‹ Décadence de la monarchieChapitre 12 sur 37 · LA SOCIÉTÉ · texte numérisé non relu

LA SOCIÉTÉ

Voilà la France, sous la monarchie de Louis XIV; la corruption au sommet et la misère au pied de Téchelle.

Mais en dehors, mais au*dessus de cette France-lè, il y avait cette chose dite la société^ la fleur de la civilisation^ le bon goût, le bon ton, le bel esprit, l'esprit même au besoin, et parfois le génie, sans distinction de race ou de classe, d'épée ou de robe, de plume ou de finance.

Pour peu qu'on eût un talent ou un art d*agré* ment, n'importe lequel, le sermon ou le sonnet, on appartenait de plein droit à l'aristocratie variée de la société, on pouvait y donner le bras à Ninon de TEn* clos pour aller entendre Bourdaloue, et passer ensuite

p^ej^ |« m&r(:[uise d? U Sablière pour assister à la dé^

bauche d'esprit d'ua conte de Lafontaine ; oo pouvait ensaite achever la soirée dans la loge de la marquise de SevigDé à une représentation de Tartufe.

Aujourd'hui que nous regardons le dix-septième siècle, dans le miroir enchanté du passé et que nous refaisons la société de Louis XIV à l'image de sa litté* rature, nous la proclamons volontiers ou bien nous Tacceptons sur parole, comme la perfection idéale de la grâce et de Télégance ; mais en fait, cette époque de poésie confessée dans son intimité , avait gardé en elle 9 autour d'elle, la brutalité, la grossièreté du moyen âge.

Voici, par exemple, un petit cadet, un chevalier de Gascogne un peu philosophe, un peu poète, un habitué enûn de rhôlel de Carnavalet. Il dîne chez la marquise, il soupe chez la duchesse. Il reçoit parfois la confidence de madame, et, à l'occasion, il sait emmener adroitement le mari à la promenade.

Le chevalier passe la soirée dans quelque hôtel du Toisinage ; et, d'habitude, il fait le trajet à pied faute« d'équipage ou de monture. Quelquefois la pluie tombe à verse, alors il jette un manteau espagnol sur ses épaules, et il chausse des galoches pour préserver les rubans de ses souliers. La nuit est noire et plus agire au fond de ces basses-fosses étroites des rues encore rétrécies parles étages en saillie des mai6on8« 11 n'y a d'autres lanternes que dans le ciel, à cinq millions de lieues de distance; mais la pluie à ce moment a noy4 leur clarté ; les truands battent non

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le p«?é, le pa?é n'existe pas encfore, mais la chaussée détrempée et transformée en fondrière. Les laqaais de bonne maison lèvent leurs gages sur les passants; on grand seigneur ^ M. d'Ângouléme, ne payait jamais see gens; et^ quand ils venaient réclamer leur salaire, il leur répondait intariablement :

'-— Quatre rues aboutissent à l'hôtel d'Angouléme, vous êtes en beau lieu, profite2*en> si vous voulez.

G'est'è-dire, coupez la bourse, et, au besoin, la gorge des bourgeois. Alors, au premier carrefour, le chèvalier loue deux commissionnaires installés là, i poste fixe, les bras croisés, uniquement pour accompagner les passants avec des luniières et les protéger contre les voleurs. Us allument leurs torches. L'un marche à la droite, l'autre à la gauche du chevalier, et, ainsi escorté, il arrive sans accident à destination.

Une grande façade noire se dessine devant lui i au reflet vacillant des flambeaux. Deux tourelles enca* drent la porte d'entrée, et du haut de leur plateforme .quatre gargouilles versent leurs cascades avec un bruit sec et strident au milieu de la rue. Le second étage est éteint. Les larges croisées du premier sont légèremeiit teintées d'un reflet rose qui trahit l'agonie des rares lumières disséminées dans les antichambres. Le rez-de-chaussée n'a qu'une porte noire, cintrée, fermée, ferrée de larges barres, et piquetée de clous h pointes de diamants avec une tète de Méduse sculptée sur le marteau.

A cette première porte, le chevalier a le droit de

frapper; un estafier vient ouvrir. Le visiteur traverse d'abord une voûte obscure, au bout de laquelle il entre dans unvesti bule. De chaque côte du vestibule^ il y a deux moQtoirs où les cavaliers mettent piedàrétrier^ et deux éteignoirs de fer où le« laquais suspendent leurs InminaireSé Au milieu s'élance la cage étroite d'un escalier en colimaçon ^ éclairé par de rares lucar- Des, et qui va déboucher au premier étage dans une vaste antichambre carrelée de faïence , ouverte à toutes les rafales et contaminée comme fapproche des monuments publics. Le croirait-on? l'homme^ au milieu du dix-septième siècle, n'avait pas encore fait place, dans ses caves ^ à cette poi:tion de son existence.

— Tournez la téte^ disaient les belles dames à leurs cavaliers^ en entrant dans le vestibule.

Et les cavaliers tournaient la tête et attendaient respectueusement la conclusion de cet aparté*

CTest dans cette première chambre que le poète gen« (iihomme dépose ses galoches, qu'il ôte son manteau trempé^ et qu'il secoueson feutre ruisselant de pluie. H entrait ensuite dans une seconde antichambre habitée par une vingtaine de laquais qui tendaient la main et demandaient l'aumône. Tout visiteur est pour eux une propriété taillaUe à merci. Il traverse enfin une vaste pièce, aux murs peints en détrempe, aux larges pou* Ires, è la vaste cheminée béante, avec des chenets massifs de six pieds, où flambe un tronc d'arbre tout entier.

Maïs, dans cette pièce, il n'y a d'aatres meubles que des lustres ornés de boules de cristal et des bancs de bois appliqués è la muraille. Au bout de cette galerie, il trouve une porte fermée. Il n'a plus ici le droit de frapper, mais seulement de gratter. Il gratte donc avec modestie. Une voix répond de l'intérieur. Il pousse la porte; il soulève ensuite une portière; il pénètre dans la cbambre à coucber : c'est la salle de réception. Au milieu delà chambre, et la fête adossée au mur, s'élève un lit de dix pieds de long sur douze de large : immense catafalque sur quatre colonnettes canelées ou contournées, avec lambrequins de cramoisi. La dame de la maison repose sur son lit, au milieu d'un déluge de coussins, car elle en a pour toutes les parties de son corps, même pour son pouce.

Le lit de douze pieds avait seul la dimension requise pour porter le nom majestueux de couche; quand il n'avait que six pieds de long sur six de lai^e, il tombait au rang modeste de couchette. Il était élevé d'une marche au-dessus du sol et entouré d'une balustrade de cuivre doré. L'espace laissé vacant de chaque côté du lit était ce qu'on nommait une ruelle.

Il y avait donc deux ruelles; mais Tune plus no'* ble que l'autre : l'une pour le contfnun et l'autre pour l'état-major; lorsqu'un personnage de distinction venait à entrer, il allait prendre place dans la ruelle d'honneur, et le maître ou la maltresse de la maison, couchée dans son lit, tournait le dos à la

première compagnie pour tenir la conversation du nouveau venu.

Le lit, au dix-septième siècle, jouait en France le même rôle que le divan en Turquie; c'est au lit qoe Louis XIY reçut la soumission du Pape et traitait les affaires d'État; c'est au lit qu'on nouait ou qu'on dénouait toutes les intrigues de la Fronde ; c'est au lit que les ennemis de la veille venaient faire la paix en couchant côte à côte ; c'est au lit qu'on préparait l'égalité de la démocratie, en confondant les rangs sous la même couverture ; que la duchesse dormait sur le même oreiller que sa femme de chambre, et Françoise d'Âubigné que Ninon de l'Enclos.

C'est au lit que la femme paradait en toute circons" tance solennelle de sa vie ; c'est là qu'après ses pre* mières nuits de noce ou ses relevailles, elle recevait les félicitations plus ou moins graveleuses de toutes les personnes connues ou indifférentes, voisines ou étrangères, qu'on range sous le titre générique de connaissances. La noblesse mettait à contribution le génie de la sculpture et de la peinture, pour varier la scène et la décoration de la cérémonie. Lorsque la princesse Go* lonna fit ses couches a Rome, on l'étendit, radieuse et souriante, dans une conque dorée traînée par des chevaux marins, sur une mer si parfaitement imitée, qu'on croyait entendre palpiter Y aile des brises et frissonner les franges d'écume des vagues de la Méditerranée. «c Dix ou douze Cupidons, dit la princesse elle-même ' dans ses Mémoires, étaient les amoureuses agraffes

y> qui soutenaient les rideaux d'un brocard très-riche ^> qu^ils laissaient pendre négligemment pour ne laisy> ser que cet éclatant appareil servant plutôt d'ornes> ment que de voile. y>

C'est au lit, autour du lit, dans la ruelle toute frissonnante d'un bruit d'éperons et de falbalas, que la société du dix-septième siècle devisait, chaque soir, de galanterie et de poésie ; c'est au bord du lit, sous le lit, par une trappe pratiquée dans le parquet et recouverte d'un tapis, que montait et redescendait le fantôme des nuits heureuses.

Donc, la dame de la maison repose languissammeiit sur son trône de l'esprit, le coude sur l'oreiller, la lèvre amorcée d'un sourire. On la nomme Sylvie Ârlhémise, doux nom de roman, agréable à l'oreille et facile à mettre en rondeau. A peine le chevalier, admis dans son intimité, a-t-il poussé la porte et soulevé la portière ou plutôt l'huis vert, pour parler la langue du temps, qu'il commence une série intermi^ nable de révérences, en tenant son chapeau à la main et en penchant la (été, et la moitié du corps tantôt h droite, tantôt à gauche, ce qu'on nommait dandineré

Il avançait ensuite, en croisant les jambes l'une devant l'autre, comme un bateleur, jusqu'à ce qu'il arrivât au niveau de l'estrade.

L'heure du rendez-vous sonne, en ce moment» à la petite pendule d'écaillé ; peu à peu à la suite du chevalier, la société arrive, société mélangée de seigneurs et d'abbés, de femmes de première et de seconde no-

blesse; les femmes entrent masquées, ôleat leurs masques et vont s'asseoir dans la ruelle, sur des plaoets on pliants. Les cavaliers entrent gantés et la tête couverte ; ils ôtent leur chapeau , jettent leur manteau & terre et vont s'étendre aux pieds des dames sur le parquet. Gar^ au dix-septième siècle^ il n'y avait ni chaises ni fauteuils , même dans les appartements des hôtels. Telle duchesse à la tète de deux fauteuils nageait» sous ce rapport, dans Topulence.

Après quoi, le gentilhomme bien élevé devait tirer le gant de ta main droite, prendre un pibigne et friser sa moustache ; cette formalité préliminaire remplie, la conversation commençait, si c'était une conversaticm ; la lecture, si c'était une lecture. Bossuet apporta dans la ruelle ses premiers sermons, Lafbntaine ses premières fables, Molière ses premières comédies, Boileau ses premières satires.

En6n l'heure du souper sonnait à son tour, et la compagnie passait dans la salle à manger ; salle froide et nue comme les autres pièces, meublée seulement d'un dressoir , d'un lustre et de chaises de bois ou d'escabelles. Sur la table brillait une nappe de toile de Hollande, habilement plissée, dont les ondulations représentaient les folles risettes d'une rivière caressée d'un vent frais. L'écuyer de la table donnait d'habitade aux serviettes des formes compliquées de coquilles, de melons, de coqs, de poules, de poulets , pi* geons, lièvres, lapins, chiens, brochets, huîtres, tur« bots et croix de Lorraine. Un triomphe, ou surtout

d'argent ciselé, ornait le milieu de la table^ et autour du triomphe, les tourtes et les pâtés affectaient des allures aussi multipliées que les serviettes; chaque convive puisait au plat avec sa propre cuillère comme k la gamelle, jusqu'à ce qu'enfin la pruderie du duc de Montausier inventât la grande cuillère.

C'est là ce qu'on a bien voulu intituler l'élégance du dix--septième siècle ; l'habitation immense et vide, la distribution grossière, le mobilier restreint; pasua de ces meubles qui traduisent de notre temps une nouvelle richesse fle vie et une nouvelle pudeur de sentiment. Les sonnettes ou les lampes sont inconnues; les bibliothèques sont seulement réservées à quelques palais. Les glaces sont regardées partout comme des raretés, à ce point que Golbert les catalogue avec soin dans son testament. Les cabinets de toilette sont ajournés à des temps meilleurs; les tables de nuit sont encore dans les limbes, ainsi que les guéridons, les canapés, les commodes, les secrétaires. De là ce sans gène partout consacré comme un fait courant, dont nous retrouvons, à chaque instant, la trace et la cynique innocence^ dans le théâtre de Molière.

Qu'était et que pouvait être la femme élégante du dix-septième siècle, toujours étalée sur cette estrade où elle tenait presque toute la journée cour plé* nière, près de cette trappe mystérieuse ouverte et refermée d'ufte main discrète; sur cet oreiller encore parfumé du rêve de la nuit, le corps toujours plongé dans l'air chauffé de l'édredon?

Ce qu'elle était? il faut le demander i la chronique de Bussy-Rabutin ; une provocation à la débauche» sans cesse suivie de trahison. A la vérité» Thomme avait le droit de tirer vengeance de Tinûdélité de sa maîtresse. On pourra en juger par l'histoire du poète Malherbe et de la comtesse d'Auchy. Malherbe, raconte une chronique du temps, ayant trouvé la vicomtesse sur son lit, lui prit les deux mains dans sa main gauche, et de la main droite la souffleta jusqu'à la faire crier au secours; puis, quand il vit accourir les do« mestiques, il s'assit %comme si de rien n'était.

F^a grossièreté du langage prouve le cynisme de sentiment. La reine de Suède racontait une nuit de débauche au comte de Brienneen style de palefrenier. Souvent l'acte dépassait le langage. L'ambassadrice de Danemark, dit M"** de Motteville, saisit la main de la reine ; puis, l'ayant dégantée, elle la baisa et la loua de bonne grâce ; elle lui leva ensuite le mouchoir pour voir sa gorge, et en fit également l'éloge.

La chose plut & la reine, ajoute M"" de Hotteville, et toute la journée on ne parla que de la Danoise, de sa grâce et de sa gravité.

lA politique/

Ce n'est pas Louis XIV, sans doute, qui a créé la France du dix-septième siècle, mais il en a développé la démoralisation et la misère, par sa conduite et par sa politique.

Par sa politique extérieure surtout^ par sa diplomatie de récole italienne, par sa prétention à la monarchie universelle, par sa conspiration perpétuelle contre le repos de l'Europe.

Lorsqu'il signa le traité des Pyrénées, il prit l'engagement textuel sur son honneur, et en foi et parole de roi, de ne donner ni directement, ni indirectement au royaume de Portugal, aucune aide ni assistance publique ou secrète, en armes, munitions, vivres, vaisseaux, argent, etc.

L'Espagne av^it déclaré la guerre au Portugal, et

Louis XIV expédia en secret, à Lisbonne, le maréchal de Schomberg à la tête d' un corps d'armée. L'Espagne protesta contre cette infraction au traité. Louis XIV répondit que le maréchal de Schomberg n'était qu'un condottier allemand qui avait passé du service de la France au service du Portugal, et quant aux officiers français, il les ferait fusillef comme déserteurs si jamais il pouvait les saisir. A quelque temps de là il écrivait rinstruction suivante au Dauphin sur le respect de la foi jurée.

fic En se dispensant d'observer les traités à la lettre, » on n'y contrevient pas, parce qu'on n'a point pris » i la lettre les paroles des traités, quoiqu'on ne puisse 9 employer que celles-là, comme il se fait dans le » monde pour celle des compliments. Plus les clauses 9 par où les Espagnols me défendaient d'assister le » Portugal étaient extraordinaires, réitérées et pleines B de précautions, plus elles marquaient qu'on n'avait » pas cru que je m* en dusse abstenir. »

Louis XIV méditait la conquête de la Hollande, et voulait contracter une alliance avec l'Angleterre. Il savait que Charles II pratiquait l'astrologie et cherchait la pierre philosophale ; il glissa dans l'intimité du monarque, pour endoctriner son esprit, un moine défroqué, appelé l'abbé Pregnani, tireur de bonne aventure. Mais l'astrologue italien oublia son grimoire en route, et fit de travers son métier de sorcier ; Louis XIV rappela de Londres cet agent tombé en confusion, et à sa place, il envoya une magicienne.

C'était Henriette d'Angleterre, la scBur de Charles II, la femme du duc d'Orléans, Madame, comme on disait dans la langue de l'étiquette ; Henriette emmenait avec elle une jolie bretonne, Mademoiselle de Kerouah L'alliance française, sous cette délicieuse figure d'ingénue de Quimper, devait sourire h Timagination éminemment inflammable' du roi d'Angleterre. Il aima mademoiselle de Keroual , il la proclama sa mattresse en titre, sous le nom de duchesse de Portsmouth . Louis XIV, de son côté, dota richement mademoiselle de Keroual d'une terre seigneuriale réversible sur la tête de sa descendance. Quelque temps après, Henriette rapportait à Paris le traité d'alliance delà France et de l'Angleterre, signé en premier ressort sur la joue d'une Bretonne prostituée à un roi par un autre roi, de complicité avec une princesse. La maréchale de Guebriant avait déjà employé ce moyen de diplomatie, à la recommandation de Mazarin, pour soutirer la citadelle de Brisach, & un butor d'épée du nom de Brisacb.

Louis XIV toutefois, après avoir conclu un traité d'alliance avec le roi d'Angleterre, soudoyait contre lui ce qui pouvait rester de la faction de Gromwell, car, ce roi de droit divin, qui regardait la révolte contre la loi comme une injure a Dieu, qui la comprimait dans son royaume avec la cruauté d'Attila, la provoquait en toute circonstance et la subventionnait chez le voisin ; il trempa dans une révolution de palais, & Lisbonne, et il aida une reine à déposer son mari pour épouser son amant. Il souleva la

Hongrie contre TAutriche et Tabandonna ensuite à la veogeance de la métropole; il donna la niainàla révolle de Messine, et livra ensuite la ville insurgée h la colère de r Espagne.

U conquit TAlsace par un tour de main de Scapin; il confisqua la Franche-Comté, moitié par corruption, moitié par violence.

Le duc de liorraine avait cédé sous condition son doché à la France, mais Louis XIV viola le traité et le duc de Lorraine retira sa parole. Le duc courtisait en ce moment, à Paris, la fille d'un apothicaire, nommée Marianne Pajpt; il l'aimait éperdûment, il allait l'épouser, lorsque le soir même du mariage, le secré< taire d'État Letellier frappe & la porte de Marianne.

U tire Marianne & l'écart, et il lui dit h l'oreille :

€ Qu'il ne tenait qu'à elle d'être reconnue le len- » demain duchesse de Lorraine par le roi, qu'elle » n'avait qu'à faire signer à M. de Lorraine, un papier » qu'il avait apporté avec lui et qu'il lui montra, et B qu'elle serait reçue au Louvre avec les honneurs » dus à son rang; mais si elle refusait de faire ce que > Sa Majesté souhaitait, il y avait à la porte un de ses 1» carrosses, trente gardes du corps et un enseigne T> qui avait ordre de la mener au couvent de la y^ Yille-Lévêque. »

Or, le papier que Letellier montrait à la jeune fille contenait la renonciation expresse du prince à son doché.

La jeune fille répondit qu'elle aimait mieux demeu*

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rer Marianne, que devenir duchesse à cette condition. Et Letellier la conduisit, le soir même, an oonventde la Ville-Lévêque.

Le duc de Lorraine retourna quelque temps après à Nancy ; Louis XIV envoya le comte de Fourille l'enlever de vive force dans sa capitale ; le duc échappa par miracle à ce guet-apens militaire, exécuté en pleine paix, sous le couvert de l'amitié.

Louis XIV conduisait la guerre comme la diploma* tie. Il avait renoncé par son contrat de mariage & toute prétention sur l'héritage de la maison d'Espagne. Mais h la mort deMazarin, il exhume, de je ne sais quelle coutume flamande, le droit de dévolution, qui trans* ferait aux enfants du premier lit toute la fortune du père en cas de second mariage, et sur cet argument de procureur, il fait main basse sur les États espagnols ; mais il entrevoit déjà à l'horizon la coalition de la triple alliance ; il signe la paix d'Aix-la-Chapelle.

Il déchira bientôt ce traité, sous prétexte que la Hollande avait frappé une médaille injurieuseà 1 éclat immaculé de sa couronne ; il déclara la guerre pour une médaille I L'armée française menée, par Turenne et par Coudé, pénétra l'arme au bras jusqu'au centre de la Hollande. La république, effrayée de cette pro« menade militaire, offrait la paix à tout prix ; tout autre que Louis XIV l'eût acceptée, mais il la repoussa durement, et la Hollande, prise de je ne sais quelle ver< tige de patriotisme, massacra le grand pensionnaire de Witt, nomma le prince d'Orange stathouder,

et fit une guerre désespérée au monarque français. Une nouyelle coalition de Y Europe vint an secours de la Hollande ; Louis XIV eut encore cette fois la chance d'échapper à la punition de son orgueil en signant la paix de Nimègue. Toutefois il avait suscité contre la France, un petit jeune homme pâle qui, toujours battu et toujours debout, devait désormais suivre pas à pas Louis XIV, comme le spectre vengeur de TEiirope.

C'était le prince d'Orange.

Louis XIV voulut empêcher le prince d'Orange de descendre en Angleterre. Dans cette intention il entra en campagne à l'improviste contre l'Empire. Par la brusquerie de cette attaque, il mit précisément la couronne d'Angleterre sur la tête du prince d'Orange. L'Europe signa une nouvelle coalition contre le monarque incorrigible de Versailles. Louis XIV, condamné h combattre sans allié, voulut suppléer au nombre par la terreur : il incendia Oppenheim, Spire, Worms, Heidelberg. Le maréchal de Luxembourg battit 6uil« lâume III, d'abord i Steinkerque, ensuite à Nerwinde; quelque temps après, Guillaume IH prenait Namur en présence de l'armée française, et le maréchal de Villeroi vengeait cette humiliation en brûlant Bruxelles. Enfin, Louis XIV termina cette guerre insensée par le traité de Riswick.

Cependant il y avait sur le trône d'Espagne un idiot languissant, incapable d'avoir un héritier. On pouvait déjà prévoir le moment où V Espagne allait tomber en déshérence; on prit la résolution de la partager

d'avance à r amiable. Louis XIV accepta et contresigna le traité de partage ; ce traité accordait k la France, la Lorraine, le Barrois, Naples, la Sicile, une partie de la Toscane, le marquisat de Final et le Guipuseoa; c'était beaucoup, c'était trop, c'était plus que tout ce que la guerre pouvait donner à la France, lors m&aie qu'elle marcherait de victoire en victoire. Mais le roi d'Espagne, averti du démembrement projeté de la monarchie espagnole, institua par testament, le duc d'Anjou légataire universel de ses États. Il mourut sur ce trait de génie inspiré par le cardinal Porto Carrero.

Louis XIV mis en demeure par la fortune, entre l'agrandissement de la France et l'orgueil de sa dynastie, sacriQa naturellement la France k un égoïsme de famille. Il accepta pour son petit-fils la couronne d'Espagne. Il déchirait ainsi le traité de partage qu'il avait signé. L'Angleterre vit dans cette acceptation une nouvelle fourberie du cabinet français. Cependant elle hésitait encore à tirer le premier coup de canon, mais lorsque Louis XIV, pour racheter une imprudence par une témérité, reconnut le droit du duc d'Anjou au trône de France, et menaça ainsi l'Europe de la fusion des deux monarchies en un seul royaume ; alors il n'y eut plus d'hésitation ; une guerre effroyable éclata sur toutes les frontières à la fois et enferma la France dans un cercle de feu de la Meuse aux Pyrénées. La France, saignée à blanc, allait périr, lorsque, par la défection de l'Angleterre, elle obtint la paix d'Utrecht.

Et c'est là ce qu'on appelle Thabilete de Loais XIV, et la gloire de sa diplomatie I Eh quoi I parce que cet homme menfant toujours et trahissait toujours sa parole, parce qu'il conspirait toujours quelque coup de main sur sa frontière, parce qu il avait mis ainsi la France au ban de l'Europe, parce qu'il avait ainsi fait de la France la terreur de l'Europe , la haine de l'Europe, on Ta ditgrand, on le dit encore grand, comme si, en dehors de la morale , en dehors de la justice, il pouvait y avoir quelque grandeur I . . .

Mais quelle œuvre témoigne donc de son génie? 11 avait rêvé la suprématie de la France eh Europe; la paix d'Utrecht a répondu à cette ambition. Il avait voulu abattre la Hollande et il l'avait rejetée [dans le sein de l'Angleterre^ et par cette union contre nature, oonsommé la ruine de notre marine ; il avait voulu enfin détrôner le protestantisme au profit de la maison d'Autriche, et il avait au contraire agrandi la puis* aance de la réforme.

LE DÉNOUMENT.

Il TÎeillissait. On peut diviser son règne en trois périodes, représentées chacune par une maltresse : la première par la Lavallière, la seconde par laMontespan, la troisième par la Maintenon.

Louis XIV commence à régner, voici le soleil levant ; la blonde Lavallière en est Taurore. Le roi resplendit de jeunesse. Il aime ou il croit aimer. C'est le galant magnifique, enrubanné de la tête aux pieds dans son justeaucorps couleur d'azur. Il donne des fêtes 9 des bals , des carrousels^ Il appelle Molière et Racine à la cour, et Lully et Quinault, et aussi Dominique et Scaramouche.

Il fait la guerre, mais comme une partie de plaisir, en carrosse, à côté de sa maitresse. Pendant ce temps-là, le génie fiscal de Golbert bat monnaie pour la royauté;

la rouerie diplomatique de Lyonae prépare partout cTayauce une occasion de conflit en Europe; Gondé fait de temps à autre sur la frontière une campagne qui n'esta à proprement parler, qu'une promenade armée; eoÛD, la noblesse tapageuse de la Fronde consent de bonne grâce à vivre a la cour, sous l'œil du roi, et à manger avec lui le royaume en famille.

Mais voici le soleil h son midi. La brune, la fougueuse Montespan, cette Poitevine sanguine, comme l'appelle Hichelet , remplace l'étbérée et l'éplorée Lavallière* La nouvelle maîtresse règne à grand fracas, avec insolence et avec violence. Elle boit aisément sans broncher une bouteille de rosolio à son repas. Lorsqu'elle traverse ensuite le palais de Versailles de son pas de vivandière, et qu'elle fend l'air de toute l'ampleur de sa robe battante, il semble qu'on entend passer un ouragan. Louis XIV fait alors guerre sur guerre, sans prétexte ou sous toute espèce de prétexte.

Enfin, voici le soleil couchant. La Montespan disparaît, et sur sa ti^ace arrive lentement la veuve Scarron avec sa froide figure et sa robe brune de crépuscule. Cette femme, c'est l'ambition désenchantée. Née dans la misère, grandie dans la domesticité, elle a connu^ subi en silence tout ce que la vie a d'âpre et d'amer, et tout enfermé en elle et tout gardé comme un secret et comme un poids sur la conscience. Elle monte au trône, mais sans joie, mais avec un cœur mort à toute émotion, par une sorte de vengeance contre la destinée; et maltresse sans amour, reine sans titre, elle enveloppe

Louis XIV d'une atmosphère glaciale de dévotion et de tristesse.

La nuit approche. Louis XIV songe au salut. H a gravement péché, et pour victime expiatoire, il offre au ciel l'hérésie.

Il vieillissait; ... le pouvoir avait tué Thomme en lui ; il n'y avait plus à la place du cœur que le vide, je ne sais quoi, le néant de l'être, sous forme de l'ennui. Louis XIV, dénaturé par le despotisme, avait acquis l'insensibilité de la machine; il broyait l'humanité comme la poussière sur son passage. Le premier dans le monde il avait élevé l'ingratitude à la hauteur d'une théorie.

— Je ne dois avoir d'attachement pour personne, a-t-il dit lui-même dans son Manuel à l'usage du dauphin.

Golbert l'avait toujours servi avec une impitoyable sollicitude. Il avait mis la France pour lui au pressoir. Chaque fois qu'il passait un marché avec un traitant, il stipulait un pot-devin'pour le monarque. Le maître avait-il à congédier une favorite, Colbert portait la parole ; avait-il à rappeler une autre favorite, Colbert la ramenait au sérail ; avait-il à frapper un coup d'autorité dans l'ombre, Colbert exécutait en silence la consigne.

Et lui-même, l'homme réglé comme le calcul, froid comme le chiffre, le fisc fait homme, le Nord, comme disait la marquise de Sévigné, cœur sec, masque métallique jamais effleuré d'un sourire, œil caverneux

recouvert d'un épais sourcil, il prit la' physionomie languissante du berger Céladon, et il aima une femme du voisinage, appelée Marguerite Coiffier^ par déféreoce pour le roi, peut-être même par flatterie. Un jour vint cependant où malgré cette inépuisable opulence d'abnégation, il perdit l'oreille du mattre et tomba en disgrâce. Il présentait à Louis XIV un compte de dépenses, le roi y jeta rapidement un regard :

— Il y a là, dit-il, de la friponnerie.

— J'espère^ sire, que ce mot-là, du moins^ ne va pas à mon adresse.

— Parbleu I non; mais il fallait y porter plus d'attention.

Celte parole entra au cœur du ministre comme une épée. 11 en mourut de désespoir. La veille de son agonie il disait :

— Si j'avais fait pour Dieu ce que j'ai fait pour cet bomme, je serais sauvé deux fois, tandis que je ne sais ce que je vais devenir.

Le roi envoya un gentilhomme, par convenance, an chevet du mourant ; Colbert refusa de recevoir cette politesse à son agonie, et tournant brusquement la tète sur l'oreiller :

— Que le roi me laisse tranquille; je ne veux plus en entendre parler.

Colbert expirait ce même jour, et le peuple dansait sur son tombeau.

Louvois avait apporté le génie de l'enfer au service da despotisme. Fallait-il tuer, fallait-il brûler, le mi-

nistre signait Tordre et déployait sa profonde science administrative pour le mettre à eiécution. Il tenait an roi par un pacte de feu et de sang; il aurait égorgé Vn^ nivers par dévouement pour Sa Majesté.

Lorsque Louis XIV voulut épouser M"* de Maintenon, Louvois mit le genou en terre et tira tragiquement son épée :

— Sire, dit-il, tuez-moi plutôt.

Le roi releva son ministre et le choisit pour témoin de son mariage.

Mais Louvois avait fatigué la fortune. Il crut lire un jour sur le front du roi une sinistre pensée ; et le soir, en rentrant chez lui, au milieu de son salon, il allait et venait d'un pas éperdu^ parlant seul comme un somnambule, et laissant échapper çà et là, par un mot entrecoupé, le pressentiment mystérieux renfer*^ mé dans sa poitrine.

— Lefera-t-il? lé fera-t-il faire? Il n'oserait* Puis, croisant les bras sur sa poitrine, il tombait dans une profonde méditation.

Il reprenait ensuite sa promenade et répétait toujours en marchant :

— Le faire I lui, c'est impossible. Et qui donc le fera?

Le bruit d'une voiture le réveilla deson monologue. Quelque temps après, au sortir d'une audience avec le roi, il pâlit toutàcoup, il chancela ; une maladie incc»inue l'avait emporté comme une ball.e de pistolet.

La physionomie du roi, jusqu'alors sombre» respira

kjoie intime de la délivrance. Il alla faire sa promenade sur la terrasse du château, et de temps à autre, il .regardait la fenêtre de la chambre où gisait encore le ministre.

Et cependant Louis XIV pardonnait difficilement à un homme de sa cour Timpertinence de mourir. La mort semblait une injure personnelle à son éternité; il y voyait pour le moins une insinuation. Lorsque son frère rendit Tâme, il versa une 'larme pour mémoire, et il alla ensuite secouer son deuil à Marly. Le lendemain il fredonnait un air d'opéra et ordonnait de dresser une table de brelan .

— Et quoi I lorsque le cadavre de Monsieur est encore tout chaud, dit le marquis de Montfort.

— Le roi ne veut pas de tristesse h Marly, répondit le prince de Gondé.

Il ne voulait pas non plus de contradiction; quand il avait dit : Je veux; le ciel avait parlé; il fallait obéir sans murmure. Quand il avait dit : Je pars : si on faisait partie du bagage, il fallait le suivre à la minute, dût-on mourir en route. Est-ce qu'on meurt ! le caprice du roi est sacré. Louis XIV jouait avec la vie même de sa famille.

La duchesse de Bourgogne touchait au moment critique d'une grossesse. Le roi voulait faire une partie de chasse à Fontainebleau. Il emmenait toujours avec Ini la duchesse, parce qu'elle avait le talent de le déri-^ der par son espièglerie et d'abréger la longueur du chemin. Cette fois cependant la secousse du car-»

rosse pouvait la blesser, le médecin le disait, la s^efemme le redisait; le roi haussa Tépaule d'impatience et la duchesse monta en voiture. Elle arriva mourante k Fontainebleau et avorta la nuit de soq arrivée.

Le lendemain, en attendant l'heure du déjeuner, le roi contemplait avec ses intimes les carpes du bassiu. T>a duchesse de Lude accourt effarée, et, tirant le roi k l'écart, elle lui glisse, à voix basse, la nouvelle de Taccident.

Le roi retourne tranquillement au bassin.

— La duchesse de Bourgogne est blessée, dit-il avec nonchalance.

Et il continua de suivre les évolutions capricieuses des poissons.

— Blessée ! crie le duc de Larochefoucauld avec un geste de désespoir ; elle n'aura plus d'enfant.

f^ roi fronce le sourcil.

— Et quand cela serait, qu'est-ce que cela me fait i moi? N'a-t-elle pas déjÀ un fils? Que m'importe d'ailleurs qui règne, n'est-ce pas toujours mon sang? Elle est blessée, Dieu merci, puisqu'elle devait l'être; je pourrai aller et venir désormais, sans avoir k compter sans cesse avec un médecin ou une accoucheuse.

A cette apostrophe, dit Saint-Simon, présent à la scène, on eût entendu trotter une fourmi.

Une autre année, Louis XIV recommence l'épreuve* Il allait encore chasser à Fontainebleau. La Cour partait avec le roi, et la duchesse de Berry, grosse k son tour, dut suivre par ordre Sa Majesté. Elle ne pouvait

supporter le mouvement de la voiture. Il fallu t*la déposer dans une barque et la remorquer par eau jusqu'à Yalvin. Mais à Melun, le bateau heurta une pile du pont et sombra au milieu de la rivière. La duebesse, sauvée par miracle du naufrage, arriva évanouie au château ; elle accoucha d'un|enfantmort, une heure après. On porta l'embryon à SaintrDenis.

Dans l'antiquité, la femme enceinte était sacrée ; mais qu'était-ce qu'une femme pour Louis XIV? Une distraction ou une contrariété.

Enfin il avait vieilli. Il descendait la dernière pente de la montagne. Après avoir marché parmi les hommes^ spectacle vivant de l'Europe, dans la magnificence et l'insolence d'un pouvoir au-delà de la terre, au-delà du ciel, le voilà maintenant cassé, courbé, diminué de toute la tète, retombé au-dessous de l'homme, homme enfin comme le dernier lépreux de l'hôpital, par le côté le plus triste de la nature, le côté de la souffrance et de la maladie. Un ulcère le ronge en silence, et, pour la troisième fois, Fagon vient de l'opérer.

La fortune l'a trahi à son déclin. C'est une coquette, disait un pape, qui n'aime que la jeunesse. Il avait dicté la paix à l'Europe, et il la mendie à son tour ; il avait cuvé l'orgueil de la victoire, et il boit, jusqu'à la lie, l'humiliation de la défaite. Une effroyable misère rayageait le royaume et refluait par contre-coup dans son palais; pour payer la dépense de sa table, il envoyait sa vaisselle à la monnaie.

Qu'étaient devenues ia gloire de son règne» la fantasmagorie de son apothéose? Il tournait encore par moment un regard de mélancolie' pour en saisir le dernier reflet dans l'espace. Où était Goiidé ? où était Turenne? où était Corneille? où était Molière? où était Lully? où était Racine? Le temps, hélas! avait passé sa main tranquille autour de lui, et emporté homme par homme tout ce qu'il regardait comme son génie.

La nuit venait, l'ombre tombait; la mort rôdai dans sa famille : elle avait pris le premier dauphin , puis le second , puis le duc de Berry, puis le duc de Bretagne, et cette folâtre duchesse de Bourgogne, dernière lueur de gaieté d'une majesté en ruine. Il ne restait plus de sa race qu'un enfant vagissant dans un berceau; il mourait aussi de langueur. Il vécut cependant : Louis XV devait régner.

Et, dans ce palais en deuil, un bruit étrange circulait, comme un écho envolé du palais de Tibère ; on parlait à voix basse de meurtre, de poison : Madame, disait-on, morte empoisonnée! la Fontange, encore empoisonnée! Louvois, empoisonné! le dauphin, empoisonné! Le poison coulait sans cesse, sinon dans la coupe, du moins dans l'imagination. Â défaut du crime, cette croyance universelle au crime prouvait assez quelle opinion la cour avait d'elle-même, et quel marché elle faisait de la vertu !

Une terreur mystérieuse planait dans l'atmosphèi^e : une bouche de fer invisible, béante partout, semblait recevoir et revomir chaque parole; la pierre écoutait,

la nuit parlait; le courtisan passait à côté du courtisan, souriait^ saluait, et boutonnait son habit comme pour recouvrir sa pensée; le roi déclinait; on regardait, le matin, son visage, et on attendait.

Et ainsi Louis XIV survivait à lui-même, comme pour ensevelir de sa main sa dernière illusion, et disparaître à son tour sous le pli du même linceul. Dans ce château, à peine bâti de la veille, et déjà morne comme une ruine, il usait tristement ce rest^ de Dieu, attaqué d'une fistule, dans un perpétuel tête-à-tête avec la lugubre Maintenon. On eût dit, à voir cette femme noire, raide sur son fauteuil en forme de guérite^ la conscience visible du roi toujours dressée devant lui au fond d'un confessionnal ; elle le regardait, il la regardait à son tour ; ils échangeaient un long bâillement, . et le roi laissait tomber sa tête dans sa poitrine, et il semblait creuser de Tœil jusqu'au centre de la terre.

Toutes les victimes de son despotisme sortaient-elles du gouffire, à ce moment, là, devant lui, et défilaientelles en silence, Tune après l'autre: l'une levant son masque de fer et disant : Reconnais-moi I... l'autre disant : Je suis l'Allemagne incendiée, comme au temps d*Altilal... l'autre disant: Je suis la France foulée jusqu'au sang, et dévastée comme par une plaie d'Egypte., .l'autre disant : Je suis une religion égorgée en trahison, non par un coup de sang à la tète comme.à la Saint-Barthélémy, mais de dessein prémédité, mais en longueur; mais en lenteur, avec cette volupté de meurtre qui laisse saigner la veine goutte à goutte. Et le vieux-

scélérat glissait avec inquiétude la main sous son pourpoint pour toucher un morceau de bois de la vraie crbix, en garantie contre l'enfer I

Pendant ce temps-là, l'aiguille de la pendule mar-* cbait en silence, et chaque battement de balancier emportait un lambeau de ce débris de monarchie. Et, en face de lui, cette femme, dernière curiosité du roi décrépit^ reine sans titre, favorite sans amour, essayait vainement d'égayer-[un homme qui, selon sa propre expression, « ne pouvait plus être amusé. » Elle avait voulu] placer son cœur, comme on place son argent, dans la meilleure maison du royaume. Elle avait enveloppé Louis XIV dans la savante diplomatie d'une passion de sang-froid, et d'une coquetterie en Dieu, le chapelet à la main[; et, prise elle-même au piège de son ambition, elle expiait cruellement la conquête d'un despote délabré, de l'ennui couronné, esprit cadavéreux dans un|corps mourant I

Sitôt qu'elle pouvait lever la séance, elle courait dans sa chambre, fermait la porte au verrou> et disait douloureusement :

— Je suis poussée à bout , mais le roi ne s'en est pas aperçu. Maintenant je vais pleurer entre mes quatre rideaux.

— Je voudrais être morte, disait-elle un autre jour à son frère.

— Vous voulez donc épouser Dieu le Père, répondit-il.

* EnOn le temp^bienfaisant les délivra l'un de l'autre

et délirra la France. Louis XIV finit le premier; il parada jusque sur son lit de mort, et il mentit le pain de Dieu sur la lèvre :

^ Mon neveu y dit-il au duc d'Orléans, je vous lègue le pouvoir.

Et précisément, il avait fait un testament pour déshériter son neveu de la régence.

L'heure approchait l le roi, sous la main de la mori, murmurait dans le trouble de sa conscience :

— Mon Dieu! ayez pitié de moi; Seigneur, je suis prêt à paraître devai\t vous, h quoi tient-il, mon Dieu I que vous me preniez?

La parole expira sur ses lèvres ; il tomba dans le râle de l'agonie. Madame de Maintenon prit la fuite; elle respirait enfin.

Elle voulut cependant assister à la toilette du cercueil, et en passant elle remarqua que Louis XIV avait le corps criblé de reliques. Il devait en avoir au moins aalantqu'il avait eu de maltresses. Mais pourquoi cette remarque? ne le savait-elle pas depuis longtemps?

Lorsque le peuple apprit la mort du grand roi , il alluma des feux de joie, et dansa des farandoles sur toutes les places et à tous les carrefours de Paris.

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