‹ Debora (volume 4)Chapitre 7 sur 9 · IU · texte numérisé non relu

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conienne , écoula bien longtemps encore le pas (le sa maîtresse, et il garda sa position à la fenêtre comme un de ces griffons de pierre qui décorent les balcons italiens.

Debora conduite par Barbone, était arrivée sur un tertre jaunâtre, tout hérissé de lentisques et de chênes liège, à droite de la route qui traverse la forêt de Viterbe.

— Nous ne sommes plus qu'à quelques pas de la cabane du biicheron', dit Barbone d'une voix douce.

Debora s'arrêta, et attendit la nouvelle indication de son guide.

' — ^ Me permollez-vous . milady, dr

marcher le premier, mainlenanl? demanda Barbone d'un ton respectueux et sans affectation.

Debora répondit par un sourire et un geste qui signifiait : Passez !

On quitta la lisière du grand chemin de Rome, et on s'enfonça dans un massif ténébreux de forêt vierge , oà des croix tumulaires annonçaient par intervalles des assassinats anciens et impunis. Le soleil, qui jetait ça et la quelques ëclaircies lumineuses sur la poussière de la voie routière, avait tout à fait disparu ; des voûtes opaques de chênes , de sapins, de trembles, de sycomores de montagne interceptaient les rayons et don-

liaient un crépuscule sombre aux heures du milieu du jour. Un sentier étroit qui semblait avoir été frayé par le bâton ferré du pâtre, serpentait dans ce labyrinthe de verdure ténébreuse, non pour conduire, mais pour égarer les pas humains.

L'odeur bitumineuse qui s'exhale du lac de Vico pénétrait dans cette forêt vierge, et devait faire croire, aux âges de l'Italie païenne, que le vestibule de l'Averne n'était pas éloigné.

Barbone s'arrêta devant une grande croix tumulaire, en bois de chêne, et indiquant, comme toutes les autres croix

de la forôl, qu'uu crime de sang avait été commis sur cette place.

— Encore un crime ! dit Debora en frissonnant... et l'endroit était bien favorable...

— Oh î dit Barbone, les gens qui veulent se venger savent bien choisir leur endroit. Ici, il n'y a pas de témoins a craindre. Nous sommes au bord d'un précipice à pic qui domine le lac Vico. La grande route est très éloignée ; les branches des arbres tombent aux pieds comme des broussailles ; tout ce qui se dit et se fait dans ce coin terrestre cie l'enfer n'est pas môme connu de Dieu.

L*accent el la figure de Barbone

avaient pris subitement une expression étrange qui étonna Debora.

— Que dites-vous ? observa-t-elle ; est-ce qu'il y a des choses que Dieu ne connaît pas?

— Oui, celles que vous allez voir.

Un de ces frémissements de feuillages

qui troublent un bois à l'approche des bêtes fauves, fit tressaillir Debora, bien plus que la réponse impie de Barbone; elle regarda... et ce qu'elle vit glaça tout le sang de ses veines , et suspendit un moment la vie dans son cœur.

Talormi était là !

Derrière lui était un être à face livide,

qu'une magique érocalion , semblait avoir fait sortir de l'enfer.

Un de ces cris stridents , que les femmes seules tiennent en réserve pour les moments de di^olation suprême , sortit de la poitrine de Debora et perça les voûtes de ces arbres qui ont couvert tant d'agonies.

— A mon secours I à moi les miens î à moi mes frères ! à moi Virgilio !

La main robuste de Barbone ferma sa bouche; Tomaso accourut; les sig^nes de Talormi, compris conmie un ordre, eurent leur exécution.]

— Tu es condamnée à mourir sur celte CFoix, pour la rédemption de tes

— 22-2 — juifs, lui (lil Talormi d'une voix aiguisée comme la lame d'un poignard; demain, monsignor Paciûco , un de tes juges, passera ici , et te trouvant morte et meurtrie par les griffes des vautours, il ira rendre bon témoignage de ce que nous avons fait à notre secret tribunal.

Tomaso et Barbone déchirèrent les vêtements de la jeune femme avec une dextérité qui faisait remonter beaucoup plus loin le noviciat d'un pareil crime. La lutte du désespoir et de la pudeur contre un attentat horrible ne pouvait que retarder bien peu l'accomplissement de l'iniquité résolue. Debora, toute fris-

sonna M le de rage et de honle, se vit arracher son deiDier voile; des mains indignes la saisirent et la lièrent étroitement à la croix horizontalement placée dans les hautes herhes. Les deux hourreaux s'acquittèrent de leurs hautes œuvres avec une adresse digne de leurs antiques confrères des charniers de Verres en Sicile, et d'Hérode en Palestine. Barhone se chargea des hras , Tomaso des pieds, et les quatre membres de la victime, retenus et raidis à leurs extrémités par des nœuds de chanvre savamment établis, ne laissaient au corps aucune liberté de mouvement.

— Tu vois maintenant, lui dit Talormi

on se plaçant devant elle, que tu m'avais colomnié dans mes intentions, lu vois que la pudeur trop susceptible ne court aucun danji^er, et que tu étais dupe de ton orgueil de femme lorsque tu te croyais assez belle pour mériter l'honneur d'un attentat violent. C'est la justice des hommes qui te cloue là sur ce gibet comme une vile criminelle; et nous ne voulons de toi que ta mort.

Garde ta chair pour les vautours de la nuit. Les chrétiens n'ont pas faim de ta chair.

Dans le creux du ravin qui porte les

torrents au lac, l'écho, voix du hasard, ou pour mieux dire de la Providence,

avait apporté une plainte stridente aux^ oreilles de Virgiiio. Une créature humaine était donc en péril dans ces sombres domaines de la terreur, dans la vieille foret des assassinats. Le jeune défricheur d'Albano escalada les pics en se faisant un point d'appui de leurs crevasses et des racines saillantes des pins, et il atteignit le plateau supérieur. De ce point culminant, il prêta l'oreille aux murmures de la solitude , et n'entendit rien que le frémissement des feuilles sur les hautes cimes ; sous les voiites, tout était silencieux et lugubre comme rintérieur d'un immense tombeau.

Le cri lamentable retentissait encore

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dans le cœur de Virgilio; il y avait donc un secours a donner a quelque agonie, un châtiment du ciel à faire tomber sur un assassin.

L'écho des déserts , qui se perpétue a l'infini, se survit à lui-même, se renou-' velle avec un dernier son, semblait répéter encore la plainte dans un horizon invisible. Virgilio, habitué à se forger des armes dans les arsenaux naturels des bois, déracina un jeune pin, l'émonda rapidement au tranchant | de ses mains d'acier, et regarda le ciel comme pour lui demander son chemin. Plusieurs issues s'ouvraient devant lui, et la main seule d'un ange pouvait indiquer sur

— 2-27 le premier arbre la roule de l'assassinat.

En ce moment, du fond des massifs, s'élança, avec des bonds de tigre, un chien superbe que Virgilio reconnut tout de suite et qu'il appela par son nom, comme on appelle un ami. Le noble animal reconnut aussi Virgilio, et se dressant de toute sa hauteur et l'étreignant de ses pattes , devenues des bras humains, il murmura des syllabes d'alarme, claires pour Virgilio comme la langue des dramatiques révélations.

Mitry ne donna qu'une minute a ce préambule stérile et déjà [trop long; il enfonça dans l'air, les feuilles, les her-

bes, ses narines devineresses; il recueillit au vol tous les arômes, tous les parfums, toutes les nuances de la brise, et retirant tout à coup en arrière son poitrail convulsif, il tourna brusquement la tête vers Virgilio et s'élança sur le sentier infaillible , en poussant un cri sourd qui signifiait : C'est ici !

Yirgilio emprunta les ailes de son ange gardien, et vola sur les traces de Mitry.

Talormi terminait son infâme discours d'adieu à Debora.

Barbone, Tomaso et Talormi entendirent un bruit voisin que le silence de la

solitude reudail encore plus effrayant pour eux.

Ce fut un coup de foudre, et la plus formidable lutte s'engagea. Mitry reconnut tout de suite Tomaso, son ancien ennemi du caveau; il se précipita sur lui et l'étrangla; mais Tomaso avant de tomber , perça le ventre de Mitry d'un coup de poignard.

Virgilio, en arrivant, vit le chien se rouler sur l'herbe ensanglantée, et il cria d'une voix de tonnerre :

— A moi ! les frères I à moi !

Et il s'élança sur Talormi, qui se servit de Barbone comme d'un bouclier, pour éviter le terrible coup de massue

qui étendit mort le serviteur au lieu du maître,

— A moil les frères !J s'écria une seconde fois Virgilio.

Et il tomba lui-même frappé à la poitrine d'une balle que Talormi lui tira presque à bout portant.

Cela fait, Talormi, au comble de l'effroi et croyant que les amis de Virgilio allaient arriver, chercha les massifs les plus sombres pour assurer sa fuite : après celte lutte formidable et rapide comme réclair, seul il était debout.

Pendant l'horrible scène, les angoisses éprouvées par Debora ne peuvent se décrire ; la malheureuse femme avait

tout espéré et tout perdu en un instant. Quatre corps, baignés dans leur sang, rougissaient le gazon autour de la croix du supplice. La nuit s'avançait avec ses horreurs, et pas un souffle ne murmurait même une agonie aux oreilles de Debora; elle avait pour compagnons quatre cadavres.

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