APURE SEPTIÈME.

vn

Le chemin de I<i eroix.

Barbone et Tomaso arrivèrent un peu avant Talonni au palais du cardinal gouverneur de Viterbe, et ils apprirent les premiers l'ovation que Paciûco avait reçue la veille, ce qui les étonna pro-

• — 200 — fondement. Lorsque Talormi parut, le fidèle Barbone lui raconta ces étranges chosfts, et ajouta ensuite :

— Il y a là dessous un mystère , et je vois à l'air de son Excellence que nous sommes ici du même avis^

— Un mystère !* dis-tu, Barbone ; je le crois pardieu bien! Comment, Paciûco vient ici rançonner le prochain, prendre l'argent de ceux qui n'ont rien pour le donnera ceux qui ont tout, et on le porte en triomphe, comme une châsse, de Vilerbe à Rome! Ceci dépasse la porlée de mon intelligence ! J'expliquerai le mystère de la sainte Irinité au premier théologien venu : mais le mystère

du trioujphe de Paciûco ! ah ! celui-là, si on ne me l'expliqué pas, je ne TexpHquerai jamais!

— Monseigneur, dit Barbone qui sortait d'une réflexion, nous arrivons de Rome, vous, Tomaso et moi; nous avons suivi la grande roule, et nous n'avons rencontré aucun Pacilico porté en Iriom, phe sur un palanquin ...

— C'est vrai, dit Talormi... tu as raison, Barbone... Eh bien ! ensuite ?

— Ensuite, monseigneur.... Que vous

dirais-je ? je m'arrête là C'est une

simple réflexion que je vous soumets.

— Non, Barbone, ta réflexion est

allée plus loin.Voyons, ne t'arrête pas là.

— Comme votre excellence me connaît ! Vraiment, monseigoeur, vous daignez trop étudier votre humble esclave, et de quelle reconnaissance ne dois -je pas accueillir vos bontés, lorsque je songe à tout le chemin que vous faites pour descendre de vous, si haut, a moi, si bas!

— Le coquin excelle dans la flatterie!

Barboneà quarante ans tu seras ambassadeur. Je te paie d'avance ton premier . trimestre; prends cette bourse et explique-toi.

— Monseigneur, je connais les gens de Viterbe, ils sont fins comme des

campagnards , je crois qu'ils ont porté Pacifico en triomphe ; mais je crois aussi qu'ils l'ont noyé dans le premier puits ou le premier lac venu.

— Bar!)onc, tu te trompes , ces genslà sont trop lins pour commettre une sottise en si grande compagnie : ils savent très bien que sur cent amis, il y a toujours un espion qui en fait pendre

([uatre-vingt-dix-neuf, le lendemain

Moi, Barbone , je soupçonne quelque cbose de plus.

A ce dernier mot , une voix de basse retentit dans l'escalier, et Talormi, dont l'oreille féline avait des perceptions d'une délicatesse exquise, reconnut le

Imibre dramatique de Pacilico, et dit :

— Le voilà !

C'était bien lui! Mais qu'il était différent de lui-même ! Quantum mutattis ! II avait laissé des lambeaux de ses habits, de sa chair, de sa chevelure a tous les buissons épineux de la forêt de Viterb ' ! Son'premier geste annonça simultanément deux choses : la douleur d'un affront reçu, le besoin d'une vengeance prompte. Talormi etJBarbone lui tendirent les mains, et dans cette première scène de pantomime, où les poitrines étaient trop suffoquées pour laisser échapper des paroles, on s'était déjà dit et promis et juré tout ce qui allait écla-

1er ensuite dans la libre émission des voix.

Quand la parole fut rendue à Paciûco, il raconta son lamentable triomphe dans tous ses détails, depuis la quête des inasnadieri jusqu'au dénoûment de la forêt.

Un cri de rage de Talormi servit de ritournelle au récit de Pacifico.

— Oui ! s'écria-t'il en montrant du doigt la grande place de Viterbe ; oui î je ne m'étais pas trompé! Le coup part de là ! Je reconnais la main de la juive ! je reconnais l'infernale imagination de cette fausse Anglaise d'Israël ! C'est Debora qui ajsemé l'or dans la campagne

et révolté les bandits de l'expédition ! Les bandits ne travaillaient plus depuis que notre police veille ; ce vide déplaisait fort aux paysagistes d'Angleterre; Debora est venue glaner, comme Ruth, son aïeule, et elle a ramassé dans nos sillons les débris de Gasperonne ! C'est superbe d'audace ! Maintenant , nous allons voir qui triomphera de nous ou de cette fille androgyne qui a deux pères,

Jacob et Calvin !

— Talormi, dit Pacifico, vous savez que Debora est condamnée; ainsi restons calmes, pour être furieux au bon moment. Je vous la recommande.

— Elle est condamnée, je le sais bien!

dit Talormi en baissant la voix, mais, moi, je l'avais condamnée à mon tribunal, avant le bal d'Aliberti, et ma sentence en vaut une autre I Le jour où cette femme m'a craché son insulte au ■visage, dans le kiosque du lac d'Albano; j'ai juré de l'avilir, de la flétrir du stigmate des prostituées. Eh bien ! aujourd'hui, je reconnais qu'une pareille vengeance serait encore trop honorable pour elle, puisque l'amour aussi se venge quelquefois avec de telles fureurs ! Je veux autrement me venger ; je veux humilier la fem:ne par le dédain de sa beauté; je veux passer devant Debora, liée vivante et nue a son arbre de mort,

et lui crier : « Re,çarcle, nous sommes trois ici, et nous te dédaignons comme la plus lépreuse des courtisanes, et nous t'abandonnons aux caresses des oiseaux de proie qui vont s'abattre sur ton cadavre. »

Talormi marchait avec une précipitation convulsive, eu accompagnant chaque mot d'un geste furieux. Barbone écoutait et attendait.

— Toi, lui dit Talormi, tu sais ce que tu as à faire; j'ai tracé ton rôle; je garde Tomaso avec moi Va, Barbone

Le fidèle Barbone, dont la figure ne perdait jamais son expression de béati-

— sou —

liulc, n'avait pas besoin de se lemeltre pour jouer la scène qui lui était imposée. 11 descendit , prit un chemin de traverse, passa nonchalamment sur la grande place et entra dans l'auberge, avec son air de séraphin.

A la première demande, il répondit d'une voix enfantine :

— Faites-moi l'honneur d'annoncer l'indigne serviteur du cardinal Santa- Scala à l'illustrissime lady Stumley.

Bprbone fut introduit tout de suite, comme on le pense bien , et Debora le reçut avec tant de joie qu'elle oublia sa respcctabilUé de grande dame anglaise et lui serra les mains très an'ectueuse-

ment. Barbone se procura deux larmes artificielles , et les essuya dans un vif accès d'émotion.

Un rugissement sourd , parti d'un coin ténébreux de la chambre, annonça .qu'il y avait dans le voisinage un témoin qui voyait cette scène avec une inquiétude mêlée d'effroi.

C'était Mitry, couché sur une natte de sparterie, dans une morue attitude d'observation.

Barbone tressaillit comme le voyageur de l'Atlas qui passe sur les terres royales du lion.

— N'ayez pas peur, dit Debora, c'est mon ehien Mitry, qui est, comme tous

— allies chiens, l'ami de ses maîtres, et l'ennenii de tous les étrangers. Mais je vais vous présenter à lui, et il sera charman? pour vous... vous allez voir.

Dehora présenta Barbone à Mitry, avec le cérémonial d'usage; le chien se leva, regarda Barbone d'un œil soupçonneux, flaira l'air avec inquiétude, et vint placer sa large téio sous la petite main de Debora.

— Maintenant, dit la jeune femme, vous avez un ami de plus.

Barboue parut douter de l'amitié de ce nouvel- ami.

— Ainsi donc, Pacifico est à Vilerbe?

dit Dobora.

— Î1-2 — — Oui, milady , le cardinal Saiita- Scala le savait bien ; aussi, voyez comme il est prudent et avisé, notre saint cardinal ; il s'est arrêté, non loin de Monterosi, dans la petite cabane d'un bûcheron, au plus épais de la forêt de Viterbe, et il m'a dit : « Prends bien garde, Barbone ; remarque attentivement tous les accidents de terrain, toutes les espèces d'arbres ; coupe les branches basses et sème-les jusqu'à la grande route , pour ne pas l'égarer. >> J'ai fait tout ce qu'il m'a recommandé, même davantage, et je crois que je puis conduire milady au cardinal Sanla-Scala , les yeux fermés.

Debora, saus consulter son miroir achevait au hasard sa toilette très modeste et donnait des sourires d'approbation à chaque phrase de Barbon e.

Elle dissimula l'élégance aristocratique de sa taille sous les plis d'un manteau brun et diflbrme,fit tomber un voile vert de la passe d'un chapeau dévasté, mit des gants de couleur vulgaire, et, joyeuse comme la jeune fille qui sort pour signer son contrat de mariage, elle dit à Mitrj :

— Ecoute, Mitry, sois bon et sage; reste ici, et attends-moi

Le molosse articula tristement quelques syllabes confuses qui, sans doute,

voulaient exprimer une idée , mais Debora leva le doigt indicateur de sa main droite et le fit retomber obliquement devant les yeux de i^'itry, qui n'osa plus rien dire et parut se résigner.

Debora marchait la première, et précédait Barbone de deux pas, en se laissant guider sur la route par des indications intermittentes.

Mitry, élevant ses pattes antérieures sur le balcon de la chambre oii il était prisonnier , avait longtemps suivi des yeux Debora et Barbone, avec l'anxiété fiévreuse d'un bon serviteur qui voit partir sa maîtresse pour un rendez-vous suspect. La ville de Vilerbe élait pion-

— 2hS —

géejdans le'silence tumulaire du mercredi des Cendres ; on eniendait facilement, dans les airs, comme dit la chanson italienne :

La voix (lu beau temps, Le léger bruit d'aile De cette birondelle Qui fait le prinlenips.

On aurait cru habiter Herculanum ou Pompeia en 1846, et la brise printannière, si précoce en Italie, apportait par intervalles le murmure des hautes cimes de la forêt, comme on entend, sous Vimpluvium de la maison de Diomède, le son des vagues du golfe de Baïa. A 5 la faveur de ce 'silence, Mitry, doué de l'ouie subtile de ceux de son espèce la-

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