LE PARC AUX CERFS
Ce nouvel amour cependant ne pouvait délivrer Louis XV de lui-même; c'éfait le plus sceptique, le plus morose qui ait jamais traîné le fardeau de la vie, doublé du poids d'une couronne. Le rire était pour lui une souffrance ; tout au plus pouvait-il sourire sans tomber malade. Quand il voulait entendre une histoire comique, il demandait l'assistance d'un médecin. Il roulait continuellement la mort dans sa pensée.
Un jour qu'il faisait une promenade, en calèche, avec madame de Pompadour et la duchesse de Mirepoix, il aperçut une croix de bois noir sur une hauteur. Il arrête sa voiture, il appelle son écuyer, et lai montrant la colline :
— Voyez-vous ce cimetière là-haut? allez reconnaître combien il va là de tombes fraîchement creusées.
L'écuyer partit au galop.
— Il y en a trois, sire, dit-il au retour.
Madame de Pooipadourdétourna la tète avec horreur.
— Cela fait venir Teau à la bouche, dit la maréchale de Mirepoix.
La mort l'attirait et le repoussait à la fois; il en essayait par moment l'émotion sur un courtisan, comme un empereur romain essayait le poison sur un esclave.
— Fontanieu, dit-il, vous saignez, c'est signe d'apoplexie.
Le malheureux faillit en mourir de frayeur.
— Meuse est mort, disait un courtisan à souper. -— Il y a deux ans que je le lui avais prédit, répli-
*qua le roi.
Puis regardant l'abbé de Broglie.
— A votre tour maintenant.
— Sire, répliqua Tabbé, la mort est comme la plaie; quand il pleut, tout le monde est mouillé.
— Vous vous faites vieux, dit-il un autre jour à UD seigneur de sa cour; où voulez-vous être enterré ?
— A vos pieds, sire, répondit le vieillard.
Le roi tomba dans une morne rêverie, la plaisaaterie l'avait frappé par ricochet en pleine poitrine.
Le despotisme de Louis XIV avait ravagé, comme un vent de mort, l'âme de la cour, et répandu dans l'air du palais de Versailles la mélancolie de la folie.
Le roi d'Espagne, son petit-fils, mourut fou à lier. U passait des semaines entières au lit, enterré sous des monceaux de couvertures. Il y laissait croître ses
cheveux et ses ongles et quand ses griffes avaient poussé, il se déchirait lui-même jusqu'au sang, et ensuite, il criait, il appelait au secours. Il prétendait qu'on avait voulu l'assassiner, ou bien encore, qu'on avait rempli son lit de scorpions. La reine, condamnée à dormir, chaque nuit, à côté de ce monomane, prenait parfois le parti de le jeter à bas du lit et de l'envoyer crier dans l'antichambre.
Le fils du prince de Gondé avait une folie variable. Tantôt il croyait être un chien, il aboyait à la lune; seulement, en présence du roi, il jetait la tête en l'air et jappait mentalement par respect pour Sa Majesté.
Tantôt il croyait être une fleur, et abordant une princesse dans le salon de Versailles, il la tirait parla' manche de sa robe, et lui disait poliment :
— Madame, arrosez-moi, je vous prie; je suis un œillet.
Une autre fois, il était un mort; comme on lui apportait son dîner :
— Un mort ne mange pas, répondit-il judicieusement.
Il allait mourir de faim pour le prouver; toutefois son médecin lui assura qu'un mort pouvait manger, sans inconvénient pour sa santé. Il consentit à prendre son repas.
Le fils du régent avait une autre folie ; il pensait que l'homme, au contraire, ne pouvait mourir. Quand l'abbé d'Hauteville expira, il prit cette mort pour une absence de l'abbé;
Parfois il donnait Tordre d'atteler sa voiture.
— Où faut-il aller, monseigneur? dit le cocher.
— Chez madame d'Aumont.
Or, madame d'Aumont était morte depuis vingt années.
Il disait qu'on ne quitte jamais la terre sans retour; il comparait le monde à un bal masqué, où les âmes se promènent sous d*autre visages.
L'idée de la folie traversait, de temps en temps, le cerveau de Louis XV comme la tristesse du tombeau.
-^ Y at-il des gens à ma cour qui doivent devenir fous? deraanda-t-il un jour au docteur Quesnay.
— J'en connais un qui sera imbécile avant trois mois, répondit le docteur.
Le roi pressa le médecin de nommer ce candidat à ki démence.
— C'est le contrôleur général SéchelleSé
Le roi parut sourire de la prédiction ; trois mois après, il disait à la marquise de Pompadour :
— Séchelles a radoté en plein conseil, il faut lui donner un successeur.
A quelque temps de là, c'était le tour dû garde des sceaux, Berryer.
Son secrétaire lui ayant fait un jour une observation, il lui répondit dans un accès de fureur :
— Taisez-vous, plume, une plume est faite pour écrire et non pour parler.
Plus tard, Berryer déraisonnait complètement et tombait en catalepsie.
Louis XV régnait depuis Fàge de cinq ans; depuis rage de cinq ans, il portait le poids de la prison cellulaire et delà mort organisée de l'étiquette. Il avait cessé d'être un homme pour être plus qu'un homme, il vivait dans le vide; sans affection, car un souverain n a que des flatteurs; sans liberté, car son temps était réglé comme des lieures sur le cadran; sans mystère, car il devait poser jour et nuit devant le regard des courtisans.
Et après une vie ainsi murée^ ainsi mesurée, dé' tournée de l'humanité, déshéritée de sa véritable atmosphère, ce roi, qui était un homme, après tout, qui sentait la voix de Thomme crier en lui, voulut protester contre ce magnifique supplice ou plutôt ce suicide décoré du nom de royauté. Pour rétablir en lui l'équilibre, ou pour changer du moins de néant, il chercha éperdùment une diversion. Il tomba, il roula dans la volupté, et de la volupté, pour suivre la progression, dans la débauche.
La marquise de Pompadour recevait Tamour du roi sans le rendre à son tour. A la froideur de sa Tibre on eût dit la beauté de la statue. Il fallait un tempéramment plus lyrique au monarque blasé.
— C'est une poule d'eau, disait-il quelquefois avec une expression de dépit.
La marquise sentit le danger de cette parole. Elle appela la pharmacie à son secours. Elle prit chaque jour à souper, pour électrisér son sang, un philtre d'ambre et de vanille*
La duchesse de Brancas lui arracha la fiole de la main.
— Que faites-vous? dit-elle, vous vous tuez.
— Il le faut bien, répondit tristement la marquise. C'est mon escalier que le roi aime, il est habitué à le monter; mais qu'il trouve une autre femme à qui parler de chasse, alors je ne serai plus même un souvenir.
Et comme la duchesse lui rappelait sa faveur toujours croissante, pour la rassurer contre le danger d'une disgrâce :
— Vous ne le ^connaissez pas, répliqua- t-elle douloureusement, s'il devait prendre une nouvelle maîtresse, il la traiterait avec froideur et il me témoignerait au contraire un redoublement de tendresse.
Après avoir conquis une première fois le cœur de son amant, la marquise avait encore sans cesse à le reconquérir. Or, pour garder le roi à vie, elle prit la résolution héroïque de lui procurer tous les petits galvanismes et tous les petits imprévus des distractions de passage. Elle savait depuis longtemps que le roi afiectionnait les petites filles mitoyennes entre Tenfance et l'adolescence. Son pourvoyeur Lebel allait lui ramasser ces fleurs, encore en bouton, dans les rues de Paris. Il les achetait à leur mère ou bien il les enlevait d'autorité. Il les conduisait ensuite de nuit, sous quelque prétexte , dans un appartement du château, appelé le Trébuchel.
Il avait ainsi raccolé la fille d'une femme Truchet,
puis la fille d'une femme Niquet, enfin la fille d'un Irlandais du nom de Murphy, .transformé en Morfil. C'était une charmante enfant, qui posait pour une figure de madone dans Tatelier de Boucher.
La police secrète du Trébuchet dépista la petite Irlandaise. Lebel dit à la mère que la figure de sa fille avait séduit une dame de la reine, qui voulait la doter et la marier à un parent. On mena la mère et la fille chez la prétendue dame d'honneur. On écarta la mère un instant , et quand elle revint, elle ne retrouva plus sou enfant : elle ne la retrouva jamais. Louis XV eut un fils de la petite Morfil; il la maria plus tard k un gentilhomme auvergnat, major du régiment de Beauvoisin.
La marquise voulut régulariser ce commerce; elle en prit la surintendance^ Le Trébtichet faisait scandale au château ; on le relégua au Parc-aux-Cerfs, rue Saint- Méderic. Ce fut là, dans une petite maison borgne, tenue par la femme d'un commis de marine» nommée Bertrand, que la marquise établit le harem, au jour le jour, de Sa Majesté. Le recrutement puisait dans tous les états et dans toutes les conditions; des voitures fermées apportaient ou remportaient indéfiniment, toute Tannée, aux heures muettes de la nuit, les voluptés anonymes du roi chrétien.
Quelquefois, cependant^ un nom passait à travers les barreaux du sérail, et un chroniqueur caché le notait sur la page secrète de son journal,
a Lebel, dit le marquis D'Argenson, vient d'ac-
2> quérir au roi une nouvelle virginité. C'est la nièce D d'une coiffeuse, appelée madame Saint-André. Cela j> a fait plus de difficultés que les précédentes acqui- » sitions; mais avec de l'argent on a ébloui la tante » revécbe. L'on a mené la petite ûlle lundi dernier à D Versailles. Après lui avoir fait accommoder les dents » et lui avoir fait un trousseau 'honnête, on Ta con- 9 duite à la maison louée au Parc-aux-Cerfs, et la » petite Morûl a été reconduite à Paris. »
Louis XV traversait le jardin des Tuileries pour rinauguralion de sa statue; il remarqua sur son passage une enfant d'une angélique beauté. Quelque temps après, la petite disparut de sa famille. Le père, honnête bourgeois^ nommé Tiercelin, porta plainte au lieutenant de police. Le lieutenant menaça le plaignant de la prison. A douze ans, mademoiselle Tiercelin devenait la maîtresse du monarque ; plus tard, elle voulut supplanter la marquise de Pompadour ; elle mit son père dans le complot : on les enferma tous deux à la Bastille.
Une de ces enfants immolées au Minotaure, trouvait que le maître du Parc-aux-Cerfs ressemblait à un écu de six livres; elle crut reconnaître le roi à son efûgie, et tombant à ses genoux, elle le pria de ne jamais Fabandonner.
— Tu es une folle, répondit le roi.
Il l'embrassa pour la rassurer; en sortant il donna Tordre de l'emprisonner à Bicêtre.
La nuit tombe> il fait noir; un spectre sort du châ-
teauy son chapeau rabattu sur la figure; il rase silencieusement le pied de la muraille ; il frappe d'une main discrète à la porte du Parc-aux-Cerfs ; madame Bertrand vient lui ouvrir; il entre dans une chambre modestement ornée. Une jeune fille brode auprès d'un lit couvert de mousseline; une larme coule à la dérobée sur son travail. Pleurait-t-elle sur sa mère qui, sans doute aussi, la pleurait au même instant? Une bougie brûle paisiblement sur une chiffonnière.
Le maître embrasse paternellement sa victime^ puis la prenant par la main, il la fait mettre n genoux au pied du lit, il se met à son côté, et tous deux récitent à haute voix une prière; après la prière, il lui fait une leçon de cathéchisme, il lui parle de la Sainte Vierge avec Fonction d'un moine; ensuite il soufle la bougie. Le lendemain au petit jour» il fait encore la prière du matin, et il recommande à la jeune fille d'aller régulièrement à la messe de la paroisse.
Cet homme passait dans la maison pour un comte polonais : c'était Louis XV, c'était le roi, c'était le fils aîné de l'Eglise. Quand une pensionnaire à peine nubile du Parc-aux-Cerfs devenait mère, la marquise de Pompadour fournissait la layette. L'enfant parlait ensuite pour une destination inconnue. La mère n'en recevait jamais de nouvelles; quelque temps après on la mariait à quelque officier de fortune; on lui donnait de cent à cent cinquante mille francs de dot et une aigrette de diamants.
Il y eut une demoiselle Romans, de Grenoble, qui
parvint à garder son enfant ; elle Taimait trop» disaitelle, pour le confier à une nourrice ; elle le présenta au baptême comme fils d'un capitaine de cavalerie Dommé Bourbon ; elle le nourrissait elle-même, elle le promenait au bois de Boulogne, dans une corbeille couverte de dentelles. La mise en scène de ce petit Moïse sauvé perdit mademoiselle Romans. On fit une perquisition chez elle, on lui enleva ses papiers; on Texila de Paris ; son fils alla mourir, dans un clottre, sous le nom d'abbé de Bourbon.
Or^ h la même époque , le lieutenant de police donna l'ordre aux archers de l'écuelle d'enlever d'un coup de filet et d'écouler au Mississipi tous les petits vagabonds sans feu ni lieu qui embarrassaient la voie publique et servaient d'aides de camp aux bandes de Cartouche ; c'étaient les gamins de l'époque, les sémi* naristes du tapage. Mais les archers profitèrent de l'occasion pour capturer des enfants de bourgeois et pour en tirer une rançon. Quant aux petites filles, ils prélevaient eux-mêmes la rançon en nature. Après quoi ils les coupaient en quatre pour éviter les bavardages et en jetaient les morceaux à la rivière. Une émeute éclata dans Paris, par la faute des mères, il faut le reconnaître. On leur dit que le roi, ladre de naissance, prenait chaque matin un bain de sang pour guérir sa maladie; les femmes à cette nouvelle prennent une broche ou un coutelas; leurs maris, leurs frères les suivent. La bande assiège le lieutenant de police dans son hôtel. On put croire un instant h une ré-
volation. L'heure n'était pas venae; ce ne fat qu'une émeute. On pendit quelques émeutiers, et Témotion populaire tomba d'elle-même; seulement le gouvernement proQta de la leçon. Le guet était une milice bourgeoise, il la réorganisa militairement; h partir de ce jour, dit le marquis D'Argenson, on éleva des casernes dans Paris, pour rappeler le peuple à l'obéissance.
Louis XV trembla; il jeta Tanatbème à sa capitale; pour éviter de la traverser lorsqu'il allait chasser dans la plaine Saint-Denis, il donna Tordre d'ouvrir une nouvelle route qu'on appela par cette raison la route de la Révolte; il n'en continuait pas moins de traîner la royauté à l'oratoire secret du Parc-aux-Cerfe; espèce de Tibère en perruque, il y ressuscitait les mystères perdus des grottes de Gaprée. La marquise de Pompadour veillait avec une sollicitude maternelle à l'approvisionnement et au fonds de roulement de la maison. Parfois, le monarque, touché de la magnanimité de ce dévouement à toute épreuve, baisait de reconnaissance la main de la marquise.
Mais la marquise, écartant la veste du roi, lui posait de son côté la main sur la poitrine.
— C'est à votre cœur que j'en veux, disait-elle.
Et tous deux pleuraient d'attendrissement en présence de la femme de chambre, attendrie à son tour de voir un visage royal mouillé par l'émotion.
Le Parc-aux-Cerfs coûta quelques centaines de raillions h la France, en frais ordinaires ou extraordinaires,
laDl pour le courtage, tant pour le marchandage de ces jouets de chair humaine, que pour le placement des beautés de rebut et l'éducation des innombrables enfants trouvés de la monarchie.