A FANNY
Fanny, quand j'observe ce monde, Où le mal près du bien abonde, Où nous trompe un cruel destin , Où nous arnvons im matin , Tels que des oiseaux de passage.
Pour faire le soir nos adieux , Je vous avoùrai qu'à mes you.v Le plus fou paraît le plus saj^'e.
98 LA GUERRE AMOUREUvSE.
Mais , depuis long-temps à Paris , La gravité succède au ris ; Le temps emporte sur ses ailes Amours, plaisirs et bagatelles ; Plus de gaîté dans nos écrits; Tout, jusques à la comédie, Est sérieux hors de saison :
Tant de bon sens, tant de raison Est vi'aiment une maladie.
Chère Fanny, qu'est devenu Ce Français d'humeur si légère.
Fou dans la paix et dans la guerre?
Il n'est plus en nous reconnu, Par l'observateur de notre âge ; Mais nature l'emportera.
Et, quoi qu'il fasse, il lui faudra En revenir au badinage...
En attendant revenons-y.
Je suis Français, et vous aussi, Seuls disposés sans doute à rire; Rions; de la tristesse ainsi Nous ferons bien mieux la satire.
De Paris naguère échappé.
Et dans la province occupé, En chasseur fougueux mais habile, A la poursuite des plaisirs , Dans un de mes joyeux loisirs , Je vous écris, en petit style , Du sein d'une petite ville :
loo LA GUERRE AMOUREUSE.
P****** est le nom glorieux De cette cité d'importance , Qui, sur la carte de la France, Échappe et se dérobe aux yeux ; Mais qui semble une capitale A qui consulte, en curieux, La carte départementale.
On n'y connaît point le défaut De penser plus qu'il ne le faut; Ce séjour modeste et tranquille , En grands hommes très-peu fertile , Peu propre à ce raisonnement Qui prétend indiscrètement Approfondir effets et causes, Est connu piincipaleraent Par ses plaisirs et par ses roses.
Entouré dos ris et dos jeux , Je nie dérouillais en ces lieux , Des sopliismes de la logique , Des dogmes de la politique, lorsqu'un jour, par hasard jeté ' Dans certaine société Qui d'Amour était tributaire, Je fus témoin involontaire D'une éclatante scission Entre vingt tètes sans raison , Oui d'abord pour rien se brouillèrent, Puis pour rien se racommodèrent.
Aussitôt mon badin crayon , A.vidc alors d'illusion , S'empara de ce galant texte,
Et s'empressa de l'égayer, Comme on s'empare d'un prétexte Pour rire et se désennuyer D'un sermon de l'abbé Portier.
Vous, Fanny, dont le cœur fidèle A mon cœur est si bien lié , En attendant que l'amitié ^■crs vous à Paris me rappelle , Lisez cette humble bagatelle , Sujet bien ou mal inventé, Où, sur im peu de vérité, J'ai constnùt un échafaudage De déraison, de bavardage, De traits malins, de propos fous, De contes bleus empruntés toui
A l'antique mytliologic , Si riche en aimable magie.
Si quelque censeur par hasard Aperçoit sur votre toiletta Ce récit arrangé sans art , I.e parcourant de sa lorgnette Il vous dira que les faux dieux Pour le bon sens sont un outrage , Et qu'ils sont aujourd'hui trop % ieu\ Pour amuser encor notre âge :
Fanny, sans vous mettre en coui roux Contre ce pédant subalterne, Vous lui répondrez que pour vous I.a folie est toujours moderae.
io4 LA GUERRE AMOUREUSE.
Le vingt-cinq du mois des soupirs L'Amour, dans im de ses loisirs, Quitta pour un moment Cytlière, Puis d'un seul trait il s'envola Tout droit vers l'Olympe, et de là Jetant les yeux sur notre terre, Le dieu de la sorte parla :
" Par mon arc , morbleu ! je veux rire , «Puisque je le peux aujourd'hui, « Pour les jours où me tient l'ennui : « Qui pourrait par hasard me dire « Quel est ce point de l'univers « Où, livrés à maints jeux divers , «Jeunes garçons et jeunes filles, « En cercle assis et sans apprêts, « Sont heureux à si peu de frais;
LA GUERRK AMOUREUSE. lo')
'< Tandis qu'à cûtr leurs familles,
" Les surveillant, mais sans rigueur,
«Jettent sur table trèfle ou cœur. «
Alors, avec un iin sourire,
L'adroite curiosité
Qui sait tout , qui veut tout redire.
Et souvent marche à son côté,
En s'approchant lui répond : « Sire ,
'< C'est un des coins de votre empire Qui, mieux qu'un autre, il m'en souvient ,
" Connaît l'art d'aimer et de plaire, Et dans une paix exemplaire Depuis fort long-temps se maintient. <>
— '< Bah ! dit l'Amour , mais il me vient
» Une idée assez'singulière,
« A laquelle on ne s'attend guère :
io6 LA GUERRE AMOUREUSE.
a Si donc à nos yeux aujourd'hui «Je changeais cette paix en guerre?
«Tel est l'Amour : le mal d'autrui « Est souvent un plaisir pour lui.
« C'est un caprice à satisfaire, « Dans la vie il faut rire un peu , «Restez-là, ça va vous distraire, « Mes sujets n'auront pas beau jeu ! » Alors, prenant un air capable.
Jouant le maintien formidable De son grand papa Jupiter , Lorsque, sur ta terre innocente , Son bras que le repos tourmente Va lancer la foudre et l'éclair; L'Amour fait signe à la Discorde Qui, docile aux ordres du dieu ,
S'avance avec toute sa horde, Brandissant le fer et le feu.
Puis il dit : « Vois-tu la Champagne , «Là bas? — ^ Oui, je la vois. — Eh! bien « Voilà ton but , femme de bien ;
Vers la frontière, où la campagne « S'étend au pied d'une montagne, '( Est im très-petit point : c'est-là; « Peux-tu l'entrevoir? — M'y voilà.
— « Apprends donc que ton ennemie « La Paix, en ces lieux affermie, « Bravant tes serpens venimeux , « Règne au sein des ris et des jeux:
« Je t'en ai dit assez peut-être ; '< Pars, vole; tu pourras connaître
' Le reste de tes propres yeux. »
io8 LA GUERRE AMOUREUSE.
A ces mots de Paix, de rivale, Soudain la Discorde pâlit, Puis sourit d'espoir, et partit.
Lors à son approche infernale Maints amans côte à côte assis, Jasant d'amoureuses fadaises, Sentirent tout à coup leurs chaises S'éloigner par deux bonds subits ; Effet commun aux lieux qu'aborde La borme dame la Discorde.
Après ce fimeste début, Soudain la cruelle déesse, Usant d'une perfide adresse.
Pour mieux arriver à son but.
Profita d'une circonstance, Propice , hélas ! à sa vengeance :
En ce moment le cercle heureux , Après mille autres petits jeux, Allait jouer à la sellette; Elle entre alors... non pas vraiment Telle qu'elle est réellement, Non telle que de maint poète Nous la figure le pinceau.
L'oeil creux et la mine inquiète ; Mais sous la forme un peu coquette D'un jeune et galant jouvenceau.
Ce berger d'étoffe nouvelle Sur sa démarche poliment S'excuse auprès de chaque belle.
Dit quatre mots de compliment, Puis il sollicite humblement Qu'au nom de l'Amour on l'admette
no LA GUERRE AMOUREUSE.
Au jeu badin de la seilette.
Selon ses projets ennemis Il parle, il plaît, il est admis.
Ce n'est tout : le faux personnage , Réclamant la faveur du choix , Demande à recueillir les voix, Selon la pratique en usage :
Alors , feignant de s'acquitter De ce puéril ministère Qu'il est venu solliciter, Le monstre impur, avec mystère, Bas à l'oi'eille de chacun , S'en va soufflant la calomnie.
Écoutant son fatal génie Le monstie persuade à l'un Que sa belle a le cœur volage :
LA Gl'KRRE AMOUREUSE.
<< Je l'ai, lui dit-il, de mes yeux a Vue un matin en certain lieux...
« Mais je me tais et je ménage '< Un amant tendre et malheureux.
■ Observez bien, dit-il à l'autre, « Les coups d'œil que lance à Clément « La bergère que bonnenient » Jusqu'ici vous croyiez la vôtre. »
Puis d'un air confidentiel , S'adressant à Clément lui-même :
«Je viens de voir Phrosine... ô Ciel!
'- Se peut-il bien que Clément l'aime , ' Mais elle est laide à faire peur, « Que dis-je ? elle est laide, elle est sotte , t Et vieille et revêche et bigotte; 'C'est pourquoi, sans difticulté,
« Vous avez obtenu naguère « L'aveu, que je crois peu sincère, « D'un cœur par chacun rebuté. »
Fécond en noirceurs mensongères, Il en dit autant aux bergères ; Jouant même le sentiment , Affectant l'ardeur d'un amant , Lorsqu'il n'est qu'un trompeur infâme.
Le monstre, avec expression, A chacune fait de la flamme, Qu'il dit ressentir en son âme, La vive déclaration.
Complète alors fut sa conquête.
Son esprit, ses dehors charmans, L'ardeur de ses faux sentimens, Aux belles font tourner la tête...
LA GUERRE AMOUREUSE. ii3
Soudain, après ce dernierX^'ait, Le sycophante disparaît...
Alors vous eussiez vu la mine Honteuse, allongée et chagrine .De tous nos couples amoureux, Naguère unis si bien entre eux.
D'abord observant le silence , Par se bouder chacun commence ; Chacun bientôt s'apostropha, Gronda, disputa, s'échauffa; La rage à tout moment redouble; Deux amans seuls , dans ce cahos , Se refusaient au commun trouble.
Et poursuivaient leurs doux propos :
Soudain la Discorde maudite Du haut des airs voit ce repos.
ii4 LA GUERRE AMOUREUSE.
Agite sa torcl^, et de suite Les force à se tourner le dos.
Voilà donc toute l'assemblée Au gré de la dame troublée.
Mais terminons en peu de mots : L'animosité fut extrême ; Chacun épuisa son courroux En reproches, transports jaloux, Fine ironie , impromptu même....
Il fut fait plus d'esprit , dit-on , En ce moment de la journée, Que durant le cours de l'année Dans tout l'espace du canton.
Ils étaient pleins de la déesse, Et , dans leur furciu' vengeresse,
Déjà tous eu veuaieut aux maius.
Quand l'Amour, qui, sur son nuage Monté comme au septième étage, Riait de leurs jeux inhumains, En voyant redoubler l'orage , Se repentit de son ouvrage :
'< De ce mal si je §uis l'auteur " J'en serai le réparateur, .< Dit-il ; d'un léger badinage '< La conséquence me fait peur ; « Cette guerre dans mon empire • A mon culte pourrait bien nuir»-; < Voyons si je mets plus de temps « A pacifier nos amans, '< Que la déesse de la haine « N'en a mis à rompre leui chaîne j
ii6 LA GUERRE AMOUREUSE.
« Prouvons combien nous l'emportons ,
« Il y va de l'honneur... Partons. »
Il part : docile à sa parole ,
Son nuage , aussi prompt qu'Éole ,
Bientôt, comme un char enchanté,
Sur la terre l'a transporté.
Animé d'une humeur bénigne ,
Il entre, et du doigt fait un signe.
O ciel ! quel changement subit !
Chaque berger qui, soit dépit,
Soit humeur volage et légère,
Avec ardeur s'était jeté
Aux genoux d'une autre bergère,
Se trouve, par la volonté
De la divinité puissante ,
A ux pieds de sa premiéi'e amante.
On remarqua plus d'un tableau, Plus d'un effet rare et nouveau Dans ee moment vraiment magique, Critique, erotique et tragique.
Adrien, tout fier d'un aveu, Sur la main que lui tendait Rose Déposait un baiser de feu; Mais grâce à la métamorphose, Grâce au doigt du dieu bienfaisant.
Que tient-il?... c'est la main d'Amable : Sa passion était coupable.
Son baiser devient innocent.
La coquette et piquante Aglaure , Qui revoit son amant encore L'adorer et prendre pour lui Des sermens formés pour autrui;
ii8 LA GUERRE AMOUREUSE.
Aglaure qui , très-peu cruelle , Conçut une flamme nouvelle Pour maint et maint autre bcrgci-, S'estime heureuse en ce danger De passer encor pour fidèle.
L'ordre bientôt est rétabli , L'Amour veut qu'au sein de l'oubli A l'instant le passé se plonge, Et le passé n'est plus qu'un songe.
Cependant l'œil perçant du dieu S'aperçut que nos pastourelles Se composaient, se parlaient peu, Et conservaient encore entre elles, Sous un faux air d'aménité, Un fonds secret de jalousie,
LA GUERRE AMOUREUSE. iii, Reste impur ilc la frénésie Qu'au soin de leur eœur Infecté l.e monstre horrible avait jetf.
Belles, l'ardeur du bien m'enflamme.
Dit-il , avant d aller aux cieux
Point nv vous ferai mes adieux
Sans vous prouver que, dans mon âme, 1 Je fais , en juge impartial, 1 De vous toutes un cas égal ; ' Aussi je vais, ne vous déplaise, ■ Sans m'écarter de mon sujet , ' Et sans abandonner ma thèse.
Réaliser im grand projet . Que j'ai depuis long-temps en tcte; ' Et je rendrai grâce au hasard , ' Qui m'a conduit ([uoiqu'iin peu tard
» Au sein de votre cercle honnête ;
« Car il faut que vous preniez part
< Au grand chef-d'œu^^e que j'apprête.
'i Je veux donc faire une beauté
« Comme il n'en a point existé ;
« Et ça pour tenter la conquête
'< D'un nouveau dieu de qui le cœur
« N'oppose à mes traits que rigueur,
« Et m'en fait mettre bas les armes.
« Or, belles, je veux parmi vous
« Façonner ce roi des bijoux,
'< En recueillant les divers charmes
« Qu'en chacune je trouverai,
« Et qu'ensemble enfin je coudrai. »
Alors, à son projet fidèle,
Cupidon va de belle en belle ,
Volant, pillant tous leurs appas;
Teint frais, grands yeiix, bouche veniieille,
Sein par qui le désir s'éveille,
Enfin , que ne leur prend-il pas !
Point n'est permis d'être gentille
Ou gracieuse impunément.
Or, par ces vols qu'à chaque fille
Cupidon fait à tout moment ,
Il fabrique une oeuvre sublime
Qu'il retravaille ^14 corrigeant,
Rognant, augmentant, abrégeant,
Et que de son souffle il anime.
Chaque belle à ce tout parfait
Contribua; chaque bergère
En souriant se lai.ssa faire;
Sans pourtant perdre, à ce sujet, Un bras ou quelqu' autre partie Qu'à cet ouvrage elle a fournie.
Ainsi lorsqpie, dans nos salons, Un flambeau, loin des aquilons , Jette une splendeur éclatante.
Si, cherchant un effet plus beau.
Notre main , vers sa mèche ardente , Appi'oche d'un autre flambeau La mèche, avide de Imnière, Par un transport officieux.
Il cède le feu précieux, Sans perdre sa clarté première.
Dès qu'il eut conduit l'œuvre à fin, Cupidon, s' adressant au belles,
LA GUERRE AMOUREUSE. i23 Leur dit : « Aimables jouvencelles, « Vous voyez cet objet diviu, « Cette Vénus que j'improvise, « Qui, frappant vos yeux de surprise, «Vous montre en chacun de ses traits « L'échantillon de vos attraits ; " C'est un chef-d'œuvre en vérité , " Certe ! il est beau pour des mortelles H D'avoir posé comme modèles <■ Pour faire vme divinité.
« Comme elle vous doit la naissance, " La dame , par reconnaissance , <> Toujours vous chérira ; toujours, '■ Du haut des sphères fortunées, '< Elle entretiendra vos amours ,
« Et bénira vos hy menées.
« Et si la Discorde jamais
« Voulait d'ici chasser la paix ,
« Et rompre encor votre harmonie,
« Vous la verriez , parant ses coups ,
« Toujours entre le monstre et vous
'< S'offrir ainsi qu'un bon génie. »
L'Amour se tut après ces mots ,
Puis abandonnant ses vassaux ,
Honnêtement il les salue,
Leur promet son appui divin ,
Et remonte à cheval enfin
Avec son bijou sur sa nue.
Cette histoire est de bon aloi , Car, foi de menteur, croyez-moi ,
Je parle en téiuoin oculaire Oui classez près a vu l'affaire.
O vous dont l'aspect attrayant Dos cœurs enlève le suffrage , Fanny, l'Amour en vous voyant.
Aurait retouché son ouvrage.
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