‹ Décadence de la monarchieChapitre 15 sur 37 · LA COUR DE ROME · texte numérisé non relu

LA COUR DE ROME

Or, pendant qne Law ruinait la France, Dubois poursuivait en silence la dignité de cardinal. Il avait déjà expédié à la cour de Rome un diplomate de conGance, pour négocier l'acquisition de son chapeau.

Cet agent plus ou moins secret était le père Lafileau y jésuite et Gascon. Il faisait au Palais-Royal la symétrie du pèreRiglet, autre jésuite, confesseur de la duchesse de Berri.

Dubois rhabilla, au départ, de Tévêché de Sisteron, pour lui donner une tenue. Mais, Laûteau changeait * de costume, le soir, pour courir le mystère.

Il entretenait une ûlle dans un faubourg de Rome et invitait ses amis à souper chez elle, à en croire le témoignage du cardinal de Roban.

Outre sa vocation pour la petite porte écartée, le

soir, à la brune, dans la banlieue, Lafiteaa avait une incurable distraction de main sur Tarticle du bijou. Lorsque Dubois lui envoyait quelque cadeau à distribuer de porte en porte, le jeune prélat en égarait toujours une partie dans sa soutane.

a En suivant, disait Dubois, le chemin que Tévé- 9 que de Sisteron m'a marqué avoir fait faire à des » montres et à des diamants, j'ai trouvé des détours » bien obscurs et d'autres trop clairs. »

À cela près, Lafiteau était un entremetteur de ressource, à l'épreuve de tout scrupule. Il disposa adroitement son plan d'opération dès son arrivée.

Clément XI régnait alors sur la chrétienté. Il entre^ tenait à Rome, sous le titre de Jacques II, un semblant de roi d'Angleterre. Pour aider un peu plus à l'illusion de cette fiction, il avait accordé à Jacques, ainsi qu'i tout autre roi catholique, le droit de nommer un cardinal.

Jacques était pauvre comme un souverain en retraite à la solde de la papauté. Il touchait h peine, sur U cassette de l'Église, une maigre pension qui, partout ailleurs, pouvait passer pour une aumône. H tenait par obligation de métier une apparence de cour, dans un entresol de palais. Naturellement, il avait mangé, en un mois, le traitement de l'année.

Lafiteau avisa du premier coup d'oeil ce roi besogneux, loué à la journée. Il songea à lui acheter au comptant son droit de nomination, et il lui offrit quarante mille écus.

Jaeqses aceepta la propo«ition.

Lafîtean maocla icDmédiatement à Paris h suoc6b de la négociation. Dubois lut arec une secrète volupté la dépêche de son agent, il tenait déjà le premier cordon de son chapeau.

Le roi Jacqnes avait donné sa parole ; le saint-père y avait ajouté son apostille. Dubois compta sans mar* chander les quarante mille écus, et comme il snspec' tait la probité du négociateur, il les envoya directe* ment au destinalaire.

Il attendit ensuite sa nomination par le procfaaiit courrier, et en attendant, il trouvait une saveur particulière h être dans le même temps, presque dans le même mot?, archevêque par la grÂce du roi Geoi^e et cardinal par la protection de son concurrept k h royauté.

Mais Dubois avait voulu brusquer la fortune. Il oubliait de ménager les transitions. Il reconnut bieotêt son erreur. A peine les quarante mille éeus étaient-ils arrivés à destination, qtie Lafiteau loi écrrvait.

<c J'avais promis au pape qu^au moment oii il auraH Tf fait ce que Son Altesse Royale attendait de lui, je M » ferais toucher une sommé d^ argent dont je lui spéci- 7>^ 6ab toute ht valeiir. Cette ouverture fut écoulée » avec plaisir^ et j'enfrevîs parfaitement que si elle y> était bien ménagée, elle allait infailliblement pro- :^ du ire son effet.

3) J'écrivis, le t avril, qu'on fit venir ce! argent, » afin que je pusse le montrer au pape, bien assuré

» que quand il se troureroit en état de s'en rendre B maître, la tentation sereîl si violente qn'il y suc* D comberait, mais aussi qu'il ne fallait fMS donner un 3> SOQ jusqu'à ce que Taffaire fût finie. Qu'arriva-t-il ? 9 L'argent vint en effet, et voici la faute essentielle qui » se Qt & Rome : an lieu de retenir cette somme pour » la montrer au pape et l'enflammer par lÀ d'un désir

> ardent de nous satisfaire, on jugea à propos de la i> donner à qui elle était déjà destinée, sads en dire un » seul mot au pape, faute dont je pleurerais tonte 3> ma vie, si je ne m'y étais opposé de toutes mes » forces. »

Lafiteau avait raison. Dubois péchait par impatience. Il avait bien converti à vue le roi Jacques sur son mérite, mais dans son empressement, il avait commis une omission.

Le pape attendait un droit de propine. Dubois comprit bientôt son oubli, et sans désemparer, il écrivit à Lafiteau :

<c Je ne vous répète rien de ce que je me ferai un » plaisir de faire à Tégard de Sa Sainteté. Soins, of- » fices, gratifications, estampes, livres, bijoux, pré- » sents, toutes sortes de galanteries : chaque jour verra

> quelque chose de nouveau et d'yoïprévu pour plaire » et pour surprendre. C'est le fond de mon nalurel. 9 C'est ainsi que je me suis conduit toute ma vie; les » plus grandes puissances de l'Europe l'éprouvent. Si ' Sa Sainteté le veut, il n'y aura pas un jour de ma ^ vie qu'elle ne reçoive de moi quelque consolation et

y> quelque amusement qqi lui fera attendre chaque » courrier avec impatience. Ses désirs n'iront pas si » loin que mon industrie. »

La cour de Rome recevait volontiers soins^ bijoui, estampes et toutes sortes de galanteries, mais elle n'envoyait en échange ni le chapeau ni même une prophétie quelconque de chapeau. Chaque jour, à son lever, Dubois jetait un regard du côté de lltalie, et chaque jour il retournait mélancoliquement au conseil, sans avoir vu flotter le plus léger rayon de pourpre à rborizon. Il avait encore sans doute oublié quelqu'un.

En effet 9 le pape avait un neveu, Ânnibal Albane, qui menait sans réplique les affaires de l'Église. Le cardinal Albane voulut avoir aussi sa part de conviction sur l'aptitude du récipiendaire. A défaut de propine, il demanda une somme de trois cent mille francs pour éclairer sa conscience. Dubois promit la somme et une autre somme à l'avenant le jour de sa nomination.

(n Dubois , dit Lemontey, continuait à assurer au )) cardinal Albane ses trois cent mille livres, sous la » seule condition que Rome ne contrarierait pas le » tempérament de la paix janséniste, et il lut promety> tait un riche présent au moment de la promotion. » Le pape, à qui l'évêque de Sisteron fit lire cet enga- » gement, en parut satisfait. »

Tout semblait fini. La conviction du roi Jacques était faite depuis longtemps ; celle du cardinal Albane

était acquise , celle du pape complète : Dubois avait déjà au bout du doigt son cbapeau ; il le touchait, il le portait en espérance; il comptait avec impatience chaque journée de retard.

Le malheureux avait oublié, dans le premier accès de bonheur, un quatrième intéressé.

Le pape avait un second neveu, Alexandre Âlbane, qu'il avait fait, faute de mieux, colonel de dragons. Ce neveu avait eu dans le temps quelque intimité avec la princesse Golonna ; il y avait dérangé sa fortune. Son oncle lui avait donné, pour la refaire, la nonciature de l'Autriche.

Le colonel quitta volontiers T uniforme pour la soutane, vécut joyeusement à Vienne, et reconstitua la princesse Golonna en monnaie.

Bientôt le bruit courut que le nonce avait dépensé d'avance jusqu'au dernier écu de sa nonciature, et que, faute de pouvoir payer convenablement sa dépense, il allait demander le chapeau.

Ce bruit arriva, il devait naturellement arriver à l'oreille de Dubois. A cette nouvelle, le malheureux pressentit tout le danger d'un pareil concurrent. Il envoya aussitôt chercher un banquier à sa dévotion. Il lui ouvrit un crédit illimité, et il l'expédia en poste au secours d'Alexandre.

Ce banquier, quelque peu orfèvre de son état, avait fait plus d'une fois la commission du bijou. Il connaissait parfaitement toute espèce de négociations. Il suivit pas à pas, la bourse h la main, Alexandre Albane dans

toutes ses expéditions. Il payait toujours au comptaDt, à la première réquisition, toutes les joies grandes ou petites du jeune prélat. Dubois applaudissait du fond de son fauteuil cette manière ingénieuse de gagner kt première dignité de TÉglise.

« Quand je ne regarderais, écrivait-il à cette épo- )» que, Facquisition que vous avez faite de la famille y> Àlbane que comme une emplette de précieuses por- » celaines, il faut considérer don Alexandre comme )> un vase un peu fêlé. »

Cette fois-ci « toute négligence était largement réparée; le roi d'Angleterre était gagné; le pape était sa* tisfait ; le cardinal Albane était désintéressé ; le nonce Alexandre était apaisé; le chapeau était sûrement parti par le courrier. Dubois avait seulement l'embarras de savoir à quelle maltresse il le donnerait à broder.

La banqueroute de Law éclata sur cette espérance. Lafiteau écrivit :

ce L'édit du 21 mai a été le coup de massue porté à » Taffaire du chapeau. Le pape» entendant dire qu'il )) n'y avait plus d'argent en France, désespéra d'en » recevoir aucun secours. Notre disette est cause d'un )> mépris, d'une défection générale. Toutes les vie- » toires de Louis XIV ne l'ont jamais rendu si rea^ x> pectable à Rome que ses largesses » et s'il eût été » pauvre, la disette aurc^jt flétri tous ses lauriers. y>

A la lecture de cette dépêche, Dubois douta pour la première fois de la fortune. Il éprouva au fond de son

cœur un mouvement de mélancolie. Il déplora son ambition. Il répondit à Lafiteau :

ce II est indécent à un certain âge de voler le papil- D Ion, et je renoncerai plutôt à une grâce qu'il faudrait » attendre longtemps. Les courriers qui vont de Paris 1» à Rome ne s'en vont pas les mains vides comme » ceux qui viennent de Rome à Paris. Je compte que » j'ai planté la foi et fait preuve de mes sentiments 1» pour le saint-siége. Son Altesse Royale demande » cette grâce comme la seule dont elle veut que la ré- » gence soit illustrée à perpétuité. La cour de Rome » est UD labyrinthe dont nous ne sortirons peut-être » jamais. On compte pour rien les services reçus, et » on ne promet que pour en obtenir de nouveaux. » On consume la vie des aspirants. Il n'est ni d'un ]> homme d'honneur ni d'on homme de sens de passer » sa vie dans ce purgatoire. »

Dubois avait beau frapper sa poitrine et renoncer par correspondance à l'ambition , il aspirait toujours au chapeau, et il devait encore longtemps courir le papillon.

Mais, pendant qu'il gémissait comme Job sur son fumier , la reine in partibus d'Angleterre accouchait, à point nommé, pour le relever de son affliction.

La&teau comprit du premier coup d'œil toute la portée de cet événement sur la question du chapeau.

A chaque éclosion dans le monde d'un nouveau Sluart, le pape devait un cadeau k l'accouchée pour le maillot. Or, ce maillot, si mince qu'il fût, épuisait en

un jour la bourse de Sa Sainteté. L'Église redoutait autant une grossesse de la reine qu'une disette.

LaQteau saisit habilement la eirconslanee. Il renoua la négociation. Il offrait au pape de payer la layette, en échange du chapeau.

(c Un des plus grands délerminatifs du pape , écrit » Lafiteau en français de sacristie, c'est la proposition )) que je lui ai faite, qui a consisté k lui dire que je le y> voyais dans l'embarras au sujet du présent qu*il » doit faire à la reine d'Angleterre à Toccasion de ses » couches, et que je m'offrais d'envoyer au prince son )> époux, de la part de Sa Sainteté, et sans que j'y » parusse le moins du monde, vingt mille écus au » moment mémo que Sa Sainteté délivrerait le billet » en question , el que je m'engageais à lui en faire » toucher de sa part trente mille autres le jour de la » promotion. Le pape m'en a témoigné une salisy> faction inQnie. »

— Mettez vingt mille écus de plus pour le cardinal Âlbane, répond immédiatement Dubois.

Après cette recrudescence de générosité, Dubois pouvait croire enûn à la venue du chapeau ; el, en effet, le pape montrait sincèrement l'intention de tenir sa promesse. Seulement, il éprouvait un dernier scrupule. Sans doute le roi Jacques avait un cardinal au choix dans sa part de royauté ; Fempereur d'Autriche avait aussi un chapeau a sa discrétion; mais le roi d'Espagne exerçait la même prérogative. Chaque cour avait présenté soncandidatetattendait une nomination.

Le pape ne pouvait accorder à Dubois la préférence sans éveiller aussitôt la colère à Vienne , et tout au moins la jalousie à Madrid. Il conseilla donc au malheureux patient d'attendre encore, pour la paix de l'Église, le moment de trois vacances.

Ce moment était h peu près le jugement dernier pour un candidat déjà usé jusqu'à la moelle des os par une vie de plaisir. Dubois le comprit ainsi, et, avec sa promptitude de jugement , il prit hardiment son parti. Il résolut d'arracher de haute volée le désistement du roi d'Espagne et de l'empereur d'Autriche. Il commença par l'empereur. Voici comment il procéda :

<c Stanhope, dit Lemontey, et le roi George lui- » même se chargèrent de négocier avec l'empereur, » et la France paya leur complaisance par le hony> teox traité de Madrid. Dubois les seconda en ré- » duisant notre cabinet à un rôle mécanique dont » tous les fils furent tenus à Vienne. Cette servitude » explique pourquoi on nous vit, contre tout bon » seus, échapper aux empressements réitérés du czar 9 et rompre tous les liens avec TEtat naissant de Fré- » déric-Guillaume. Le fruit de tant de bassesses fut y> enûn une déclaration publique où l'empereur con- » sentit sans condition au cardinalat de Dubois , et le 3> qualifia , aux yeux de toute l'Europe , de digne y> prélat et de ministre zélé pour le bien public. »

Restait le roi d'Espagne. Mais Philippe V était dévot. Il fallait au moins un évêque en état de sainteté pour

lui arracher son désistement. Dubois repassa sur ses doigts tout l'épiscopat du royaume, et, après avoir longuement cherché de tous les côtés, il trouva enfin un saint à envoyer à Philippe.

Il y avait dans le Jura un évèque retraité du nom de Montchevreuil. C'était un pauvre vieillard, malade et perclus, qui agonisait à ce moment-là, sur la cendre d'un grabat. N*importe. Il avait autrefois connu Philippe et gagné sa confiance. Dubois Tenvoie impitoyablement par ordre du roi à Madrid. En vain le malheureux protestOi en vain il pleure, en vain il prie, en vain il supplie qu'on le laisse mourir et songer à son salut. Le vent emporte protestations, prières, suppliques et gémissements. L'ordre est précis : le service du roi est pressé. Le moribond est pris d'autorité , enlevé dans son linceul et lancé à toute bride , sur le pavé. S'il ne peut aller jusqu'au bout en voiture, il ira en litière.

Il marche , il court sans avoir le temps de poser le pied et de prendre haleine. Il passe, il glisse entre ciel et terre, comme un spectre emporté par un tourbillon. Il arrive ainsi à Madrid , pâle et dé&illant , sans avoir la force de se tenir debout; il tombe aui pieds du roi; il plaide, la mort sur le front, la cause du chapeau ; il dépense son dernier souffle de vie è cette négociation ; il touche lejroi par son dévouement ; il obtient la renonciation de l'Espagne, et après cet eûbrt surhumain, il repart.

11 veut du moins revoir la France une dernière fois,

y rendre son âme à Dieu et reposer du sommeil du juste dans sa cathédrale ; il aperçoit d'un œil éteint la aeigedes Pyrénées. Il remercie la Providence. Il espère arriver à temps pour mourir dans sa pairie» et à peine a-t-il touché le seuil de la montagne qu'il meurt en chemin, martyr d'un chapeau.

Le moment fiital était donc venu. L'Autriche avait cédé son tour de chapeau à Dubois ; l'Espagne avait retiré de son côté toute prétention de candidature. Maintenant le pape devait tenir sa promesse ; mais il sentait sa vie décliner» et il comptait sur la mort pour le dégager de sa parole.

Un jour, il était assis, triste et souffrant» dans son fiiuteuii ; il avait à sa droite le roi Jacques et à sa gauche le cardinal Àlbane.

En face de lui, Lafiteau» debout et les yeux baissés» attendait l'exécution du traité. Le pape gardait le silence. IjO moment était décisif pour la barrette. Toute coup Laûtean se précipite aux genoux du saint-père comme emporté par l'inspiration : *

— Saint-père! s'écria-t-il en sanglotant» la parole de vie! la parole de vie I Verbum vitœlverbum mUe!

Le pape réfléchit un instant. Lorsqu'il eut achevé sa méditation, il leva le doigt et demanda une feuille de papier» et ensuite lentement» méthodiquement, et en traînant sur chaque ligne» et en pesant chaque expression, il écrivit ce billet au roi Jacques, là présent :

ce Clément, pape, à notre très-cher fils en Jésus* s> Ghrist> salut et bénédiction apostolique.

y> Nous avons un vif désir de donner à Votre Majesté s> des preuves éclatantes de notre affection paternelle j> et distinguée, et nous voudrions bien la satisfaire y) en créant sans délai M. l'archevêque de Cambrai, y> qu'elle nous a si souvent et si efficacement recomy> mandé.

(c Nous prétendons lui déclarer préalablement et y> confidentiellement, par cette lettre écrite de notre y> main, quelles sont nos intenlions pour le moment )) favorable, pourvu que Votre Majesté nous ait d ay> vance procuré par écrit les sûretés que nous avons » constamment regardées comme des préliminaires » indispensables à chaque pas que nous ferions dans » cette affaire , et pourvu que ces sûretés soient » données sans équivoque et sans condition par des » personnes ayant un pouvoir légitime de le faire. y> Nous promettons de comprendre sans difficultés y> M. Tarchevéque de Cambrai dans la premièt*e pro« » motion que nous ferons de prélats et autres sujets à » notre choix, dans le cas où il plairait è Dieu^ par les y) vues secrètes de sa Providence, de prolonger notre » vie pour un tel événement, que nous n'espérons, ni » ne méritons, ni ne désirons.

)) Sur ce, nous donnons à Votre Majesté et à la reine )) son épouse, avec une affection toute paternelle, » notre bénédiction apostolique. »

Lafiteau emporta le billet et sourit de bonheur. Il

le lisait, il le relisait avec une infatigable curiosité. Il avait réussi» et cette pensée le remplissait d'orgueil. Son éloquence, sa pantomime avaient emporté la dernière résistance. Car enfin, le billet qu'il tenait là c'était bien le chapeau, l'insaisissable chapeau de Dubois. Il expédia aussitôt un courrier à Paris pour porter la minute du traité.

Dubois lut le billet et jeta un cri de malédiction. Il répondit à Lafiteau :

4c En vérité, c'est un chef-d'œuvre de dextérité que » l'engagement que vous avez tiré du pape le li jan- » vier. IjSl discorde l'aurait imaginé elle-même, qu'elle 9 n'aurait pu rien imaginer de pire. M. le régent est » outragé, le prétendant compromis, et je suis couvert » aux yeux de l'Europe de ridicule et de preuves de 2> trahison. Je n'ai plus qu'à souhaiter que cet écrit ne » soit vu de personne et qu'il tombe éternellement » dans l'oubli. »

Dubois avait raison. La postérité doit compatir à sa douleur. D'abord, la lettre du pape au roi Jacques taisait la recommandation du régent comme indifférente apparemment, comme. non avenue, comme nulle et de nulle valeur. Celte omission était une insulte au régent. Ensuite la lettre relatait uniquement l'intervention du roi Jacques en faveur de Dubois, pour service sans doute rendu par Dubois à la cause du prétendant. Or, Dubois était en ce moment Tami, le protégé, l'obligé^ le pensionnaire du roi George, et, par acte authentique du pape, il paraissait avoir

aeheté la pourpre par sa dévotion à Tennemi même du roi George, à son antagoniste de couronne.

Le pape mourut sur son billet et emporta dans sa tombe le chapeau de Dubois.

a Clément XI, dit Saint-Simon, qui avait plusieurs D descentes^ menaçait d'une fin prochaine. Il était » fort gros, rompu au nombril, relié de partout et » soutenu par une espèce de ventre d'argent, en sorte » que l'accident le plus léger et le plus imprévu suffi- D sait pour l'emporter brusquement, comme il arriva j> en effet. 3)

xxn

LE PRIX d'un chapeau.

Dubois, après cette mystification de la destinée, devait renoncer à la pourpre comme à la tentation de l'enfer. Il avait eu jusque-là, pour lui, la chance de la fortune. Pouvait-il encore indéfiniment courir le papillon, comme il disait, sans perdre sa réputation d'habileté I II devait donc donner ce jour-là sa dér mission de candidat, toujours attiré et toujours éconduit, d'une chimère? Eh bien! non. Il se redressa sous le coup de l'adversité de toute la hauteur de son ambition. Il se dit : j'ai payé une fois, dix fois, Tiogt fois le chapeau ; dussé-je le payer mille fois encore, la mort viendra sécher ma main à l'œuvre ou je rentrerai dans mon argent. Et sous l'inspiration de cette idée, il conçut le projet le plus inouï, le plus impossible qui ait jamais traversé la tête d'un simple

prélat : il résolut de convertir le conclave tout entîor à son chapeau.

Lafiteau était, de toute évidence, malgré la meilleure volonté, légèrement insufûsant pour un pareil projet. Dubois lui adjoignit le cardinal de Uohan, avec plein pouvoir de conduire la nouvelle négociation. Quel était ce nouvel entremetteur? Un prélat élégant et parfumé de tous les parfums de boudoir, qui prenait chaque jour un bain de lait pour entretenir la fraîcheur de sa carnation.

<K Le cardinal de Rohan est galant, dit le marquis » D'Ârgenson dans ses Mémoires ; mais il trouve assez )) d'occasions de satisfaire son goût pour le plaisir D avec les grandes princesses, les belles dames et les » chanoinesses à grandes preuves, pour ne pas enca^ 3i> naiîle^'Sà galanterie et n'être pas du moins accusé de » crapule. »

Dubois accola au cardinal de Rohan l'abbé de Tencia en qualité de conclaviste. L'abbé de Tencin avait conquis Testime de Dubois à faire le trafic des bénéfices.

Il vendit un jour la promesse d'un prieuré à l'abbé de Yayssière. L'acheteur, mécontent sans doute du marché, lui intenta un procès de simonie. L'abbé de Tencin nia le contrat. Le parlement lui déféra le ser* ment. Il avait déjà la main levée pour le prêter, lorsque l'avocat de l'abbé Vayssière prit la parole :

— Arrêtez, malheureux, vous allez commettre un sacrilège ! Voici l'engagement écrit de votre main et signé de votre nom.

Le parlement lut le contrat et condamna Tabbé de Tencin à l'amende honorable, qui entraînait Tignominie.

Dubois releva l'abbé de cette flétrissure pour le diriger à la poursuite de son chapeau. Tencin avait le génie de Texpédient. Il savait aussi bien rompre le cachet d'une lettre que tenter un parjure.

Le cardinal Fabroni entretenait de Rome une correspondance avec Paris, et pour plus de commodité, il remettait ses. lettres à Tambassade. Tencin expédiait régulièrement à Dubois le courrier de Son Éminence, mais dans un paquet il glissa Tavis suivant :

(c Nous n'avons pu ouvrir les lettres, parce que »je n'ai pas le secret pour lever les cachets qu'il D serait bon que vous eussiez la bonté de m'envoyer. ) Quand Votre Eminence en aura fait l'usage qu'elle » jugera h propos, elle aura la bonté de les en- » voyer sans perdre de temps à madame de Tencin »à qui jai donné une instruction pour la faire » adresser. y>

Lafiteau, Rohan et Tencin, voilà désormais les agents, les talents combinés pour enlever le conclave; mais avant l'arrivée des deux derniers, LaQteau avait toutpréparé» tout ménagé d'avance pour le succès de l'opération.

a Nesoyez pas surpris, écrivait-il à Dubois, de m'en- » tendre dire que je vais de nuit au conclave, car j'ai 3) trouvé le secret d'en avoir la clef, et j'y traverse

» constamment cinq ou six corps de garde sans qa'ils » puissent jamais savoir qui je suis, d

Maintenant le conclave est ouvert , nous allons suivre la fortune du chapeau sur ce nouveau terrain.

Clément avait pris, de guerre lasse, le parti de mourir, pour échapper à Tobh'gation de donner le chapeau à Dubois. Or, pendant qu'il gisait embaumé et fardé sur son lit de parade, le camerlingue lui frappait sur le front trois coups de marteau.

A chaque coup de marteau, il appelait le mort à haute voix par son nom d'Âlbane, et, après avoir coni»taté qu Albane ne faisait à cette sommation aucune réponse, il lui retira l'anneau du pécheur et en brisa le cachet.

Le règne de Clément était fini.

La procession des cardinaux faisait le tour de Saint- Pierre en chantant le Vm Creator, et disparaissait sous le guichet du Vatican. La truelle passait sur la façade du palais et en murait du haut en bas chaque porte et chaque fenêtre.

De temps à autre, la foule voyait sortir un jet de fumée de cette masse de pierres aveugle et muette comme un tombeau. C'était le scrutin qui préparait «lans l'ombre, à petit bruit, la pourpre de Dubois sur le fourneau d'une mystérieuse alchimie.

ce Le cardinal de Rohan, écrivait Lafiteau, est entré n au conclave les mains gamiesj et il a montré au » cardinal Albane les sûretés de paroles. La présence » des objets a inQniment opéré sur les esprits. y>

Et eu effet lecardÎDal de Roban opérait à merveille, car dès le premier jour il écrivait à Dubois : c J'ai remis à monseigneur le cardinal Âlbane les

> lettres de protection dont Son Altesse m'avait cbargé, » ainsi qae les trente mille écus qui lui avaient été pro- » mis. D

Mais si le cardinal opérait admirablement au début, il oubliait par malbeur de continuer l'opération. Heureusement Lafiteau réparait au besoin l'oubli de Son

Eminence*

« J'ai habillé à mes dépens, écrivait-il à Dubois, les T> cardinaux Ottoboni et Gorradini pour les faire en- » trer au conclave. Si je n'avais donné du mien deux » miUe éeu8 ^vmains, nous n'aurions ni la faction Al- 9 baneni la faction Borromée, et nous restions réduits

> à nons seuls sans figure et sans mérite. )>

Enfin l'heure d'un nouveau pape allait sonner. L'urne béante attendait le nom de l'élu.

Il y avait par U» dans un coin du conclave, un cardinal du nom de Gonti. La nature, en le formant, lui avait scellé le cr&ne au cerveau ; grâce à ce vice de conformation, le pauvre homme passait sa vie à dormir. Il était è genoux pour prier, il dormait; il montait à l'autel pour bénir» il dormait; il égrainait son rosaire, il dormait; il murmurait un Ave, il dormait; il donnait audience, il écoutait, il regardait, et au premier mot il fermait la paupière et dormait ; il dormait en écrivant^ en lisant, en marchant, en soupant, dans la rue, en voiture, au jeu, au concert, au confessionnal, au con-

clave, partout : il dormait à perpétuité. Aussi le peuple romain l'appelait le Dormeur.

Le jour de Télection, le cardinal de Rohan aborda cet infatigable somnambule* le secoua par la mancbe et lui présenta un billet à lire d'abord et ensuite à signer. Pour avoir plus tôt fait, le cardinal Conti commença par signer, et aussitôt il laissa tomber sa tète dans sa poitrine; il dormait.

Un moment après, il entendait crouler la voûte de la chapelle Sixtine. Celait son nom qui montait vers le ciel en immense acclamation. Il était pape : il avait gagné la tiare en dormant.

Il jeta autour de lui un regard d'étonnement, souleva son corps à moitié, reconnut dans la foule le cardinal de Rohan, le salua du geste et lui dit: VùUà l'œuvre de tes maim. Ecce opus manuum tuarum. Et, après cet effort de reconnaissance, il retomba dans son fauteuil et reprit le cours de son sommeil.

Conti avait sans doute signé avant son élection une promesse de chapeau è Dubois , mais depuis lors il dormait toujours. Il fallait maintenant trouver quelqu'un qui pût le tenir suf6samment éveillé pour exécuter sa promesse. Tencin chercha de son côté, avisa le secrétaire du pape, nommé Scaglione, et h tout événement écrivit à Paris.

<c J'ai prédit à Scaglione que le jour de votre pro- » motion y la Providence lui enverra cinq cents pistoles D pour se meubler. t>

— Vous vous êtes trompé, répond Dubois avec

indignation; la Providence enverra mille pistoles.

Mais le pape dormait toujours, en dépit du secrétaire et même de la Providence. Laûteau chercha d'un autre côté une voix plus vibrante que la voix de Scagtione pour arracher l'intraitable dormeur au sommeil. Il écrivit à Dubois :

a J'ai proposé au cardinal de Rohan de gagner pour » mille écus une certaine Marinacia, qu'on dil mariée 9 secrètement au duc de Poli, et qui a sur lui et sur » le pape tout l'ascendant que peut donner l'esprit » d'une courtisane achevée. »

Mais le pape dormait encore» et plus l'or coulait au Vatican, plus il dormait. L'or était évidemment le flot du Léthé. Il répandait partout l'oubli. Tencin en eut un jour le soupçon. Il écrivit à Dubois :

(c Le cardinal de Rohan est obligé de distribuer » beaucoup d'argent. Il a été entraîné par la démarche » téméraire de l'évéque de Sisteron, qui a eu l'impru- » dence d'offrir pour le pape une bibliothèque de » quinze mille écus romains, et de faire espérer des y> gratifications considérables au duc de Poli, qui, en 9 même temps , ont réveillé l'appétit d'une famille » pauvre, glorieuse et affamée ; de sorte que monsei- » gnear a été forc^ de faire des billets et que jqous » avons engagéjusqu'À nos breloques. Faites vos efforts T> pour nous envoyer de nouveaux fonds, au moins y> dix mille pisloles. »

A la réception de cette lettre, Dubois douta pour la première fois de son génie. La fortune ose maintenant

le trahir! Il a voulu être laquais, il l^a été; abbé, il Ta été; précepteur, il Ta été ; gouverneur, il Ta été; ambassadeur, il Ta été; secrétaire d'État, il Ta été; archevêque de Cambrai, il Ta été ; amant de la belle ehanoinesse de Tencin, il Ta été ; et il ne peut être cardinal, quand, h côté de lui, un curé de Parme, un fou, un intrigant, trop fou même pour être intrigant, le fils d'un jardinier, tandis qu'il est, lui, le ûls d'un apothicaire, se promène Qèrement, à travers l'Europe, sa barrette sur l'oreille. Et pourquoi? pour avoir eu le talent d'admirer à propos le déshabillé de M. de Vendôme et de faire un compliment sur le revers d'un héros.

Et pourtant il n'avait épargné aucune galanterie, marchandé aucune condition. Le cardinal Âlbane avait demandé trois cent mille francs : les voici. Il avait encore demandé trois cent mille francs : les voilà. Le roi Jacques avait crié misère : il avait reçu l'aumône. Il avait ensuite exigé le prix d'un maillot : le maillot était payé. Lp pape avait réclamé un droit de propine : passe pour le droit de propine. Son neveu étaitfêlé : la France avait payé la fêlure. L'Autriche avait soulevé une question de priorité : le traité de Madrid avait résolu la question. L'Espagne avait murmuré derrière les Py* rénées : Montcbevreuil était parti du seuil du tombeau pour apaiser le murmure et était resté sur le grand chemin. Le cardinal Otloboni avait eu besoin d'un habit pour entrer au bonclave : il était habillé. Le cardinal Corradini avait désiré le même service : il portait

gratis son aune de taffetas sur Tépaule. La Marinaeia avait sollicité mille écus pour sa toilette : elle avait touché les mille écus. Scaglione comptait sur la Providence : la Providence l'avait payé de retour. Tout avait été inutile, tout avait été perdu, et pour comble de malheur, le cardinal de Rohan avait envoyé au mont-de-piété son paquet de breloques. Qui pourra retirer maintenant de l'abime le paquet de Son Éminence ?

Dubois était par nature l'homme constitué à Tétat de fureur. Il couvait en lui-même un orage perpétuel, chargé de jurons; à la moindre contrariété, il éclatait, il trépignait, il vomissait Tordure et pleine bouche et faisait, deux ou trois fois, le tour de son cabinet, en sautant de fauteuil en fauteuil.

Le travail l'irritait comme une injure à bout portant. Lorsqu'il voyait une montagne de dépêches empilée sur son bureau , il sentait sa main bouillonner d'impatience ; il prenait une brassée de cette masse de lettres encore endormie dans la virginité du cachet, et la lançait, sans plus de formalité, en pleine cheminée, puis approchait sa chaise et chauffant ses pieds à la lueur vive de sa diplomatie, qui finissait, comme toute chose ici-bas, en fumée, il disait avec un sourire de satisfaction :

Voilà ma correspondance au courant.

On peut comprendre maintenant combien cet homme, toujours prêt à bondir et toujours vivant par soubresauts, supplicié à trois cents lieues de dis-

tance, — l'histoire aime sans cloute Tironie, — par cet autre homme toujours immobile, toujours endormi, dut souffrir, gémir, i*ugir, épuiser la gamme entière de toutes les crises, de toutes les transes, de toutes les espérances, de toutes les déceptions, de toutes les sueurs froides et de toutes les agonies de la fièvre du chapeau ; passer de l'imprécation à la damnation, de la damnation k la prostration, de la prostration à la malédiction, mourir enfin en détail, lentement, longuement, infatigablement, sans pouvoir trouver le bout de son martyre.

C'est sous le coup de. ce paroxisme de douleur ou plutôt de délire qu'il écrivit à Rome cette lettre, la plus triste, à coup sur, et la plus bouffonne élégie de l'ambition trompée :

« J'envoie une lettre de change de dix mille piMoles; » c'est aujourd'hui comme cent mille. J'ai fait cet em- » prunt sur mon compte, car j'aurais ouvert toutes » les veines h Son Altesse Royale, sans en tirer une )) goutte de sang. Nous sommes dans les temps » affreux si prédits par les prophètes de la finance, et )) cependant M. Bernard a exigé une portion consi- » dérable des dix -neuf cent mille francs qu'il a fallu » lui remettre pour tout ce qu'il a fait tenir à Rome.

» Vos lettrés m'ont mis dans une telle détresse que )) je ne puis me souffrir moi-même, et il n'y a point » de coiffure qui me paraisse aujourd'hui plus èxtra- )) vagante qu'un chapeau de cardinal.

y> II semble que toutes les vertus et tous les vices

7> deshommessesoient entendus pour m'accabler. La » générosité et la persévérance de ceux qui m'hono- » rent de leur amitié me remplissent de confusion. y> La rage, la noirceur et TinQdélité de ceux qui nous » traversent me mettent en fureur, et ce qui m'au- » rait touché le moins, en foute autre occasion, qui » est l'argent , dans celui-ci est mon bourreau. Im- » possibilité de tirer rien du trésor royal, c'est-à-dire 3) de la monnaie. Le prêt des troupes a manqué net. 3) Cependant, dès qu'il s'agit d'engagements pris par y> le cardinal de Roban, je voudrais pouvoir me ven- D dre moi-même, fussé-je acheté pour les galères.

y> Pour envoyer à Rome dix mille pistoles, il fau- » drait en trouver trente mille à Paris dans le temps » que le plus accrédité n'y en trouverait pas ciny> quante.

» Cependant , j'envoie à M. de Roban une lettre » de change de dix mille pistoles, et je me suis en- » gagé en mon propre et privé nom pour 280,000 liy> vres. J'ai fait pitié à M. Leblanc et è M. de Bel- 3> lisle, qui m'ont vu dans la peine de cette recherche D sans pouvoir me soulager. Enûn , je ne suis pas 3) ïQort, et c'est beaucoup. »

Hais pendant que le désespoir de Dubois courait à RoQie sous enveloppe, le chapeau de cardinal arrivait incognito à Paris. Le désespoir et le chapeau, par un mystérieux sarcasme cle la destinée, s étaient croisés en chemin. Le pape avait tenu la parole du conclave. LaQteau en porta le premier la nouvelle à Dubois.

« Ma joie de votre promotion, lui disait-il, est telle j> que je la regarde comme un avant-goût du paradis. » C'est Dieu qui a conduit ici par la main le cardi- » nal de Rohan. j>

Dubois tenait donc enfin, et tenait irrévocablement cette fois-ci, dans sa main, ce morceau de drap rouge, ce monde, qui avait coûté peut-être plus d'efforts que Vautre monde à conquérir. Il le tenait, il Tétalait, il le regardait, il y retrouvait, atome par atome, et rayon par rayon, chaque lambeau de son âme et chaque million du trésor. Car son âme et la fortune deia France étaient là tout entières, et il pouvait dire, en comptant tous les brins de Cl Tun après l'autre : celui-là est un droit de propine, celui-ci est un diamant, cet autre est un maillot, cet autre est un habit, cet autre une bibliothèque, cet autre un soupir, cet autre un blasphème, cet autre un sanglot, cet autre un reflet anticipé de l'enfer. Et après l'avoir tourné, retourné, contemplé comme ceci, contemplé comme cela, il le soulevait pour savoir une fois pour toutes s'il pesait à la main le poids de sa valeur. Car la France a-t-elle jamais connu le prix du chapeau de Dubois?

a J'ai constaté en compulsant divers états du trésor y> royal, dit Lemontey , que le chapeau de Dubois coûta » huit millions a la France ; encore faut-il tenir compte » de la perte du change. »

Dubois récompensa largement les négociateurs de son chapeau. Il donna à Lafiteau le premier poste dans

son intimité , et à Tabbé de Tencin Tarchevéobé d'Embrun.

Mais loin d'apaiser son ambition, la pourpre l'avait irritée au contraire. Il était cardinal; il voulut être premier ministre. Il députa Lafiteau auprès du régent pour entamer cette nouvelle négociation.

A la première insinuation , le régent tourna brusquement le dos à Lafiteau.

—Que diable.me veut ton cardinal? Il a tout^ il est tout, que lui faut-il de plus? Un titre? Et qu'en ferat-il?Cbirac l'a visité ce matin, l'a trouvé pourri et m'a promis qu'il mourra cette année.

Après avoir protesté ainsi pour l'honneur de sa conscience, le régent nomma Dubois premier ministre.

Lorsque Dubois eut ressuscité en lui le pouvoir de Richelieu, il voulut, pour achever la comparaison, entrer à l'Académie, et, sur un signe de sa main, l'Académie lui donna la place toute chaude encore de l'abbé de Saint-Pierre, qu'elle venait de chasser pour avoir manqué de respect à la mémoire du grand roi.

Dubois avait conquis l'apothéose du fauteuil; il voulut présider l'assemblée du clergé, et l'assemblée, par déférence pour ce nom de sanctification, le nomma président h l'unanimité, en remplacement du cardinal de Noailles.

Enfin Dubois voulut être souverain, et il allait ériger la ville de Cambrai en souveraineté indépendan'e, comme la ville de Cologne, lorsqu'une impru-

dence de jeunesse le força d'ajourner cette dernière ambition au jugement dernier.

Le premier ministre passait, comme le roi, la revue des armées. Or, à je ne sais quelle revue, Dubois galopa immodérément en compagnie des mousquetaires. Le galop du cheval fatigua un reliquat d'ulcère.

Dubois tomba malade, et avec sa fougue ordinaire, il arriva bientôt à la dernière extrémité. Comme il ne pouvait rien faire sans jurer, il ^rait à outrance sur son lit d'agonie. Chirac, le voyant perdu sans res* source, voulut envoyer chercher le viatique.

— Le viatique I s'écria Dubois ; cela est bientôt dit, mais il doit y avoir un rituel pour une éminenee. Allez le demander à Paris au cardinal Bissy.

C'était un soir d'été. Le temps était h l'orage; Tair était lourd ; une nuée sombre chargée de mystère montnit lentement sur le parc de Versailles, et de temps à autre exhalait un éclair muet, rapide comme le frisson de la sibylle.

Le régent, debout à la fenêtre du palais, regardait silencieusement la mystérieuse main de feu qui semblait écrire dans le ciel, soixante ans d'avance, la condamnation de la royauté.

— Voilà un temps qui va faire partir le drôle, dit-il, au premier coup de tonnerre.

Et en effet le drôle partit sans confession avant l'arrivée de Bissy. Tl jura jusqu'au dernier soupir. Il jurait encore en mourant.

11 avait réellement quelque raison de quitter la vie

ayec regret. li possédait à ce moment-là le revenu que voîci :

L'archevêché de Cambrai , cent vingt mille livres; Tabbaye de Nogent-sous-Coucy, dix mille; Tabbaye de Saint-Just y dix mille; Tabbaye d'Âirvaux, douze mille; deBourgueil, douze mille; de Berg-Saint-Vinox, soixante mille; de Saint-Bertin , quatre-vingt mille; de Cercamp, vingt mille; le traitement de premier ministre, cent cinquante mille; la surintendance des postes, cent mille; la pension du roi d'Angleterre, neuf cent soixante mille; total : un million cinq cent trente-quatre mille livres par an, au milieu de la plus effroyable détresse qui ait jamais affligé un pays.

Il ruina si complètement notre marine pour gagner la pension du roi d'Angleterre, qu'une insurrection ayant éclaté à la Martinique, la France ne put trouver Une seule frégate à équiper pour comprimer la révoUe.

A la nouvelle de la morlde Dubois, la bourse baissa.

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