L - ROBILLARD
Deburau veut savoir Quel est celui qui doit le remplacer ce soir.
MONSIEUR BERTRAND Pourquoi ?
ROBILLARD
Pour le savoir.
MONSIEUR BERTRAND
- Paul Legrand.
RO BIMASARED SE Paul Legrand ?
MONSIEUR BERTRAND Oui, oui, c’est décidé.
Tu sais qu’il le déteste.
MONSIEUR BERTRAND
Oh! Ça m'est bien égal.
C’est un mime excellent — je me moque du reste.
ROBILLARD Oui, mais l’autre a très mal.
Il souffre énormément...
MONSIEUR BERTRAND Est-ce ma faute, enfin ?
LAURENT
Non, mais tu vas lui faire un immense chagrin.
MONSIEUR BERTRAND Mais, tonnerre de Dieu Que veux-tu que je fasse ?
Et qui donc voulez-vous que je mette à sa place ?
ROBILLARD Eh ! Bien, il vaudrait mieux...
Il vaudrait mieux, pour lui, ce soir, ne pas jouer.
MONSIEUR BERTRAND
Ne pas jouer ce soir ? Ma parole, ils sont fous ! Mais, mon ami, jai plus de vingt fauteuils loués !
Tu vas lui faire un mal affreux.
MONSIEUR BERTRAND Mais je m'en fous | Ne pas jouer ! C’est insensé !
Allons | Voyons !
Un artiste est malade, il faut le remplacer.
ROBICLARD Pas Deburau !
EANURE NT Pas le soir même.
ÉABOYEUR Il est si triste.
ROBILLARD Nous sommes entre nous, Bertrand — sois un artiste. LAURENT On ne le saura pas.
ROBELEARD Nous ne le dirons pas, Ne Qui te fâche Et te fait enrager.….
BESUIR ENE
Tes confrères croirort que tu fus obligé De faire un soir relâche.
ROBILIL'ARD Personne ne saura que c’est par gentillesse.
Ecoute-moi, Fais-le pour lui.
ROBILLARD
Fais-le pour nous.
LAURENT Fais-le pour toi !
MONSIEUR BERTRAND Non ! Non! Et non!
ROBILLARD Alors, au moins change de pièce.
MONSIEURSCBERAREND
Non, la même, avec Paul dans son rôle, il le faut. Et maintenant c’est décidé.
Voilà l’occasion de montrer ses défauts
Et de montrer ses qualités.
(I s'approche de Pafiche. Mais Deburau vient d'entrer. I] n’a pas retiré son costume de Pierrot ef ne s’est pas encore dégrimé.)
DEBURAU Non ! Non! Laisse l’affiche — attends, attends, attends !
Tu veux jouer ce soir ?
DEBURAU Oh! Non, non, n’aie pas peur.
Non, je ne jouerai plus, c’est fini — n’aie pas peur.
MONSIEUR BERTRAND
Je n'ai pas peur, mon vieux, c’est à cause du temps. Nous devons, n'est-ce pas ? rejouer dans une heure.
DEBURAU Eh! Bien, mais, tu jouefas, tu joueras dans une heure.
TN li #1
DEBURAU (Depuis un instant Charles Deburau est entré ainsi que Justine, Laplace et Honorine.)
MONSIEUR BERTRAND Mais, puisqu’enfin tu ne joues pas,
- Je suis bien obligé, moi, de changer l'affiche...
DEBURAU Non, non, non, non, Laisse mon nom, Crois-moi, Bertrand, c’est un fétiche.
Il ne faudrait pas l’effacer.
Mais, mon ami, j'y suis forcé.
Tu le comprends pourtant, voyons.
DEBURAU Oui, mais à ma façon laisse-moi m’effacer.
Prête-moi ton crayon...
MONSIEUR BERTRAND Comment peux-tu te remplacer sans t’effacer ?
DEBURAU Comment ?.
MONSIEUR BERTRAND Oui, comment ? | DEBURAU
. Par un C...
(I va vers Pafiche et fait ce qW’il dit.)
Par un C majuscule. ici, tu vois. devant.
C’est Charles Deburau qui va me remplacer.
CHARLES DEBURAU Oh! Papa.
MONSIEUR BERTRAND Quoi? Ton fils?
Je le veux.
MONSIEUR BERTRAND Mais.
DEBURAU Assez ! Lee Aucun contrat pour lui ne sera nécessaire.
Les miens lui serviront — reprends-les du début. Le premier, c’est. huit francs pat semaine, pas plus. Et, de nouveau, c’est toi qui fais la bonne affaire.
(A Charles.) À partir d’aujourd’hui, Monsieur Bertrand t’engage.
MONSIEUR BERTRAND
Mais, mon ami, c’est un enfant !
DEBURAU J'avais son âge, Quand tu m’as engagé pour la première fois.
; MONSIEUR BERTRAND : Oui, c’est juste. mais souviens-toi Que toi, c'était pour figurer. Tu figurais.
DEBURAU C’est vrai, Oui, c’est la vérité.
Mais comptes-tu pour rien, dis-moi, l’hérédité ? Car enfin, quoi, je n’avais pas, Moi, le père qu’il a!
Il à raison.
ROBILEARD Laisse-le faire — et n’aie pas peur.
MONSIEUR BERTRAND Mais le rôle...
DEBURAU Il le sait.
D CHAREES DEBURAU Je le connais par cœur.
Tu vois, il le connaît !
D'ailleurs,
Il m'a soufflé vingt fois, tantôt, de la coulisse Des mouvements que j'oubliais.
Laisse-le faire et tu verras.
C’est moi qui soufflerai ce soir de la coulisse Les mouvements qu’il oubliera.
Et puis, ne parlons pas de mémoire, vraiment. Tu me sembles toi-même en manquer tellement ! Crois-moi,
Va, j'ai le droit De partager, ce soir, mon rôle avec mon fils.
CHARLES D EB'OURAL Et si je l’ai joué tantôt un peu déjà, C’est lui ce soir encor un peu qui le jouera. DEBURAU Laisse-moi faire — et laissez-nous. Allez-vous-en.
Laissez-nous le théâtre, à nous deux, dix minutes. Ce sera suffisant.
(A Paboyeur.) Toi, prépare ton boniment, Dans une heure il débute.
(Aux autres.)
À tout à l’heure, excusez-moi si je vous chasse. À tout à l’heure, mes amis.
(A Laurent.) Et toi, merci !
(I lui tend la main.)
LASER ENST Deburau, je voudrais assister à la classe.
JUSTINE Moi aussi.
HONORINE Moi aussi.
MONSIEUR BERTRAND Moi aussi.
Ji
Sa
L’'ABOYEUR
Moi aussi.
Oh! Mon Dieu, quel plaisir vous me donnez. Merci. Oui, oui, restez. Merci.
(À Robillard.) Toi, file dans ma loge et prends sur ma tablette Un tout petit bâton de rouge assez foncé, Mon blanc, mon noir, ma poudre, un ou deux serre-tête, Ils sont dans une boîte, Et dans l’armoire où mes costumes sont rangés Choisis le premier à ta droite.
C’est celui qu’ici j’ai porté Le jour déjà lointain qui m’a vu débuter. Va, file! Et reviens vite.
(A Charles Deburan qw'il fait asseoir en face de lui.) À nous deux, viens. Ecoute.
Voilà... c’est très facile. il faut. comprends-moi bien, Il faut, comment ne avoir. coûte que coûte.
Avoir.
De la mémoire ?
Oh! Non, ça, ce n’est rien.
Mais d’abord, entre nous, franchement, as-tu peur De paraître en public dès ce soir ?
fe
DEBURAU Réponds.
Réponds la vérité.
CHARLESEDEBUR AU Oui, papa, j'ai très peur.
MONSIEUR BERTRAND Il à peur, oh! tu vois.
Oui, tu vois, il a peur!
Déjà ! C’est un artiste. IL à compris — c’est bon. Ca, c’est très bon. Mais tout de même : attention | Comprends-moi bien — ce n’est qu’une précaution. Sois agité, nerveux, et sois-le follement, Mais dans ta loge seulement.
Là, tu ne risques rien — c’est pout te soulager. Ca, c’est pour toi.
Mais n’oublie Surtout pas Qu’il faut cesser de l’être en face du danger ! Que le public ne voie Jamais Ta mémoire indécise, Le souci d’être bon, la peur d’être mauvais, Tes espoirs les plus grands, tes craintes les plus folles. Et quand on a frappé, quand le rideau s’envole Qu'il emporte avec lui tout cela dans les frises ! En scène sois léger, sois simple, sois charmant. Surtout ne soit jamais vulgaire.
Ne sois pas trop intelligent, C’est inutile...
Ne fais que des choses faciles.
Et n’accepte jamais de rôle secondaire !
(Depuis un instant, Robillard est revenu et il à placé sur une chaise, anprès de Deburau, les fards qw’il était allé chercher dans sa loge. Ef, tout de suite, Deburan a commencé de maquiller son fils en Pierrot.)
Quant à la pantomime, il faut, soyons sincère. Le public n’est pas exigeant...
Attends, attends, laisse-moi faire.
Il faut très peu de chose en somme pour lui plaire. Il faut, tu vas voir, c’est un rien,
Il faut que sans effort il te comprenne bien. Fais-toi comprendre et ça suffit.
LAURENT
Voilà justement ton secret.
Oh! Mon secret | Bien volontiers je le confie.
Mets-toi plus près.
Pense tout simplement, la chose est bien facile. Ce n’est ni malin ni subtil.
Ne bouge pas, reste tranquille.
Quand tu veux exprimer qu’une femme est jolie, Pense qu’elle est jolie et fais n’importe quoi.
Quand tu veux exprimer l’amour ou la folie,
La danse, la chanson, le plaisir ou l’effroi,
Pense tout simplement, tu me comprends bien : pense. Pense à l’effroi, pense au plaisir, à la chanson, Pense à l’amour, à la folie ou à la danse —
Et gesticule à ta façon.
Surtout ne singe pas les gestes que je fais.
Souviens-toi que les professeurs sont tous mauvais Et, quand on est doué, qu’ils sont des criminels, Car ils n’enseigneront jamais
Hélas ! que leurs défauts.
Tous les gestes sont bons quand ils sont naturels — Ceux qu’on apprend sont toujours faux.
Quand tu-veux exprimer que tu vois quelque chose, Une table, un fusil, une bague, une rose,
La lune ou le soleil — pour le faire très bien,
Fais naturellement le geste qui te vient.
Maintenant, des détails, petits, mais importants,
Je dirai même essentiels :
Ca... pour dire un instant.
Ca, pour montrer le ciel...
Quand tu veux indiquer à quelqu'un son chemin, Plus le chemin est long. plus tu mets loin la main... Et tu tends bien le bras quand c’est très loin d’ici! Un petit coup bien sec quand tu veux dire : « Si ».….
Elève tes sourcils Le plus possible. assez.
Et comme ça, trois fois, quand tu veux menacer. Maintenant pour compter jusqu’à cinq sur tes doigts.
Un, deux, trois.
DEBURAU Non, pas du tout.
Un, deux, trois, quatre et cinq — tu vois ?
C’est beaucoup.
Plus joli.
Lorsque tu fais semblant de lire —quand tu lis, Que tes yeux lentement passent sur tous les mots.
Rentre un peu tes cheveux Qui tombent sur tes joues.
Ne joue
Jamais de dos
Et chaque jour sois mieux,
Il le faut ! ; - Et maintenant un dernier mot:
Adore ton métier — c’est le plus beau du monde! Le plaisir qu’il te donne est déjà précieux,
Mais sa nécessité réelle est plus profonde :
Il apporte l’oubli des chagrins et des maux.
Et ça, vois-tu, c’est encor mieux,
C’est mieux que tout, c’est magnifique et tu verras, Tu verras ce que c’est qu’une salle qui rit,
Tu l’entendras.
Ça, c’est unique, mon chéri.
Oh ! Le bruit que ça fait, tu verras, c’est très beau. Imagine un très grand silence :
On vient de lever le rideau.
Un silence absolu, complet...
On entendrait voler un impresario !
Soudain, tu viens de faire une chose qui plait,
Un geste inattendu, comique... et ça commence Tout à coup!
Cat ça commence d’un seul coup.
Et voilà
Le silence rompu qui vole en mille éclats !
Le public s’abandonne à l’immense rafale
Qui gronde et le secoue —
Et le rire au galop qui traverse la salle
Emporte tout,
Les chagrins, les soucis
Et les peines.
Et comprends bien ceci,
Comprends que c’est pour ça qu’ils viennent.
À ceux qui font soutire, on ne dit pas merci —
Je sais, oui, mais... ça ne fait rien,
Sois ignoré.
Va donc, laisse la gloire à ceux qui font pleurer.
Je sais bien qu’on dit d’eux qu’ils sont « les grands artistes », Tant pis, ne sois pas honoré.
On n’honore jamais que les gens qui sont tristes. , Sois un paillasse, un pitre, un pantin — que t’importe ! Fais rire le public, dissipe son ennui,
Et, s’il te méprise et t’oublie
Sitôt qu’il a passé la porte,
Va, laisse-le, ça ne fait rien,
On oublie toujours ceux qui vous ont fait du bien!
Mais peut-être qu’un jour alots tu connaîtras Ce bonheur ignoré de la gloire éphémère,
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Ce bonheur qu’on n’achète pas — Et peut-être qu’un jour tu seras populaire | Et ça, vois-tu, c’est presque aussi bon que l’amour.
Figure-toi qu’un jour
Un homme, un très pauvre homme, est venu me chercher Parce que son enfant peut-être allait mourir.
Il m'a dit : « Oh! Monsieur, venez,
« Venez jusque chez moi,
« Je vous en supplie, et tâchez
« De le faire sourire ! »
J'y suis allé. J’y suis allé pendant un mois, Tous les matins à son réveil.
Quel public! Je n’en ai jamais eu de pareil.
C'était, ce petit gosse, un si grand connaisseur, Il savait si bien rire,
Que lorsqu'il put quitter son lit, Tout à fait rétabli,
J'obtins, moi, de son père L'autorisation De lui donner pour mon plaisir Quelques représentations Supplémentaires |
… Et maintenant, messieurs, voici mon successeur.
Accueillez, s’il vous plait, ce petit concurrent, Car je vous offre, en vous l’offrant, Ma création la meilleure.
(Deburau remet à ses camarades le nouveau petit Pierrot qu'il vient de maquiller et d’instruire.)
Machiniste, au rideau !
Mais, d’abord, un seul mot :
Pourquoi n’as-tu pas pu relever le rideau Lorsqu'il est tombé tout à l’heure ?