‹ Décadence de la monarchieChapitre 16 sur 37 · UN ROI ENNUYÉ · texte numérisé non relu

UN ROI ENNUYÉ

A treize ans un roi de France était majeur. Le jour même où Louis XV entrait dans sa quatontième année» le duc d'Orléans lui porta sa démission de la régence.

— Sire, dit-il à Tenfant» vous régnez maintenant. Quel ordre avez-vous adonner?

Louis XV regarda son tuteur d'un air sournois.

— J'ai une puce qui me tourmente, répondit-il.

— Que voulez-vous qu'on lui fasse? demanda le régent.

— Qu'on la pende, répliqua le monarque. C'était un joli enfant timide et farouche, qui, à la

moindre contrariété, cachait sa figure dans le dossier de son fauteuil. Élevé par celte vieille femme appelée le cardinal Fleury, il avait contracté l'habitude féminine de pleurer ou de bouder.

Le duc d'Orléans avait pris le pouvoir à la mort de Dubois^ mais il portait déjà le dégoût de la vie dans un corps usé de déï)aucbe ; ce n'était plus qu'une masse épaissie, alourdie ; une pensée éteinte , un œil endormi ; le vin de Champagne ne le réveillait un instant que pour le rejeter dans une plus profonde torpeur. Sa face injectée trahissait Fapoplexie, Son médecin l'avertit du danger.

— Que m'importe I dit-il. J'en ai assez.

Il avait hâte d'en finir avec l'existence; il plongea déplus en plus dans Torgie.

Il aimait à ce moment la duchesse de Falari ; il causait un jour avec elle en attendant Theure du conseil. Tout à coup il tombe le front sur les genoux de sa maîlresse. La duchesse jette un cri de frayeur; elle fuit à travers le palais. Le régent venait de mourir.

Le duc de Bourbon le relaya au pouvoir. C'était

un borgne et un butor ; un esprit ordurier, Âpre à la

curée. Il gouverna de moitié avec une marquise de

Prie, fille d'un maltôtier, aventurière encore plus

' débauchée que son amant.

Le duc ne vit dans l'exercice du pouvoir que le placement légitime de la férocité native d'un Gondé. Il promulgua le Code noir^ ce crime de plus dans le crime de l'esclavage. Il prononça la peine de mort contre le vol domestique, fût-ce d'un simple bout de galon. Il marqua au fer rouge la mendicité d'une fleur de lys sur Tépaule ; il ranima enfin la persécution contre le protestantisme,, comme pour tirer une dernière

goutte de sang d'un troupeau saigné au blanc par la dragonnade.

De temps à autre il variait la cruauté par la niaiserie. Il redoutait le développement de la population de Paris. Il croyait que cette marée montante pouvait un jour submerger la monarchie. Il défendit par ordonnance de percer aucune rue dans l'intérieur de la ville et de bâtir aucune maison à la barrière.

Le cardinal de Fleury crut devoir enrayer cette politique de maniaque. II fit signe au roi de renvoyer le premier ministre. Le roi partait pour la chasse; en mettant le pied à Tétrier, il Gt un gracieux sourire au duc de Bourbon.

— Mon cousin, dit-il, ne me faites pas attendre pour souper.

Lorsque le duc de Bourbon se présenta au souper du roi, le duc de Charost l'arrêta sur la porte et lui remit celte lettre de cachet :

<c Je vous ordonne de vous rendre à Chantilly, sous y> peine de désobéissance. »

Louis XY souriait le matin, il frappait le soir; il regarda toujours la dissimulation comme la première vertu de la royauté.

Une seconde lettre de cachet exila la marquise de Prie h sa terre de Gourbépinc.

Elle prit philosophiquement sa disgrâce. Elle séchait dévorée d'une maladie de langueur; elle dansa, elle joua la comédie; elle cueillit en passant une dernière fleur de volupté ; puis, fatiguée de jouir et de

souffrir, elle assigna pour tel jour un rendez-vous è la mort, et, à Theure dite, elle mourut.

Le cardinal de Fleury gouverna la France à son tour ou plutôt la coucha sur un lit de repos ; il entendait à merveille la petite intrigue, la petite diplomatie; il pratiqua à petit bruit une petite politique bien effacée, bien assoupie, de prêtre et de vieillard ; il réglait la marche du mondo sur le battement de son pouls; il avait adopté la paix pour devise ; il tenait à rassurer l'Angleterre, et il anéantit notre marine ; il fit la guerre^ cependant, mais une guerre de sacristie ; il marcha sur la queue du jansénisme ; il provoqua un schisme pour un billet de confession. Enfin il expira de vieillesse.

Louis XV allait essayer de porter lui-même sa couronne. Il avait été longtemps ce qu'on appelle un enfant gâté ; d'un caractère taquin, souvent grossier, il aimait à souffleter un valet de chambre, à déchirer la cra?atte et h jeter à terre la perruque d'un gentilhomme. Un jour, à Fontainebleau, dans la galerie de Diane, il tirait à l'arbalète, sur un chevreuil vivant, attaché è un pilier pour servir de cible à cette récréation de majesté. Il voit passer le grand prévôt dans le jardin.

— Je vais lui faire peur, dit-il.

Et il lui envoie une flèche dans le ventre ; le grand prévôt faillit mourir de cette espièglerie.

Sa gaieté avait quelque chose de sinistre. Né dans la mort, il en porta la nuit dans l'àme dès son enfance.

L'histoire pourrait nommer Louis XV cl*un mot : c'est le roi ennuyé. ïl ne désire rien, il n'aime rien et ne croit et ne pense à rien qu'à échapper à T ennui. Il a encore, par moments, l'orgueil du pouvoir comme un virus contracté dans son berceau, mais il n'en a que l'orgueil; quant au pouvoir lui-même, il le donne ou plutôt il l'abandonne à qui veut le prendre : à une excellence ou à une soubrette. La royauté tombe en barelte ou en quenouille. De temps en temps il change de ministre pour varier, mais avec la conviction qu'il troque une impuissance contre une incapacité.

— Il a déballé devant moi sa marchandise, disaitil ; il a promis merveille, il fera comme son prédécesseur.

Mais si par hasard le parlement venait à lui adresser quelque remontrance ou à lui refuser l'enregistrement d'un édit, alors il sentait remonter à son cerveau une bouffée souveraine de sa puissance ; il enfonçait fièrement son chapeau sur sa tête, et disait : Je veui être obéi. Il exilait le parlement à Pontoise ou à Sealis, et envoyait tel président la chaîne au cou, ou tel conseiller, au fort de Jouy ou dé Doullens ; et après cette bourrasque d'autorité, il descendait par le petit escalier. Dieu sait où, et dormait, Dieu sait encore sur quel oreiller. Le parlement revenait à la sourdine et reprenait le cours de son opposition. Le roi bâillait à cette nouvelle.

— Cela m'ennuie, disait-il.

Et comme auparavant il laissait marcher TEtatpar soubresauts.

Que lui importait la guerre, que lui importait la paix ? Il faisait Tune par un coup de tête et l'autre au hasard. L'empereur d'Âllemagoe mourut sans laisser d'héritier mâle de sa lignée. Louis XV avait signé et juré la pragmatique qui assurait à Marie-Thérèse la succession de l'Empire. Quoiqu'il arrivât, il devait, & l'échéance, faire honneur k sa signature.

— Sire, lui dit un courtisan, nous allons avoir la guerre.

— Quand un grand roi, répondit Louis XV d'un air endormi, ne veut pas avoir la guerre , il ne Ta pas.

^- Mais Votre Majesté a garanti la pragmatique.

— Nous sommes plusieurs puissances qui l'avons garantie. Nous nous en tirerons comme nous pourrons.

— Si la Diète, toutefois, allait élire le grand-duc de Toscane?

— Qu'elle élise qui elle voudra, pourvu que ce ne soit pas un prince protestant ; car, dans ce cas, je n'entendrais pas raillerie. Autrement, la France doit rester sur le mont Pagnotte.

— Sire, vous y serez mal logé; vos ancêtres n'y ont pas bâti.

En ce temps-lÂ, on appelait rester sur le mont Pagnotte, garder la neutralité. La France néanmoins descendit dans la mêlée. Louis XV fit alliance précisé*»

ment avec un prince protestant, avec le roi de Prusse. liO grand Frédéric venait de monter sur le trône. Il écrivit au roi de France :

— Je vais jouer voire jeu. Si les as me viennent, nous partagerons.

La guerre traîna en longueur. La fortune impartiale passait et repassait d*un camp à l'autre. A la dernière campagne, cependant, le maréchal de Saxe parut, un moment, la retenir sous notre drapeau. Mais voici que tout à coup, en pleine victoire, au jour même où l'armée française occupait la Flandre et allait envahir la Hollande, Louis XV signe à la dérobée la paix honteuse d'Aix-la-Chapelle. Il rend sans indemnité un pays conquis, il reconnaît la maison de Hanovre, il rase le port de Dunkerque. Il avait jeté le sang de la France au vent, il lâchait le pied devant la gloire.

— Cela m'ennuie! Celait en tout et pour tout le mot desapolitique.

Le peuple chansonna cette paix bâclée. Une harengère interpellait vivement sa voisine devant son baquet :

— Tu es bêle comme la paix! lui cria-t-elle. L'Angleterre impose à Louis XV l'obligation d'expulser le prétendant, le prince Edouard.

Or, au moment où le prince descendait au cul-desac de l'Opéra, la police l'enveloppa, le saisit par derrière, le renversa sur le pavé. Après l'avoir fouillé et garolté, le jeta dans une voilure et l'emmena è Vin-

oennes. Le baron deVaudreuilcommanclaitrexpéditioD.

— Vous faites là uq vilain métier, lui dit le prince Edouard.

— Le roi Ta ordonné , répondit fièrement le baron .

— Le prince tomba malade au donjon; la police le reconduisit h la frontière.

Il avait aidé la France à conquérir la Belgique, par ladiveraion qu'il avait faite en Ecosse. Mais ce souvenir pesait au cœur du fils aîné de TÉglise.

— Cela m'ennuie ! dit-il encore.

Il signa donc Tordre d'expulsion.

Il avait épousé Marie Leczinska, fille d*un roi de Pologne en retrait d'emploi. Celle princesse polonaise, véritable macbine à reproduction, avait pris tellement au sérieux le principe d'hérédité, qu'elle accouchait continuellement, et qu'elle accoucha, au début, de deux filles i la fois.

Dans l'intervalle d'une grossesse à l'autre, elle donnait, à corps perdu, dans la dévotion. A chaque instant, elle passait i son cabinet de toilette, pour aller voir sa belle mignonne. Sa belle mignonne était une léte de mort, la tète même de Ninon de Lenclos. Elle la couvrait de nœuds de rubans, l'illuminait de cierges, et récitait des litanies devant la relique de la spirituelle pécheresse.

— Cela m'ennuie, dit encore Louis XV.

Quelque temps après, à un petit souper, le roi leva

8on verre :

— AU belle inconnue I dit-il.

Et, après avoir bu, il brisa le verre.

Les courtisans cherchaient quelle pouvait être la belle inconnue, et promenaient leurs hypothèses de beauté en beauté. Mais un jour ils virent sortir du cabinet du roi une femme, la tète en feu, la robe en désordre, qui leur cria d'un air radieux, comme pour prendre acte de sa victoire ou de sa défaite :

— Voyez dans quel état il m'a mise I C'était la comtesse de Mailly.

Le roi aima la comtesse, comme il faisait la paix ou la guerre, sans savoir pourquoi ni comment, si ce n'est qu'elle jouissait d'une beauté médiocre, et qu'il espérait en avoir meilleure composition. Elle avait encore moins d'esprit que de beauté^ flatterie ingénieuse de sa part pour ménager l'amour-propre de Sa Majesté. En la voyant passer, un étranger cria :

— Si le roi avait h choisir un royaume , au lieu de prendre la France, il prendrait la Corse.

Louis XV, néanmoins, soupait chaque soir, en petit comité, avec la comtesse de Mailly. Il la traînait partout à sa suite : à Compiègne, à Marly, à Fontainebleau. Le matin, dans la belle saison, avant le lever du soleil, il allait écouter mystérieusement avec elle, sous la feuillée, ce que le cerf peut dire h la biche, dans la bruyère humide de rosée. Mais le ce7*f, remarquait d'Argenson, n'a point daguéj il n'a fait que bramer.

Il aimait aussi, à cette heure du matin, à visiter d^

chambre eu chambre les jeunes femmes encore au lit, pour les surprendre entre le sommeil et le réveil; c'était là ce qu'on appelait la ronde du roi; quelque* fois il frappait à leur porte en criant : au feu ! ou bien pendant qu'elles rêvaient encore sur Toreiller, il leur passait au cou un collier d'émeraudes.

L'ennui, cependant, le poursuivait toujours. Il cherchait une occupation pour le chasser. Il avait jardiné dans le temps et cultivé la laitue avec succès. Il apprit à faire la cuisine. Il poussa même son éducation jusqu'à la fricassée de poulet. Bientôt il quitta la queue de la poêle, pour essayer de la bimbloterie. Il inventa un nouveau genre de tabatière. Enfin, son âme, toujours en peine, chercha un refuge dans la tapisserie ; ce fut le duc de Gesvres qui lui enseigna l'art de tirer l'aiguille.

Louis XV entreprit du premier coup quatre fauteuils. Un courtisan lui dit finement :

— Sire, le feu roi ne faisait jamais que deux sièges à la fois.

Par esprit d'imitation, la comtesse do Mailly travaillait aussi au tambour. Elle mettait tant d'ardeur à la besogne que, de fil en aiguille, elle oubliait de répondre au roi quand il lui adressait la parole. Une première fois, le roi la menaça de sa colère ; à la récidive, il déchira la tapisserie. Querelle horrible, ajoute la chronique, et rupture déclarée. Le roi, cependant, fit amende honorable de sa vivacité. De ce momeni il prit la tapisserie en dégoût.

— Gela m'ennuie.

Alors, il fit des nœuds de rubans. Et pourtant, d'un nœud à l'autre, il tombait parfois dans un lugubre silence; quand la comtesse de Mailly l'interrogeait, c'était lui k son tour qui oubliait de répondre.

— Si une femme avait autanl de peine à aceoueber, lui dit-elle dans un moment d'impatience, elle aurait le temps de mourir.

La comtesse de Mailly commençait aussi h l'ennuyer. C'était une bon ne. créature, francbe et brune, l'œil noir, le regard aigu, long et profond, la physionomie ardente et la démarche rythmée d'une bayadère; elle couchait la télé toujours parée de diamants, et déployait un génie bizarre d'invention dans sa toilette.

— Madame de Mailly, dit d'Argenson, a paru en habit jaune tout chamarré de martre zibeline, avec un petit chapeau de fleurs jaunes et une aigrette. Elle avait l'air d'un masque de bal; le roi dit à la maréchale de Villars : Je crois que la czarine doit être mise comme cela.

Elle avait d'abord aimé le roi et avait fini par aimer l'homme, sans songer un instant à gouverner ou à dévaliser l'Etat. Mais, pour son malheur, elle avait mis une sœur en tiers dans son roman, la marquise de yintimille,une intrigante déterminée à tirer meilleur parti de l'affection d'un monarque. Elle provoqua Louis XV du sourire ; Louis XV répondit à l'appel. Il trouvait un charme à l'inceste. La comtesse de

Hailly surprit cette intrigue; elle gémit de Tinfidélité de son amant.

— Tu m'ennuies, dit Louis, j'aime ta sœur. L'infortunée consentit à servir les amours du roi

pour ramasser encore les miettes du festin.

Louis XV éprouvait entre les deux sœurs des élans de dévotion. li faisait toujours maigre le vendredi.

— Je ne veux pas, disait-il, commettre des péchés de tous les côtés.

La marquise de Vintimille accoucha d'un enfant; le roi le reçut sur un coussin de velours.

Le lendemain, elle mourut. On la déposa sous une remise; le soir même la canaille tira des pétards sur son cadavre. Louis XV la regretta un instant, puis il revint h madame de Mailly ; puis il éprouva la curiosité d'une troisième sœur, de madame de Tournelle. Mais madame de Tournelle avait Tâme haute d'une fdle de bonne maison ; elle réclama d'avance le titre de maîtresse déclarée, ensuite le titre de duchesse, et enfin une dotation suffisante pour porter ces deux gloires avec dignité. Le duc de Richelieu négocia le trailé et préleva un droit de commission.

Mais, avant d'entrer en fonction, la favorite exigea Vexil de sa sœur ^atnée. Le roi pouvait bien punir l'affection de la veille pour récompenser Taffection du lendemain, et prêter sa signature royale à la vengeance d'une sœur contre sa sœur. N'avait-il pas d'ailleurs exilé, coup sur coup, le père et le mari de la comtesse de Mailly?

Le monarque donna l'ordre à la comtesse de Hailly de quitter sa chambre de Versailles, et de céder à sa rivale le lit qu'elle avait brodé» de sa propre main, à Ghoisy. Cette mesure arracha cependant un soupir à Louis X\, elle le séparait d'une habitude.

«c Sûrement, Meuse vous aura mandé, écrit ma- S) dame de Tournelle à Richelieu, la peine que j'ai eue 3> è faire déguerpir madame de Mailly. Le roi est outré y> de douleur. Il ne m'écrit pas une lettre qu'il ne D m'en parle : il me dit qu'il ne rapprochera pas^ mais » il me demande à la voir quelquefois; comme il 3> me conviendrait fort peu qu'elle fût ici, je compte » tenir bon; je n*ai pas pris d* engagement. »

Elle n'avait pas pris d'engagement, elle connaissait la puissance de la beauté sur l'attente; et cette attente elle savait habilement la surexciter en promettant toujours et en ajournant toujours sa promesse.

a Le roi vous a mandé , écrivait-elle encore h y> Richelieu, que l affaire était finie entre nous, car » il me dit, dans sa lettre de ce matin, de vous dé- 1» tromper. Il est vrai que quand il vous a écrit, il )> comptait que ce serait pour le soir, mais j'ai ap- 3) porté quelques difficultés à l'exécution dont je ne » me repens pas. »

Enfin, le roi impatient de cette troisième sœur, ingénieuse à prolonger sa capitulation, signifiait un ironique congé à madame de Mailly.

— A lundi, à Choisy, madame la comtesse; j'espère que vous ne vous ferez pas attendre.

Or, ce lundi-là, le roi prenait possession, à Choisy, de la marquise de Tournelle; la comtesse de Mailly avait épuisé tous les secrets de la douleur.

— Mes sacrifices sont consommés, dit-elle» j'en mourrai, mais je serai ce soir à Paris.

Elle partit en effet le soir même pour Paris ; elle obtint un appartement vide, dans le désert des Tuileries; elle sollicita un premier secours pour le meubler; le roi le lui accorda; elle demanda une glace pour sa chambre è coucher.

— Il parait que Tappétit vient en mangeant, répondit brutalement Sa Majesté.

Il refusa ce dernier cadeau ; mais le temps approchait où elle n'aurait plus besoin de miroir ; le Père Reinaud opéra sa conversion; elle (il pénitence.

Pendant ce temps-là, la marquise de Tournelle, recevait le duché de Châteauroux pour don de joyeux avènement.

a Considérant, disait Louis XV, que notre très-chère » et bien-aimée cousine, Marianne de Mailly, veuve » du sieur marquis de Tournelle,est issue d'une des » plus grandes familles de notre royaume, qu'elle ^ est attachée à la reine, notre très-chère compagne, ^ comme dame du palais, et qu'elle joint à ces » avantages toutes les vertus et les plus excellentes ^^ qualités du cœur et de Tesprit, nous avons jugé ^ |j propos de lui donner par notre brevet le duchéj paitie de Châteauroux, etc. »

— I^a reine me fait une mine de chien, mais c'est le droit du jeu, disait la nouvelle favorite au duc de Richelieu.

La duchesse de Ghâteauroux voulut faire un roi de son amant ; elle le rappelait de jour en jour à son métier; elle essayait de le secouer de son inertie.

— Régnez, lui disait-elle.

— Vous me tuez, répoudait-ii.

— Tant mieux! il faut qu'un roi ressuscite.

Ne pouvant forcer le roi à exercer le pouvoir, elle prétendit l'exercer sous son couvert; mais le cardinal Fleury gouvernait la France et n'entendait pas entrer en partage.

« Tant que le cardinal vivra, écrivait-elle encore » à son confident, je ne ferai rien de ce que je vou- » drai , cela m'a donné envie de mettre ce vieux )) coquin dans mes intérêts en l'allant trouver. »

Néanmoins elle décida le roi à partir pour l'armée. Elle alla bientôt l!y rejoindre; mais à Metz il toaiba malade; il avait peur de l'enfer, il appela le Père Pérusseau.

L'évéque de Soissons exigea l'expulsion de la favorite. Le roi l'accorda sans hésitation. La duchesse de Ghâteauroux partit en rugissant de colère; elle roulait lentement sur la grande route, et de temps à autre elle mettait la tète à la portière, comme si elle devait entendre passer, dans l'air, un dernier souffle du mourant qui la rappelait à son chevet. Mais le vent ne

roulait, sur la chaussée, qu'un tourbillon de poussière, derrière la roue de sa voiture.

Elle arriva enfin à Paris; elle cacha rue du Bac son humilialion. Le roi échappa cependant à l'agonie; à peine eût-il retrouvé la santé qu'il redemanda sa maîtresse.

— Il en coûterait trop de têtes è la France , répondit la duchesse de Ghâleauroux.

Elle consentit cependant à transiger sur ses projets de vengeance. Le roi l'avait sacrifiée à l'évêque de Soissons. Il immola Tévéque au ressentiment de la duchesse.

Mais c'était elle que la mort avait déjà choisie; à peine avait elle reconquis le monarque, que tout à coup elle pâlit, elle chancelle, foudroyée d'un mal inconnu ; elle expire de rage au milieu de sa victoire. Le roi la pleura encore un jour, le lendemain il l'avait oubliée. Une quatrième sœur cependant restait en disponibilité. Il fallait bien épuiser la famille : le roi aima la duchesse de Lauragais.

Elle avait le coup de langue mortel. Le roi l'appelait la rue des Mauvaises Paroles.

Il lui donna la charge de dame du palais et trente ans de privilège sur les Juifs; il offrait même de pousser la concession au siècle suivant.

Jusqu'alors il avait puisé dans la noblesse.

— Cela m'ennuie, dit-il encore.

Il plongea dans la finance. Il y avait alors h Paris une demoiselle Poisson, mariée au fermier général

r^e Normand d*Ëtioles; elle possédait à la fois la grâce et la science de la beauté. Une tireuse de bonne aventure lui avait prédit dans son enfance, qu'elle deviendrait ta maltresse du monarque. La mère, conûante dans la prophétie, avait élevé sa fille dans l'espérance de la première place du royaume. Après l'avoir approvisionnée de tous les talents d'une courtisane d'Athènes, elle l'avait mariée à un financier, asse» riche pour payer les frais de séduction.

— C'est un morceau de roi, disait-elle avec orgueil.

Chaque fois que Louis XY allait à la chasse, daûs la forêt de Sénard, il voyait voler à sa rencontre, une jeune femme, en robe rose, sur un phaéton d'azur, comme l'aube dans un ciel d'Orient; elle passait et souriait, puis revenait et repassait enveloppant en quelque sorte le roi de l'éclair de son regard et de Téblouissement de sa beauté ; il finit par la remarquer, quand il ne la trouvait plus sur son passage, il laissait échapper un mouvement de dépit.

L'élite des femmes de la cour, cependant, aspirait à la succession de la duchesse de Châteauroux; la duchesse de Rohan tenta l'épreuve ; elle échoua dans son entreprise. La duchesse de Rochechouart crut pouvoir réussir. Mais elle était, disait un courlisan, « comme ces chevaux des petites écuries, toujours présentés, jamais acceptés. » La finance l'emporta sur la noblesse; madame d'Etiolés laissa un jour tomber son mouchoir, le roi le ramassa avec empressement.

— Le mouchoir est jeté, dit-on, à Versailles,

A la même époque, le duc de Luynes enregistrait le fait dans son journal.

«On parle, écrivait-il, d'une madame d'Etiolés, 9 qui est jeune et jolie; sa mère s'appelait madame D Poisson. On prétend que depuis quelque temps S) elle est presque toujours dans ce pays-ci, et que D c'est le choix que le roi a fait ; si la chose est D vraie, ce ne serait vraisemblablement qu'une galan- 9 tarie et non pas une maUresse. »

Le duc de Luynes regardait la prostitution d'une femme au monarque comme une prérogative de la noblesse ; le duc de Richelieu cria au scandale ; le comte de Maurepas chansonna madame d'Etiolés. L'Œil-de- Bœof l'appela une grisette ; la grisette n'en était pas moins une maîtresse, et bientôt maltresse déclarée et présentée à la cour par une princesse du sang, la princesse de Conti.

Le roi la créa marquise de Pompadour. Il bâtit pour elle le château de Bellevue, et pour lui-même, à côté du château, un pied-è-terre intitulé le Taudis. Madame de Pompadour régnait sous le nom de Louis par la grâce de Dieu. Et pour laisser quelque chose à faire au titulaire, elle lui donnait son éventail à porter.

Ije jour où elle monta au pouvoir, elle accorda «ne pension viagère à la tireuse de bonne aventure.

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