LE RÈGNE DU COTILLON
La marquise avait donc renoncé à l'exercice de sa profession ; elle voulut signifier elle-même à la cour cette révolution d'alcôve. Elle éleva dans son jardia de Bellevue une statue h l'amitié. Maîtresse honoraire désormais^ elle éprouva une velléité de dévotion ; un vent de tristesse l'avait effleurée elle aussi^ sur le trône de son ambition.
« De longues réfle^&ions^ écrivait-elle, qui m'avaient D poursuivie, même dans la plus grande fortune; la )> certitude de n'être jamais heureuse par les biens y> du monde, puisque aucun ne m'avait manqué et » que je n'avais pu parvenir au bonheur, le déta- )) chôment des choses qui m'amusaient le plus, tout » me porta à croire que le bonheur était en Dieu. »
La marquise de Pompadour essaya donc du Dieu
de la pénitence; elle choisit pour confesseur un Jesuite, le Père Sacy. Elle édifia la cour en communiant solennellement à la chapelle du château.
Le roi pensa que cette conduite exemplaire méritait une récompense; il nomma la marquise dame d'honneur de Marie Leckzinska; il la décora du tabouret» c'est-à-dire du rang, sinon du titre de duchesse. Elle aYaitàTavenir le droit de mettre le manteau ducal sur son blason avec la calotte de velours.
En apprenant la nomination de la marquise, la reine écrivit à son mari sous la dictée du président Hénault :
<c Sire, j'ai un roi au ciel qui me donne la force de }» souffrir mes maux, et un roi sur la terre h qui j'oy> béirai toujours. »
Lorsque la marquise eut obtenu le tabouret, elle congédia le Père Sacy, à la vérité le Père avait voulu la chasser de Versailles. Elle reprit ce qu'elle appelait \e perpétuel combat de son existence.
Ce n'était pas une sinécure que la fonction de Maîtresse, même en retrait d'emploi ; c'était au contraire une occupation, et une préoccupation de chaque minute. Toute femme de la cour qui rêvait devant sa glace et croyait à la puissance de son sou* rire, rêvait du roi au fond du cœur, voulait posséder le roi à son tour. Madame de Pompadour avait autour d'elle, dans son intimité , vingt amies, vingt ennemies, cachées et gracieuses, qui toutes désiraient sa chute, toutes la préparaient en silence.
Un soir que le roî, inondé de vin de Champagne, regagnait en chancelant son cabinet, madame d'Estrades le poursuivit jusque dans son alcôve. La marquise punit de l'exil cet attentat à sa propriété. Madame de Goislin attaqua le monarque à la lumière du soleil; elle en tira une déclaration d'amour : elle crut avoir remporté la victoire. Un jour qu'elle jouait avec la marquise, elle abattit les cartes, et, regardant fixement sa rivale :
— Brelan de rois! cria-t-elle avec orgueil; j'ai gagné.
— Madame de Goislin va trop vite, dit madame de Pompadour; elle versera en chemin.
Elle versa en effet : le roi lui donna congé.
Il fallait donc à la marquise non-seulement arracher sans cesse le monarque à une nouvelle intrigue, mais encore l'arracher à lui-même, le décharger de son propre poids, le secouer, l'étourdir, l'amuser, l'enlever de terre, l'éparpiller dans l'espace. Elle déploya dans cette œuvre une fécondité inépuisable d'imagination, et une expérience consommée de diplomatie.
Le roi aimait la chasse , elle le suivait éperdâ* ment au bois, à cheval ou en calèche. Il aimait ou il paraissait aimer la bâtisse, car en réalité il n'aima jamais, rien ni personne ; elle semait autour de Versailles de charmants petits châteaux, intitulés Brimborion, Montre-Tout, Babiole, autant de boudoirs décorés des nymphées de Boucher. Il aimait à
saiTre jour par jour la chronique scandaleuse de Paris ou de Versailles^ et après boire et à son petit souper, la marquise lui lisait un rapport de police, agréablement épicé, sur les lettres décachetées, sur les rendez* vous surpris, toutes les intrigues couvertes ou découvertes de ruelle ou de ruisseau»
Un Prussien avait trouvé le secret de la porcelaine ; il avait établi uue fabrique à Berlin, Le roi de Prusse, Frédéric-Guillaume» avait vendu l'homme et le secret au roi de Saxe, pour un régiment de cava« lerie. Depuis ce jour, la Saxe approvisionnait l'Europe de porcelaine. Louis XV, dans un accès d'amourpropre natiopal, voulut disputer à la ville de Dresde le monopole de cette nouvelle chinoiserie. 11 établit une fabrique h Vinceunes. La marquise la transporta plus tard à Sèvres, à la porte même de son château. Le roi veillait aux opérations ; il suivait les fournées, il exposait, et il vendait lui-même dans les galeries de Versailles les jouets ruineux de la table ou de l'étagère.
— Achetez ce service, disait-il k un abbé.
— Sire, je ne saurais le payer.
— Achetez toujours ; je vous donnerai une abbaye. L'abbé emporta la porcelaine ; quelque temps après
il recevait un bénéfice.
La marquise ménageait surtout au roi le plaisir du spectacle ; elle avait installé un théâtre dans tous les châteaux ; elle avait l'instinct et l'art delà comédienne, elle jouait indistinctement la farce et la tragédie, elle
chantait^ elle dansait avec une égale perfection ; h chaque représentation, elle montait sur la scène, et déployait au regard de son amant les grâces de sa personne et toutes les féeries de sa garde-robe ; tour à tour bergère en chapeau de paille ; Vénus dans un flot de mousseline d'azur; reine; fée; déesse; Armide; elle montrait foules les femmes en une femme, et promenait l'esprit du roi de métamorphose en métamorphose.
Elle avait voulu composer elle-même sa troupe d'un agréable pêle-mêle de grands seigneurs, de grandes dames, de comédiens et de comédiennes de profession; elle choisissait naturellement les rôles d'Aurore et de Vénus ; elle abandonnait les rôles de Bacchus et de syl vains à des Clerroont, à des Rohan. Les ducs de Luxembourg et de Villeroi dansaient les pas de menuet; le marquis de Sourches jouait de la viole, et le prince de Dombes du basson. La troupe possédait un matériel complet de cothurnes, de perruques, de moustaches, de crêtes^ de houlettes, de baguettes de magicienne, de roues de fortune, et de bourdons profanes pour le pèlerinage à Cythère.
Lorsque la marquise planta la crémaillère à Bellevue, le duc de la Vallière imagina, pour l'inauguration du théâtre, un pot-pourri de circonstance. La scène représentait une montagne en travail d'enfant. Au dernier coup d'archet de l'orchestre, la montagne accouchait du château de Bellevue; au même instant, un pot de chambre passait devant la rampe. C'était
une espèce de coucou affecté au service de la banlieue. Le pot de chambre versait à moitié route et lançait par la portière un ballet de nymphes et de sylvains.
La marquise de Pompadour faisait une grâce d*Ëtat d'une invitation à Bellevue; l'étiquette appelait polissans les seigneurs qu'elle y invitait seulement à souper. Elle leur composa^ ainsi qu'à leurs femmes, une livrée de son invention. C'était un habit de drap pourpre brodé d'or et doublé de satin blanc, une veste de satin gris, brodéed'or, maissansramagesj larobedesfemmes était de même étoffe que la veste des hommes, mais tout unie sur or; quant aux laquais, ils portaient un habit vert galonné d'or, car l'or devait toujours Qgurer sur l'ordonnance. L'habit d'un polisson coûtait 1,100 livres, rien que pour la garniture, car la marquise fournissait elle-même le velours.
Les plus grands noms du royaume tenaient à honneur de Ogurer dans l'intimité et jusque dans la domesticité de la marquise; ils allaient religieusement à sa toilette, avec la même assiduité qu'ils accouraient autrefois au déculotté du cardinal Fleury.
La marquise vient de quitter son lit, pour achever une frisure commencée de la veille; à moitié renversée dans son fauteuil, devant la nappe de l'autel et le miroir en rocaille du tabernacle, une jambe croisée sur Tautre et la pantouffle flottante au bout du pied, elle livre majestueusement sa tête à deux femmes de chambre : l'une approche le fer de 'la tempe de la déesse, l'autre répand sur sa chevelure, avec un
tuyau de soufflet, une poudre qui nage dans Tatmosphère et retombe en neige parfumée ; une troisième prépare le rouge sur une soucoupe du Japon ; une quatrième découpe artistement une mouche dans une banderolle de taffetas. Madame du Hausset dirige à haute voix la cérémonie, ce Quelle robe madame mettra4*elle aujourd'hui? Angélique, faites donc le toquet... Marianne, apprêtez le panier. » Pendant ce temps, un maréchal de France caresse Tépagneul de la marquise, un duc et pair frotte le ventre de sa macaque, un archevêque discute le mérite d'une bergère de Fragonard, chacun veut attirer un regard de la favorite, chacun proteste de son dévouement, chacun consent à mourir pour la marquise, et tous épient, d'un œil attentif, la marche du temps et la trace de l'inquiétude sur cette figure, de plus en plus,
brûlée par l'insomnie.
— La marquise a la mine sucée, disait D'Ârgenson. Qu'était-ce à dire? Fallait-il songer à l'avenir? Au
milieu de cette réflexion, un nègre passait la tête par la porte de Tantichambre.
— Voilà les trois quarts, criait-il; le roi va partir pour la messe.
La marquise demandait son éventail et son livre d'heures, pour ne scandaliser personne.
Elle saluait, en passant, le duc de Chaulnes du nom de cochon, la marquise d'Amblimont du nom de torchon, elle appliquait un soufflet sur la joue de l'abbe de Bernis et l'appelait son pigeon pattu.
Elle demandait ensuite sa chaise et descendait à la chapelle. Le marquis de Souvré l'accompagnait h la portière en portant son manchon.
C'était là, dans ce boudoir, devant sa toilette, entre un coup de peigne et un pot de pommade^ qu'elle baldttait» entre ses mains, les destinées de la France et de l'Europe; la qu'elle recevait les ambassadeurs étrangers, qu'elle leur disait nous voulons, nous toujours^ nous en toute circonstance, politesse qu'elle faisait au monarque pour l'associer au gouvernement, car elle aurait pu dire : Je veux, avec autant de raison que Louis XIY lui-même. Lorsqu'elle écrivait son compte de dépense, elle le datait de la première année de son règne. Lorsqu'elle allait entendi^e à Paris l'opéra de Pelée, l'auteur la regardait en chantant le couplet : Régnez belle Thétk. C'était là qu'elle distribuait les grâces et les faveurs ; là qu'elle donnait les cordons et les abbayes, qu'elle mettait aux enchères les croupes et les pots de vin, qu'elle fabriquait les cardinaux et les évéques ; qu'elle nommait ou quelle révoquait les généraux d'armée; qu'elle appelait ou renvoyait les ministres. Les secrétaires d'État devaient lui obéir sans réplique; un jour, en présence du roi, elle donna Tordre à Haurepas de lever une lettre de cacheti
*^ Il faut que Sa Majesté l'ordonne^ répond le mi- &btre.
— Faites ce que veut madame, dit Louis XV* d'un air engourdi.
Maurepas cbansonne la marquise; la marquise l'é-
crase sur la blessure. Une lettre de cachet Texile au fond du Berri. D'Argenson croit pouvoir venger Maurepas; un moment même il arrache au roi la disgrâce delà favorite; la marquise fait ses malles en pleurant.
— Qui laisse la partie la perd, lui dit la maréchale deMirepoix.
Madame daPompadour prend un verre de fleur d'oranger et reste intrépidement a Versailles. Une semaine après , elle avait retourné le monarque. Alors elle disait fièrement à D'Ârgenson :
— Il faut que vous ou moi nous nous en allions. Ce fut le ministre qui partit; un billet ainsi conçu
le reléguait à sa terre des Ormes, en Touraine.
(c Votre service ne m'est plus nécessaire, je vous or- » donne de m'envoyer votre démission. »
Elle avait pris l'abbé de Bernis par la main et l'avait élevé au pouvoir, mais l'abbé refusa de servir à outrance la politique de la marquise; il .vit baisser sa faveur; bientôt il pressentit l'exil. Il alla trouver madame de Pompadour.
— Nous séparer, à la bonne heure, dit-il, rien de plus facile, mais pourquoi un coup de poignard?
Madame de Pompadour gardait le silence. Quelque temps après, elle donnait le coup de poignard. Une lettre de cachet expédiait à Vic-sur-Aisne l'infortuné Pigeon pattu.
Quand le roi voulait congédier quelqu'un, il lui disait la veille, avec une expression de cajolerie :
— Tenez-vous prêt, demain, à travailler avec moi et divertissez-vous bien en attendant.
Il y avait un ofQcier de cavalerie, du nom deStainville, qui avait fait dans le temps la guerre d'Allemagne. II avait interrogé au bivouac la voix intime de la vocation. Il trouvait que la Providence l'avait prédestiné au métier de ministre. Toutefois la Providence devait prendre le consentement de la marquise. Or, pour séduire la favorite, Tofficier possédait une (aille médiocre et une Qgure chiffonnée; de plus il avait persifflédans le temps madame de Pompadour ; il avait même pris le titre de cadet de Maurepas, deux obstacles pour un à son ambition. Que faire dans cette extrémité?
11 lança une rivale contre la favorite. Il trouva dans sa famille une cousine de bonne volonté. Il l'envoya en secret assiéger le monarque. Elle touchait déjà au moment de la victoire. . . Le comte de Stainville courut lui-même dénoncer le complot à la marquise; pour prix de sa trahison, il reçut d'abord l'ambassade de Rome, puis l'ambassade de Vienne, enfin le portefeuille de Bernis et dans le portefeuille le brevet de ducdeChoiseul. *^
La marquise avait l'art de l'insolence ; elle traitait avec un souverain mépris la robe et l'épée; elle recevait la fleur de l'aristocratie dans sa chambre k coucher, et la forçait à rester debout en sa présence. Elle voulut soumettre à cette épreuve un homme du sang royal, le prince de Conti. Mais le prince
se jetant négligemment sur le lit de la marquise :
— Voilà, dit-il, un excellent coucher.
Le président de Meinière sollicitait pour son fils une place de cornette, il avait Irempédans l'opposilion du Parlement ; le roi refusa sèchement le brevet. Repoussé en première instance, il en appela directement à la souveraine.
Madame de Pompadour le reçut debout, auprès de la cheminée el le toisa, la tète sur l'épaule, d'un œil si dur, que le président frondeur en frémissait encore en rédigeant le récit de cette entrevue. La marquise le menaça, puis le caressa, dans cette audience, avec la morgue et la càlinerie d'une impératrice et d'une entremetteuse.
Elle voulait donner le ministère de la marine au bailli de Mirabeau. Elle l'invita à venir la voir à sa toilette. Le candidat est charmant, il est déjà un homme d'État. La marquise, enthousiasmée à la fois el défiante, laisse échapper cette boutade :
— Quel dommage que tous ces Mirabeau soient si mauvaises tètes!
Le bailli redresse tièrement le front et ré|)ond avec i'àprelé d'un marin :
— Madame, il est Vrai que c'est le titre de légitimité dans celte maison > mais les bonnes tètes ont fait tant de sottises, qu'il ne serait peut-être pas imprudent d'essayer des mauvaises.
Le bailli de Mirabeau brûla son portefeuille par cette réponse.
r^a marquise régoait pleinement et réglait la politique extérieure de la France sur sa vanité de femme ou sa colère du moment. Louis XV, au commencement de son règne, avait fait alliance avec Frédéric contre rAulriche; après avoir ainsi créé en quelque sorte la puissance de la Prusse, il change d'attitude, il cherche Tamitié de F Autriche, et provoque un adversaire qu'il a grandi lui-même, comme pour agrandir le danger de son changement de politique. Comment expliquer celte voltige de sa diplomatie? Frédéric avait bafoué la marquise et Marie-Thérèse l'avait flattée. Pour venger une piqûre d'épingle, madame de Pompadour précipita la France dans la guerre de sept ans^ mit à la tète .de nos armées des généraux de boudoir; nos troupes étaient battues, nos flottes étaient détruites, nos colonies enlevées une à une par TAngleterre; le Canada était abandonné à Tennemi malgré la défense héroïque de Montcalm, La Bourdonnaye avait relevé dans l'Inde la gloire du pavillon français, un ordre du roi le jetait à la Bastille; Dupleix va conquérir Tlnde par son génie, on dégrade Dupleix, on lo ruine.sur la dénonciation d'un Jésuite. Il avait avancé toute sa fortune au trésor, ou le paye d'une lumqueroute; le corsaire Cassard ressuscite Duguay-Trouin dans la marine ; il balaie dans TOcéan le commerce de l'Angleterre ; mais il a l'impertinence de réclamer une dette sur rÉtat ; la citadelle de Ham fait justice de sa demande.
La France périssait rapidement, et dans ce deuil de sa gloire, la marquise commandait une nouvelle robe
à son tailleur Supplis> et la noblesse gémissait sur la décadence de l'étiquette.
ce II y a un usage de respect presque entièrement » abandonné^ écrivait le duc de Luynes. Lorsque le » *roi soupe au grand couvert, la nef est dans la salle y> des gardes, elle est gardée par deux ou trois gardes » du corps sous les armes. Toutes les dames, en pas- ' » sant devant la nef pour aller au souper du roi, fai- » saient une profonde révérence. Je Tai vue faire » encore aux dames de l'ancienne cour, mais cela y> ne se pratique plus. »
La nef était un coffret de vermeil , de la forme d'une coque de navire, oii l'on renfermait la serviette du roi entre deux sachets de senteur. La noblesse poussait encore plus loin le scandale de l'hérésie.
(( C'était un usage constamment observé, reprend » le duc de Luynes, que les gentilshommes servissent » avec la serviette sur l'épaule. M. le duc de Brissac )> observa encore cet usage au mariage du roi; son )> exemple même détermina quelques gentilshommes y> servants à porter la serviette, mais ils commencent )) à le négliger.
Or, pendant que la France tombait, du premier rang en Europe, à l'humiliation de l'Espagne, la marquise de Pompadour montait on puissance et en richesse; elle recevait coup sur coup delà munificence de son amant ou de son ami, un hôtel à Fontainebleau, la terre de Crécy, la baronnie de Gréon, le
château d'Aunay, le château de la Celle, Brimborionsous-Bellevue, la terre de Marigny, la terre de Saint- Remy, un hôtel h Corapiègne, un hôtel à Versailles, le château de Bellevue, la terre de Ménars, l'hôtel d'Évreux, FÉlysée-Bourbon, un hermitage à Versailles, à Fontainebleau, etc.
Elle a rédigé de sa main la note de ses dépenses pendant les dix-neuf années de son rècpie, pour répéter sa propre expression. La somme monte au chiffre de 36,327,668 livres tournois.
La marquise reconnaît avoir dépensé 3,504,800 livres pour sa bouche et pour la bouche de ses amis.
Elle a consacré une somme de 1,338,867 livres h ses menus plaisirs, en se satisfaisant, ajoute-t-elle avec naïveté.
Le chapitre des voyages et des opéras figure dans ce budjet pour une somme de 4,005,900 livres, sans compter les frais de bougie.
Le fourrage et la nourriture des chevaux, forment une addition de 1,300,000 livres.
Les belles juments, les voitures, les chaises & porteurs et les chevaux de selle montent à la bagatelle de 1,800,000 livres, quoiqu'en ait dit le gazetier d'Utrecht, ajoute la marquise.
Le linge de Crécy représente une somme de 400,000 livres, tandis que la bibliothèque de la marquise tient une plaee de 12,000 livres seulement dans son inventaire.
Elle poussa enfin la générosité jusqu'à faire une
pension de 4,000 livres à un oarossier nommé Lafonteine, pour une berline; et une autre j)ension île 3,000 livres à un ébéniste nommé Migeon, pour une chaise percée.
Et pour payer tout cela, que faisait Louis XV? Il spéculait à la Bourse du temps et à coup sûr, car il tenait dans sa main le cours du marché. Bien pbis, il jouait à la hausse du blé, et comme il faisait la hausse à volonté, et il la faisait toujours, ce fut là ce qu'on appela le pacte de famine. Un secrétaire de Tordre du clergé. Le Prévost de Beaumont dénonça cet acte de brigandage. Il disparut. On le retrouve vingt ans après à la Bastille. Une émeute éclate un jour, dans Paris, contre la cherté du pain :
— Tirez sur le peuple, dit Louis XV au maréchal de Noailles.
l/CMEIL-DE-BOEUF.
' Le duc de Laforce avait un fils perdu de réputation, le marquis de Gaumont^ colonel de cavalerie. Il obligea ce jeune homme, à vendre le brevet de son régiment, et à chercher un refuge dans une terre du Languedoc. La marquise deCaumont avait appris h connaître son mari ; elle refusa de raccompagner dans son exil.
— Adieu « monsieur, lui dit-elle au moment du départ ; mûrissez ou pourrissez.
Pourrissez! voilà le mot d'ordre de la noblesse au dix-huitième siècle. Elle portait la corruption dans le sang comme une seconde hérédité. Elle sortait à p^ine de Tenfance qu'elle avait déjà tourné la dernière page du vice.
— A treize ans, dit la mère du régent, mon fils
était un homme; une dame de qualité Tavait instruit.
Un menin du roi, le duc de La Trémouille, débaucha son maître a l'heure de Tadolescence ; on maria ce professeur précoce pour l'écarter de sa victime. Le duc d'Épernon reprit la leçon interrompue. Il fallut encore le chasser de la cour. L'enfant royal, initié de bonne heure à la dissimulation, disait d'un air sournois : « C'est bien fait, » et le lendemain il avait oublié son menin.
Une nuit, au clair de lune, la police secrète du château surprit, dans Tombre d'un bosquet, je ne sais quelle débauche, entre cinq ou six Alcibiades de la Régence; le marquis d'Alincourt, le comte de Ligny, le marquis de Rambure, le marquis de Meuse, le duc de Retz et le duc de Boufflers. Ces jeunes raffinés étaient mariés de la veille et âgés de seize à vingt ans.
Le scandale criait si haut que le maréchal de Villeroi crut devoir sévir. Il exila le marquis de Meuse en Lorraine, le marquis d'Alincourt à Joigny, le duc de Retz en Picardie. Le marquis deRamburè eut l'effronterie de reparaître ^ la cour, en habit de gala ; on le mit à la Bastille.
Quand le roi demanda pourquoi on avait éloigné ces jeunes seigneurs :
— Parce qu'ils ont arraché les palissades du jardin, répondit son gouverneur.
Depuis lors on appelait les mignons de TCNSiUde- Bœuf des arracheurs de palissades.
— Il y a longtemps que ce vice règne dans ce pays-ci, au grand dépit des femmes de la cour, dit le journal de Barbier.
On arrêta cependant à Paris un courtier de Sodome, appelé DeschaufTour, répandu dans le grand monde, ajoute Barbier ; car ce genre de commerce n'est pas un amusement du petit bourgeois. On expédia le jugement de Deschauffour en une matinée, et le soir même on le brûlait en place de Grève, après l'avoir étranglé par charité.
liO parlement grillait le vice roturier; il respectait le vice gentilhomme. Le duc de Gesvres n'avait pu être mari Jl voulut être femme. Il portait du rouge et jouait de l'éventail avec les minauderies d'une coquette de profession. Lorsqu'il faisait les grands remèdesà son château de Saint-Ouen, il recevait la fleur du royaume, couché dans un lit garni de rubans et de dentelles, les rideaux relevés et des fleurs répandues sur la couverture.
Il avait établi dans son château une riche garde-robe d'habits verts pour les complaisants admis à l'honneur de son privé; car on ne pouvait entrer dans sa familiarité qu'en habit, chaussure et chapeau, couleur de perruche. Et lui-même, lorsqu'il jouissait d'une bonne santé, nonchalamment renversé sur une duchesse d'étofie verte, un chapeau vert sur la tête et un plumet vert sur son chapeau, tenait majestueusement sa cour, un bouquet à la boutonnière, en brodant des manchettes ou bien en taillant des nœuds de ruban.
Le due (rEpernoii vivait en luônage avec le duc de (iesvres, et, pour rompre la monotonie du lête-Mtète, il faisait de la ehirurgie. Il saignait, il trépanait; il trépana un jour son laquais. Le patient mourut de Topération. Le duc de Gesvres donna une tête champêtre à Saint-Ouen. Il dota généreusement une rosière. Le soir même de la noce, le duc d'Épernon voulut saigner le mari. Le pauvre diable résistait h cette luguble polissonnerie, mais on lui mit cent écus dans la main, et le duc put accomplir la saignée.
Un prince de la maison de Condé, le comte de Clermont, soldat et abbé à la fois, soldat sans épée,. abbé sans petit-collet, en habit galonné, sans bourse toutefois à sa perruque par ménagement pour l'Église, avait commencé de bonne heure son éducation avec le marquis de Rambure sous la feuillée du parc de Versailles: à quinze ans, il la perfectionnait avec madame de Grave; à seize ans, il achetait la petite Camargo à sa mère, une enfant de treize ans à peine. Le père eut Tinsolence de demander justice au roi, comme si un prince du sang royal devait réparation à un acteur.
L'abbé de Clermont insinua plus tard la Camargo à son neveu, le petit Conti, un écolier encore h la férule. Il Ht alors l'acquisition d'une demoiselle 0"^niam, actrice de l'Opéra et fille d'une rôtisseuse du carrefour Bussv. Un valet de chambre du duc de Bourbon avait endoctriné dans le temps la rôtisseuse. Mais le rôtisseur entendait garder sa propriété; le laquais
entrecoui's au duc de Bourbon. Le maître n'avait rien à refuser à son valet. Il donna Tordre d'enlever le rAlisseuret de l'expédier au Mississipi.
r/abhé de Ciermont vécut f|UpU|ue temps avec la 611e du laquais de son frère; il l'abandonna ensuite pour adopter une autre comédienne, mademoiselle Leduc.
Il Tentretenait raagniflqueraent sur les revenus de son abbaye; or, une année, à la fête de Longcbamps, la foule vit courir une calèche de canne, peinte en bleu , attelée de six chevaux gros comme des boule-dogues; calèche et chevaux, tout cela était ferré d'argent*; un nain servait de postillon, un antre représentait un heiduque. Le premier portait un costume de hussard, une veste rouge galonnée d'argent avec une plume bleue au chapeau ; l'autre portait une robe bleue, le sabre el le bonnet garni de plaques d'argent. Une femme éblouissante de diamants conduisait elle-même l'attelage, c'était mademoiselle Leduc; la livrée de son amant caracolait autour de sa voiture.
Un des gentilshommes de l'abbé, le chevalier de Brèves, dînait chez une dame de Saint-Suppli avec le marquis de L'Aigle, colonel du régiment d'Enghien ; Thôtesse porta plainte au dessevt contre madame Hatte, sa voisine. Madame Hatte lui manquait de respect; elle refusait de lui rendre le salut.
■ — Il faut faire tapage chez cette carogne, dit le marquis de l'Aigle à son compagnon.
Ils montent aussitôt h Tappartement de madame Batte; ils y trouventseulement sa femme de chambre. . . aucune langue humaine ne saurait achever le récit.
La victime échappe enfin de leurs bras, elle attroupe les passants ; les deux acolytes mettent Tépée h la main et opèrent leur retraite.
Le parlement les décrète l'un et l'autre de prise de corps; mais la duchesse de Bourbon intervient en leur faveur; l'abbé de Clermont appuie la pétition, le roi déclare ces deux coquins indispensables à son service, et par une lettre-patente leur ouvre la porte de la prison.
Mais en échange, pour venger la morale, le Châtelet brûlait solennement, en place de Grève, un garçon menuisier de dix-huit ans, qu'une patrouille avait surpris, en flagrant délit, avec un garçon charcutier de vingt ans. L'un et l'autre évidemment méritaient le supplice du fagot et de la chemise souffrée, pour avoir transporté les mystères des bosquets de Versailles, dans les carrefours de Paris.
ce Et furent, dit l'arrêt, les susdits conduits en )) Grève, pourvoir la langue arrachée et brûlés tout » vifeavec le procès, le tout réduit en cendres, jelé » au vent; condamnés à seize cents livres parisis de » réparation, applicables moitié à l'hôpital général, » moitié à T Hôtel-Dieu. »
Un autre Condé, le comte de Charolais, assaisonnait la débauche de férocité; c'était une brute, ivre la plupart du temps, quand elle n'élait pas furieuse. Il
donnait quelquefois a souper à une dame de Saint- Sul^pice. Il la grisa un soir un peu plus que d'habitude.
— Il faut bien donner à manger au petit chat, dit-il dans son idiotisme de palefrenier.
11 glissa un pétard sous le jupon de sa maîtresse; un instant après la mine faisait explosion. La robe prend feu, le comte Senneterre Téteint; mais la victime avait le ventre brûlé. Le comte de Charolais la déshabilla pour examiner la brèche, disait-il ; puis il la roula toute nue dans une nappe et la déposa sur le trottoir, à la porte de son hôtel. L'infortunée faillit en mourir et en resta estropiée. La jeunesse de la cour ne vit dans cette action qu'une espièglerie; elle en fit une chanson.
Le comte de Charolais aimait une fille du Palais- Royal, appelée La Delile. Quand il la rencontrait dans le jardin, il la ramenait chez elle à coups de pied, et quand il surprenait des visiteurs dans sa chambre, il leur rompait les bras à coups de bàlon.
Il eut un Qls de sa maltresse.; l'enfant tomba malade au berceau. Le comte l'injecta d'eau-de- vie jusqu'à ce qu'il rendit le dernier soupir.
— Cet enfant n'était pas de moi, dit-il ensuite froidement, puisque cela l'a fait mourir.
Quand il n'allait pas au cabaret, il allait à la chasse ; un jour, en revenant du bois, il aperçoit un bourgeois sur le pas de sa porte dans une rue d'Anet.
— Voyons, dit-il, si je tirerais bien ce corps-là.
11 l'ajuste, il le tue; il va ensuite demander grâce au régent. •
— Cette grâce est due à votre rang, répondit le duc, le roi vous Taccorde, il Taccordera encore plus volontiers à celui qui vous en fera autant.
Le prince de Conti,polichinel du sang royal, bossu par devant, bossu par derrière, entreprit d'abord son beau-frère, le comte de Charolais; il essaya ensuite une marquise de Gacé, une bacchante qui trouvait encore le moyen de faire scandale dans cette époque d'orgie. Il descendit plus bas, il but Teau du ruisseau. Une tîlle de la borne lui lit une gratilication de sou métier. Le prince furieux de l'accident, la fait saisir, attacher par les quatre membres et souffler avec un soufflet de boucher, jusqu'à ce qu'elle expire de celte eff*royable torture.
Il avait épousé une princesse deCondé, qui pouvait passer pour un homme et qui entendait l'indépendance comme son mari.
— Vous ne pouvez pas faire un prince du sang royal sans moi, et je peux en faire un sans vous, lui disaitelle fièrement.
Klle mit la menace k exécution : elle aima le marquis de La Fare, qu'elle baptisait son poupart ; ensuite elle abandonna son poupart pour un comte de Clermont*
Le mari prenait l'infidélité de sa femme au tragique ; il voulait la tuer dans une inspiration de jalousie. Il alla un matin la trouver au lit, et lui présentant le canon d'un pistolet :
— Faites votre prière, madame.
Mais la feinrae avait pris ses précautions de son coté ; elle avait toujours une paire de pistolets chargés sous son chevet, elle en saisit un et visant son mari.
— Prenez garde, dit-elle, de me manquer, car si vous ne me tuez pas raide, vous êtes mort; tirez le premier.
Enhn, après une scène de fureur h la suite d'un réveillon de >îoël, la princesse plaida en séparation et chercha un refuge dans un couvent.
Ce monomane, à un hal rie l'Opéra, arracha dc^ bras de sa mère une petite fille de province, débarquée de la veille à Paris. Sans l'avoir jamais ni connue ni entrevue, il la plaça entre ses genoux, ellui prenant les deux poignets dans une main, il Taccabla de l'autre de claques et de chiquenaudes jusqu'à lui faire jaillir le sang par le nez et par la bouche; la pauvre petite martyre pleurait, mais lui riait de la plaisanterie.
— Ne sais-je pas bien donner les claques et les chiquenaudes, criait-il d'un air de triomphe?
La foule assista en silence à cette scène, sans que j>ersonne eut le courage d'arrêter la nunn de ce prince bourreau, tant le [vrestige du sang royal imposait encore ii la multitude.
Mais l'homme du siècle, c'est le duc de Richelieu ; il en est le type et le prototype. Le siècle vit en lui et il vit autant que le siècle, comme pour le résumer de la preinière à la dernière page; il en a toute la corrup-: tion, toute la rouerie, toute la bassesse, toute TinsolencCi II n'y pas dans l'histoire des vices^ un seul
vice qui manque au rendez- vous, et si ce vice n'avait pas existé, il l'aurait inventé.
Ce drôle, duc et pair, maréchal de France, accepte tous les rôles, fait tous les métiers le front haut, la main dans le jabot. Il vole, il pille; le soldat Tappelle le père La Maraicde. Il viole, il assassine, mais toujours avec grâce, d'une main élégante, chargée de bagues et de flots do dentelles. Il sait aussi bien gagner une victoire que vendre une maîtresse. Il vendait son amour lui-même; on lui payait sa nuit comme a une courtisane.
Il séduit d'abord une fille du régent, puis il la trahit, pour dégager sa tête de la conspiration deCellamare. Il ne parle que pour mentir, il n'aime que pour tromper ; on le sait, on le dit à la cour, et il n'y a pas une femme de la cour qui ne veuille être trompée parce délicieux faussaire; c'est une gloire de l'avoir perdu ; on l'a du moins possédé. La marquise do Nesie se bat en duel pour lui avec madame de Polignac.
Au premier coup de feu, elle tombe frappée d'une balle à la poitrine.
— Il mérite qu'on verse encore un plus beau sang pour lui, dit-elle en roulant sur l'herbe du champ de bataille.
Il monte sans cesse, d'une femme à l'autre, l'échelle de sa fortune, et brise ensuite du pied l'échelon; il élale dans son boudoir les portraits de toutes ses maitresses en costume de religieuses, à commencer par
mademoiselle de Charolais, modestement cachée sous un béguin de récolelte.
■ — Voilà mon couvent, disait-il.
Par moment le dégoût de laristocratie le prend, il séduit la femme d'un miroitier; c'était une touchante victime de l'amour ennoblie par le remords; il la trahit, il la persiffle, il l'avilit, il l'outrage jusqu'à ce qu'il «l'ait tuée; alors il va laver le souvenir de cette affection de boutique, dans ce qu'il nomme Vambroisie de VOlympey c'est-à-dire auprès de la comtesse de Charolais.
Un autre jour, il apprend que son valet de chambre aime une jeune ouvrière ; il veut entrer en tiers dans cette liaison, mais la jeune fille résiste à monseigneur; c'était le premier refus qu'il éprouvait, et il l'éprouvait dans une mansarde et d'une fille du peuple; cette injure à un duc et pair criait vengeance, il la demanda au lieutenant de police>; le lendemain, un exempt conduisait le valet de chambre au Fort-l'Évêque et l'ouvrière à la prison du Ghâtelet. Le comte de Gharolais y mettait moins de façon, il tuait son laquais.
Le dix-huitième siècle pratiquait ainsi le droit du seigneur. Le maréchal de Saxe suivit l'exemple de Richelieu ; il ressentait une certaine curiosité pour madame Favart; mais la malheureuse actrice avait l'impertinence de préférer son mari à un héros. Uoe lettre de cachet apprit au mari à céder le pas au vainqueur de Fontenoy. Si le maréchal de SaM a?att
sur le duc de Richelieu la supériorité de la gloire, le duc reprenait Tavantage par la coquetterie de sa toilette.
Il donnait le ton, il dictait la mode, il accrédita la poudre à friser. Toujours infecté d'eau de lavande, il eibalait à une lieue à la ronde une odeur énergique de garçon coiffeur. Il portait avec aisance un habit d'argent brodé d'or et double de martre zibeline; il avait toujours le bas de soie le mieui tiré, le pied le niieui bouclé, la jambe la plus irréprochable à l'CMEil-de- Bœuf« Il ouvrait sa tabatière sans la faire crier et il déployait son mouchoir sans laisser tomber un grain de tabac.
Voyez-le, il revit dans sa statue. La tête droite, le nez
au vent, le poing sur la hanche, le corps grêle, la
jèimbe fluette, il a la mine et la tournure d'un page
Mfronté qui danse un pas de menuet et va faire une pirouette.
Lorsqu'il allait dans son gouvernement de Langue- 4oe, il installait dans sa chaise de poste un lit et une euisine. Il s'y déshabilla un soir et s y coucha en présence de toute la cour, sous le perron de Fontainetblefeiu ; en partant, il donna l'ordre à son valet de dhailibre de le réveiller à Lyon. Était-ce flatterie pour <mo|itrer à la cour que loin d'elle il n'avait plus qu i downir? ou fatuité d'amant blasé pour signifier à quelque maîtresse que la douleur de l'absence ne saumiC' troubler son sommeil? Et cependant ce geûtiitbemifiue libertin persécutait le protestantisme avec la
dernière rigueur ; quand il rencontrait un prêche sur son chemin, il le fusillait sans sommation.
— Il faut exterminer celte engeance, lui avait dit Louis XV au départ.
La France Tadmirait, T Europe Tenviait. Lord Chesterfield le recommandait h son ûls comme le manuel vivant du gentilhomme.
On fait sa fortune dans ce monde par la tenue, lui dit-il dans sa correspondance. Sachez qu'un maître à danser est plus utile qu'Aristote pour un homme d'État ; soignez votre perruque, c'est la partie essentielle de la toilette. Voyez plutôt le duc de Richelieu : il a le cordon bleu et le bâton de maréchal, et cependant il n'a ni savoir ni génie, mais il a distrait la duchesse de Bourgogne, mais il a confessé la fille du r^ent, et il a emprunté h Tune et Fautre ce parfum exquis de bon ton et de commérage, ce je ne sais quoi, Tart en un mot de parvenir.
Faites comme lui, ayez des maîtresses pour dégrossir votre rudesse britannique. Madame de Belot a la sottise d'aimer son mari, je vous envoie un pa* quet de moire pour attendrir sa vertu ; mais je vous recommande surtout les femmes de condition que j'appelle les vétérans de la troupe; elles ont l'expérience de vingt-cinq à trente ans de galanterie ; comme elles ont atteint l'âge de la retraite, elles éprouvent une profonde reconnaissance pour la moindre attention d'un jeune cavalier, et elles lui enseignent les recettes et les diplomaties qui gagnaient leur cœur
quand elles brillaient de tout l'éclat de la jeunesse et de la beauté.
C'était un métier coûteux cependant que le métier de courtisan comme le pratiquait Richelieu et comme le formulait Chesterfield ; pour l'exercer avec succès, il fallait beaucoup d'argent. La noblesse apprit à en gagner par n'importe quelle industrie. Elle fit alliance avec la valetaille enrichie par l'agiotage. Le marquis de Lafare épousa la fille de Paparel, un voleur condamné h la potence.
« Le maréchal de La Fare, dit d'Argenson, avait » mangé plus de quatre millions tant de son bien )) que de paragointes exercées par des moyens légers. » Il avait dépouillé de tous ses biens son beau-père, )) Paparel, qui fut condamné à perdre la tète, puis y> gracié de la vie, mais ses biens conGsqués et donnés » h un gendre qui le laissait presque mourir de y> faim ainsi que son beau-frère qui vit encore, mais » très-malheureux. »
L'élite du rovaume traîne son blason c6te & côte de la juiverie, dans le ruisseau de la rue Quincampoix. Après la fermeture du tripot, le duc de Bourbon, ce joueur à coup sûr, ouvre une maison de jeu sur la place Vendôme, ou, comme disait la foule, un camp de Condé. Le prince de Carignan lui enlève le monopole du jeu et le transporte dans le jardin de l'hôtel de Soissons, et tous deux, prince et duc, payent des filles et des violons pour allumer la verve des joueurs.
Le duc de Gesvres réclamait à son tour, en sa qua-
lité de gouverneur de Paris, le priyiiége de tenir une roulette dans son hôtel ; à la vérité cette vieille coquette d'homme entretenait vingt gentilshommes à son service et je ne sais combien de chevaux dans son écurie. IjO fermier de ses tables de, jeu, dit Horace Walpole, lui payait par nuit douze guinées.
a II n'y a nul déshonneur pour un gentilhomme» j> ajoute-t-il ^ à tenir publiquement une maison de jeu ; y> plus de cent cinquante personnes de la plus grande D qualité dans Paris, n'ont pas d'autres ressoury> ces. Vous pouvez entrer chez elles, à toute heure » de la nuit, vous êtes sûr d'y trouver un jeu de y> hasard. Les princesses du sang elles-mêmes n'ont D pas honte de tirer profit des banques établies dans j> leurs maisons, nous en avons vu deux ou trois, 2> elles ne sont ni jeunes, ni remarquables, si ce T> n'est par l'épaisseur de leur rouge dont elles )> usent avec plus d'extravagance que les autres D femmes. y>
Le prince de Guise tenait au Temple un tripot que le président Hesnault appelle spelunca Jatronum.
Le duc de La Force place son agiot en cassonade au fond d'un couvent; un arrêt du parlement le flétrit pour avoir manqué h la dignité du manteau ducal : et sera tenu ledit Henri-Jacques Nompar de Caumont, duc de La Force, d'en user avec plus de circonspection.
Le marquis de Fimarcon, un diminutif de Richelieu, vole la vaisselle plate d'un rôtisseur; il fait pour
la forme une promenade au Fort-rÉvêque, et reçoit un sauf-K)onduit pour rejoindre son régiment; il n'avait dévalisé en définitive qu'un roturier.
Un officier veut forcer une jeune fille dans une voiture publique; elle résiste, elle crie, le postillon accourt, T officier Tégorge; le roi protège l'assassin. Il devait cette politesse à l'armée.
Le duc de Vitry assassine sa maltresse, mademoi* selle de Guerchy ; et il marche ensuite la tète haute, sans que personne lui demande compte du sang versé.
Un gentilhomme du voisinage de Paris fait concur* rence à Cartouche et détrousse sur le grand chemin ; son père le surprend à l'œuvre et le tue d'un coup' de pistolet.
Madame de la Rochebousseau soutient un siège dans son château contre la maréchaussée, casse la tête de son beau-frère, monte à cheval et vient chercher è Paris une lettre de rémission.
ce Le sieur de Castres, dit d'Argenson, lieutenant » au régiment d'Eu, ayant fait des dettes è Paris, 7> est allé voler sur le grand chemin . Le Chàtelet Ta y> condamné h être roué, et sur l'appel au parlement 10 de Paris qui allait confirmer la sentence, on a mis ^ le coupable à la Bastille, pour commuer la peine y> en une prison perpétuelle. lien est de même du )) marquis de Plumartin, qui a mérité d'avoir la tête » tranchée pour plusieurs meurtres et rebellions h la » justice. On ne finit point son procès dans la même » vue que le précédent. »
Le comte de Qqro, allié 4^ }a plupi^rt des maisops QQuveri^iaei, poignard^ ({ans up cabaret un garçon tapissier pour lui voler Targeqt de son portefeviille ; ce meqrtre pouvfiit effrayer la spéculation : le régent liyre le coupable au bourreau.
Le fila d'un riche armateur de Marseille, appelé Roux, de Corse, servait au régifoept de Piémont. Gomme il fivait beaucoup d'argent, il en prêtait à ses caniarades. Ils abusaient de sa générosité; loin de le rembourser, ils prétendirent l'exploiter indéfiniment. Il résiste h ce système organisé d'escroqueries; Ips officiers l'assassinent dans sa tente; grâce cependant M'énergie du maréchal de Bellisle, trois capitaines sont condamnés à être roués et quarapte-cinq autres à être cassés, dégradés d'armes et de poblesse.
L'aristocratie faisait du moins autrefois profession de bravoure; elle en perd de plus en plus la tradition. Le prince de Conti ne veut rejoindre l'armée qu'à prix d'argent et n'a de courage que pour cent mille écus. La gloire est cotée comme une action du Mississipi. Un Rohan fuit devant une frégate anglaise pour mettre sa tête sérénissime hors de portée du boulet. Une escadre opère une descente sur la côte de Bretagne, le duc d'Aiguillon se cache au fond d'un moulin. Le peuple se lève en masse et se jette sur l'ennemi. Cette vieille race féodale, enrubannée et mouchetée, ne peut plus produire que des généraux d'alcôve ; nos dernières victoires sont gagnées par deux bâtards étrangers, Berwick et le duc de Saxe. Deux
plébéiens, Bussy et Chabert, retrouvent cependant le secret perdu de Théroïsme ; le premier tombe en disgrâce, Tautre meurt sans commander une armée. Ainsi Louis XIV avait entassé la noblesse & Versailles. Hommes et femmes, tout cela y vivait à Tengrais, péle-mêle ; tout cela y fermentait dans une sorte de domesticité d'honneur, les uns sous le titre de chambellans, les autres sous le nom de dames du palais; et les uns et les autres contractèrent dans Toisiveté des antichambres les habitudes de dévergondage des laquais et des soubrettes ; l'atmosphère viciée de cet immense lupanar enfanta , de ses miasmes, des monstres de lubricité et de férocité à la fois, qui commencent au comte de Charolais et finissent au marquis de Sade ; après le vice le crime; c'est la filiation. ^
LA FEMMB LIBRE.
n y avait cependant h la cour quelque chose qui portait encore le nom de mariage. C'était un usage anciennement établi que la noblesse conservait pour mémoire :
Quand un garçon de qualité avait atteint sa seizième année, un peu plus, un peu moins, il épousait d'habitude quelque petite fille de condition encore pensionnaire dans un couvent.
Il l'avait bien entrevue auparavant, une fois ou deux, à travers la grille d'un parloir; il avait adressé un compliment à sa fiancée ; la future avait fait la révérence; un notaire libellait ensuite l'acte d'union entre très-haut et très-puissant seigneur et trèshaute et très-puissante demoiselle, etc. Le roi signait le contrat de mariage, ainsi que la famille et l'arrière*
famille. On conduisait en grande pompe les deux enfants couverts de pierreries à la chapelle du château ; là, devant l'autel, sous le poêle, la main dans la main, le mari jurait ûdélite à sa femme et la femme à son mari.
Ils vivaient quelque temps en ménage, puis au premier héritier, monsieur prenait un côté de Thôtel, madame prenait Tautre, et chacun montait à son appartement par un escalier séparé. Vivant ensemble, dit le baron de Besenval, ils ne se voyaient jamais. C'était le divorce, d'un accord tacite, sous le même toit et sous le même blason ; le mari recevait sa maltresse par la même porte cochère que la femme recevait son amant.
Car une femme de qualité devait avoir au moins un amant sous peine d'étrangeté; madame du Bressay en avait eu oinquante-^deux sous la régence, on en porta la liste au régent; il la montra au comte de Nooé.
*— Il y manque un cinquante^roisième, dit-il après l'avoir parcourue du regard.
— Et qui donc ?
— Moi, répondit-il.
Longtemps après la régence, Louis XV reposait à côté de madame d'Esparbès et lui disait :
— Tu as connu tons mes sujets?
— Ah sire !
-^ Tu as eu le duc de Choiseul.
-^ Il est si puissant.
— Le maréchal de Richelieu.
— U a tant d'esprit.
— Marville,
— U a une si belle jambe.
— A la bonne heure, mais le duc d'Âumont qui n'a rien de tout cela.
— Ah ! sire, il est si attaché à votre personne. Une galanterie, disait Ghesterfield» est aussi né*
cessaire & rétablissement d'une femme comme il faut» que sa table ou son carrosse ; ce n'était pas la passion» encore moins l'estime, ajoute Besenval, qui décidaient dece mariage à l'heure, c'était la vanité, moins encore la fantaisie ; posséder pour l'homme, enlever pour la femme, c'était là tout l'amour.
Une femme de la cour avait à vingt ans toute Texpérience et toute l'effronterie d'une courtisane, f^ duchesse de Retssoupa un soir, toute nue, avec le duo de Richelieu et avec ses amis. Elle voltigea de Richelieu h Riom et de Riom au chevalier d'Aydies. Gomme Riom lui faisait reproche de son infidélité :
— C'est pour vous ménager, répondit-elle cyniquement.
Elle voulait renouer avec le duc de Richelieu ; le duc ne l'admit à résipiscence qu'à une condition, c'est qu'elle lui livrerait sa prSpre sœur , la marquise d'Alinconrt. Le portrait de la marquise manquait au couvent de ce don Juan de l'OEil-de-Bœuf.
Or, un soir d'été, à la brune, la duchesse de Retz entraîna la marquise d'Alincourt dans un bosquet de
Versailles, et la mit de vive force dans la main de Richelieu. La marquise, prise au piège, luttait, criait; le cardinal de Bissy rêvait à ce moment sur un banc dil parterre, il entendit le bruit de la lutte et il put délivrer la victime. La marquise d'Alincourt alla porter plainte au maréchal de Villeroi. Le maréchal renvoya la duchesse de Retz è Paris. La jeunesse dorée appela depuis lors la marquise d'Alincourt la grande Jeanneton, c'était le nom d'une fille de cabaret qui avait dénoncé la bande de Cartouche. Quant à la duchesse de Retz, la cour lui infligea le sobriquet cynique d'une revendeuse à la toilette ; plus tard, elle enferma pendant deux jours le comte de Roye dans son hôtel et ne rendit plus qu'un cadavre.
La régence avait inventé les fêtes d'Adam où hommes et femmes représentaient aux flambeaux l'état de nature des sauvages de la Polynésie; la chanoinesse de Tencin y ajouta leç voluptés pieuses des flagellants, dignes des nuits de la cour des Valois; c'est dans une de ces orgies que la société du Palais- Royal inspecta du premier au dernier étage la princesse de Léon, pour retrouver, disait-elle, la perruque carrée du président Hesnault; c'est encore dans le délire d'une de ces débauches que madame de Pramenouxfit ce qu'elle appelait son testament ; elle léguait une partie de son corps à chaque convive.
Madame de Polignac avait la spécialité d'initier les enfants; elle initia le duc de Chartres et le grand prieur.
c Toutes les fois qu'il tonne, j'ai peur pour cette » ville, dit la princesse palatine. Trois femmes de y> qualité ont fait des choses vraiment affreuses : elles » ont suivi à Paris l'ambassadeur turc, elles ont attiré V i elles son fils, l'ont bel et bien enivré et ont passé » deux jours avec ce drôle i grande barbe dans le » labyrinthe de Versailles. A présent qu'elles y sont 7> habituées, je crois qu'aucun capucin ne sera en sû*> » reté auprès de ces dames ; cela fera une belle repu* » tation en Turquie aux chrétiennes et aux dames de » qualité. Il est fort à craindre pour ce jeune homme 2> qu'il ne sorte pas de France en bonne santé, car la » Polignao a infecté presque tous les jeunes gens de D qualité. »
Enfin de débauche en débauche, madame de Poli* gnac en arriva à prendre pour amant, d'abord son laquais, puis son boucher; un jour on la trouve déshabillée sur la prairie. La police la ramasse et renferme aux petites Cordelières.
La duchesse de Rohan assistait à la représentation d'une comédie, elle aperçoit au parterre un colonel de grenadiers, le marquis de Valfons. Elle l'invite le soir même à souper, elle l'admet le lendemain à sa toilette.
— N'ai-je pas fait, dit-elle ensuite, une belle ré* sistance ?
Elle déployait dans l'intimité la désinvolture d'une vivandière : elle coiffait le chapeau de grenadier de son amant et dessinait une moustache, sur sa lèvre, avec du tabac d'Espagne. Elle chantait d'un air mutin, dit le
marquis de Valfons, des chatisons grivoises, qu'elle accompagnait sur le clavecin ; elle réunissait la liberté d'une bonne fille à la coquetterie d'un joli mousquetaire. Quelque temps après, la duchesse de Gbftteaarom mourait à l'improviste ; la duchesse de Rohan voulut régner à son tour : elle congédia le marquis de Valfons; la comtesse d'Ârgenson le consola de sa disgrâce ; le mari tenait alors le portefeuille de la guerre; le marquis lui demande le commandement d'une place.
— Il y a deux places qui vous conviennent également, répondit le comte d'Argenson, le gouvernement de la Bastille et celui des Invalides; si je vous donne celui de la Bastille, tout le monde dira que je vous y ai envoyé; si je vous donne les Invalides, on croira que c'est ma femme.
Et pourtant à la même date^ le présidial de Redon condamnait la comtesse Talhouet à la peine de mort pour crime d'adultère. Le parlement de Paris, à la vérité voisin de Versailles, y mettait plus d'indulgence. Madame Ferret, dit un journal du temps, vient d'être convaincue d'adultère et d'être condamnée par le Gfaâtelet à être rasée et enfermée pour toujours dans un couvent.
Le maréchal de Luxembourg aimait éperdumenl la duchesse de Boufflers; la duchesse exigea d'abord que le maréchal déshonorât une rivale. Elle Tadmit ensuite au rang de sigisbé ; elle consentait à souper à la petite maison du maréchal dans la rué Cadet, et à parler
anglais au dessert, c'est-à-dire à déûler le vocabulaire dû trottoir.
Elle passait et re)|)assait sans Cesse d'un amour à Tautre, d'un grand seigneur à un jeune premier. Le duc de Durfort la traitait Un soir en comité secret; il avait invité l'acteur Chassé pour égayer la partie. Au milieu du repas^ la duchesse de Boufflers provoqua directement l'acteur. Chassé a l'impertinence de répondre à la sommation de sa voisine; le duc le chasse de table, la duchesse le suit ; on veut la retenir, elle se débat, elle s'arrache des bras des convives, et la robe et la chevelure en désordre, elle s'élance à la poursuite du comédien en s écriant : Je le veux I
Aimer un acteur, pour une femme de la cour, était non-seulement chose reçue, chose passée en habitude, mais encore une gloire et comme une décoration à étaler en public. Une 611e du régent, l'abbesse de Chelles, entendant chanter un acteur de l'Opéra, se levait d'enthousiasme, et se penchant sur le parterre, à moitié hors de la loge, frissonnante et haletante, s'écriait à haute voix : Ahl mon cher Cauchereau!
La duchesse de Bouillon courtisait Tribois, acteur de rOpéra, mais Tribois aimait Adrienne Lecouvreur. La duchesse chargea Tabbé Bouret d'empoisonner sa rivale. Au moment de commettre le crime, l'abbé éprouva un remords. Il alla dénoncer le complot au lieutenant de police. A quelque temps de là, il disparut sans qu'on ait jamais pu savoir ce qu'il devint. Bientôt après Adrienne Lecouvreur mourait d'une
colique. La famille de Bouillon étouffa Tenquête judiciaire. Po\ivait-on mettre sur la sellette une empoisonneuse alliée à une maison souveraine?
Mademoiselle de Gharolais, deux fois du sang royal, avait deux amants en même temps , tous deux pris dans le clergé, Tévêque de Rennes et Tabbé de Dédif. Et cependant, au milieu des nombreuses occupations personnelles de ses galanteries, elle trouvait encore le temps des petites complaisances discrètes, des petites négociations charitables pour les amours des autres femmes, et surtout pour les fantaisies du monarque; de complicité avec la dévote comtesse de Toulouse, elle ménageait les rencontres, elle préparait les rendez-vous. Si mademoiselle de Gbarolais était née dans le peuple, disait le marquis d'Argenson, elle eût été. receleuse, voleuse ou bouquetière. Si elle était née dans le peuple, ajouterons- nous, elle eût été promenée dans Paris, fleurdelisée et fouettée « au cul de la charrette » de la main du bourreau.
(c II y a eu samedi 11 de ce mois, dît le journal de » Barbier, une exécution dans Paris. La nommée )> Jeanne Moyen, entremetteuse publique, a eu le » fouet et la fleur de lis, et a été conduite depuis le » Grand-Ghàtelet jusqu'à la porte Saint-Michel, où )» s est faite l'exécution du fer chaud, sur un âne, avec y> un chapeau de paille, la tète tournée vers la queue, » avec cet écriteau : Entremetteuse publique. Cette » exécution a beaucoup diverti le peuple. »
Qu'avait donc fait Jeanne Moyen de plus que mademoiselle de Charolais?
Ce n'est plus de la débauche, avait dit d'Argenson, c'est une orgie. Un instant on appela une duègne sévère, la maréchale de Boufflers, pour faire la police des daraes d'honneur de Marie Leczinska. Aussitôt toutes les jeunes femmes de la cour l'appellent madame Pataclin. Madame Pataclin était le nom de la supérieure de la Salpétrière, et la Salpétrière était la maison de correction des filles de mauvaise conduite.
Ces femmes- là avaient souvent entre elles des querelles de poissardes. Un jour de semaine sainte, à l'heure de la cène , en présence de la cour, la duchesse de Biron interpella madame de Rupelmonde en langue de corps de garde, et madame de Rupelmonde, à son tour, traita la duchesse de catin.
A un bal de l'Hôtel de Ville, la duchesse de la Rochefoucault, fille de Prendre, le marchand drapier, place son tabouret devant la banquette de madame de Sabran.
— Vous vous mettez devant moi, lui dit la Sabran, pour montrer le bel habit qui sort de la boutique de votre père.
— Si je ne suis pas d'aussi bonne maison que vous, répondit la duchesse, je ne suis pas, Dieu merci, comme vous, une catin.
— Tant pis pour vous, répliqua madame de Sabran, c'est là le bonheur.
Quand une dame de la cour avait vieilli et perdu
— as4 —
jusqu'à Villusîoii de sa beauté, elle allait chercher le bonheur à la façon de madame de Sabran , dans la petite bourgeoisie. La duchesse de Ghaulnes, cette lanterne magique, comme l'appelait madame du Deffand, avait raccolé ainsi dan^ sa vieillesse un commis de finance ; quand on la mettait sur ce chapitre :
— Bahl répondait -elle avec assurance, une duchesse n'a jamais plus de trente ans pour un petit bourgeois.
On ne vivait alors que de galanterie et pour la galanterie ; voilà la loi et la consigne ; c'est l'époque de la vie à la débandade, pour répéter l'expression de la palatine, du cotillon court, du nez au vent, de la lèvre toujours amorcée d'un sourire. L'architecture, l'ameublement, le costume, tout provoque, raconte ou rappelle l'amour; l'architecture cache sous les arbres, derrière les allées dérobées des jardins anglais, ces villas voluptueuses du mystère, appelées Babiole, Folie, Bagatelle ; dans la forme des meubles comme dans la pose des femmes, la ligne tend toujours au contour et à l'abandon; le fauteuil est si hospitalier, qu'il faut être deux au moins pour Toccuper ; la pendule si spirituelle, surchargée de cupidons si espiègles, que l'heure, sans doute, peut encore y -sonner par un reste d'habitude ou par devoir de conscience; mais on se gardait bien de croire que le temps pouvait fuir sur les cadrans où les bergers embrassaient les bergères; on avait tellement pris ses précautions, que les pastorales amoureuses pouvaient seules.péné-
Irer dans ces apparteu^eots embaumés d'une odeur d'iris et d'eau de lavande. Les éventails, c'étaient des bergers qui embrassaient leurs bei^ères; les porce^ iaines, c'étaient des bergères qui se laissaient embras- ' eer par leurs bergers; dans les eages suspendues a>ux fenêtres, c'étaient des serins qui becquetaient leurs bergères; sur les portes, sur les lambris, aux plafonds, sur les parav>ents, sur les trumaux de cheminées , c'é^ laient toujours les mêmes églogues en action, les mêmes bergers a^ec les mêmes bergères. Boiueher, le f)eii»tre du siècle, n'a peint «qu'un tableau , et toujours une Phiilis endormie ou éveillée, >et nn berger âge»nouille devant elle en prière oai ^en extase.
l.e oosttime de la femme expliquait rameublemenl : -elle portait ea négligé une robe de chambre si légère, qu'elle pesait à peine seize onces et qu'un souffle devaît la dissiper. A la campagne, elle prenait une veste ouverte sur la poitrine, et une mèche de cheveux dénouée derrière Tépaule. A la ville, elle préférait une robe retroussée par devant et attachée à hauteur de la ceinture par un nœud de ruban. C'était la tenue de cérémonie; lorsqu'une ou deux femmes de la cour allèrent à la messe en robe rabattue, Taumonier crut devoir en porter plainte au régent comme d'une inconvenance.
C'est le règne du chiffon et de la religion de l'esprit pour répéter le mot du comte de Manrepas; avec un bon mot, on arrivait a tout : à une ambassade ou ii un évêché. On ne lisait guère alors, si ce n'est la litté-
rature d'alcôve, de Grébillon fils ou de Tabbé Prévost, on n'écrivait pas davantage, è moins que ce ne fût un billet doux en style de cuisinière; la naissance dispensait de l'orthographe, même pour entrer à TAcadémie; mais de temps à autre on chantait volontiers une calo-* ' tine ou chanson de circonstance.
Il semblait que cette société légère, évaporée, eût dit : Je suis poussière; et h son image, elle mettait la poussière partout; elle la mettait dans ses cheveux, — invention de la poudre ; elle la mettait dans ses portraits, — invention du pastel ; et les visages étincelaient comme les ailes des papillons ; elle la mettait dans la tabatière, — et la communion du tabac circulait è la ronde^ et hommes et femmes, tous y plongaient le doigt, tous y puisaient à leur tour, aspiraient et respiraient à la fois le même parfum.
Midi vient de sonner à la pendule du boudoir. L'àme des roses mourantes, exhalée de la porcelaine du Japon, flotte vaguement dans l'atmosphère. Les rideaux de soie bleue doublée de rose imposent silence jusqu'à la lumière du soleil. La duchesse est langnissamment étendue sur les coussins du sopha, les bras arrondis et les mains croisées derrière sa chevelure k la débâcle pour porter le poids de ses rêveries. Les plis gonflés de sa robe de mousseline, flottant autour de son corps comme les ailes du cygne soulevées par le souffle électrique d'un soir d'été, retombent avec un mouvement de voluptueux abandon autour de ses babouches de sultane ; de temps à autre elle regarde l'heure et
souril. Le moment approche ; et la lèvre entrouverte, elle croit déjà tenir le fauteur de l'attente. Mais qui attend-elle ainsi? Le ténor Gelyotte? Non, ce n'est pas le jour du chanteur. Elle attend son palefrenier : elle aime Todeur de Técurie.
Le prince de Gonti, ce Triboulet chamarré, disait cyniquement en voyant un beau laquais :
— Voilà pourtant comme ils nous font et comme nous les faisons.
Il n'y avait là ni cœur ni amour : pour trouver Tamour il faut aller le chercher sur le grabat de Manon Lescot. Une femme représente, surtout à cette époque, le scepticisme et l'athéisme de sentiment ; c'est madam(3 du Deffand, cette vieille débauchée d'esprit, comme l'appelait Horace Walpole.
Aveugle de corps et encore plus d'intelligence, elle ne croyait à rien, pas même à l'incrédulité.
Elle avait toujours pensé que l'homme qui aime une femme, l'aime pour la trahir ou pour en être trahi, et pourtant elle avait toujours voulu garder une relique d'amour dans sa vieillesse.
Pendant trente ans. Pont de Veyle avait adoré invariablement madame du Deffand. Chaque jour, à la même heure, au premier coup de VAve, à la cloche du couvent de Saint-Joseph, madame du Deffand, enfoncée dans son fauteuil, ou, comme elle le disait, dans son tonneau, entendait le bruit étouffé d'un pas sur son tapis et sentait un air frais souffler à son visage. C'était Pont de Veyle qui ouvrait la porte du
salon et allait faire une révérence perdue à la marquise. Après ce salut d'habitude, il prenait place en silence au coin de la cheminée, et restait là jtoute la soirée, fantôme immobile de la fidélité, le regard fiié sur le tison éteint du foyer. Un soir cependant que le bruit de la rue avait couvert, sans doute, les pas discrets de Tamant sur les fleurs du tapis, la marquise souleva sa lète et tendit l'oreille :
— Pont de Veyle, êtes-vous là? dit-elle.
— Oui, madame*
— C'est aujourd'hui, si je ne mo trompe, l'anniversaire de notre premier amour.
— Oui, madame. '
— M'avez-vous apporté un bouquet pour le fêter?
— Je crois que oui, madame.
— Donnez-le moi, mon ami.
La marquise en respire Todeur.
— Savez-vous, reprit-elle, qu'il y a trente ans que nous nous aimons?
— Trente et un ans, marquise.
— Sans l'ombre d'un nuage.
— Sans l'apparence d'une brouillerie.
— C'était peut-être que nous ne nous aimions pas, répliqua vivement la marquise.
— Vous pourriez avoir raison, répondit Pont de Veyle.