LE CLER61Î
Le clergé formait un corps dans l'État et parfois audessus de l'État; il avait une juridiction à part : Tofficialité; une jurisprudence à part : le droit canon« Il imposait son droit canon à la législation civile, sur le blasphème, sur le sacrilège, sur Tobservalion du dimanche, du jour férié. Il forçait le juge séculier à punir du carcan l'intérêt tiré de largent et l'escompte tiré du billet. Golbert voulut instituer une banque en France à l'imitation de la Hollande; l'assemblée du clergé, à l'inspiration de Bossuet, menaça la banque d'excommunication majeure, et la première institution du crédit disparut du programme de la royauté.
Le clergé tenait les registres de l'état civil; il possédait un tiers du royaume sans payer aucun impôt ; il accordait bien lui aussi un don gratuit d'année en
année, mais sous réserve, mais donnant, mais k condition que le roi lui accorderait, en échange, quelque nouvelle persécution contre la liberté de censcience.
II acheta de cette façon, l'édit de Nantes en détail, restriction par restriction, et enfin le coup de grâce : Tarrét de mort définitif du protestantisme. Ainsi le clergé, mondain par sa richesse, mêlé au siècle par sa politique, en respirait le souffle et en partageait la corruption. Plus d'un prélat sans doute et plus d'un prétre gardait encore le feu de Tautel et vivait à Tombre de la croix dans la paix de Tàme et dans la prière; mais plus d'un abbé de cour aussi et plus d'un évéque venaient prendre le ton à Versailles et le transportaient dans son diocèse et dans son couvent.
L'évéque de Glermont, Joachim d'Estaing, portait la moustache frisée en croc, le justaucorps flamboyant de broderies et de rubans ; il donnait pleine licence dans son propre palais h la danse énergique de l'Auvergne. Aveugle comme l'amour, il avait toutefois su réparer cette injustice de nature. Il possédait au bout du doigt la Ogure de chaque danseuse, et au toucher, il pouvait la nommer par ses noms et prénoms. Un boa pastear, disait-il, doit connaître ses brebis. Pendant qu'il donnait des bals à Tévéché, les cordeliers .mettaient le broc sur le tabernacle et tenaient cabaret '^'ns leur église, le jour des morts à la vérité, dans la supposition charitable qu'une prière assaisonnée d'un verre de vin aurait plus d'efficacité contrôla douleur.
D'un autre côté, les prêtres du diocèse, de l'aveu même d'un autre évéque, fréquentaient 1m tiwemes et les brelanSy négociaient aux foires et marchés^ tenaient dans leurs maisons des femmes suspectes et de mauvaise vie et pratiquaient toutes sortes de vices et d* excès.
Le cardinal de Bonzi occupait t'arcfaevêché de Nar« bonne. Saint-Simon l'appelle le pape du Languedoc. Il y régnait en effet au spirituel et au temporel. Bien qu'il cachât depuis longtemps une fête grise, sous la calotte de pourpre, il aimait la marquise de Gange et pillait la province pour enrichir le mari. Le marquis touchait mystérieusement l'argent de Monseigneur et protestait en public de la vertu de la marquise. Mais l'inquisiteur Basville couvait de l'œil la conduite de Bonzi. Il voulait détrôner le cardinal de sa papauté en miniature et mériter par opposition le titre de roi du Languedoc. Il surprit la preuve irréfragable du délit et l'envoya sous enveloppe à Versailles. Une lettre de cachet exila madame de Gange à l'extrémité du royaume.
A cette nouvelle le cardinal porta la main à sa tête avec un cri de douleur; le coup de tonnerre royal l'avait frappé au front el foudroyé dans sa chair et dans son esprit. Et lui, le prince élégant de l'Eglise, tombé tout à coup en espèce d'épileptique rabougri, courbé comme l'herbe sous le pied du passant, spectre d'évé* que, spectre de lui-même, il erre dans son palais, sans rien voir, sans rien entendre ; il cherche de la main, à travers la nuit de son ame, la trace d'un autre spectre;
puis il soorit tout à eoup croyant Tapercevoir. rappelle du geste et retombe affaisé dans son fauteuil. La Providence eut enfin pitié du vieillard amoureuse. Il mourut h quelque temps de là consommé, comme dit Saint-Simon, parBasville.
liOuis XIV avait donné levêché de Beauvais à un frère du duc de Beauvilliers, petit abbé blanc comme une vierge et h peine sevré du lait du séminaire. Le prélat adolescent déploya d'abord dans son état toute la dévotion d'un anachorète. Il jeûnait, il soupirait, il eoQchait sur la dure et il édifiait le peuple de Beauvais par le spectacle, en sa personne, du premier siècle de l'Évangile. Mais il voulut confesser la partie difficile de son diocèse ; le démon l'attendait là sous la blonde chevelure d'une Astarté Picarde appelée Delacroix. Le pied de Monseigneur glissa dans le confessional. Il portait auparavant les cheveux plats, il les porta depuis lors frisés.
a Le dérangement éclatant de Tévéque de Beauvais, » dit Saint-Simon, finit par la démission de son évê- D ché, et ce dernier fut mis en retraite avec une grosse » abbaye. »
Saint-Simon interrompt ici la confidence, et ferme le totume. Il vivait dans l'intimité de la famille de fieanvilliers, et il voulait ménager la pudeur de la maison. Mais Dangeau tourne le feuillet et complète l'anecdote.
« La famille de l'évéque de Beauvais a obtenu une > lettre de cachet pour enfermer aux Madelonnettes la
)) fille qui avait donné lieu au scandale, et cela fut )) exécuté hier, au matin, dans un village auprès de )> Paris, où cet évêque l'avait fait venir. »
Enfin Saint-Simon, soulagé par cette révélation de son premier scrupule, achève le récit, sous le voile de l'anonyme, à la marge du récit de Dangeau.
ce Une jeune créature, dit-il, se mit en tète d'aller )) à révéque de Beauvais pour le séduire. Elle n'y » réussit que trop ; lui-même fit tant d'éclat et la tête )> lui tourna si entièrement, qu'après de longs scanda- » les avec difterentes maîtresses qui le ruinèrent et le » possédèrent en entier, il projeta de passer en Angle* )> terre. Il fallut enfin le reléguer à Ctteaux. »
Un évêque de Gap, appelé Hervé, débuta aussi dans la carrière pastorale par une vie exemplaire à la cruche d*eau et sur la paille du grabat. Mais lorsqu'il croyait avoir passé le cap et qu'il touchait à la cinquantaine, le levain intérieur, refouléjusque-là, fermenta tout à coup, et il répara si bien le temps perdu, que, par décence, le commentateur de Dangeau croit devoir couper la phrase par le milieu. « La dégringolade, » dit-il, fut rapide et afl*reuse... Cette forcenerie à la » fin lui valut l'exil. »
Le roi en efiet exila monseigneur h Condom. Mais le coupable retomba dans sa forcenerie. L'évéque réclama l'éloignement do son confrère. Le chancelier répond courrier par courrier à sa demande : le roi veut vous débarrasser de l'évéque de Gap, et le reléguer à l'abbaye de Redon, en Bretagne.
A l'abbaye de Redon, monseigneur jeltait encore sa mitre par-dessus les moulins, et l'abbé supplia le roi d'écouler dans un autre pénitencier l'incorrigible prélat.
«c Le roy, écrit Pontchartrain à l'intendant Nointet, Y informé que Tévèque dé Gap» au lieu de rentrer 9 dans son état, continue de mener une vie dissipée, B veut lui en ôter le moyen et Tenvoie à cet effet à 9 l'abbaye de Saint-Michel en THerm, au diocèse de 2> Lucon. »
Mais à Saint-Michel comme h Redon, le démon berçait monseigneur Hervé. Le roi voulut le forcer h déposer l'anneau du pasteur, le pasteur invoqua l'inviolabilité canonique d'un évéque. Un concile provincial le couvrit de sa protection. La royauté transigea devaol l'insurrection de l'épiscopat ; elle offrit au prélat récalcitrant une opulente prébende.
c( Il donna sa démission, dit Saint-Simon, moyen- » nant la douairie d*Aubrac, de vingt mille livres de » rente, et la permission de séjourner à Paris. Il en » usa avec le même scandale; il allait même effronté- » ment h la Cour et v contait fleurette aux dames en » passant. )>
A la Gn de sa vie^ Dieu le toucha, et il mourut saintement.
Le cardinal de Polignac avait gagné le chapeau dans la diplomatie. Poète à ses moments perdus, il faisait en vers profession de platonisme, mais en prose il retournait aux doctrines d'Épicure. Il avait, avec
la duchesse de Bourgogne, des conversations aux étoiles dans les allées du parc de Versailles. Les sylvains invisibles des bosquets chuchotèrent à voix basse rhistoire des rendez-vous mystérieux de la princesse et du jeune abbé. Un ordre du ministre expédia aussitôt le coupable en Italie ; la duchesse eut la migraine le jour du départ et pleura longuement en secret.
Elle mourut, hélas I avant le retour de Texilé; mais quand il revint à Versailles, il avait conquis la barrette de cardinal, et pour rester dans le domaine du sang royal, il essaya sur la duchesse du Maine le miroitement de la pourpre encore dans toute sa fraîcheur. Il y réussit. La fée naine du château de Sceaux lui écrivait un jour ce billet : ce Nous allons demain à la campagne ; j'arrangerai le logement de façon, etc. » La pudeur de l'histoire oblige de laisser tomber le rideau.
Mais le comte d'Albret voulut disputer la victoire au cardinal. Le cardinal en éprouva un mouvement de jalousie. Il suivit son rival à la piste jusque dans une mascarade, et, le trouvant têle-à-lête avec la duchesse^ il joua publiquement une scène d*amant trompé, et la salle apprit ainsi la présence d'un cardinal au bal masqué. Et cependant le cardinal avait luiinême sur la conscience le crime d'infidélité. Car, à en croire le témoignage de Madame, il aimait utie actrice appelée la Montauban.
Le cardinal de Polignac expia sa passion pour la duchesse à l'abbaye d'Anchin. La solitude avec l'âge in-
olioa sa pensée à la piété. Il porta cette disposition d'esprit à je ne sais plus quel conclave. Il proposa candidefflent d'élire un saint homme à la papauté. A cette idée de l'autre monde, le cardinal de Tencin sourioit de compassion.
<i: Le cardinal dePoliguac, écrivait Tencin, raisonne » à faire pitié ; il prétend, par exemple, que pour faire » an pape, il suffit qu il soit saint, raisonnement » pernicieux pour la politique et même pour la reli- » gîon. »
Le cardinal de Bouillon, pendant ce temps, soupirait comme Corydon pour le pasteur Alexis. Il faisait partie de la légion thébaine de Versailles.
« Les mœurs du cardinal de Bouillon, dit Saint- » Simon, étaient infâmes; il ne s'en cachait pas, et le » roi, qui abhorra toujours ce vice jusque dans son 9 propre frère, le souffrit dans un de Vendôme et dans » le cardinal de Bouillon, non-seulement sans peine, » mais il en fit longtemps ses favoris. »
L'esprit de galanterie passa, de proche en proche, du prélat au clergé; à chaque instant, l'amour de contrebande escaladait le mur du couvent.
U y avait à la Trappe, du temps de Bancé, un moine dédiaux, nommé Gervaise ; en religion, frère Agathe^ Gervaise faisait rudement pénitence du matin au soir, et, en apparence aussi> du soir au matin. Rancé pieuntt de tendresse sur cette intrépidité au salut; il y voyait la préface certaine d'une canonisation. Depuis lobgtettipsil voulait déposer le titre d^abbéi sans douté
encore (rop mondain. Il Voffrit au frère Agathe Gomoie au saint le plus agréable devant le Seigneur. Frère
Agathe refusa ; Rancé insista, et le frère accepta enfin, uniquement par esprit d^huraiiité, par esprit d'obéissance.
Mais à peine directeur de la Trappe, il changea de conduite; il persécuta Rancé, il bouleversa de fond en comble sa lugubre école de salut. Rancé gémit, frappa sa poitrine au pied du crucifix, mais Saint-Simon aimait Rancé, et le visitait souvent en voisin de campagne ; il surveilla la correspondance de Gervaise et intercepta une lettre en chemin, brisa le cachet et trouva la pie au nid, comme il Técrit lui-même dans Texaltatiou de sa découverte.
<c Cette lettre, dit-il, adressée à une religieuse qu'il » aimait et dont il était aimé, était un tissu de tout ce )} qui se peut imaginer d'ordures, et les plus grossières )> parleur nom^ avec de basses mignardises de moine » raffolé et débordé à faire trembler les plus aban- » donnés. »
Si le roman entrait à la Trappe, il pouvait circuler partout. Il courut, en effet, de couvent en couvent. Un mousquetaire noir, appelé Ségur, tenait garnison au bourg de Nemours; un mousquetaire a besoin de distraction à la campagne. Il chercha dans le voisinage à qui parler, et trouva un couvent appelé la Joie, par une sorte de prédestination. Il jouait de main de mai* tre de la guitare. Il charma l'oreille de l'abbesse, dit Saint-Simon^ comme pour donner raison à TAgaès de
Molière, et, au temps voulu» Tabbesse dut faire un voyage à Vichy pour guérir un commencement d' hydropiste. Maïs elle calcula maladroitement Tépoquede réchéance, et, le soir même de son départ, elle accouchait à Fontainebleau, un jour de cour, dans un hou» cbon borgne, au milieu de la livrée du duc de Saint- Aignan .
Un laquais de monsieur le duc courut en porter la nouvelle toute chaude à son maître ; et le duc de Saint* Aignan la reporta au lever de Sa Majesté.
« Le roi était fort gaillard en ce temps-là, dit Saint' » Simon^ et il rit beaucoup de madame l'abbesse et » de son poupon, que pour mieux cacher^ elle était » venue pondre en pleine hôtellerie, au milieu de sa » cour. j>
Le roi voulut connaître le nom de Tabbesse, et, après information, il apprit que la mystérieuse accouchée était la fille même du duc de Saint- Aignan. IjB pauvre seigneur avait égayé la cour, toute la matinée, an détriment de son blason.
Le roi, dans le feu de la jeunesse, riait de Tabbesse de laJùie; mais avec Tàge, il crut devoir sévir contre les galanteries du froc et du béguin. II donna l'ordre k Pînon; intendant de Poitiers, de poursuivre les dérèglements de Tabbaye de Nanteuil en Vallée ; et à Paris ■lôme, au couvent des Petits-Pères, le lieutenant de poKce procéda à une épuration sévère des religieux.
« Ces Petits-Pères, dit Saint-Simon, avaient des
» portes par au ils entraient, et y faisaient entrer des
a» femmes; ils avaient des chambres et des lils où rien » ne manquait, jusqu'aux toilettes. »
Et cependant^ ee même lieutenant de police avait fait élection de domicile dans la circonscription d'un couvent de bénédictines, sous l'invocation de la Madeleine de Treisnel^ et cohabitait maritalement avec la supérieure, madame de Veny, une abbesse étince^ lante d'esprit et de beauté, (c Les mœurs secrètes de » mon père n'étaient pas parfaitement pares, dit le » marquis d'Argenson, et je l'ai vu de trop près pottr » croire qu'il ait été dévot. »
Louis XIV^ toutefois, passait volontiers l'éponge sur les fautes du clergé comme sur les fautes de la noblesse; l'un et l'autre, dans son esprit, faisaient corps avec la monarchie et participaient à son inviolabilité.
« J'ay été informé, écrit-t-il à Tabbé de Glairvaux, y> que la mauvaise conduite de sœur Françoise d'Âubé^ » cy-devant prieure du couvent de rAbbaye-aux-Bois, j> en ma bonne ville de Paris, a donné lieu à une con- » damnation à peine afflictive prononcée contre elle, y> et voulant épargner à son ordre la honte de cette » punition, je vous écris cette lettre pour vous dire » d'envoyer incessamment ladite sœur d'Aubé^dans » tel couvent de son ordre que vous estimereit à » propos. »
Un gentilhomme de Franche-Comté avait embraasé la carrière de capucin. Avant d'entrer en religion, il portait le nom de Vateville. La longueur d'un vœu perpétuel le découragea bientôt de la pen^ctive do
paradis. II forma la résolution héroïque de reprendre à tout prix sa liberté. Il acheta en contrebande un costume de mousquetaire et une paire de pistolets. Une naît, par un temps sombre, il tenta d'escalader le mur du couvent. Mais au moment où il mettait le pied k récbeUe, le prieur l'arrêta par la basque de Thabit* Vateville prit un pistolet à sa ceinture et cassa froide* ment la tète du prieur; puis avec la tranquillité d'une conscience satisfaite, il poursuivit l'œuvre interrom* pue de son évasion.
Un cheval sellé l'attendait de Vautre côté 4e la prison. Il partit au galop, par la traverse, pour éviter la maréchaussée. Le lendemain il débridait à la porte d'une auberge de village. Il trouva uniquement un gigot de mouton au garde-manger. H donne l'ordre de mettre à la broche ce mélancolique festin. Un instant après, un nouveau voyageur débarquait à la cuisine. Il réclama poliment une part du menu en payant son écot. Le moine défroqué écoute poliment la demande, et k repousse avec la même politesse. Il apportait une faim de couvent, sans compter l'arriéré : Jeûne et carême. Le nouveau venu proteste contre ce monopole du gigot. Vateville tire de sa ceinture le second pistolet et tue soti contradicteur. Il dîne ensuite paisiblement^ paye la carte, remonte h cheval, et, lesté d'uQ double meurtre, fuit d'une traite jusqu'en Turquie.
Là, il troque l'Évangile pour le Coran. Il donne son àme à Mahomet, et mieux que son àme, son corps jus-
que dans le dernier détail indispensable au croyant parfait; après cette formalité dernière, il achète un sérail, il prend service sous Tétendard du prophète, il fait la chasse aux chrétiens» avec Tentrain de Tapostasie ; gagne la queue de pacha à la pointe de Tépée, et déploie à la guerre tant de verve, tant de ferveur pour la cause du croissant que le Grand-Turc lui confie le commandement d'une armée contre Venise.
Mais Vateville, fatigué sans doute de la gloire à la façon musulmane» proQta de son commandement, pour négocier sous main, son absolution àRome et sa réintégration dans sa patrie ; à ce prix» il promettait de livrer Tannée turque au Christ dans la personne du général de Venise. Le pape trouva le marché acceptable, et accorda indulgence plénière au moine Pacha. Vateville exécuta consciencieusement sa trahison, et reçut pour récompense une riche abbaye en Franche-Comté. Il y intrigua, pour le compte de Louis XIV» au moment de la conquête, et Louis XIV» dans Teffusion de sa reconnaissance, le nomma à Tévêché de Besancon.
Mais lorsqu'il fallut signer la bulle d'un moine en rupture de ban, meurtrier et circoncis» le pape sentit sa main trembler, il leva le regard au ciel» il demanda grâce au roi de France» et le roi» par esprit de conciliation» transforma Tévêché en une seconde abbaye.
L'abbé Vateville, riche comme un prince désormais» vécut en chasseur galant» avec une meute magnilique» une maltresse en titre et une maltresse de rechange.
A cette époque cependant, à la porte même de Versailles, dans une thébaîde cachée au fond de la vallée de Chevreuse, Port-Royal essayait de ressusciter Tège héroïque du christianisme.
Quelle que fût la croyance du jansénisme sur la grâce, cette immolation de Thomme à Dieu , il n'en avait pas moins restitué à la France, par son exemple, l'austérité perdue de la morale.
En face de Fécole du casuitisme qui n'était que la diplomatie du vice, il avait intrépidement posé Tidéal du Juste crucifié pour la justice.
Aussi chaque fois qu'une grande âme prise au piège de la vie voulait rentrer en grâce avec elle-même» elle allait demander la réhabilitation de sa conscience à la solitude sévère de la vallée de Ghevreuse.
C'est là que Pascal, génie troublé jusqu'au vertige, allait mettre comme Oreste la tête surTautel; laque la duchesse de Longueville, corrigée de l'amour, offrait à Dieu un corps flétri par la pénitence; là, enfin, que l'élite intellectuelle du xvu* siècle habitait en pensée, lorsqu'elle songeait à mourir.
Le voisinage de Port-Royal semblait un défi à Louis XIV, et peut-être un remords. Une voix montait sans doute» du fond de la vallée, qui portait au ciel un acte perpétuel d'accusation contre la corruption de Versailles.
Un jour il donna l'ordre au lieutenant de police d'Argenson de venger cette injure personnelle à la
royauté. D'Argenson partît un soir de Paris à la tête d'une compagnie d'archers. Il cerna pendant la nuit le couvent, et le malin, au lever du soleil, il arracha les religieuses de leurs cellules , et les jeta chacune dans un carosse, pour les déporter aux quatre coins du royaume. Une pauvre religieuse agonisait au moment du coup de main ; un exempt l'enleva de vive force de son lit d'agonie; elle expira en chemin.
Lorsqu'il n'y eut plus une âme vivante à Port-Royal, Louis XIV mit la pioche aux murs, afin qu'il ne restât plus pierre sur pierre de ce cloître illustre, sanctifié par le génie et par la piété.
Mais les tombes restaient, et de ces fosses voilées d'herbes sous les arceaux rompus du cloître, pouvaient encore sortir dans les brumes du crépuscule, les ow* bres gémissantes de Port-Royal,
Or, par une nuit de tempête sous un ciel en feu, des fossoyeurs ivres brisèrent par ordre toutes les tombes, ouvrirent toutes les fosses, en arrachèrent leg squelettes ou les. cadavres encore frais, et après les avoir rompus à coupp de bêches, ils les empilèrent, pêle-mêle sur des tombereaux, pour aller les jeter dans la fosse commune de quelque voirje.
A chaque cahot des ornières, une jambe ou une têle tombait le long du chemin , et les chiens la dévoraient sur place ou la traînaient dans le fossé.
Le jansénisme arraché vivant des pierres, cherche
un rrfoge dans les esprits et y fermente en silence pendant le dix-huitième siècle.
Le jésuitisme avait inspiré la persécution, il régna seol désormais.
LE JESUITISME.
Ignace de Loyola passe pour avoir fondé la compagnîe de Jésus. Il en a eu seulement la première vision. Tête espagnole frappée d'un coup de feu, il avait rêvé une sorte de croisade universelle contre Thérésie. Sa piété avait la folie chevaleresque de son voisin Don Quichotte. Au temps où il étudiait à Paris, il apprit qu'un gentilhomme de sa connaissance, traversait chaque jour à la brune le pont de Bièvre» pour aller à un rendez-vous d'amour. Ignace l'attendit un soir sous le pont, le corps plongé jusqu'au cou dans la rivière. C'était en hiver, l'eau était gelée. Ignace resta patiemment dans son bain jusqu'au passage du pécheur. Sitôt qu'il entendit son pas sur le pont, il lui cria d'une voix lamentable, de rebrousser chemin, le menaçant, en cas de refus, de rester dans la glace jusqu'au matin.
Et en effet» dit la légende, il eût péri à son poste vic« lime de rincontinence de son ami.
Ignace avait trop la fièvre cérébrale de la dévotion pour avoir pn organiser la machine savante de la Société de Jésus ; cette organisation appartient tout en«* tière au génie fanatique et diplomatique à la fois d'Âc* quaviva. C'est ce compagnon et ce successeur d'Ignace de Loyola qui a fait lejésuitisme, ce qu'il aété, ce qu'il est encore : le complot permanent de l'esprit du passé contre l'esprit de progrès.
Dès le premier jour, il enveloppa la compagnie de Jésas de mystère. Il rédigea pour elle une constitution secrète. Il écrivit sur la porte de la Maison : on n'entre *pas ici. Lorsque le parlement de Paris demanda, pour la première fois aux jésuites : qui êtesvous? Ils répondirent, ceux que nous sommes : taies quales; et le parlement ne put jamais en tirer d'autre réponse.
Et pourtant, malgré l'énigme de sa constitution et la nouveauté de son origine, le jésuitisme trouva toujours une complicité inépuisable dans la papauté. C'est qu'il avait su deviner et caresser l'ambition de la cour de Rome. La dynastie élective de saint Pierre prétend régner universellement sur les esprits et sur les États. Elle revendique partout le droit de lier etde délier, c'est-à-dire de donner et de retirer les couronnes à sa convenance.
Le jésuitisme lui a dit : laisse-moi aller et parler librement, et fort de ta force , j'irai prêchant dans le
vent ton droit de souveraineté, je t'apporterai les peuples et les rois, et je les jetterai h tes pieds. Les âmes et les biens des hommes t'appartiennent de droit divin. J'écrirai et je répéterai que par la vertu de la double clé : clé sur terre , clé dans le ciel , tu as pleine juridiction sur toute puissance. Ton doigt est posé sur son front, et tu peux à ton gré le bénir ou le briser. J'enseignerai cette doctrine et je la porterai, s'il le faut, jusque sur le toit des palais.
ce Le souverain pontife , disait Salméron , a une )) troisième puissance sur toute la terre habitée par » les chrétiens et sur les princes séculiers, rois et y> magistrats qui professent la foi de Jésus-Christ, les- » quels sont tous soumis à son régime oblique"^ comme » l'on dit, ou indirect. Car il peut leurcommander en » qualité de pasteur comme à ses ouailles, et les » princes sont tenus d'obéir au commandement du )> pontife, comme à la parole de Jésus-Christ. Que s'ils » résistent, il est en droit de les punir à titre de re- » belles, et s'ils font quelque entreprise cotitre Tintéy> rêt de l'Église ou la gloire de Jésus-Christ, il peut )) les priver de leur empire et de leur royaume. »
Cette doctrine flattait la fibre sensible de la papauté. Du moment qu'elle vit dans le jésuitisme le chevalier errant de sa convoitise à la suprématie universelle, elle lui communiqua sa puissance, elle lui accorda privilège sur privilège : privilège de rompre le vœu de clôture, d'aller, de venir, de confesser partout avec ou sans la permission de l'évêque, d'acquérir, de ven-
dre, d'hériter, de ne pas payer l'impôt ; d'avoir son notaire à elle, son juge à elle, tiré de son sein, et appelé conservateur. Le mot dit son genre de justice. Le conservateur conservait toujours Tintérêt de la société.
Le jésuitisme avait donc ou prétendait avoir dans la société sa loi à part, sa juridiction à part, sa circonscription à part, et même sa carte de géographie. Elle regardait la France comme une terre conquise, et pour marquer son droit de conquête, elle Pavait divisée en provinces mystiques, nommées chacune d'un nom latin. A voir la France ainsi défigurée par un Ptolémée jésuite, on l'eût crue retombée au temps de l'Empire Romain.
Pour occuper ainsi militairement, en quelque sorte, une nation, la compagnie de Jésus avait adopté le principe militaire de l'obéissance passive. Son général représentait l'autocratie élevée à la dernière puissance. Quant à elle-même, elle était le dernier mot de • la servitude. Le général était tout, pouvait tout, pleinement, absolument et toujours en secret, et en silence. Muet suprême, il commandait par signes à une assemblée de muets, et lui imprimait le mouvement à la manière d'un ressort. Il prenait modestement la place de Dieu sur la terre ; chaque membre de la société devait voir en lui le reflet vivant du Christ, le Christ par métaphore.
Sous un pareil chef, le jésuite vivait à un degré audessous de l'esclave. Il apportait a la société sa vie, sa
fortune ; la société pouvait le congédier en tout état de causeï sans être tenue à explication, ni même à restitution. Tu me déplais, va-t-eni et ensuite un seul mot était dit à voix basse : Renvoyé pour motif secret, FjO mot courait dans l ombre et suivait pas à pas la victime. liC jésuite licencié rentrait dans la vie commune avec cet écriteau en quelque sorte sur le front : Pmr motif secret.
Mais si, au contraire, le jésuite, une fois engagé dans Tordre, trouvait trop lourd pour son épaule rhabit de Loyola et voulait le déposer pour rentrer dans la société civile, la compagnie de Jésus lui représente le pacte signé de sa main, et lui dit : je ne me suis pas engagé vis-i-vis de toi, cela est vrai, parce que j'ai une notion particulière du contrat. Mais toi, sacbele bien, tu t'es engagé à moi sans retour. Tu m'appartiens donc en toute propriété jusqu'au tombeau; partout où tu iras, je te réclamerai comme ma cbose, et je. te poursuivrai pour rupture de vœu devant la justice.
Lorsque le novice entrait dans la société de Jésus, il retombait au-dessous de l'homme, à ce degré de l'être qui ne veut plus et qui ne pense plus par lui-même. Il laissait son Âme tout entière, initiative et liberté, à la porte de l'institut. Il tuait en lui, par une sorte de suicide partiel, la plus haute dignité de l'existence, la personnalité. Le maître lui disait : Crois ceci, et il le croyait; fais cela, et il le faisait, sans avoir le droit de discuter ou de raisonner un instant son obéissance. Il
devait obéir complètement, aveuglément è un homme de chair et de boue, comme lui^ changé tout à coup en loi vivante, par un hasard de scrutin. Rouage et rien ((ue rouage dans un mécanisme général , il tournait éternellement dans le sens du mouvement imprimé* Il avait passé en un jour de Tétat d'intelligence à Télatde machine.
On ne mutile pas la nature que la nature mutilée ne prenne aussitôt sa revanche. Lorsque» par un effort de volonté, le jésuite parvenait à étouffer sa volonté, il ne l'avait pas anéantie pour cela, il l'avait seule'* ment détournée de son sens naturel. L'Âme, active par essence, persiste h être active en dépit de toute espèce de serment. Mais comme elle ne peut agir dans sa lé* gitime spbère d'action, elle c^it ailleurs pour retrou* ver son équilibre. Elle ne sera plus ambitieuse pour elle-même ; eh bien I elle sera ambitieuse pour Tins* titat. En lui interdisant toute vie personnelle, le jésui« tisme Ta en quelque sorte affamée et l'a ensuite lancét sur la société comme une proie è dévorer.
Mais le jésuitisme devait porter la peine de la vio** lence qu'il faisait à l'âme humaine, plus vaste, dans le moindre individu sorti de la main du créateur, que éans toute corporation faite demain d'homme, sur un bout de papier. Ponr vivre, pour accomplir son œuvre, il devra, par une sorte de fatalité, rompre de plus en plus avec cette seconde nature de l'humanité appelée la morale. Il devra mettre en honneur le mensonge, que disons-nous, le mensonge 1 il devra faire un com*
m^adement de Tespioaiiage. Il devra eofia confondre le yiceet la vertu.
Jusqu'à la venue du troupeau de Loyola , ou avait cru que la morale était une, que le bien était le bien, çt que le mal était le mal , sans que jamais le mal pût devenir le bien, ni le bien devenir le mal, sous aucun prétexte ni par aucune transaction.
Le jésuitisme avait trouvé sans doute la division trop tranchée, et pour réconcilier charitablement ce qu'en langage de théologie on appelait Dieu et le diable, H avait inventé un nouveau système de morale appelé probabilisme. Le probabilisme consiste à supposer probable Tinnocence d'une action, pour la oom-^ mettre ensuite, en toute sûreté de conscience.
Ainsi un jésuite pouvait prendre femme lorsqu'il pensait que probablement Dieu lui en avait donné l'autorisation en confidence. La probabilité couvre cette union-là de son manteau. Si cependant, toute téflexion faite, il croyait plus probable que Dieu ne Tapas dégagé, par une révélation expresse, du vœu perpétuel de chasteté, pouvait-il, sur la foi d'une probabilité moindre, épouser en tout bien, tout hon^ neur? Le jésuitisme avait trop de générosité d'esprit pour regarder au plus ou moins, en fait de probabilité. l)ès qu'un fait lui paraissait plausible^ peu lui importait que le fait contraire parût encore plus certain. Il n'y a jamais, en déGnitive, que l'épaisseur d'un atome de telle à telle autre certitude.
« Vous n êtes pas obligé, dit Gatftrd Palo, dans les
» chooes nécessaires du salut, de suivre la voie la plus
» sÀre et la plus probable; c'est assez que vous en
» suiviez une qui soit sûre et probable. J'explique la
1» chose par mu exemple : il est probable pour moi
1» que le manteau que je possède est à moi; je juge
» isepeodant qu'il est plus probable qu'il vous appar-
)» tient : je ne suis pas obligé de vous le rendre, je
» puis en sûreté le garder. »
Lorsqu'un esprit flottait entre une résolution et une autre» il pouvait adopter l'une ou l'autre alternativement et même les adopter toutes les deux à la fois. Ain^, au dire du père Tambourin, un fermier de la gabelle, un fermier jugeait alors dans sa propre cause, avait le droit d'emprisonner quiconque fraudait Timpèt, et de commettre ensuite pour son propre compte, la fraude qu'il avait tout à l'heure punie de la prisoB. Mais s'il était innocent en fraudant la gabelle» eelui qu'il avait puni était innocent aussi. Or, com« ment peut«oa condamner sans crime F innocence? JjS jésuitisme avait pour le juge tant de respect, qu'il lui pennettait au besoin d'avoir deux poids et deux me* sures, datis la même question :
ce Si le juge estime, dit le père Grégoire, que lune » et l'autre opinion soient également probables, il V peut licitement, pour faveriser son ami, juger sui- » vanl l'opinion qui autorise la prétention de cet amie j» Bien plus, il pourrait même, dans la vue de servir » cet ami, juger tantôt conformément à une opi- 9 nîofi> et tantèt suivant l'opinion contraire, pourtu
)> toutefois qu'il n'en résulte point 4e scandale. y> Pourvu toutefois qu'il n'en résulte pas de scandale! car ce n'est pas l'acte en lui*inéme, c'est le scandale qui est mauvais» aa dire du père Grégoire. Être par* tialy c'est-à-dire être injuste, dans Fombre, en secret, rien de mieux, la morale est satisfaite du moment que l'injustice reste cachée; mais la partialité au soleil, rinjustice en public» voilÀ le mal dans l'école d'Es* cobar. Et d abord la publicité est une maladresse, et la maladresse dans ce monde est la première imrao^ ralité.
Mais comment la Providence a-t-elle pu tracer la morale À l'homme comme Tunique voie de salut, et lui donner en même temps» sous le nom de proba* bilisme» un regard double qui lui montre toujours deux roules en perspective? N'y a-t-il pas là une cruauté de sa part ou tout au moins une ironie? Tu m'imposes une loi, et cette loi est une équivoque ! Tu m'ordonnes de suivre la vérité, et tu m'en retires l'intelligence! Qu'est-ce à dire? Mais c'est par excès de bonté, répondait le jésuitisme, qu'en fait do mo* raie, la Providence nous promène, par Le labyrinthe du probabilisme, d'incertitude en incertitude.
)> En vérité, dit Escobar, quand je considère tant 7> de divers sentiments sur les matières de morale, je » pense que c'est un heureux effet de la Providence y> en ce que cette variété d'opinions nous aide à por- » ter plus agréablement le joug du Seigneur. Donc la )) Providence a voulu qu'il y eût plusieurs votes à
9 suivre dans les actions morales, et que la même » aciion pût être trouvée bonne, soit qu^on agU suivant T> une opinion, soit qu'on suivit Topinion contraire. >>
La doctrine du péché philosophique couronnait agréablement la fiction ingénieuse du probabiiisme.
Le péché philosophique était mieux qu'un péché : c'était le moyen de pécher indéfiniment sans jamais perdre son innocence. Ainsi, grâce au péché philosophique, on pourra tuer et voler en toute sûreté de conscience, à lai conditioir cependant que sur le mo« ment on pensera à toute autre chose qu a tuer ou à voler, ou bien encore qu'on supposera quen tuant et en volant, on commet une bonne action, pour la plus grande gloire du Seigneur.
« Quoique nous sachions tous cette loi naturelle, » dit le père Busembaum, qu'il n'est ordinairement » permis de tuer personne ; cependant il peut se trou- 1» ver telles circonstances où nous pensions invincible- B ment que la chose est permise dans le moment pré- » sent. C'est ainsi qu'un homme, comme le rapporte B Serraza dans son Art de se réjouir toujours, par
> zèle pour la gloire de Dieu et pour le salut des Âmes,
> baptisait les enfants des maures et les tuait aussitôt, » afin qu'ils fussent certainement sauvés, et de peur 9 qoe, ramenés chez leurs parents, ils ne fussent de 9 nouveau séduits. »
La marge était large. Je te tue pour ton plus grand bien. De quoi donc te plains-tu? Il suffit de faire le nal à bonne intention ; comment! à bonne intention î
il suffît de le faire en prenant la précaution d'ignorer qu'on le fait, ou en laissant errer pendant ce temps*là sa volonté aux horizons lointains^ pour que le mal perde aussitôt sa culpabilité, car pas d'attention, pas de volonté, et pas de volonté, pas de péché, vu que pour pécher il faut vouloir pécher; sans cela, la matière a profité de l'absence de Tâme pour commettre le délit.
ce Si un homme, disait le père Réginald, ayant Tes- )) prit occupé de quelque idée pratique, s'y arrête avec )) délectation, mais sans réfléchir que c est un objet » de délectation qui lui est interdit, il est entièrement )> excusé du péché, quand même il demeurerait livré, D) un jour tout entier, à cette délectation. La raison en )> est que tant que Tesprit ne porte pas son attention )> sur la malice de Tobjet de la volonté, lors même » qu'il s'en occupe à raison du délectable, le consen- )) tement de la volonté n'est point péché, parce qu'il » en ignorait la malice. y>
Quel était cet objet de délectation? Un révérend père a parlé quelque part de baiser et de mouvement charnel. Ainsi, c'était par cette porte à deux battants du probabilisme, que le jésuitisme avait introduit dans la morale la corruption, la débauche, le mensonge^ le meurtre et le parjure. Avec un distinguo savamment appliqué, il transformait à volonté l'immoralité en innocence. Sous sa main, toujours pleine d'une inefiable caresse pour le péché, toute frontière entre le bien et le mal disparaissait au regard; Il fera désor«
mais de la morale une page blanche pour y écrire ensuite tout ce qu'il lui plaira. Parlez-vous de simonie? La simonie, répond-il par la bouche du père Tolel, peut avoir à l'occasion son mérite.
ce Cajetan remarque, dit le père Tolet, que dans le » .cas où une élection serait pernicieuse à T Église, on » peut donner de l'argent pour empêcher qu'une telle » élection ne se fasse, et il propose cet exemple : si » des cardinaux voulaient élire un pape capable de » nuire trop grièvement à TÉglise, on pourrait alors y> leur donner de l'argent pour les empêcher de le » choisir. Soto ajoute : Et non-seulement pour cela, » mais il serait aussi permis de leur en donner poul* » l'élection même, s'il n'y avait qu'un sujet qui fût » digne d'être pape, et qu'il fût pernicieux d'en élever » d'autres à cette dignité. »
Si la simonie était permise pour aider le Saint-Esprit à faire une bonne élection, à plus forte raison la fraude était autorisée pour confesser un hérétique in articulo mortis, et le confesser valablement, sans que le moribond eût un instant conscience de son action. Op, voici comment le père Gobât raconte le fait, car le fait avait eu lieu dans une ville d'Allemagne.
(c Un certain marchand, dit le père Gobât, ordonne » qu*on lui fasse venir quelque ministre luthérien. ^ Cependant les valets font venir le prêtre catholique, » lequel , d'abord qu'il est arrivé, loue quelques y> bonnes qualités de Luther, car même dans le dé- » mon il se trouve quelques bonnes qualités natu-
» relies. Il gagne Tesprit du malade, l'instruit de la y> religion catholique, entend la confession, lui donne )) la communion. Ce marchand croyait véritablement » se confesser à un prédicant luthérien, car l'usage de » la confession auriculaire, comme l'appelle avec rai- )) son Luther, quoique avec mépris, est encore en » vigueur dans plusieurs villes de Luthériens. Néan- 2) moins il était en effet luthérien, seulement maté- )> riellement. C'est pourquoi son erreur touchant la D personne du confesseur ne rendit point la confes- )> sion mauvaise. »
La morale jésuitique permettait donc de mentir. En toute occasion? Toujours? Non, sans doute, mais de mentir seulement pour un bon motif et sous la réserve expresse que le mensonge était fait avec habileté. Car le mensonge était une œuvre d'art dans la pensée du jésuitisme. Ne mentait pas qui voulait; le mesonge avait sa tactique particulière appelée amphibologie.
(c Par exemple, dit Cardenas, si quelqu'un avait D tué un Français, en latin Gallum, qui veut dire coq 7> et Français» à la fois, il peut dire qu'il n'a pas tué ï> Gallum, dans le sens où le mot veut dire un coq. »
Mais si l'interrogateur soupçonnait quelque restriction mentale et déférait le serment à la personne interrogée, pour la contraindre à dire la vérité et rien que la vérité, la personne interrogée pouvait encore, à l'aide d'une amphibologie, commettre consciencieusement un parjure.
m Qaand même celui qui vous interroge, reprend Tï Cardenas, vous ferait jurer de dire la vérité sincè- 3> rement et sans équivoque, vous pourriez encore » user d'un serment amphibologique, parce que vous j> pourriez sous-entendre que vous jurez sans aucune D équivoque injuste. }>
Il y avait, raconte la légende, un ventilateur naturel à Rome, sur la place du collège de Jésus. C'est une étrange chose, disait le commandeur de Sellery, qu'on trouve toujours du vent sur cette place. — Je vais vous en dire la raison, répliqua l'ambassadeur de Venise. Le diable et le vent se promenaient un jour dans les rues de Rome, ils passèrent devant la maison des Jésuites. Le diable dit au vent : Attends-moi ici, j'ai un mot h dire là-dedans, li entra au collège et n'en est plus sorti. Le vent l'attend toujours à la porte. Cette légende exprimait l'opinion du dix-septième siècle sur les jésuites.
La confession, dans l'ordre du casuitisme, passa désormais pour une provocation indirecte au vice, pour une entreprise de blanchissage qui permettait de salir d'autant plus de linge qu'on avait plus de facilité pour le laver. Par cette raison, sans doute, Louis XIV choisit un confesseur jésuite, d'abord le père La Chaise et ensuite le père Tellier ; il conGa au jésuitisme l'éducation de la jeunesse sur toute la surface du royaume, il lui remit la feuille des bénéfices, c'est-à-dire la distribution de toutes les charges et de toutes les richesses de l'Église ; le jésuitisme, à l'ombre
4e l'autorité royale, régna partout, à la Sorbonne et dans le clergé. Sous le nom de directeur -de con« science, il pénétra dans la famille et prit place au foyer. Il institua une nouvelle inquisition au chevet du mourant, et il inventa un nouveau supplice, le refus du sacrement; il étendit sa robe noire sur le pays, et il fit la nuit dans Tintelligence, aussi bien que dans la conscience du peuple français.
JACQUBS BONHOMME.
C'était là le peuple gras : le noble, le magistrat, le prêtre ; voici venir maintenant le peuple maigre, Tagriculteur, le commerçant, l'ouvrier.
Il y avait alors en France trois classes de propriété : la propriété nobiliaire, la propriété ecclésiastique, la propriété roturière. La première ne payait pas d'impôt, la seconde en payait un simulacre, la troisième, payait à la foisTimpôt à la noblesse, au clergé, à l'État.
Jacques Bonhomme avait enfin secoué, au dix-septième siècle, la servitude de la glèbe; propriétaire de lui-même et de son temps, il portait le premier signe
de la personnalité, un nom propre, tiré presque toujours du petit coin de terre acquis par son travail, Dubois, Duparc, Dupré, Dupont, Dumoulin, etc* Toutefois, en vertu du principe : nulle terre sans
seigneur, Jacqaes Bonhomme devait payer pour sa terre, à un gentilhomme de son voisinage, le cens ou redevance annuelle, perpétuelle, soit en argent, soit en nature, blé, vin, bétail ou volaille.
Le cens engendrait le surcens, c'est-è-dire un nou-» vel impôt, mis sur Tirnpôt lui-même ; de sorte que la terre payait le cens, et que le cens payait le surcens, toujours en argent ou en nature, qu'il y eût d'ailleurs abondance ou disette.
Jacques Bonhomme voulait-il labourer son champ? il payait au seigneur Yarage ou droit de labour. Voulait-il le moissonner? il payait le champarton préciput sur la récolte, ce droit variait du vingtième au quart de la moisson; préférait-il la petite culture des légumes, il devait payer , pour ses pois, pour ses fèves ou ses haricots, un droit de terrage, flottant entre le treizième et le tiers du produit ; son domaine passaitil enûn d'une main dans une autre, par vente ou par succession? Tacheteur ou l'héritier devait acquitter des droits de mutation, sous le nom de lods et ventes^ de demi-lods et venteroles, de plaids, de relevaisons, évalués au sixième du prix de F immeuble.
Lorsque Jacques Bonhomme possédait une vigne, il devait payer à son seigneur le cartelage; ce droit montait , comme le nom l'indique , au quart de la vendange; lorsqu'il tirait son vin de la cuve pour le mettre en barrique, il devait payer un droit de vinage; lorsqu'il le déposait dans son cellier, il devait payer un droit de cellerage ; lorsqu'il le transportait d'un
lien dans un autre, il devait payer un droit de rouage ; lorsqu'il le débitait enfin au détail, il devait payer un droit de forage.
Mais après avoir acquitté tous ces droits , pouvait-il du moins vendre son vin en toute liberté, quand bon lui semblait ? Non, il devait attendre pendant un mois que le seigneur eût d'abord écoulé sa récolte; c'était ce qu'on appelait le droit de hanvin, de vel du vin, d^étanche, et en attendant le vilain devait charroyer à ses frais les vins de son seigneur. Quand il mettait deux bœufe à sa charrette, ce droit portait le nom de vinade^ mais quand il en mettait quatre, ce droit portait le nom de bouade.
Jacques Bonhomme payait TimpÔt au seigneur pour son champ, il le payait pour son troupeau. Il payait d'abord le droit de pulvénn pour indemniser le seigneur de la poussière que les moutons faisaient en passant sur les chemins; il payait ensuite le droit de brehiage, prélevé sur la grossesse de chaque brebis, le droit d'agnelage perçu sur la naissance de chaque agneau, le droit de chamage sur la chair de son propre troupeau pour avoir le droit d'en goûter; en Normandie, par exemple, aucun paysan ne pouvait mettre du lard dans son saloir sans payer une redevance au seigneur. Enfin , pour couronner cette série indéfinie d'exactions, le jour de Noël le seigneur faisait Finspection du bétail sur pied dans toute la circonscription de sa mouvance, et prélevait une tête sur vingt têtes de chaque troupeau.
Gomme le seigneur appelait cela protéger le vilain, il exigeait encore un droit degmt, de gave, de gavenne^ de gaule, de poursoin, de sauvemenl, d'avouerie, de taille seigneuriale ou redevance personnelle exigée ea vertu de son droit de haut justicier; de banalitéf enfin, en vertu de son droit de seigneur bannier; lorsque Jacques Bonhomme voulait cuire son pain, il devait porter sa fournée au four banal, et payer un droit au seigneur; lorsqu'il voulait fouler sa vendange, il de* vait la porter au pressoir banal et payer; lorsqu'il voulait utiliser sa truie, il devait la conduire au verrat banal et payer; lorsqu'il voulait féconder sa vache, il devait Toffrir au taureau banal et payer. L'abbesse d'Origny tirait un revenu considérable du taureau de son couvent.
Et ainsi Jacques Bonhomme payait sans cesse, en denrée ou en monnaie, il payait pour cultiver, il payait pour transporter sa récolte au marché, un droit de péage, un droit de long et travers, un droit de passagôy un droit de pontonnage, un droit de barrage, un droit de chaînage; et la récolte, enfin, parvenue au marché à travers les mailles serrées de toutes ces taxes et surtaxes, il payait encore un droit de dépôt, un droit de hallage j un droit d*avage, un droit de cohue, et comme on ne vend aucune marchandise sans la mesurer, Jacques Bonhomme payait en outre un droit diétalonage, un droit de ménage, un droit de leyde, un droit de bichenage, un droit de levage, un droit de caponnage, un droit de stellage, un droit de boisselage.
Etaitroe tout? non. Jacques Bonhomme, malgré son avènement à la propriété, gardait toujours è son front la marque indélébile du servage, et è ce titre il devait k son seigneur la corvée personnelle, la corvée de la chevauchée, la corvée de la quintaine, la corvée du saut iuf(n9Sùn. La moisson est là qui ondule sur la plaine et qui attend la faucille ; une heure d'orage peut détruire le pain de Tannée. Mais le temps du vilain appartient au seigneur. Monsieur le duc arrive aujourd'hui è son château* Jacques Bonhomme doit laisser la moisson de côté et aller réparer le chemin pour la passage de -son Excellence.
Après avoir enlevé au cultivateur la meilleure part de son travail , tantôt sous un prétexte, tantôt sous un antre, le seigneur reversait-il du moins sur l&sol cette part du lion? Temployait-il à défricher la terre , à perfectionner l'agriculture, à créer une valeur reproductive, et i enrichir d'autant la contrée? Non ; la noblesse dépensait à Versailles, et c'était encore l'endroit le plus honnête, l'impôt qu'elle levait, à l'inûoi, sur chaque motte de terre, et sur chaque heure, en quelque sorte, de Jacques Bonhomme.
La noblesse croyait posséder le sol, non pour le cultiver, mais pour chasser. De là le droit de garenne qni forçait le propriétaire roturier à nourrir sur son propre champ le gibier réservé au plaisir du seigneur. Il y avait telle capitainerie, celle de Chantilly, par exemple, qui avait trente-trois lieues de circonférence. L'effroyable quantité de gibier inviolable renfermé
dans cette province ravageait toutes les cultures, et cela, pour le plaisir d'un seul homme, le prince de Gondé. Défense au propriétaire de faucher à certaines époques son sainfoin ou sa luzerne, par respect pour les perdreaux et les lièvres du seigneur. Mais quand la meute avait lancé un cerf ou un sanglier , toute la chasse à cheval galoppait à travers champs, broyait et couchait sur son passage la grappe ou l'épi de Jacques Bonhomme. Jacques Bonhomme voulut réclamer un jour une indemnité du dommage devant le parlement de Paris ; le parlement assimila la plainte à une insurrection, et condamna le plaignant au bannissement pour crime de révolte.
Après avoir payé l'impôt au seigneur, Jacques Bonhomme devait encore payer la dlme au clergé. Car en vertu d'un texte de l'Ancien-Testament, Dieu possède le sol etrhomme en possède seulement l'usufruit. Or, comme le clergé représente Dieu sur la terre, il prélevait, en sa qualité de délégué du propriétaire céleste, la dlme sur les bois, sur les champs, sur les vignes, sur les maisons, sur les briques, sur les pots de terre, sur les pierres de taille, sur tous les objets imaginables de consommation : dîmes multiples, dîmes triples, dîmes quadruples, car après avoir dlmé les gerbes, il dimait encore les sacsde blé portés au marché, et après les sacs il dimait les pains au sortir de la fournée.Il réclamait en outre une multitude de dîmes en toute nature et de toute nature, dîmes de gâteaux de miel, de gâteaux aux œufs, de poulardes, de chapons, de lapins^ de canards.
de jamboDs» d'anguilles, etc. L'évêque de Mootpellier recevait pour sa part cinq cents perdrix rouges, indépendamineat d'un chiffre respectable de barriques tf eau-de-vie et de tasseroles de vin muscat, total centtrente millions, la moitié du budget, plus le casuel des messes, mariages, enterrements, dispenses, etc.
Ainsi le noble, uniquement parce qu'il était noble, et le prêtre uniquement parce qu'il était serviteur du Dieu de pauvreté, venaient à tour de rôle tailler le cbamp du vilain ; ils prenaient, sans travail de leur fait, une part de son travail. Prendre ainsi c'est voler. Et on ne parle pas ici du servage, de ce droit impie, de ce blasphème légal qui faisait qu'un homme, sous le nom de main-mortable, était, lui et sa famille, jusqu'à la dernière génération, le mobilier vivant, le bé^ tail d'un baron, de moins encore, d'un capucin ; le prisonnier du sol, attaché au sol, et vendu avec lui comme le cheptel.
Après avoir ainsi versé une première rançon au seigneur, une seconde au prêtre pour avoir le droit de manger, Jacques Bonhomme allait-il du moins respirer et bénéOcier en paix du reste de son travail? non^ car i peine avait-il échappé à la rapacité du collecteur seigneurial et du décimateur, que le fisc venait de sa main de fer lui arracher son dernier morceau de pain et son dernier écu .
L'État levait sur la France, au dix-septième siècle, trois sortes d'impôts : la taille, les aides, la gabelle.
La taille représentait l'impôt foncier, mais au lieu
de porter sur le fonds de terre lui-même, elle portait sur la personne du propriétaire en raison du chiffre présumé de sa fortune. Ce mode de réparlition laissait une marge immense à l'arbitraire; le fisc élevait ou abaissait la cote du contribuable, selon que le contribuable avait plus ou moins de crédit.
Quelquefois la taille excédait le revenu d'un immeuble; le propriétaire ruiné voulut abandonner son champ au fisc en paiement de l'impôt, mais un édit du temps de Colbert prohiba ce genre de libération, à moins que le propriétaire ne fit l'abandon de ses autres propriétés; c'était à qui échapperait à la taille et qui en rejetterait le fardeau sur son voisin.
(c Elle met dans l'obligation, dit Boisguilbert, )) de s'abstenir de toutes sortes de dépense et même » de trafic qui fasse bruit; il n'y a qu'un ordi- » naire de pain et d'eau qui puisse faire vivre un }} homme en sûreté de n'être pas la victime de son » voisin, s'il lui voyait acheter un morceau de viande y> ou un habit neuf; s'il a de l'argent , par hasard, il y> faut qu'il le tienne caché > parce que, pour peu ^ » qu'on en ait de vent, c'est un homme perdu* »
La taille passait souvent à côté d'un homme riche, sans exiger de lui un liard pour livre, ajoute Boisguilbert, et retombait de tout son poids sur le pauvre qui ti'avait que son travail pour nourrir sa famille; la taxe dépassait ce qu'il avdit vaillant, en sorte qu'après la vente de quelqueschétifs meubles, conime paillasses, couvertures, et ustensiléâ propres seulement au tra-
vail manuel, le fisc procédait à la vente des portes^ des sommiers et de la charpente des maisons.
Le cultivateur aisé portait des haillons, pour échapper au danger de la surtaxe. Comme le bélail pouvait à toute force paraître un luxe, par conséquent taillable a merci, le laboureur possédait strictement la quantité de bétail indispensable au labour. La taille supprimait ainsi l'engrais et détruisait l'élève ; au dix-septième siècle, la viande de boucherie passait pour une rareté. La consommation montait à peine à une livre par tête et par mois, en moyenne.
Les aides représentaient ce que nous nommons au* jourd'hui les droits réunis, et en première ligne les taxes sur les boissons, taxes innombrables levées par des armées de traitants et de sous-traitants. D'abord la taxe du ^ro^, c'est-à-dire sur la totalité de la récolte; ensuite la taxe du gros manquant , c'est-à-dire sur la consommation du propriétaire; ensuite la taxe du huitième réglé ou du quatrième , équivalente soit au huitième, soit au quart de la valeur marchande de la boisson , la taxe de Yannuel, c'est-à-dire sur le débit de la vente au détail. Toutes ces taxes en bloc rapportaient vingt millions à l'Etat et en coûtaient soixante de frais de perception.
Enfin la gabelle ou taxe sur le pot du pauvre qui attendait encore la poule mythologique du roi gascon. L'État avait le monopole de la vente du sel et le vendait douze fois sa valeur. Pour grossir encore le chiffre de la recette, il forçait chacun, à partir de
l'âge desept ans, de prendre sept livres de sel au grenier du roi, cétait ce qu'on appelait le sel du devoir, pour pot et salière^ car si le contribuable voulait employer le sel du detoir à une salaison, il commettait un délit. Tout Français devait prendre le sel de la gabelle sous peine delà contrainte par corps. Lorsque, le roi voulait accorder une grâce à un favori, il lui accordait gratuitement sa ration de sel, et on appelait ce cadeau le franc salé.
Cependant comme il y avait une partie de la France rédimée de la gabelle, on faisait la contrebande du sel, de province à province. Une législation draconnienne combattait en vain le faux saunage, et prodiguait la peine de la cbiourme et la peine de la potence. Les faux sauniers multipliaient par l'attrait même du danger ; ils attaquaient les gabelous en bataille rangée. Us four* nissaient à eux seuls le tiers du contingent des forçats. Le régime de la gabelle produisait, terme moyeui chaque année, environ quatre mille saisies à domicile, trois mille arrestations d'hommes, deux mille de
femmes, six mille d'enfants.
A ces trois impôts, la taille, les aides et la gabelle, Louis XIV ajouta successivement une taxe sur le fer, une taxe sur le cuir, une taxe sur l'étain, une taxe sur le papier timbré, un droit d'enregistrement, et pour que ce droit donnât au trésor plus de bénéfice, il interdit le bail à longue échéance, et porte ainsi le coup de mort à l'agriculture.
Un homme de bien , le maréchal de Vauban, avait
imagine une forme de taxe appelée la dtme, autrement l'unité et l'égalité de l'impôt. Louis XIV disgracia Vauban pour rinsolence de cette conception. A la réflexion, cependant, il Qnit par trouver à la dîme quelque mérite : Vauban l'avait imposée en remplacement des autres impôts, Louis XIV la décréta en supplément i tous les autres impôts.
L'État, dans sa détresse, alla jusqu'à taxer 1 état ci- ?il, et à mettre des droits sur les baptêmes et sur les mariages. Mais une partie de la France aima mieux renoncer à l'existence légale que de payer celte nouvelle contribution. Les paysans épousèrent sans formalité leurs voisines et baptisèrent eux-mêmes leurs enfants.
Or, avec ce régime de propriétaires sous deux espèces, Tune tributaire de l'autre à perpétuité, lune affranchie, Tautre surchargée de l'impôt, la population agricole vivait dans une lugubre misère ; elle habitait des cahuttes de pisé et de torchis ; elle portait en Normandie des peaux de bête; en Franche-Comté, elle marchait pieds nus une partie de l'année.
<K Dans la généralité de Rouen, dit Boisguilbert, la
9 viande est une denrée inconnue dans les campagnes^
» ainsi qu'aucune sorte de liqueur pour le commun
» peuple. La plupart des maisons sont presque en tota-
» liié ruinées sans qu'on prenne la peine de les répa-
» rer, bien qu'on les bâtisse à peu de frais puisqu'elles
» ne sont que de chaume et de terre, et avec tout cela
^ les peuples s'estimeraient heureux s'ils pouvaient
» avoir du pain et de l'eau è peu près le nécessaire. »
On ne cultive la terre qu'à la condition de pouvoir rentrer dans son capital ou dans son travail ; mais lorsqu'après avoir mis son capital et son travail sur le sol, le cultivateur doit, non-seulement partager sa récolte une première fois avec son seigneur, une seconde fois avec SQU curé, mais encore abandonner au roi la dernière part de bénéfice possible, du fait d'un nouvel impôt ou d'un accroissement de l'impôt, il laisse la charrue dans le sillon et va mendier sur le chemin. C'est ce qui arriva au dix-septième siècle; la classe agricole renonça partout à la culture du sol de moyenne qualité. La production du blé diminua de moitié, et la famine visita périodiquement le royaume.
Pour combattre le fléau, TÉtat crut devoir réglementer l'agriculture. Il fixa par édit Tordre des assolements. Il défendit de semer les plantes fourragères; un arrêt du Parlement donna l'ordre d'arracher les vignes, sous prétexte qu'elles portaient préjudice à la production des céréales. Un autre arrêt décida solennellement entre la faux et la faucille ; la faux pouvait couper l'herbe, mais la faucille avait seule le droit de couper la moisson, et cependant malgré ces règlements, par ces règlements eux-mêmes, la population déserta de plus en plus le travail des champs, à ce degré que le conseil d'Etat rendit un arrêt portant que, vu le manque de bras pour la culture de la terre, les manufactures de la Normandie resteraient fermées pendant l'été.
Xllf