‹ Décadence de la monarchieChapitre 11 sur 37 · LE COMMERCE · texte numérisé non relu

LE COMMERCE

La royauté avait réglementé ragricullure, elle réglementa encore le coromerce.

Elle commença par tyranniser le commerce du blé dans rintention charitable d'assurer le pain de chacun»

La législation chercha consciencieusement à réaliser cette pierre philosophale : encourager le cultivateur à produire du blé, pour le livrer ensuite h la consomoiation au-dessous du prix de revient.

Pour la solution.de ce problème , la loi avait imaginé une série d'expédients tous plus ingénieux les uns que les autres, et tous condamnés d'avance à tourner contre leur intention.

Une ordonnance faisait à tout propriétaire l'obligation de former une réserve dans son grenier, et cette n^ervoi le roi pouvait l'enlever par réquisition» non

au prix débattu, mais au prix fixé par Sa Majesté. On appelait cela mettre le blé en mouvement.

Mais si la loi exigeait la réserve, d'un antre côlé^ elle prohibait Taccaparement ou le commerce en gros intitulédansle langage du temps, le regrat; en prévision du regrat, une amende sévère frappait toute tentative de hausse sur la mercuriale du marché.

Quelquefois même en cas de disette, un édit royal, proclamé à son de trompe, faisait commandement aux détenteurs de blé de charroyer à bref délai leur provision au marché.

Le Parlement porta encore plus loin la prévoyance pour Tapprovisionnement de la capitale, il força, par un arrêté , toute la banlieue, h deux lieues o la ronde, à vendre son blé, son orge, son seigle, son avoine à Paris, et uniquement à Paris. Il frappa d'une amende de mille livres un fermier nommé Pasquier, pour avoir conduit une charretée d'avoine au marché de Montlhéry.

Toutefois, quand le roi avait besoin d'avoine, il la prenait d'autorité partout od il la trouvait, sauf à indemniser ensuite le propriétaire , ainsi qu'il résulte de l'ordre du roi suivant à un garde de la prévôté de l'hôtel.

ce II est ordonné à Chariot, garde de la prévoslé de y> l'hostel, de se transporter à Charenton pour y ar- » rester quelques basteaux chargés d'avoine vieille et » les faire remonter jusqu'au pont de Val vin pour la » fourniture de la cour et suitte de Sa Majesté pendant

» son séjour à Fontainebleau, à condition, toutefois, ]» qu'il sera tenu compte aux marchands^ sur le taux T> qui sera fait de Tavoine. )>

Interdiction de vendre sa récoll^.cjie la main à la main, ou de la livrer en grange, fût-ce porle à porte, ou dans la même paroisse. Il fallait la voiturer sur le marché, souvent à fougue distance, et la soumettre à la taxe et à la surtaxe du mesurage et de l'étalage.

La marchandise à peine déchargée sous la halle, une nuée d'agents, d'officiers fondaient sur elle pour en dévorer d'avance une partie. 11 n'était pas jusqu'au bourreau qui ne prélevât une redevance sur chaque sac, sans compter la consommatioiT privilégiée, la maison du roi, par exemple, qui achetait sa provision au rabais.

Lorsque le blé abondait dans une province et manquait dans l'autre, lajustice, autant que la raison, sem* blaient vouloir, d'un commun accord, que la contrée avantagée écoulât sur le territoire disgracié l'excédant de sa récolte. Mais un firman d'un intendant défendait l'exportation; pendant qu'on jeûnait là, la récolte pourrissait ici ; je crie famine sur un tas de blé, disait mélancoliquement M"*" de Sévigné.

Quanta l'exportation extérieure, le roi l'accordait ou la retirait à volonté, et souvent sur une prophétie de Mathieu Laensberg, sur l'inspection de l'atmosphère. Peine de mort ensuite pour qui aurait osé porter un muid de farine de l'autre côté de la frontière.

Et alors même que le blé obtenait l'autorisation de

circuler à l'intérieur, il devait traverser un inextri' cable fourré de douanes échelonnées les unes derrière les autres, et acquitter, en raison des contrées, le droit de haut ptssage, le trépas de la Loire, la traite d'Anjou, la douane de Valence, la patente du Languedoc, le traité d'Ârzac, la comptablie de Bordeaux, etc.

Le vin devait passer comme le blé h travers les mêmes lignes accumulées de circonvallation doua* nière, et encore plus que le blé, car l'épi mûrit à peu près partout, tandis que la vigne pousse seulement sur un sol de choix et à certain soleil.

Le vin, toujours plus abondant sur place que le besoin de la consommation, doit aller choisir plus ou moins loin son placement; le ilsc l'attendait au pas« sage, et à chaque traite, le frappait d'un nouvel impôt.

Le propriétaire d'un vignoble en Anjou voulait-il envoyer un muid de vin en Normandie, il devait payer dix-sept droits à sept ou huit bureaux, qui ouvraient à certains jours et à certaines heures ; si par hasard, il trouvait les bureaux fermés, il devait dételer et attendre l'ouverture ; sinon , marchandise, charrette et attelage, tout était conSsqué au proGt du maitre du bureau. Aussi, quand le vin coûtait un sou la chopine en Anjou, il valait vingt sous et vingt-quatre sous en Normandie.

Après le transit venait l'octroi. A l'entrée à Paris le vin payait les premiers cinq sols, les anciens et les nouveaux cinq sols, les trente sols par muid, les cinq sols des pauvres, la ceinture de la reine, les dix sols

de la ville, les dix sols du canal, les dix sols des bàtardeaux, les quarante-cinq sols des rivières, les trois li* vres par muid, l'ancien et le nouveaa barrage, etc. Enfin vingt-deux droits bien comptés, à ces vingt-deux droits la ville en ajoutait onze et les hôpitaux quatre de supplément, soit trente-sept droits différents pour une seule barrique.

La France avait fait de tout temps un commerce de vin considérable avec la Hollande et avec l'Angleterre, mais Colbert, pour protéger notre marine et notre industrie, taxa les navires, taxa les produits anglais et hollandais. Les deux peuples répondirent à nos tarifs par des représailles de tarifs, et allèrent chercher leurs vins : l'un en Portugal, l'autre en Allemagne. Nos vignerons traqués à la fois à l'intérieur et à Textérieur, arrachèrent leurs vignes de désespoir.

L'état de la voirie faisait concurrence à la législation pour interdire à Tintérieur le va-et-vient de rechange. Il n'y avait pas, au dix-septième siècle, une seule route oùun carosse pût circuler pendant l'hiver, ni une seule auberge sur cette route, où une femme honnête pût coucher. Lorsque M"'*' de Sévigné allait en Provence ou en Bretagne, elle faisait porter son lit devant elle à dos de mulet.

Dans le Quercy, dans leRouergue, au premier souffle de l'équinoxe , les habitants faisaient leurs provisions pour six mois de l'année, parce que les routes eflbndrées par les pluies et les neiges, leur fermaient toute voie de communication avec le plat pays. Par

la même raison, les immenses forêts des Pyrénées pourrissaient sur pied et servaient tout au plus à chaufer le bivouac des bergers.

Ce n'est pas qu'à cette époque la population fran« çaise comprit la nécessité du chemin. Elle le regardait plutôt comme un fléau; car même plus tard, lorsque déjà réconomie politique avait pris la parole y voici l'étrange remontrance que la généralité d'Auch adressait à son intendant :

« Les bourgeois et manants de la généralité d'Auch 2> ont entendu parler du projet que vous auriez eu » d'ouvrir, dans toutes les directions, des voies de » communication. Us viennent, les yeux remplis de )) larmes, vous prier de bien examiner la triste posi- )) tion où vous allez les réduire. Y pensez-vous, Mon- » seigneur, vous voulez mettre la généralité d'Auch » en relation avec les pays circonvoisins, mais c'est D notre ruine que vous méditez, nous allons être » inondés de toutes sortes de denrées. Aujourd'hui » des montagnes et des précipices infranchissables » nous protègent, nous n'exportons guère, mais notre » marché au moins nous est réservé et assuré. »

A défaut du commerce intérieur, Golbert voulut du moins développer le commerce extérieur , et surtout le commerce maritime; il réorganisa la compagnie des fndes occidentales, il fonda la compagnie des Indes orientales pour coloniser l'Ile de Madagascar, appelée l'Ile Dauphine, et faire le commerce d'escale avec l'Inde, la Chine, le Japon, l'Ethiopie, etc.

A la sollicitation de Colbert, racadémicien Charpentier rédigea le prospectus de la Compagnie, fj'or et l'argent allaient couler à flots avec le poivre et la cannelle. Des affiches placardées à tous les carrefours du royaume, apprirent aux Français que Pile de Madagascar jouissait d'un printemps éternel, qu'il y faisait moins chaud, qu'en France, pendant l'été. La soie et le coton y venaient naturellement, les colons n'auraient qu'à les ramasser aux branches des forêts.

Malgré les mirages lointains d'une nouvelle terre promise, les capitaux éminemment timides de ce temps-là refusaient d'entrer dans la Compagnie. Le pouvoir avait d'abord employé la séd uction. Louis XIV fêta les premiers souscripteurs au palais de Fontainebleau. Messieurs, leur dit-il, je boirais avec vous, si je n'étais souffrant.

Comme la perspective glorieuse de trinquer avec la royauté n'amenait pas de souscriptions, Colbert crut devoir enrôler d'autorité les actionnaires comme des matelots. Das circulaires royales intimèrent Tordreaux parlements, aux villes et aux fonctionnaires, de concourir volontairement, sous peine de défaveur, à la formation du capital social. Les évêques publièrent des mandements sur les ruisseaux de lait et de miel de Madagascar, et sur les vertus patriarcales des Made<

Le clergé, cependant, eut le talent d'échapper au danger des prospérités tropicales qu'il annonçait poétiquement au prône de chaque paroisse. Le droit ca-

non disait-il, interdit le commerce au serviteur de l'autel. Il garda en soupirant son argent, mais en re« vanche il promit de prier le ciel pour le succès de Tentreprise.

La magistrature eût voulu aussi invoquer le droit canon, mais, boti gré mal gré, elle dut exécuter la consigne. Lorsque le président Séguier somma le parlement de souscrire, il y eut des membres récalcitrants qui hasardèrent quelques objections; mais le chancelier les regarda de travers; ils retirèrent leurs observations. Un conseiller ne voulut prendre qu'une action de la Compagnie; Golbert lui adressa une répri* mande, et Tinfortuné prit deux autres actions.

De toutes les villes mises en réquisition par les in« tendants, deux seulement, Rouen et Lyon, donnèrent un chiffre raisonnable à leur dévouement à la royauté et pour la colonisation de Madagascar. Le bayle de Saint-Jean Luz, de concert avec les jurais, répondit à Colbert :

(( Qu'ayant rassemblé les habitants de la ville, et )) les ayant soUicittésde s'y associer chacun suivant ses » facultés, ils nous ont respondu qu'ils n'ont pas le » moyen, et que leur impuissance est cause qu'ils ne » peuvent prétendre aux advantages et profûts qui » reviendront de ce commerce; le peu qui leur reste )) de bien des pertes qu'ils ont souffertes, pendant les » guerres, ayant été employé à Tesquipement de leurs » navires qui sont présentement occupés aux voyages » de Tcrre-Neufve et à la pesche de balleines, par le

1) retour desquels ils n'ont pas sujet d'espérer aucun » amendement à leurs affaires, à cause des empesche*- B ments qu'on leur fait, dans le royaume, à débiter » les builes de balleines et fanons. y>

Les autres villes du royaume, Grenoble, Montpellier, Soissons^ Saumur, Poitiers, refusèrent de souscrire. Toutes, par un motif ou par un autre, vivaient dans la misère. Toutes renvoyaient comme un gémissement étouffé à Golbert. Les consuls de Narbonne firent la réponse suivante à la demande de souscriptions :

K Veu les mauvaises cueilbettes et encore le peu » de débit de pos denrées, ou pour les grandes cbar- ]> ges que nous sommes contraints de supporter toutes j> les années, et ils se sont trouvés maintenant dans j» l'impuissance de jouir de l'honneur qui leur est » proposé. »

Toulouse consentit à souscrire, mais seulement sur le fonds de la commune. Moulin apporta le denier de la veuve, et encore ce léger sacrifice lui arracha ce cri de douleur :

« Nous pouvons dire nous être épuisés, écrivent i> les échevins, ce qui nous fait vous supplier, Mon- » seigneur, de vouloir bien considérer une ville, la- B quelle, pour n'être riche ni opulente, mais au con- » traire ruinée et adcablée de dettes pour avoir été » exposéef^ passage des troupes et surchargée d'im- » positions, ne laisse pas de se vanter d'être le berceau » de la maison royale. ))

Après avoir cherché à séduire les populations par le miroitement d'un bénéfice hyperbolique à réaliser, le pouvoir en appela bientôt à l'intimidation, pour arracher le capital récalcitrant à sou apathie. Le marquis de Saint-ïjuc, gouverneur de la Guyenne, avertit charitablement la population de Montauban des disgrâces qui lui arriveraient de refuser une occasion si favorable de témoigner sa bonne volonté au bien de l'État.

A Bordeaux, l'intendant Pellat menaçait les marchands réfractaires de procès pour usurpation de titre de noblesse.

<c Je continue, écrit-il à Colbert, à employer tous y> les moyens possibles pour engager Iqs habitants de j> cette ville, dans la compagnie. Il y a les sieurs De- » Jean et Duribaut qui sont les plus considérables et y> les plus riches marchands qui en ont très-mal usé. y> Je vas les condamner pour la noblesse, s'ils nevien- )> nent à ce que l'on souhaite. Ils me font parler, mais )) je ne les recevray point qu'ils n'entrent dans la dite » compagnie pour au moins trois mille livres cha- » cun. »

L'intendant Forlia agissait militairement en Auvergne, il envoyait recruter des actionnaires par la force armée et les retenait prisonniers dans son hôtel, jusqu'à ce qu'ils eussent donné leur signature h la compagnie.

(c Notre intendant, écrit un anonyme a» Colbert, a y> obligé des particuliers de venir dans sa maison, oii » estant allé à la bonne foi, il les a contraint de signer

)> pour le commerce pour ce qu'il a voulu, età ceux qui » s'en voulaient deffendre, il leur a dit qu'ils nesor- ]> liraient pas de chez luy qu'ils ne se fussent engagés, » déserte qu'une partie de cette province est au dé- » sespoir de voir, dans le milieu de la paix la plus glo- » rieuse, exercer des violences qui ne se sont jamais y> pratiquées, dans le plus fort de la guerre. »

La Compagnie parvint ainsi h réaliser son capital d'émission. Le roi lui accorda le droit de justice et de seigneurie sur Madagascar. Elle transporta dans sa souveraineté africaine la coutume de Paris, elle mit un lys sur son blason avec cette devise : Partout où j'irai je fleurirai ; quelque temps après, elle croulait. Golbert foada la compagnie du Nord, elle croula encore. I^a compagnie du Sénégal, la compagnie de Guinée, la compagniede Chine, la compagnie d'Arcadie, la compagnie de Saint-Domingue, du Canada, de la baie d'Hudson, apparurent et disparurent à leur tour, toutes fondées sur le privilège et toutes détruites par leur principe. Une seule obtint une apparence de succès; il est vrai qu'elle faisait la traite, et que le gouvernement accordait une prime par tête de nègre importé en Amérique.

C'est qu'on ne crée pas le commerce par décret, arbitrairement et artiûciellement, dans une nation; il éclot de lui-même, par lui-même, par la loi intime et l'harmonie naturelle du travail. On ne le fait pas vivre, on le laisse vivre, et plus on le laisse vivre, plus il grandit en activité et en richesse. Colbert semblait

avoir soupçonné un jour cette vérité d'économie. La liberté est Tâme du commerce, écrivailril à Fintendant d'Herbigny. Et pourtant, dans la pratique» il inclina toujours au monopole.

Il surchargea la navigation nationale, ou il la laissa surchargée d'une effroyable accumulation de droits de douane. Boisguilbert en comptait vingt-six dans chaque port du royaume. Un capitaine de navire avait donc vingt-six déclarations h faire à différents bureaux ou à différents commis avant de pouvoir embarquer et débarquer sa cargaison.

Il a régénéré la marine» dit-on, et pourtant en 1667, c'est-à-dire au beau temps de Golbert» la France possédait à peine six cents navires de commerce, tandis que dix mille navires hollandais battaient glorieusement toutes les mers et promenaient le pavillon de la liberté» d'Amsterdam à Batavia.

l'organisation du travail.

Le droit de travailler est ua droit domanial et royal, disait rancienne jurisprudence.

Donc le roi accordait, limitait, donnait ou vendait, selon son bon plaisir, le droit au travail.

Nul, en vertu de la loi, ne pouvait exercer un état on tenir une boutique s'il n'était immatriculé à une corporation. Pour faire partie d'une corporation, il fallait être maître; pour être maître, il fallait avoir été apprenti pendant cinq années, chez le même, maître, et ensuite compagnon, pendant cinq autres années*

Or, comme dans certains métiers, dans les soieries^ par exemple, on de pouvait commencer son apprentissage avant quinze ans révolus, on avait, à vingt-cinq ans, seulement, le droit de gagner âon pain par son travail.

Mais, après avoir été apprenti et compagnon, le temps requis, et Ta voir été en conscience, entrait-on du moins de plein droit dans la communauté? Nullement. Pour être maître, c'est-à-dire artisan ou marchand, il fallait d'abord payer sa lettre de maîtrise.

Et la payera qui? A la communauté, cela va sans dire, ensuite au roi en vertu de son droit domanial, ensuite au procureur du Ghâtelet, ensuite au juge de police, ensuite au greffier, ensuite à Thôpital général, et ainsi à Tinfini, sans compter une multitude de menus frais et faux frais : frais de cire, frais de sceau, frais de cadeau, frais de banquet; car le malheureux récipiendaire devait encore traiter splendidement la corporation : de tout temps, les maîtres ont aimé à manger.

Après avoir passé par la longue initiation de l'apprentissage et du compagnonnage^ l'aspirant à la maîtrise avait encore à subir un examen et à faire un chef-d'œuvre. Il dépensait plus ou moins une année de sa vie à édifier patiemment dans sa chambre une espèce de joujou destiné à prouver la perfection de son doigter. Si le chef-d'œuvre était refusé, et la corporation avait toujours intérêt à le refuser, puisqu'un nouveau maître était un nouveau concurrent, le récipiendaire recommençait un autre chef-d'œuvre, et perdait a cette futilité de main une autre année.

Si encore chacun avait eu un droit égal à parvenir à la maîtrise, le prolétaire, condamné à raboter ou à limer pour vivre, aurait pu prendre peut-être son

mal eo patraice. Mais non ; pendant que le malheureux cheminait, pas à pas, lentement, de l'apprentissage au compagnonnage, du compagnonnage à répreuve du chef-d'œuvre; qu'il engloutissait dans ce noviciat indéfiniment prolongé un véritable capital, et qu'il payait son droit de réception deux cents, quatre cents et quelquefois douze cents livres à Paris, le fils du maftre arrivait d'emblée, à la maîtrise, sans payer de droit, sans subir d'épreuve, sans faire d'apprentissage ou de chef-d'œuvre.

Ainsi la maîtrise était, en réalité, une charge, d'abord achetée, comme on achetait une charge de cour ou du parlement, et devenue ensuite héréditaire par le privilège qu'avait le fils d'artisan ou de marchand de posséder gratuitement le brevet, que tout autre payait, pour vendre ou pour fabriquer. Le travail luimême constituait un fief, un marquisat de l'atelier.

Et ce n'était pas tout : les corporations cherchaient naturellement à réduire le plus possible le chiffre des maîtres inscrits, pour resserrer entre leurs mains le monopole de l'industrie et du commerce. Elles avaient décidé qu'un seul maître aurait un seul apprenti. Comment, un* seul apprenti? Un arrêt du Conseil défendit aux perruquiers défaire plus d'un apprenti tous les trois ans, tant on craignait de voir pulluler la savonnette.

Avec ce système de limitation , d'exclusion, les cadres du travail, toujours au complet, étaient toujours fermés aux nouvelles générations de prolétaires. Nul

ne poavait exercer un métier, s'il n'était possesseur, par lui ou sa famille^ d'une certaine fortune ou bien encore fils de mattre, et, par conséquent, maître de naissance, comme on était prince ou baron. Quant au pauvre diable qui n'avait apporté que ses bras pour travailler, il pouvait faire toute espèce de métier qui n'était pas précisément un métier ; il volait , il pillait , il prenait la livrée ou lefusiL La loi ne fui faisait point de place dans la société* Le droit de travailler était un droit domanial et royal. •

Enûny pour entrer dans une communauté, il fallait apporter au syndic son billet de confession , de sorte que luthériens , calvinistes, juifs, incrédules, légalement excommuniés de Tindustrie et du commerce, n'avaient pas le droit de donner un coup de varlope ou de vendre une aune de ruban. Et de plus, pour mettre la main à n'importe quel outil, sur le sol français, il fallait faire preuve de nationalité.

Aussi, lorsqu'une industrie, la verrerie, la faïence, par exemple, avait un pas d'avance sur la fabrique française, de l'autre côté de la frontière, il était interdit à la France d'aller chercher un précepteur à l'étranger pour compléter son éducatioii. Par cette raison et par beaucoup d'autres, l'industrie^ au lieu d'être une eau vive sans cesse épurée par son propre mouvement, était une eau stagnante, condamnée à croupir dans la routine.

L'organisation de Tindustrîe sous l'ancien régime était, à proprement parler, la guerre civile du travail,

goerre de métier à métier et de province à province.

Un mattre maçon, élu et domicilié désormais i Paris» par le fait même de son élection» ne pouvait utiliser son talent de truelle & Rouen ou à Bordeaux ; un mattre drapier» immatriculé dans la communauté de Lyon, ne pouvait, à défaut de débit sur place» transporter son commerce ailleurs et chercher fortune, même dans la banlieue.

Tout artisan et tout marchand était serf à perpétuité, de son établi et de son comptoir. Qu'importe que, par une raison ou par une autre» le travail fât plus abondant» d*un côté que d*un autre et la chance de bénéfice plus certaine. Le mattre une fois mattre devait vivre et mourir, sans rémission là oii il avait reçu l'ordination.

Il devait vivre et mourir aussi sur le même outil, à la même besogne. Défense au maître breveté d'un métier de cumuler sur sa tête la maîtrise d'un autre métier. Comme les corporations étaient multipliées à l'infini, divisées et subdivisées en autant de républiques diverses qu'il .y avait non-seulement d'industries» mais de nuances d'industrie, il résultait de ce fédéralisme et de ce morcellement à outrance du travail, qu'un maître» après avoir amplement payé sa maîtrise , n'avait pas la faculté d'accomplir tous les actes de son état.

Un serrurier n'avait pas le droit de fabriquer luitnéme les clous dé ses serrures, car, pour une tête dé

clou, la corporation des cloutiers lui eût fait un procès.

Le chapelier n'avait pas le droit de vendre un bonnet; car si un seul bonnet avait tenté de siéger a l'étalage, à côté du chapeau, immédiatement la communauté des bonnetiers eût apposé son veto à une pa« reille usurpation de pouvoir.

Le teinturier en fil ne pouvait pas teindre en soie et réciproquement ; l'épicier ne pouvait pas vendre à son client une goutte de vinaigre, sous prétexte que le vinaigre était le privilège exclusif du vinaigrier.

Toutes ces divisions et subdivisions, toutes ces limitations et délimitations de corps d'états, sans frontière précise, disons mieux, sans frontière possible, plus compliquées et plus inextricables, par conséquent, que toutes les opérations, à coups de plume, du congrès de Munster sur la carte de l'Europe, étaient autant de manières ingénieuses de provoquer, entre les corporations voisines ou rivales, des milliers et des milliers de procès, procès de toute nature, procès de chaque minute, procès sans fin; car, les corporations immortelles plaidaient im mortellement, de siècle en siècle, comme ces sociétés secrètes de la Chine qui conspirent, trois cents ans de suite, contre le même empereur.

Procès des cordonniers contre les sa vetiers ; des libraires contre les bouquinistes; des bouchers contre les charcutiers ; des boulangers contre les gargotiers ; procès des drapiers contre les manufacturiers, pour les empêcher de détailler les étoffes de leurs fabriques ;

procès des barbiei*s chirurgiens contre le simple barbier valgaire, pour le forcer à mettre un plat à barbo jaone sur son enseigne, par la raison qu'ils avaient adopté les premiers le plat à barbe blanc pour leur blason .

Procès des perruquiers contre les intrus qui allaient h travers les campagnes, une ^aire de ciseaux à la main, tondaient sur place les cheveux des jeunes filles et les revendaient pour en faire des perruques. Procès, de je ne sais plus quelle Académie, pour obliger les coiffeurs à effacer de la devanture de leurs boutiques ce mot un peu trop ambitieux : Académie de Cùiffure.

Procès des tailleurs contre les fripiers. Gomment pouvoir reconnaître, en effet, le moment précis où un habit cesse d'être uu habit sortable pour être, légalement parlant, un habit usé? De guerre lasse, la législation avait fini par confondre fripiers et tailleurs dans la même corporation. Mais comme la querelle couvait toujours, on les sépara de nouveau ; le procès recommença et dura un siècle encore.

Procès enfin des poulaillers contre les rôtisseurs. Voici le fait : Les rôtisseurs affichaient la prétention de vendre des volailles rôties. Nous sommes rôtisseurs, disaient-ils, de par la volonté dûment enregistrée du roi; or, que pouvons-nous rôtir dans ce monde, si nous ne rôtissons pas des poulets?

Rôtisseurs tant que vous voudrez, répondaient les

pouldillerSf mm noe poules, rôU^oq noni eh\ toui|oura

nue poule ; or, comme nous avonsi de par la volonté du roi| dûment enregistrée aussi, le monopole de r écoulement de la volaille, nous mettons Tinterdit sur vos broches, et nous vous défendons de vendre notre propre marchandise.

Le parlement de Paris trancha le différend par moitié : il interdit aux rôtisseurs de faire noces et festinSf et leur laissa seulement le droit de vendre k leur comptoir trois plats de fncassée.

A cette guerre intestine de Tindustrie, le génie éminemment régulateur de Golbert avait encore ajouté de nouvelles occasions de conflit en fixant par décret, de son autorité privée, la forme, la dimension, la matière et la qualité des objets manufacturés.

Certains chapeliers, possédés de l'esprit d'invention, avaient remarqué que le poil de vigogne, mêlé, dans le feutre, au poil de castor, donnait au chapeau plus de solidité, partant plus de durée. Mais si cette découverte réjouissait le consommateur, elle réjouissait infiniment moins la communauté des chapeliers, car plus les chapeaux duraient, moins elle vendait de cha* peaux. Elle sollicita donc au nom de la saine tradition, et elle obtint un éditdu roi qui forçait tous les artistes en feutre à composer exclusivement leurs chapeaux de poil de castor, La vigogne, proscrite par ordonnance, passa la frontière, et, du fait de cette émigration, il arriva que la chapellerie nationale, après avoir longtemps gardé par sa bonne renommée le monopole du marché de l'Europe, perdit bientôt dans

le Blonde to&te espèee de oonaidératipa. Au dernier flibole, on n'eût pas (rouvé un seul tricorne français, mr nne tète Anglaise ou Allemande.

Un jour» Golbert imagina de compter sur ses doigts le nombre de fils, de même que le nombre d* aunes, qui pouyaient figurer honnêtement» en hauteur ou en largeur sqr une pièce de futaine ou de droguet. Si le fabricant/ par mégarde ou par inspiration d'artiste^ mettait à «a pièce une trame pu une ligne de plus ou de moins^ il avait r humiliation, une première fois, de voir la pièce hérétique parader sur le pilori avec un écriteau chargé de raconter le méfait en grosses lettres aux regards du passant* Mais à la récidive, le fabricant montait en personne au pilori et prenait placeau carcan, côte à eôte de Tétoife notée d'infamie. Il était à peu pràs impossible, dans la pratique, d'exécuter à la lettre le règlement de Golbert , par conséquent d'échapper au pilori, a On ne peut lire un règlement de cette espèce WiSi frmiry dit Forbonnais ; La première pensée est qu'on est ph$s heureux en ne trwaillant pas qu'en tmvaillant. y>

Golbert réglait jusqu'à l'outillage de chaque métier. Il défendit aux tondeurs, sous peine de douze livres d'amende, de se servir de cardes de fer au lieu de chardons. 11 publia, en outre, sur la teinturerie, un eode digne d'un alchimiste du moyen âge.

tt Comme les quatre premières couleurs simples, dit- » il, qui sont le bleu, le rouge, le jaune et le fauve, » pavent être comparées aux quatre éléments , les

y> trois premières aux transparents et lucides, et le y> dernier è Topacité de la terre ; de mesme le nm y> peut être comparé à la nuit et à la mort, puisque }» toate^ les autres couleurs se brunissent et s'enseve- , » lissent dans le noir ; mais, comme la mort donae la » fin à tous les maux de la vie, il est aussi nécessaire )) que le noir donne la fin à tous les deffauts de couy> leur qui arrivent par le manque du teinturier ou de s> la teinture ou de l'usage qui change, suivant le temps » ou le caprice des hommes. Par ainsi, n'estant ni rai- 3> sonnable ni utile au public qu'un estoffe qui inan- » quera de débit demeure la proye du ver et de la » teigne dans un magasin, pendant qu'on la peut vei^ )» dre en la faisant teindre en noir. »

Donc, le fabricant devait mettre sa clientèle en deuil chaque fois qu'un accident de teinture dérangeait l'harmonie d'une étoffe. Ce fut enfin par le fanatisme de réglementation, que Golbert détruisit en France l'industrie du point d'Alençon. Plus de huit mille personnes, femmes, enfants, vieillards, vivaient de la fabrication de cette espèce de dentelle, a Les petites bei^erettes des champs y travaillent même, )) disait rintendant.

ce Ce qui est considérable, ajoutait-il, est que, dans » toutes les paroisses, la taille ne se paye que par ce 1!» moyen, parce qii'aussytôt que l'ouvrage est fait, ils » en trouvent le débit, et sont payés. • C'est ce qui » leur fuict à présent crier miséricorde, parce que }} toutes sqrtasde personues ne apnt pas propim i tja*

» vaîUer au poinct qu'on leur faict faire, et les enfants » en seront fraatfés et éloingnés, parce qu'ils ne peu- » vent être assez habiles pour s'appliquer à ce point si » un, et tous ceux et celles qui y gaignent leur vie et » leur subsistance, ne pourront jamais y parvenir, es- 9 tant accoutumés au gros point dont néantmoins ils 9 ont h présent le débit. »

Pendant toute la durée du règne de Louis XIV, l'administration, inspirée de l'esprit de Colbert, intervint sans cesse, dans la manipulation du travail. La poussière de cochenille, naturellement mélangée de eorps étrangers, donnait une couleur moins vive que la cochenille dans toute sa pureté. L'intendant de Pro* vence prit un arrêté pour interdire l'emploi de cette poussière dans la teinture. Il força ainsi le commerce de&ire le sacrifice d'une matière tinctoriale, qui» bien que d'une qualitéinférieure, n'en avait pas moins une grande valeur.

Les maîtrises avaient donc le monopole du commerce et de l'industrie.

Nul ne pourra vendre ou fabriquer que nous ou nos enfants; voila le premier verset de leur Évangile.

Nul ne pourra faire de découverte et vendre à meilleur marché ; voilà le second article de leur symbole.

Les communautés constituaient ainsi autant de manières ingénieuses d'exploiter le consommateur par droit de monopole.

Hais, comme je vous donne licence de rançonner

à perpétuité le puWic, ^m\{ h ?on toup le pçoYair,

jd dois ayoir eu bonne justioe ma part cle butin, Sur cet aiiome de justice distributii^, l'Etat cvh de nouvelles maîtrises pour les vendre ou les adju« ger h] sa fantaisie, sans astreindre Tadjudioa taire ou Tacquereur à passer par la double initiation du noviciat ou du cheM'œuTre ; et non-seulement de nouvelles maîtrises, mais encore des multitudes d'offices de tout nom y de tout genre, véritable sinécures, ou plutôt taxes déguisées, frappées à riuûni sur les cor^ porations, et par ricocbet sur leurs clientèles.

La royauté créa ainsi des offices de maîtres-gardes et jurés des corps des marchands ; de pourvoyeurs vendeurs d'huîtres à Técaille dans la ville de Paris, «à la suite de la cour et en Normandie ; de visiteurs contrôleurs de toutes sortes d'eau de reine de Hongrie et autres composés d*eau-de*vie ; d'auditeurs et d'examinateurs des comptes des arts et métiers ; de mesureurs de grains ; de mouleurs de bois; de jaugeurs devin, eaux-de-vie et autres liqueurs; de distributeurs de papiers et parchemins timbrés ; de jurés vendeurs de poissons d'eau douce; de déchargeurs, rouleurs et chargeurs de vins ; de contrôleurs jurés et mesureurs de charbons; de commissaires et inspecteurs de la Vallée; de visiteurs et langoyeurs de porcs ; de contrôleurs courtiers de la vente de la volaille, gibier, cochons de lait et lapins ; de gardes-bateaux et metteurs à bord de la ville de Paris ; de jurés criblenrs de blés et autres grains ; de contrôleurs, essayeurs et visiteurs d'huiles; d'inspecteurs, visiteurs, contrôleurs et me-

sorears de pierres de taille ; de vendeurs et peseurs de foins; de contrôleurs jurés^ visiteurs de foins, caries foins et les vins avaient, par je ne sais quel privilège, le plus riche assortiment de fonctionnaires, etc.

Tous ces offices étaient grassement appointés, L'État les vendait en général aux corporations. Les corporations, bien entendu, cherchaient à rentrer dans lenrs déboursés sur les prix de leurs denrées. Ces officiers dicau de Hongrie et de porc salé n'opéraient qu'avec un luxe inimaginable d'huissiers, de recors, d'expertises, d'écritures et de papiers timbrés ; les consommateurs avaient donc à payer non-seulement les émoluments de ces monstrueuses superfé- I tations, mais encore des frais interminables de prooédnres.

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