‹ Décadence de la monarchieChapitre 13 sur 37 · LE BILAN · texte numérisé non relu

LE BILAN

Louis XIV venait de descendre dans le caveau de Saint-Denis ; or, après soixante ans de règne/U laissait la France dans Tétat que voici :

La Picardie avait perdu le douzième; le Bourbonnais le cinquième ; la Touraine le quart ; la Saintonge le tiers de sa population.

La ville de Lyon avait baissé, de quatre-vingt-neuf mille âmes à soixante-neuf mille; la ville de Tours, de quatre-vingt mille à trente mille; la ville de Troyes, de soixante mille k vingt mille seulement.

Dans la généralité d'Alençon, les paysans^ réduits k la grâce de Dieu, laissaient pousser l'herbe dans leurs champs et crouler le toit de leurs maisons.

Dans la généralité de Rouen, six cent mille gueux, sur sept cent mille habitants, vivaient k l'aventure de

pain de fougère et couchaient sur la paille ou & la belle étoile.

Dans le Daupbiné, la plus grande partie de la province, au témoignage du duc de Lesdiguières, ne mangeait que du pain de glands et de racines.

Dans la Bourgogne, un arrêt du roi, rendu en son conseil contre un fermier de la gabelle, constaté qu'on ne connaissait dans la campagne d'autre nourriture que l'herbe ou que l'avoine.

Dans la généralité dlssoudun, la population, déracinée du sol par la cruauté de la maitôte, avait rétrogradé, de vingt siècles en arrière, à Félat de barbarie.

c On trouve quelquefois, écrivait l'intendant, des > troupeaux de paysans assis en rond au milieu des » landes; sitôt qu'on veut en approcher, ils prennent B la fuite dans les bois. »

La politique de Louis XIV transformait de plus en ptas la France en jachère ; pour arrêter la propagande delà stérilité, un premier édit exempta de six années de taille les soldats libérés qui remettraient en valeur les maisons abandonnées et les terrés sans culture.

Mais malgré cette prime offerte au soldat laboureur, la ronce allait envahir jusqu'au dernier sillon : un second édit royal décréta l'expropriation universelle pour cause de faim publique, et la communauté absolue, sinon du sol, du moins de l'usufruit.

(c Tous les propriétaires de terres labourables seront 1» tenus, dans la huitaine, de déclarer s'ils entendent

» faire cultiver oa ensemencer leurs terres» sous faule » par eux de le faire, permettons k toutes sortes de » personnes de faire donner les façons nécessaires » auxdites terres , pour les ensemencer en blés et en » recueillir les fruits, sans être tenus d'en remettre une » part, ou portion auxdits propriétaires ou fermiers. »

L'argent était évanoui, le crédit éclipsé; le négociant le plus solvable trouvait k peine k emprunter, au taux de vingt, trente, quarante, et même quatrevingts pour cent , è en croire le maréchal de Noailles.

Le fisc pompait sans cesse dans le vide, et k défaut du numéraire tari, démolissait, comme on Ta déjà dit, la maison du contribuable pour en vendre le fer et le bois à Tencan.

L'administration, d'un autre côté^ responsable du fisc, obligée de verser au trésor une recette absente, avait recours k une politique de grand chemin.

<c Les intendants, dit Fénelon^ font presque autant » de ravages que les maraudeurs. Ils enlèvent jusy> qu'aux dépôts publics. On ne peut plus faire le se^ » vice qu'en escroquant de tous côtés. y>

L'Etat avait cessé de payer le traitement de ses agents, même dans la diplomatie. Il étalait en quelque sorte, k l'étranger, les haillons de sa misère.

<c II était dà seize cent mille livres aux ambassa- » deurs, dit Saint-Simon. La plupart n'avaient pas r> littéralement de quoi payer leurs ports de lettres, » ce qui faisait un cruel discrédit par toute l'Europe. s>

L'armée était traitée comme la diplomatie, et, faute d'ai^ent, condamnée au jeûne forcé.

ce Le prêt manque souvent aux soldats, reprend » Fénelon. Le pain leur a manqué souvent aussi ; il » est presque tout d*avoine et plein d'ordures. i>

La livrée du roi ne louchait plus seç gages, mais les prenait, lepistolet au poing, sur la bourse des passants.

Enfin, madame de Maintenon mangeait du pain bis dans son intérieur, pour donner l'exemple à la noblesse.

Le blé ayant gelé en terre, pendant l'hiver de 1709, un placard, affiché à Paris par le comité de charité, disait l'appel suivant k la population :

<c S'il ne vient de plus grands secours, i faut que » le tiers de ces peuples-lÀ périsse , et il est impos- » sible de les voir sans pleurer de compassion. »

Et pour ouvrir le cœur de la population à peu près aisée de Paris, le placard dresse, province par pro* vince, cette funèbre statistique de la mortalité :

<K A Romorantin, la plupart sont comme désespé- » rés; il y en a même qui se déchirent, qui se don- » nent des coups de couteau et qui se tuent, et dont » on fait le procès de crainte des suites, d

Voilà pour l'Orléanais. Voici pour le Blaisois :

« A Ozain , un respectable ecclésiastique prêche a » quatre ou cinq cents squelettes de gens qui, ne 9 mangeant plus que des chardons crus, des lima- » ces, des charognes et d'autres ordures, sont » plus semblables à des morts qu'à des vivants. »

Au tour maintenant du pays chartrain, c'est4^ire du grenier d'abondance de Paris :

ce On écrit de Montoire, que huit hommes ont » massacré une femme pour avoir un pain qu'elle » portait , et qu'un homme en a tué un autre qui 7> venait de le prendre ; et que sur les grands chey> mins il n'y a que des gens masqués qui volent. »

Le placard passe du pays chartrain dans le Vendômois :

« En entrant à Vendôme, dit un prêtre, j'ai été » assiégé par cinq ou six cents pauvres, qui ont les » visages cousus et livides, les viandes horribles dont )) ils se nourrissent produisant sur leurs figures un » limon qui les déOgure étrangement. 3>

Faut-il poursuivre cette sinistre tournée ? Le pays du Maine jette ce cri de lamentation :

« Plusieurs sont arrivés au Mans, dit un témoin, y> qui ne durent que du soir au lendemain, et neanty> moins plus il en meurt, plus on en voit, et, bien v qu'à voir ce prodigieux nombre, il semblerait que la r> campagne en devrait être déserte, cependant toutes » les paroisses circonvoisines en sont pleines et de » passants qui crient par les chemins : « Miséricorde, j> mon Dieu ! miséricorde I faut-il que nous mourions » de faim ? y>

Un dernier mot de la Touraine, il est temps de clore cet épouvantable charnier :

<c II y a des lieux où, de quatre cents feux, il ne » reste que trois personnes. Depuis peu, un enfatit,

» pressé de la faim, arracha et coupa avec ses. dents 9 un doigt à son frère, qu'il avala, n'ayant pu lui ar- D nicher une limace qu'il avait avalée. Il s'en trouve » de si faibles, que les chiens les ont en partie man* 9 gés. A Beaamont-la-Ronce , le mari et la femme, D étant couchés sur la paille et réduits à l'extrémité, » la femme ne put empêcher les chiens de manger y^ le visage à son mari. »

Ainsi la France mourait périodiquement de faim, et c'était le régime politique de Louis XIV qni la con* damnait à ce long supplice.

II avait voulu mettre la noblesse au régime de la sportule pour la tenir dans sa dépendance, et il dissipait les revenus de son royaume, dans son palais, à donner des fêtes ou à payer des révérences.

Il avait fait de la guerre la première condition de son despotisme; il avait porté l'effectif de l'armée de cinquante mille k quatre cent mille hommes, et jeté aox vents huit milliards en coups de canon, en marches et en contremarches sur les frontières.

Et qu'on ne croie pas que ce régime disparaisse avec loi dans la nuit d'un caveau. Son ombre plane sur le dix-huitième siècle. Le dix-huitième siède , c'est encore Louis XIV, sa décadence, toujours Louis XIV: cesrlai quia préparé cette décadence ; c'est lui qui l'a imposée en héritage à sa descendance. Pourquoi toujoorB en jeter le reproche au régent où à Louis XV? Le régent^ comme Louis XV^ ne sont que ses victimes, condamnées à subir une situation qu'il avait faîte

seul, qu'aucune puissance divine ou humaine ne pouvait racheter. Cet homme avait tué le caractère» la • pensée» la vertu» le travail; il avait déposé la mort dans rame et dans le sol de la France» et la mort devait poursuivre son œuvre de décomposition jusqu'à rheure glorieuse de la révolution.

Et cependant il a infligé son nom à un siècle, et rhistoire l'appelle ^ratu^» sur parole. Il a»dit*oD» fondé l'unité : l'unité... monnaie admirable pour payer une niaiserie I Qu'entend-on d'abord par l'unité?... puis l'unité en quoi» l'unité de quoi? Car» en vérité» l'école de l'unité abuse du droit de bafouer le lecteur français !

Était-ce l'unité de territoire? Mais la géographie de la France ressemblait k la casaque d'Arlequin I

Était-ce l'unité d'administration? Mais il y avait deux Frances dans la même France : l'une appelée pays d'élection» l'autre pays d* États !

Était-ce l'unité de législation? Mais le code du temps aurait fait envie au chaos : ici la justice jugeait selon le droit coutumier» et là selon le droit écrit!

Était-ce l'unité de justice? Mais il y avait autant de juridictions que de justiciables et que de natures de délits!

Était-ce l'unité de l'armée? Mais, on l'a déjà dit, l'armée parlait à peu près toutes les langues de l'Europe; le régiment de Royal-Allemand et de Royal-Cravate manœuvraient à côté du régiment de Picardie ou d'Auvergne !

Était*ce l'unité de l'impôt? Passons, nous venons d'en parler.

Était-ce l'unité de propriété? Mais un abîme séparait la propriété roturière de la propriété mainmortable.

Était-ce l'unité d'industrie? Mais la corporation avait constitué une aristocratie de la blouse et du tablier.

Était-ce l'unité de commerce? Mais les traites foraines, mais les lignes de douanes échelonnées k l'infini les unes derrière les autres, déchiraient la France en autant de royaumes différents qu'il y avait de provinces !

L'unité de religion? Mais, par la persécution o la gloire d'une feuille de papier intitulée la bulle Unigemtus, Louis XIV a créé dans le royaume un schisme qui cessa le jour où la persécution vint à cesser I

L'unité enfin de la nation? Mais la noblesse, mais rÉglise, mais la bourgeoisie, formaient chacune une nation différente dans TÉtat, chacune avec son régime partienUer, chacune avec son costume.

Où donc alors est l'unité que Louis XIV a donnée à la France? Et si véritablement il l'avait donnée, pourquoi la Révolution l'aurait-elle donnée une seconde fois?

Mais, dit-on encore, il a conquis la Flandre française, l'Alsace et la Franche-Comté ! » Nous en convenons; combien de millions d'hommes et de milliards ont coûtés ces conquêtes? Est-ce qu^ ces bras laissés an travail, est-ce que ces trésors versés sur le sol,

la

n'auraient pas plus développé la puissance de la France par le développement de sa richesse el de sa population, que toute cette fumée glorieusement faite en habit brodé pour reculer une frontière?

Il a protégé, ajoute-t-on, la littérature. Il faut mépriser d'abord une littérature protégée, « Je donne protection au talent, disait le grand Frédéric, en lui donnant la liberté. » Il a invité Molière à souper; mais pour nous, aujourd'hui, c'est Molière qui lui faisait honneur. Il préférait d'ailleurs Scaramouche à Tartuffe. Il a pensionné Racine, mais il a oublié La Fontaine. Enfin plus tard, il a lue Racine d'un regard. Qu'est-ce à dire, toutefois? qu'un poète ne saurait naître sous un règne sans que la gloire en revienne au prince régnant, uniquement parce que Sa Majesté aura daigné l'écouter à une heure de distraction, et l'appointer au Livre Rouge sur le pied d'un valet de la garde-robe?

LouisXIV a patronné la poésie sur la scène^ c'est bien, mais n'y a-t-il dans le monde que l'amour tragique ou l'amour comique? L'âme humaine n'est-elle faite que pour la lanterne magique du théâtre? N'y a-t-il pas aussi en philosophie, en jurisprudence^ en économie politique, tout un ordre d'idées qu elle doit remuer, de problèmes qu'elle doit résoudre à la gloire de sa destinée? Eh bien ! Louis XIV a mis syslémati* quementla pensée de la France en séquestre, et puni comme un acte de rébellion toute tentative de vérité. Descartes restaure la philosophie; le roi proscrit la

philosophie de Descartes. Boisguilbert fbade Téconomie politique ; une leltre de cachet exile Boisguilbert eu Âuvergoe» et la police met son livre au pilori.

Vauban reprend l'œuvre de Boisguilbert en homme de cœur et debien^ dévoué à son roi et à son pays^ et de ce jour Louis XIY oublie tous les mérites de Yau* baui tous les services rendus par son génie à la France^ à la royauté; il le chasse de Versailles comme un mauvais serviteur^ coupable de félonie; et la police déchire et sème au vent tout exemplaire saisi de la Dtme royale. Fénelon introduit la morale dans la politique, et pendant que Bossuet mettait le monarque au-dessus de la loi, il ose mettre la loi au-dessus du 80Qverain«

— Je savais bien que M. de Cambrai était un esprit ehimérique, dit Louis XIY, mais je ne savais pas qu'il fut un mauvais cœur.

U l'exile dans son diocèse et il le persécute d'acharnement, jusqu'à lui voler sur la grande route sa cor^ respondance dans sa valise.

Qu'a-t-il donc fait, en vérité, ce fils d'un père hypocondriaque et d'une mère galante? Ce qu'il a fait? le voici : Il a imaginé une forme de gouvernement toute personnelle, combinée et ajustée sur le caractère particulier de son tempérament et de son esprit, à la fois absorbant et méticuleux, remuant et infatué, curieux et jaloux; il a voulu gouverner la France comme le Dieu du cathéchisme gouverne le monde, homme par homme: tout voir, tout savoir, intervenir en tout, pé-

nétrer partoat, jusque dans le domaine réservé de la famille et la conscience. En un mot, il a créé un instrument de musique à sa main, dont il avait seul la clef et le doigté, si bien que le virtuose une fois mort, aucune autre main ne pouvait arracher une note au clavier. Pour que cette monstruosité historique eût quelque raison d'être après lui, il aurait fallu qu'il succédât, en quelque sorte, à lui-même de règne en règne, et qu'un Louis XIV perpétuel trônât sans relâche à Versailles.

Et l'ironie de l'histoire jeta sur le trône, après lui, sa contradiction vivante : un caractère morose, triste, indifférent au bien et au mal, incapable de vouloir, dégoûté d'avance de régner, et condamné à chercher un soulagement au poids de la couronne dans la débauche. Il semblait que le despotisme de Louis XIV avait ravagé, comme un vent de mort, l'âme de sa race et de sa cour, et répandu dans l'air de Versailles la mélancolie et l'impuissance.

Page 1