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LA CHAMBRE DE JUSTICE

Louis XIV, par son testament, avait partagé la régence entre son neveu et son bâtard ; mais k la mort du roi, le duc d'Orléans prenait, par arrêt du parlement^ la plénitude de Tâutorité.

Or, ce jour-là même , la princesse palatine allait trouver le régent.

— Mon fils, lui dit-elle, j'ai une grâce à vous demander.

— Laquelle ?

— De ne jamais employer ce fripon d'abbé Dubois.

Le régent promit de ne jamais employer ce fripon d'abbé. Le lendemain, à son petit lever, il le nommait conseiller d'Etat.

Quelque temps après, le cardinal de la Trémouille

mourut. Il laissait vacant rarchevêché de Cambrai. Au premier bruit de cette nouvelle, Dubois courut chez le régent.

— Monseigneur, dit-il d'un air modeste, j'ai rêvé cette nuit que j'étais archevêque de Cambrai.

Le régent regarda Dubois du haut de l'épaule.

— Tu fais, dit-il, des rêves ridicules. Et il tourna le dos à Dubois.

— Pourquoi donc, monseigneur, ne serais-je pas archevêque?

— Archevêque^ toi I mais tu es un sacre, et quel est l'autre sacre qui osera te sacrer?

— Mais le premier évêque venu . Tressan , par exemple, votre aumônier. Il attend précisément vos ordres dans l'antichambre; je vais le chercher.

Tressan avait gagné la mitre aux petits soupers da Palais-Royal. Il accepta sans difficulté la commission de sacrer son compagnon de soirée.

Cependant le régent hésitait à mettre le camail de Fénelon suri épaule de Dubois. Il éprouvait encore, à l'occasion, un scrupule de conscience. Alors Dubois avisa un moyen diplomatique pour vaincre la résis* tance du régent. Il chargea Destouches, son homme d'affaires à Londres, de solliciter l'entremise du roi d'Angleterre. A la première ouverture, Georges sourit.

— Un prince protestant, dit-il, faire un archevêque ! mais le régent en rira le premier.

— Précisisément, sire; et, pour la nouveauté du fait, il vous accordera votre demande.

Le roi d'Angleterre signa la lettre de recommandatioD, et sur la prière d'un prince huguenot» le régent nomma Dubois archevêque de Cambrai.

Le pape ratifia sa nomination ; et comme le nouvel archevêque n'était pas même prêtre, il envoya ui^e dispense pour lui conférer tous les ordres en nne matinée.

L'arebevêque de Paris était alors le cardinal de Noailles, vertueux prélat, légèrement suspect de jansénisme. Il connaissait Dubois; il refusa hautement de prêter la main à cette collation sommaire du pi*^mier et du second degré de la prêtrise.

Dubois ne pouvait aller frapper à la porte d'un autre diocèse sans afficher le refus de l'archevêque de Paris. Dans cette extrémité, il recourut à l'archevêque de Rouen y comme à son plus proche voisin.

L'archevêque de Rouen lui accorda volontiers son assistance, et, pour plus de mystère, lui donna rendez-vous à une chapelle de village sur la frontière du diocèse.

Un matin, Dubois partit incognito de Paris, avant l'heure du conseil. Il alla du côté de Poissy recevoir tous les ordres à la fois.

Cependant, à midi, le conseil était assemblé. Dubois n'était pas encore revenu .

— Que fait l'abbé? demanda un conseiller d'État.

— Il fait sa première communion, répondit le régent.

Le dimanche suivant Dubois était sacré; mais ce ne

fut pas l'arcbevèqae de Rouen qui le sacra* Le cardinal de Rohan lui enleva cet honneur, du droit de préséance. Massillon prêcha : il célébra en style ma-gnifique la science et la pureté de mœurs du nouvel archevêque. Toute la cour assista solennellement à la cérémonie.

Le régent refusa d'abord d'y paraître par convenance; mais, le matin, la marquise de Parabère lui dit à son réveil :

— Monseigneur, vous allez au sacre de Tabbé?

— Non.

— Pardon, vous y allez. Sinon, adieu. Je vous remets ma démission.

— Pourquoi?

— Pourquoi? Je vais vous le dire : Dubois saura que nous avons veillé ensemble, il m'accusera de votre absence.

— Eh bien, après?

— Je connais Dubois. Il a plein pouvoir ici. Il finira par nous brouiller, et je veux lui ôter le mérite de notre séparation.

Le régent assista au sacre de Dubois. Après la consécration, il lui dit à l'oreille :

— Ah cà I l'abbé, te voilà archevêque ; lâche maintenant de te tenir.

Ce fut sans doute ce soir-là, à souper» que la comtesse de Sabran dit, entre deux vins, au régent :

— Quand Dieu eut créé l'homme et la femme, il

prit le reste de la boue, et en pétrit Vèrae des princes et des ]aqaais.

Dubois était archevêque. Il voulait être cardinal. Il en glissa adroitement Finsinaation un soir à souper.

— Si ce coquin est assez fou, dit le régent à ses familiers, assez insolent pour renouveler sa demande, je le fais jeter par la fenêtre.

Quelque temps après cette sortie, le régent dictait une dépêche à Torcy.

— A propos, dit-il, songez à écrire & Rome pour le chapeau de M. de Cambrai.

Or, au moment oii le régent élevait Dubois au pouvoir et le déguisait en archevêque^ la monarchie épuisée de tout l'épuisement du pays, allait tomber une fois de plus en faillite.

Quelles ressources avait le régent pour conjurer la ruine du pays?

Aucune d'aucune espèce, ni un écu, ni une ombre de crédit. L'État devait cent millions, immédiatement exigibles, et il avait dévoré, par anticipation, les impôts de Tannée courante et les impôts de Tannée suivante.

Que fit le régent pour échapper à la banqueroute? II institua une chambre de justice.

Or, qu'était-ce que la chambre de justice?

Lorsque la monarchie avait dépensé son dernier écu, elle appelait à sa barre tous les banquiers du royaume, en ce temps là nommés des traitants.

Elle leur disait ;

Vous avess aoquîs des millions et je vous en léHcile; puisque vous avez acheté, sur vos menus profits, des palais, des pares, des tableaux, des statues. Mais si vous possédez des millions, vous les avez volés, car moi, despotisme, je tiens tous les joueurs à la hausse ou à la baisse pour des voleurs. Je pourrais vous envoyer aux galères si je vous traitais selon vos mérites; mais j'aime mieux partager avec vous vos millions. Mettezvous là, et comptons ; je prendrai tout ou à peu près, et en revanche je vous laisserai une quittance.

Or, pour donner à cette opération une figure honnète^ la royauté l'appelait chambre de justice. Sully institua une chambre de justice, Colbert imita Texempie de Sully, Desmarest T exemple de Colbert, et le régent lança le manifeste suivant :

a Lépuisement où nous avons trouvé le royaume, )> nous oblige d'accorder à nos peuples la justice qu'ils » nous demandent contre les traitants et gens d'af- S) faires qui ont exercé des usures énormes en faisant » le commerce des assignations et des billets. L excès » de leur luxe et de leur faste ^ qui semble insulter à la » misère de la plupart de nos autres sujets ^ est déjè, » par avance, une preuve manifeste de leurs malversa* }) tiens, et il n'est pas surprenant qu'ils dissipent avec » profusion ce qu'ils ont acquis avec injustice. Loin » qu'ils en soient devenus légitimes propriétaires , ces » manières de s'enrichir sont devenues autant de y> crimes publics. )>

Or, voici comment on procéda contre les criminels

qnt insaltaient, parleur luxe, à la misère du royaume* Une nuit, pendant qu'ils reposaient voluptueusement dans les rêves d'or de leur opulence, on les arrêta tous à domicile; on les envoya par charretées à la Bastille; on saisit leurs papiers et on mit les scellés sur leurs hôtels. Après cet immense coup de filet dans Fombre, on ferma les barrières de Paris et on fit défense aux maîtres de postes de délivrer des chevaux, et aux maréchaussées du royaume de laisser passer des fourgons chargés d'argent.

La chose faite, le régent installa la chambre de jm-^ tke dans une salle du couvent des Augustins et y transporta le mobilier de la torture : crocs, poulies, réchauds et tenailles. La chambre de justice, une fois en fonctions, commença par sommer les banquiers, ainsi tenus en charte privée, de déclarer le chiffre exact de leur fortune, sous peine de confiscation.

Mais comme malgré cette menace, elle craignait que ses justiciables n'eussent encore le talent de dissimu* 1er une partie de leur actif, elle autorisa les dômes* tiques à dénoncer leurs maîtres ; les commis, leurs patrons; les parents, leurs parents; les fils, leurs pères; et, pour faciliter ce crime sans nom, ce crime contre nature, elle permit les dénonciations sous un nom supposé. Elle fit plus enj:;ore, elle encouragea les dénonciateurs par tous les moyens, elle les affranchit de leurs dettes, elle les releva de la poursuite de leurs créanciers, leur réserva une forte prime sur les biens confisqués, leur accorda les droits de majesté divine,

et leur mit sur ]a tête une couronne d'inviolabilité Peine de mort pour avoir simplement médit d'un espion :

a II sera loisible à toutes personnes qui voudraient » faire des dénonciations, même aux laquais etautres )) domesliques de ceux qui sont justiciables de notre y> dite chambre, de faire les dénonciations sous leurs » noms, si bon leur semble, ou sous des noms em- » pruntés, en donnant des indices clairs et certains » des faits qu'ils dénonceront, leur allouant pour cela )) le cinquième des amendes et confiscations adjugées D h rÉtat et le dixième des effets latités, recelés ou » transportés frauduleusement. Défendons à tous nos » sujets, sous peine de la vie, de méfaire ou médire » aux dénonciateurs. »

Les dénonciations foisonnèrent d'autant plus facilement qu'un domestique pouvait dénoncer son matlre sous un nom d'emprunt et rester encore au service de sa victime. La trahison flottait partout, mystérieuse et terrible comme une épidémie. Un fils dénonça sa mère et un prêtre son ami.

(c Un prêtre de Saint-Sulpice nommé Rey, dit un » contemporain, auquel Bourvalais avait confié quel- }> ques afiaires importantes, alla le dénoncer et décla- » rer qu'il avait 500,000 livres de contrats sur la ville )> de Paris sous son nom. La somme fut confisquée au » profit du roi, à l'exception de 100,000 livres qu'on » accorda à cet ecclésiastique pour son droit d'avis. »

Lorsque par hazard les délations venaient a man-

quer» la chambre de justice mettait les banquiers à la torture pour les forcer , les pieds sur le gril, de confesser à un denier près l'état de leur fortune. Au premier bruit des opérations de la chambre de justice, la terreur gagna de proche en proche tous les traitants de France, coupables de posséder en portefeuille quelque richesse. Les uns réformèrent leur maison et prirent en quelque sorte la besace pour faire acte de pauvreté et attendrir l'inquisition du régent. Un d'eux se coupa la gorge de désespoir. Un autre, le receveur des francsfiefs d'Orléans, se précipita au fond d'un puits. La justice fil le procès au cadavre, le condamna a être pendu la tète en bas, traîné sur la claie et jeté à la voirie.

La chambre de justice débuta, comme toujours, par une grande sévérité. Du premier coup, elle condamna Paparel, trésorier du roi, à la potence, et deux collecteurs, Gruel et Lenormand, à la chiourme perpétuelle, avec addition du pilori. On traîna ces malheureux, pieds nus et en chemise, par une journée d'hiver, à travers les rues de Paris. Le bourreau les attacha ensuite au carcan et leur placarda dans le dos cet écriteau : Voleurs du peuple ; et le peuple, pour prendre sa part de la vindicte publique, leur envoya une pluie de projectiles. Gomme les pauvres patients grelottaient de froid, une main charitable leur jeta sur l'épaule un manteau. La foule protesta contre cet acte d'humanité.

Mais lorsque la cour de justice eut décrété de prise de corps ou interrogé six mille personnes, la France

crut que toutes lee fortuuesi grandes ou petites, allaient successivement passer par l'inquisition de la salle des Augustins. Quiconque avait pignon sur rue enfouit jusqu'au dernier écu. Le commerce tomba en paralysie. La vie sociale cessa partout^ comme si une maladie inconnue avait suspendu le battement du sang dans ses artères.

Le gouvernement prit alors» en désespoir de cause^ le parti de congédier la chambre de justice et de mettre sous la remise les instruments de torture.

(c Le peuple» disait le chancelier, est tombé dans » une espèce de consternation qui fait languir le corps » politique, et telle est son inconstance, qu'il passe » tout d'un coup de la haine qu'il avait contre les 3» prévenus à la compassion des misères où ils se trou- » vent réduits. Il s'accoutume à les croire innocents » lorsqu'il les voit trop longtemps souffrir, rt

Mais comme le régent n'arait convoqué la chambre de justice que pour avoir une occasion honnête de ran* çonner les banquiers, il relâcha les hommes, mais il les taxa d'office. Il dressa une liste de quatre mille personnes et les imposa à la somme de quatre cents millions. Quatre cents millions I c'est-À-dire h peu près un milliard de notre monnaie. Voilà le milliard sur les riches dans toute sa splendeur* Et ici ce ne fut pas un mot en l'air^ mais bien un impôj réel, un impôt établi, un impôt demandé l'épée sur la gorge, perçu ^ touché, encaissé et aussi vite dépensé.

Cependant, avec les gros financiers qui avaient ma-

rié leurs filles aux ducs et aux marquis ruinés de Versailles, le régent voulut bien y mettre quelques égards ; il les autorisa galamment h tarifer eux-mêmes le taux de leur contribution. Samuel Bernard fixa le premier sa part à neuf millions , et il força la dose par esprit de vengeance contre son rival Grozat.

— Crozat, disait-il, a la vanité de passer pour aussi riche que Samuel Bernard. Ëh l^ien I Crozat payera pour sa prétention autant que Samuel.

Crozat détourna le coup et paya seulement sept millions ; mais il trouva scandaleux que Prendre en tdi quitte pour deux millions, quand Prendre allait déclarant à qui voulait l'entendre qu'il avait la bourse aussi opulemmeut garnie que Grozat. Enfin, Samuel Bernard, Crozat et Prendre réunis exigèrent d^un commun accord que Meuou, qui avait joué la mo" destie et offert seulement une somme de trois millions, en payât six pour être traité selon ses mérites.

Le plus éprouvé de tous les banquiers mis ainsi à la ration, fut à coup sûr Tinforluné Bourvalais. Ce Bourvalais, fils de paysan, et d'abord laquais, comme le commun des financiers de son époque, était devenu, avec l'Âge et la chance, un millionnaire à outrance qui faisait bonne chère et grande figure. Le roi lui laissa un pauvre petit morceau de pain de quatre cents mille livres pour lui, sa femme et ses enfants. On lui prit ses meubles, ses bijoux et quatre charretées d'argenterie, et, par-dessus le marché, son magnifique hôtel de la place Vendôme. On y installa la

chancellerie^etle miuistère de la justice trône encore à rheure qu'il est dans la demeure de Bourvalais.

Mais en ce temps-lè , grâce à Dieu , il était avec le pouvoir des accommodements. Les financiers taxés gagnèrent les hautes oreilles de la cour et achetèrent des dispenses. De nobles seigneurs et de plus nobles dames trafiquèrent efirontément de leur crédit auprès du régent. Â ce sujel, on raconte qu'un traitant, taxé à 1,200,000 livres, reçut la visite d'un seigneur qui promettait de le faire rayer moyennant un pot-de-vin de 300,000 livres.

— Ma foi, monsieur le comte, répondit le traitant, vous venez trop tard : j'ai fait marché avec madame la comtesse pour 150,000 livres.

Le régent fit frapper une médaille en Thonneur de la chambre de justice; le graveur la représenta sous la figure d'Hercule qui terrasse Gain avec cette légende : Victor avarœ fraudis. -

LE HISSISSIPI.

Il y avait alors à Paris le fils d'un orfèvre d'Édimbourg, nommé John Law, bel homme, bel esprit et bon joueur. John Law avait appris en Angleterre, à recelé de Locke ^ que la circulation du numéraire répand la vie dans le commerce, comme la circulation du sang dans le corps humain. Sur la foi de ce principe, il crut que le problème de la richesse consistait uniquement k mobiliser ce numéraire, et pour le rendre plus mobile , à transformer Tor en papier. Il offrit son secret au régent; le régent l'accepta sur parole.

I^aw fonda la première banque qui eût encore fonctionné en France, car le clergé avait toujours tenu l'escompte pour un péché et l'avait menacé d'anathème. La banque réussit , elle devait réussir; mais

c était tout au plus la première assise de ce que Law appelait son système. II acheta la Louisiane k la compagnie d'Occident , et résolut de battre monnaie sur cette colonie fictive^ reléguée dans le mirage du lointain.

C'était la terre dé Tabondance. On avait trouvé un rocher d'émeraudes dans la rivière des Arkansas ; dix mille femmes Natchez allaient tisser la soie gratis, et approvisionner au rabais le marché de l'Europe. On arracha quatre-vingts faux sauniers de» galères, pour les envoyer fonder la Nouvelle-Orléans, dans les vases du Mississipi. Ils élevèrent une centline de cabutfes de bois de cyprès , que la Gazette de France changea immédiatement en une ville de huit cents maisons, décorée de quatre paroisses.

Enfin, pour donner k la France u/i échantillon poétique de la population autocthone, on promena dans Paris une douzaine de sauvages et une reine de la nation des Missouris. Ces ingénus de Tâge d'or dansèrent une danse primitive, au théâtre Italien, et prirent un cerf, k la course, dans le bois de Boulogne. A la suite de cette chasse, la reine Missourienne, touchée d'un rayon de la grâce, abjura solennellement lidolâtrie è r église de Notre-Dame; et immédiatement après le baptême épousait un sergent enflammé de Tambition de porter une couronne. Malheureusement elle appartenait à la tribu du Soleil, où la femme a le droit de tuer son mari, et à peine avait -elle regagné son royaume, qu'elle faisait griller le sergent. Il y avait

•lanè P»ris un vieui militaire, î^motbe-CadiUac^ qui avftit commandé à la Louisiane et qui pouvait dire la ▼érité : on le jeta par mesure de prudence dans une oabliette de la Bastille.

I>aw mit donc le Missisaipi en actions, et en même temps et ponr discréditer Ter et pour rehausser le papier, il fatigua sans cesse la monnaie, il en modifia la valeur ; de sorte qu'à côté de cet or capricieux jamais sûr de lui-même, le papier montait aussi sans cesse; la prime amanait la hausse, la hausse amenait une nouvelle prime; on ne voulait, on ne recherchait que le papier, car il suffisait de le tenir, de le garder un instant, ponr qu'il prit et laissât dans la qiain une nouvelle valeur. Lorsqu'on passait un traité, si c'est de l'or, disait-on , rien de fait. Law semblait avoir trouvé la pierre philosophale, puisque avec une planche gravée, il créait à volonté la richesse. Chaque fois qu'il faisait une nouvelle émission de papier, la France ac<^ eourail à la curée.

Une rue étroite, au milieu du quartier marchand de Paris, servait de rendez-vous à cette race juive marquée de la rouelle, qui vengeait son humiliation 60 dévalisant la race baptisée. C'était la rue Quincann poix, sorte de bourse en plein vent ou plutôt de ga-^ lerie étranglée entre deux rangs de pignons, sans air M sans lomièfia. Law y établit son tripot dans^ la boue da ruisseau.

La France, que dis-je, l'Europe entière, afflua dans ce coupe-gorge de la fortune. On y louait une boutique

au prix d'un hôtel. Un bossu amassa une respectable opulence en prêtant son dos pour pupitre. La population de Paris augmenta de trois cents mille agioteurs, qui vinrent, de toute la circonférence de rhorizon , prendre part au festin et logeaient où ils pouvaient, à la cave et au grenier. La recette de FOpéra monta de soixante à sept cent mille livres dans une année ; on entrait laquais dans la rue Quincampoix, on en sortait millionnaire.

La noblesse de cour surtout se ruait, se vautrait dans cette débauche d'agiotage. Le papier avait naturellement plus de valeur au moment de l'émission ; aussi, pgnr Tarracber de la main de Law, la première aristocratie du rovaume encombrait lantichambre de l'aventurier Ecossais. Prince du sang, duc et pair, comte, marquis, de première venue, c'était à qui pourrait forcer la porte de Law et qui pourrait remplir le premier son portefeuille. Et lui, pendant ce temps-là , déjeunait paisiblement et faisait ensuite sa partie d'échecs. Une duchesse lui baisa la main en public, dit la princesse palatine. Une autre femme titrée le poursuivit jusque dans sa garde-robe ; une autre, passait en carrosse devant son hôtel pour verser sous sa fenêtre , et devant la porte elle criait à son cocher : Verse donc, coquin.

La rue Quincampoix acheva de démoraliser le peuple français ; d'une frontière à l'autre du royaume l'agiotage arracha l'homme à la destinée providentielle du travail, qui seule enseigne la vertu, la patience, la

valeur de chaque minute et de chaque goutte de sueur. Il alluma dans le cœur de la ^nation un délire de richesse , non de richesse lentement , honorablement acquise, mais de richesse improvisée à la seconde par un coup d'état de la fortune. Pour apaiser cette passion de l'or h tout prix, le joueur bravait hautement toute considération, toute prudence. Il mettait en gage la dot de sa femme, Texistence de sa famille. Quand il venait à gagner, il dépensait vile ce qu'il avait gagné vite , et le semait et le prodiguait en vanité ou en dédébanche. Il ignorait le prix de Targent, parce que cet aident ne lui avait rien coûté ; que lui importait le tarif d'une folie? le jeu n était*il pas, dans sa pensée» un caissier complaisant, chargé de payer indéfiniment sa dépense. Pendant toute la durée de ce rêve de fortune qu'on appelait le système de Law , la France accapara le luxe de l'Europe. On ne put trouver à Gènes, pour l'ameublement de Dubois, ni damas, ni velours. La France avait tout acheté, dit la correspondance de Chavigny.

Aussi longtemps que la période de hausse avait duré dans la rue Quincampoix tout marchait à merveille pour tout le monde , tour à tour acheteur et vendeur. Qui «vait acheté mille francs un morceau de papier , le revendait deux mille à un second acquéreur, celui-ci le revendait trois mille à un troisième. Et ainsi de suite, et de main en main, à l'inâni, chacun réalisait un bénéfice. Mais il arriva un instant où cette fureur d'enchère toujours ascendante montait

à uae telle hauteur de folie que personoe ite pou* vait désormais espérer de surenchère ; or, comme le dernier détenteur pouvait payer toute la série de primes gagnées a?ant lui par toute la série de joueurs, il cherchait a repasser è une autre main ce titre dangereuX) grevé d'une si lourde hypothèque.

La chute fut terrible; Law avait cru faire de Tor avec du papier. Le miracle delà transmutation cessa; le papier resta ce qu'il était , du papier. On laissa au rebut les chiffons du Mississipi pour retourner aux vieilles monnaies. Le régent voulut rendre d'autorité une valeur quelconque aux billets de Law, et, dans cette intention, il prohiba en France l'usage de l'or et de l'argent. Voici son arrêt :

« Défense du roi qu'aucune personne , de quelque y> état et condition qu'elle soit , même aucune com- }) munauté ecclésiastique ou religieuse, puisse gar- » der plus de 500 livres en espèces monnayées ou 2> en lingots, à peine de conGscation de ce qui serait )> trouvé d'excédant et de 10,000 livres d'amende. »

L'arrêt disait qu'aucune personne, de quelque état et de quelle condition que ce soit ; mais il parlait évidemment pour la forme , car , à la face de Tédit et à la lumière du soleil , le prince de Gonti et le duc de Bourbon envoyèrent chercher à la Banque plusieurs fourgons d'écus. Lorsque le régent leur en fit un reproche et les menaça de confiscation , ils répondirent avec hauteur :

Nous attendons les huissiers.

Quoi qu'il ea 0oit» les délations^ les visites domici* Haires et les saisies recommeacèrent comme aux beaux jours de la chambre de justice* Ijêl terreur rentra dans les esprits; le commerce éprouva une nouvelle syncope» Un cri de malédiction partit de toutes parts contre les dénonciateurs, le régent lui-même jeta un fils en prison pour avoir dénoncé son père> le punissant ainsi d'avoir obéi à son propre édit.

Le président Hambert de Yermond demanda un jour une audience eu chef de l'État^ Taborda d'une façon mystérieuse eti lui disant :

— Monseigneur^ je viens vous signaler un homme qui a chez lui 50,000 livres en or.

 ces mots, le prince recule de surprise et de dégoût.

— Âh f monsieur le président I s'écrie«^il» quel métier vous faites là I .

-^ Prince^ répondit le vieux magistrat, l'énergie de Votre indignation me prouve que vous partages les sentiments de la nation sur la loi que vous aves faite. Au surplus, c'est moi-même que je dénonce, et j'es*père que vous ne me refuserez pas la récompense promise aux dénonciateurs.

Le président conserva ainsi la moitié de sa fortune.

Sitôt que le régent vit le discrédit irrémédiable du papier-monnaie^ il inventa^ pour liquider la situation et libérer le trésor, un nouvel expédient appelé le visa.

Qu'était-ce que le visa? Un système particulier de banqueroute. Le pouvoir disait à ses créanciers porteurs de bons sur l'État : par les papiers que vous avez là dans les mains, je vous dois tant; mais, va l'état de ma caisse , je prends la liberté de vous payer seulement le quart de votre créance. Veuillez me rendre vos titres séance tenante ; et je vais vous en remettre de nouveaux , décorés de mon paraphe. Je tiens à plumer la poule sans la faire crier, je vous prie d'accepter cet échange de bonne amitié , sans souffler une parole. Sinon, j'ai \h, en bas, dans la cour, pour vous donner au besoin la recette du silence , des gaillards de bonne mine, qui ont la main sûre et la lame afBlée.

Voilà l'opération du visa; et, en effet, 1* État tenait dans la cour une compagnie de bretteurs pour forcer ses créanciers, Tépée sur lagorge,.a donner quittance.

Le régent avait cru pouvoir rétablir l'équilibre toujours rompu entre le papier et le numéraire; or, dans cette intention, il avait continuellement abaissé la valeur de la monnaie.

La variation perpétuelle du cours de la monnaie combinée avec la perpétuelle émission de papier avait profondément altéré te rapport naturel de la valeur de chaque objet avec le signe de la valeur, et du travail avec le salaire du travailleur. Le prix de la main-d'œuvre, comme le prix de la denrée avait monté, cela va sans dire, de toute la dépréciation du numéraire. Paris- Puverney, en prenant la place de Law, voulut arrêter

ce double sorenchérissement de la marchandide et de la journée. Voici son procédé :

«c Paris-Duverney, dit Tbistorien de la régence, di- 3) minue successivement de plus de moitié la valeur » légale des monnaies el réduit l'intérêt au denier » trente. Cette incroyable audace étonne les esprits D les plus familiarisés avec les secousses de la régence 9 et suspend toutes les transactions commerciales. » Duverney ordonne aux habitudes de changer aussi ' » vite que ses arrêts. La Bastille se remplit de ceux qui 2> osent discuter ses principes. Les troupes du roi font » main basse dans la capitale sur les ouvriers qui dé- 9 fendent leurs salaires. Une lettre du ministre donne 9 pour exemple aux intendants des provinces ces em- » prisonnements et ces meurtres. La France se couvre D de confusion. Dans quelques lieux, la puissance 1^ publique soumet à un tarif V universalité des objets » de commerce. Voyez par vous-même, disait le mi- » nistre à l'intendant, les prix auxquels on peut coni> traindre les marchands à baisser leurs marchanj» dises et punir ceux qui n'y auraient pas obéi, d

La terreur devait reprendre, à la fin du siècle, cette mesure de la régence, et la rééditer sous le nom de loi du maximum ; car nous devons le dire et le redire sans cesse pour la moralité de l'histoire, la' révolution suivit toujours à ses heures de mauvaise inspiration^ tantôt une tradition, tantôt une autre de la monarchie.

Seulement la monarchie avait une façon plus origif

nale de contraindre la population à observer la loi da maximum. Lorsqu'un marchand avait violé le tarif, elle murait la boutique, et dans la boutique elle murait le marchand. L'infortuné vivait là, comme dans un tombeau, jusqu'à ce qu'il eût purgé son arrêt.

tic II y eut un boulanger du faubourg Saint-Antoine, » dit le journal de Buvat, qui fut muré avec sa femme » dans sa boutique, et on leur donnait du pain et de » l'eau pour leur subsistance» par un trou qu'on avait » fait entre les soliveaux du plancher de la chambre » qui était au premier étage, s»

Enfin, à force de violenter la fortune publique , de faire qu'un jour l'écu valût tant et le lendemain ne valût plus que tant, que le papier valût tant et ne valût plus rien du tout, le gouvernement de la régence organisa méthodiquement et savamment une telle misère, que dans toute la France on mourait de faim» non pas sur des tas de blé, comme du temps de madame de Sévigné, mais sur des tas de billets : billets de banque^ billets du Mississipi, billets de toute espèce.

<c Le 16 décembre, dit le journal de Buvat, le curé y> de Saint-Eustache, présidant une assemblée de cha- D rite, envoya un secours à une famille qui venait de 2> lui être recommandée. La personne chargée de cette » pieuse ibission ne recevant pas de réponse, fit en- }> foncer la porte. En entrant dans la chambre, on fut y) bien étonné de voir le mari pendu, sa femme et )> trois enfants égorgés. On trouva dans cette chambre 1» seulement six sous de monnaie et pour deux cent

> mille livres de billets de banque que l'on disait pro- 9 venir du remboursement des rentes sur Thôtel de s ville. On enterra cette malheureuse famille, la nuit 0 suivante, au cimetière des Innocents, sans autre re* » cherche. »

La police avait renoncé à traîner le cadavre du suicidé sur la claie : Ce spectacle, disait le régeni, faisait mauvais effet.

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