LE SACRÉ-COEUR
On ne croyait pas à Dieu, on crut au diable ; il n'y avait plus de religion, il n'y avait pas de philosophie ; on tomba dans la superstition : la débauche du corps conduit à la débauche de Tesprit.
La première maîtresse du régent, madame d'Argentan avait vu Thomme, elle voulut voir le diable pour faire la comparaison. Le duc d'Orléaus la conduisit dans une carrière de Vanvres, où le démon avait rhabitude de donner audience; mais cette nuit-la, par une raison ou par une autre, il refusa de sortir de sa cachette. Il indemnisa plus tard le duc d'Orléans en lui montrant sa propre image sur la muraille, avec une couronne fermée. Le duc d'Orléans en tira la conclusion que cette couronne signifiait la régence.
Le duc de Richelieu voulut aussi voir le diable pen-
dant son ambassade a Vienne. Un sorcier allemand lui ménagea une entrevue avec Sa Majesté dans une caverne du voisinage. Le duc arrive au rendez-vous sur le coup de minuit, en compagnie de labbé Ziïizindorff. Le sorcier commence révocation, le diable dormaU; il la recommence, le diable dormait toujours. Le lendemain, un ouvrier carrier trouva dans la caverne un cadavre coiffé d'un bonnet pointu : c'était le sorcier que le duc de Richelieu avait tué d'un coup d'épée.
Le comte de Boulainvilliers faisait profession d'astrologie ; madame de Coligny lui demanda un talisman contre Tinûdélitédu duc de Lafeuillade; mais il commit une erreur dans la fabrication, et, au lieu de porter bonheur, le talisman portait malheur. Une cuisinière le déroba à sa maîtresse : elle mourut écrasée d'une voiture ; un valet alla le jeter dans la plaine de Grenoble : le tonnerre v tomba.
Le comte d'Evreux avait épousé la fille de Crozat, le petit lingot d'or, comme on disait; et, après avoir touché la dot, il refusait de consommer Talliance. La pauvre veuve, encore vierge, rêvait tristement, sur son canapé, lorsqu'elle vit entrer un homme habillé de noir dans son cabinet. Il tenait une cassette ; il en tira récrin du Mogol. Il l'offrit à la comtesse.... Elle demanda une semaine de réflexion. L'homme noir revint à la fin de la semaine. La comtesse avait accepté le marché... Bientôt elle reconnut le diable ; elle en mourut de douleur. .
La duchesse de Ruffec vieillissait; elle voulut retenir la beauté en fuite sur sa figure : elle acheta un élixir de jeunesse à une sorcière appelée la Bontemps; elle paya au poids de l'or la céleste essence. Elle en buvait une Gole chaque matin; elle jetait ensuite un regard dans son miroir : par moment elle croyait avoir re* trouvé la jeunesse ; elle souriait à sa figure.
Un soir, madame de Pompadour, munie d'un nez postiche et la Cgure cachée sous son bonnet, entrait à son tour dans l'antre de la sibylle et interrogeait Toraele. L'oracle déclara, par F intermédiaire du marc de café, qu'un petit homme tortu poursuivrait la marquise ; elle crut reconnaître au signalement le duc de La Vauguyon. Elle sortît satisfaite de la conférence : la sorcière lui avait prédit sa mort, avec cette apostille toutefois que la marquise aurait le temps de se reconnaître avant de mourir.
Un autre jour, à la tombée de la nuit, dans une rue écartée de Paris, deux dames de la cour, enveloppées de leur mantille, frappaient mystérieusement à la porte d'une tireuse de bonne aventure.
L'une d'elle demanda pudiquement è voir le monsieur*..
— Le diable, réplique la sorcière. Déshabillez-vous; il va venir.
— Nous déshabiller ! dirent les deux visiteuses en reculant d'horreur.
— Toutes nues, mes belles dames, reprit la sorcière. C'est pour le diable l'habit de cérémonie; de-
puis qu'il a vu notre mère Eve en déshabillé gaknt, il ne peut plus souffrir une autre toilette.
Les dames trouvaient le procédé impertinent, néme de la part do démon ; mais, lorsqu'on va rendre visite à quelqu'un, il faut bien prendre le ton de la maison. Le diable, d'ailleurs, voit tout dans le monde : elles n'avaient rien de nouveau à lui apprendre. Elles firent donc courageusement le sacrifice de leurs mantelets^de dentelles et de leurs robes de brocart.
La sorcière les introduisit dans un galetas, et, après avoir soufflé la lampe, poussa la porte sur elles et la referma au verrou.
Les deux prisonnières attendirent le diable dans* l'obscurité, une heure, deux heures ; les cloches sonnèrent Tune après l'autre dans le lointain, et sonnèrent encore : le diable ne paraissait pas ; elles commençaient à soupçonner une trahison; elles frappent à la porte, elles appellent la sorcière.
La sorcière avait disparu en emportant sous son bras les robes de brocart et les mantelels de dentelles.
Elles ouvrirent la lucarne pour invoquer la pitié des passants. Le guet monta à leurs cris de détresse. A la vue de ces deux Èves morfondues, il les prit pour des coureuses et les conduisit à la Salpétrière. Le lendemain, elles comparaissaient, en robes de toile, devant le commissaire de police et déclinaient leurs noms et qualités : l'une était la marquise de La Force, et l'autre la marquise de L'Hôpital.
Or, au milieu de toutes ces scènes de diablerie ou
de sorcellerie, l'avocat Marais disait dans sa chronique au jour le jour, de Paris :
«c On a brûlé vif, ces jours passés, un ânier de Montj> martre, coupable de toutes aortes de blasphèmes ; il B a eu la langue et le poing coupés* Son oncle Ta ac- D coiqpagné partout sur la charrette, et l'a exhorté h » donner sa langue, à donner son poing, à se laisser D brûler^ et il n'a pas voulu dédire son oncle; il a été y> jugé dans la rigueur des ordonnances, comme cri- V minel de lèse-majesté divine au premier chef, et 1^ les deux chambres assemblées. i>
Il n'y avait plus de religion ; il y avait encore des évèques. I^e roi les fabriquait avec les abbés de cour ou les cadets de famille. Ces talons rouges mitres portaient les principes de TOEilde-Bœuf dans leurs diocèses ; mais ils aimaient mieux dépenser les revenus de leurs évéchés dans les ruelles de Paris.
« 11 y a seize ans que le cardinal de Polignac est ari> chevêque d'Auch, écrivait l'abbé de Tencin à sa » sœur la chanoinesse, et je doute qu'il songe à aller » voir par lui-même si sa femme est belle ou laide; » car, pour riche, il le sait, par ce qu'il en tire. Il n'y » a qu'un bref du papo à ce cardinal qui puisse l'obli- » ger à rompre le vœu qu'il a peut-être fait de mourir » h Paris. »
Ce n'est pas que l'abbé aspirât pour son propre compte h une place au calendrier. Il appelait le pape : le Père éternel des Petites-Maisonsy pour ses prétentions k la sainteté Lui-même menait h Rome la vie
d'un mousquetaire et mettait sans scrupule la cha* noinesse dans la confidence.
ce Hier, lui écrit-il, j'allai chez le connétable, et je y> fis avec sa fille quelques friponneries. »
L'abbé aimait apparemment à friponner, car bientôt après il faisait part h sa sœur de la récidive.
ce J'allai hier, dit-il, me délasser à la musique du y> cardinal Golonna, et ensuite faire quelques fripon- » neries dans la maison Celaricci. ))
Ce qui n'empêchait pas l'abbé de faire aussi ses dévotions et de réciter consciencieusement ses litanies.
(c Je vous quitte, écrit-il encore à sa sœur, pour al- » 1er au rosaire. 11 faut que vous sachiez que dans » presque toutes les maisons on le dit tous les jours. » On danse, on joue et on soupe à onze heures. »
L'abbé d'Auvergne était de la maison de Bouillon. Un Bouillon, quel qu'il fût, ne pouvait être abbé sans être évêque, ni évêque sans être cardinaL Le cardinal de Polignac doutait que saint Denis eût fait deux lieues en portant sa tête à la main. — 11 n'y a que le premier pas qui coûte, répliqua madame Du Deffand. Il n'y eut aussi que le premier pas qui coûta pour transformer l'abbé d'Auvergne en prince de l'Église.
(c L'abbé de Thésut, dit Saint-Simon, exprima ^ho^ y> reur que lui faisait celte nomination. Le régent con- 3> vint de tout, y ajouta même le récit d'aventures de » laquais fort étranges et assez nouvelles ; et comme )> cet énorme genre de débauche n'était pas le sien, il
}» avoua à Thésut qu'il a?ait eu toutes les peines du D moude à faire Tabbé d'Auvergne évêque, mais qu'il » était depuis longtemps persécuté par les Bouillon. y>
Au fond, le duc d'Orléans ne voyait dans la religion que matière à plaisanterie. Sa fille^ labbesse de Ghelles, lui éerivil un jour et signa : « Epouse du Christ, x»
— Je suis mal avec mon gendre, dit-il , en lisant la signature.
Or, il trouvait que la meilleure épigramme contre rÉglise, c'était encore la nomination d'un évoque perdu de débauches. Il éleva probablement par cette raison Lafare à Tévèché de Laon.
<c C'était un misérable déshonoré par les débauches, » dit Saint-Simon. Le duc d'Orléans, il me l'a ditlui- » même, l'avait chassé du Palais-Royal pour avoir vole 70 cinquante pistoles, qu'il envoyait par lui à madame » de Polignac. Je la nomme, parce que sa vie a été si » publique que je ne crois pas manquer à la charité. ^ Ce bon ecclésiastique fut une fois chassé des Tuilej> ries, à coups de pied, par des mousquetaires. Ce r> rebut du monde fit le converti, frappa à plusieurs y> portes pour être ordonné prêtre, et enfin trouva un y> prélat traitable par la conformité de conduite. Il fut » mis à Laon, où il est mort abhorré et banqueroa- » tier, après avoir, de gré ou de force, escroqué tout » son diocèse. »
L'abbé de Vauréal avait du moins l'honnêteté d'adresser ses compliments aux dames de la cour, de préférence aux mousquetaires. Il les adressa d'abord
il madame de Poitiers ; ensuite il les reporta swt la duchesse de Gontatit. Il demanda, dans Tentr acte d'un rendeZ'Votis k l'autre, Tévéché de Rennes au cardinal de Fleury. Le cardinal crut devoir le catédiiser aur ses galanteries avec la duchesse de Contant.
— Monseigneur, je vous promets de m'en corriger.
— £t quel gage m'en donnez-vous ?
— La duchesse ne mettra plus de rouge.
Elle n'en mit plus en effet. L'abbé obtint l'év^hé de Rennes et acheva sa conversion Avec la duchesse de Villars.
L'archevêque de F^yon, fjis du maréchal deVilleroy, délivra madame, de €osta de son mari ; il la logea splendidement dans on hôtel de la place Bellecour, et chaque soir, à Theure du berger» il allait souper chez elle, en justaucorps brodé, le cordon bleu surlapoitrine. L'opinion publique retrouva cette fois la parole : elle protesta contre cette mascarade. Une lettre de cachet exila madaïaae de Costa à Toulon , et enferma monseigneur au couvrent de Saint-Irénée. 11 y tomba bientôt en idiotisme et mourut quelque temps après.
Jorrenle, évêque d'Orléans, possédait sa propre nièce en titre, et une danseuse de l'Opéra pour distraction en sous-ordre; et comme il tenait la feuille, ce fut cette danseuse qui nomma plus d'une fois à ua évêché ou à une abbaye. Enfin, un jour, le vase déborda : un ordre du roi relégua Jorrente en Provence. Il alla scandaliser Marseille, dit l'abbé d'Uxelles; puis il vint faire dans son diocèse une espèce de pénitence.
Il disak : a Jai toujaurs été heureux» vous Terrez que )e finirai par aller en paradis. y> Il avait la verve d'un ProveocaU ajoute l'abbé d'U^Lelles, et le libertinage d'un moioe de Lerins.
Car les mœurs des prélats de cour avaient pénétré i travers les grilles des couvents. Les rapports de police du dix-huitième siècle sont émaillés d'aventures de gaimpes et de capuchons. C'est le procureur général des Chartreux qui pille la caisse de l'ordre et passe le détroit avec sa maîtresse; c'est le procureur général des Feuillants qui enlève à son tour une veuve et la recelte de la communauté ; c'est un Chartreux, de passage à Versailles, qui boit chopine au cabaret de la Galère et brutalise ensuite la servante; c'est le père Siméon^de l'ordre de Saint-Augustin, qui monte d'un pied leste l'escalier de la fille d'un perruquier; c'est une religieuse de Falaise qui saute, en plein soleil, pardessus la clôture pour aller retrouver son amant, et change de costume au milieu de la prairie, etc. On peut consulter, d'ailleurs, l'analyse des dossiers de la police, dans un ouvrage de la fin du siècle, publié sous cette rubrique : La chasteté du clergé dévoilée.
Un mémoire de l'abbé de Monsalvy au cardinal de Fleury raconte ainsi la vie iutime d'un cloître au dix-huitième siècle :
<c Les moines sortent, dit-il, et découchent quand j> il leur en prend fantaisie, passant les nuits dans des » endroits suspects, ou courant la ville et les fau- )> bourgs avec des bâtons, des épées ou des pistolets
y> de pocho. Ils rôdent autour des maisons^ se mettent )) aux écoutes et attrapent quelquefois la bâtonnade. » S'ils reviennent chez eux avant le jour, ils y arrivent » pleins de vin et d'eau-de-vie, et toujours coupables )) de quelque nouveau forfait. Leurs domestiques, en » particulier, sont des servantes, femmes ou filles, » jeunes ou vieilles, comme il leur plaît; elles font r> cuire les portions qu'on apporte crues de la cuisine; » elles ont soin de Jtout le ménage, font les lits des » religieux et couchent la plupart du temps dans leur » chambre. »
Le capuchon jouissait alors d'une telle renommée que les moines de Saint-Germain-des-Prés demandèrent au roi la permission de changer de costume, ce Vous savez ou vous ignorez, dit quelque part Di- » deroty que les Bénédictins, ont demandé par une y> requête présentée au roi et devenue publique, d'être y> dépouillés d'un habit avili et sécularisés ; mais vous y> ne vous douterez jamais que le ministère ait eu la » bêtise de ne pas les prendre au mot. »
Et pourtant cette époque sans religion donne le spectacle d'une guerre religieuse, non plus à coups d'arquebuse et de canon, comme parle passé, mais à coups de mandements et de réquisitoires. D'une part le molinisme, de l'autre le jansénisme ; Tépiscopat prend parti pour Tun, le parlement pour, l'autre, et le gouvernement pour l'un et pour l'autre, mais de préférence pour le molinisme. Les prêtres refusent la communion aux jansénistes, les parlements
condamnent les curés à l'amende, les évéques fulminent reicommunication contre les conseillers, et les conseillers brûlent les mandements des évéques sur l'escalier du palais.
Le gouvernement essaie d'interposer son autorité. Il promulgue redit du silence; mais la querelle rejaillit avec d'autant plus d'énergie qu'on veut l'étoufTer par ordonnance; l'épiscopat continue à persécuter la doctrine de la grâce, et le parlement à requérir contre la persécution ; le gouvernement frappe alors à droite et à gauche : il exile le parlement à Pontoise, puis le rappelle pour exiler l'archevêque de Paris à Conflans. Cependant il ménage le molinisme dans la bagarre. Le molinisme semble avoir gagné la victoire : c'est lui qui tient la feuille des bénéfices; cest lui qui distribue les prébendes.
IjO jansénisme, proscrit à l'intérieur, et systématiquement éliminé de toute participation aux grades et aux émoluments de l'Eglise, en appelle aux miracles pour relever sa puissance. Il avait été question, dans le temps, d'un béat en rabat, nommé le diacre Paris ; à force de jeûnes, il avait acquis cet état parfait de maigreur agréable au paradis. Il reposait toutefois, dans un profond oubli, sous l'herbe du cimetière Saint-Médard, lorsqu'une vague rumeur apprit à la population que la sainteté du diacre transpirait à travers le sol, et guérissait, au simple contact de sa tombe, tonte espèce de maladie.
La police ferma aussitôt le cimetière de Saint-Mé-
dard. Le jansénisme, déposté de son dernier refuge, tomba en convulsion ; il tournait comme un derviche, il hurlait un Oremus à pleine poitrine, et il disait d'an ton de componction : Je crois que je viens de soupirer une prière. On lui enfonçait un clou dans la main, il remerciait de la grâce qu'on voulait bien lui faire ; un autre clou dans le pied, il souriait de bonheur ; on le frappait sur la tète d'un coup de massue à faire sauter la cervelle au plafond, la tète, à peine affaissée au choc et redressée aussitôt comme une touche de piano, exhalait longuement une note mélodieuse de reconnaissance. Après avoir commencé, par le génie, dans la solitude de Port-Royal, le jansénisme finissait par une farce de la foire de Saint-Germain.
Mais, au moment où le jésuitisme jouissait pleine^ ment de la victoire, sous le préte-nom de molinisme, voici que tout à coup, la terre fléchit sous son pied : il avait commis la maladresse de refuser l'absolution à madame de Pompadour ; ce fut de sa part un acte de conscience. Il avait réussi par l'intrigue, il tomba pour une bonne action. La marquise couvait une haine À mort contre la compagnie ; elle trouva enfin l'occa* sion d'en tirer vengeance.
La compagnie faisait le commerce avec les colonies^ et y avait établi des comptoirs. Son agent de la Martin nique, le père Lavalette, fit une banqueroute de plu^ sieurs millions. La maison Lioncy, de Marseille, réclama le payement d'une créance qu'elle avait sur la compagnie. La compagnie répondit qu'elle dirait
des messes pour la prospérité de la maison Lioncy. Le créancier poursuivit les pères jésuites, comme civilement responsables de leurs mandataires, devant le parlement de Paris. Le parlement exigea de la compagnie le dépôt au greffe de la règle de Tordre, cette règle que rinstitut avait toujours cachée au regard de la justice. Après avoir ei^aminé la règle, le parlement étudia la théologie particulière du casuitisme. La lumière pénétra pour la première fois dans la caverne du probabilisme, et la France en éprouva un mouvement d'indignation. Le coup de mort était porté. L'institut fut aboli. Louis XV cependant était opposé à la suppression : son confesseur, le père Perusseau, était un jésuite.
— Vous serez damné, disait le roi à Choiseul.
— Et vous, sire? répondit le ministre.
— Obi moi, c'est différent,je suis Toint du Seigneur. 11 était instruit de sa religion, ajoute Choiseul,
comme une tourière de Sainte-Marie. Il signa néanmoins l'abolition de Tordre, et il dit pour toute oraison funèbre :
— Il sera plaisant de voir le père Perusseau en abbé . Mais, en partant, le jésuitisme laissait un nouveau
culte à la France, le culte du Sacré-Cœur. Il y avait, à la fin du dix-huitième siècle, dansun couventde Parayle-Monial, au pays de Charolais, une visionnaire, du nom de Marie Alacoque. Dès Tàge de quatre ans, elle avait consacré sa virginité à Dieu» au témoignage de son biographe ; elle gardait, dans sa jeunesse, Tànesse
du couvent, ainsi que son ânon; elle n'aimait pas le fromage, mais Dieu voulut qu'elle en mangeât : elle essaya d'en manger.
ce Faut-il, disait-elle, qu'il y ait en moi quelque » inclination naturelle que je n'aie pas vaincue? Oui, » mon Dieu, je dois me vaincre ou mourir. »
Une première épreuve de fromage échoua. Mais elle avait pris pour devise :
ce II ne faut pas de réserve à l'amour. »
Elle redoubla de résolution : l'expérience réussit.
(( Elle en fut libéralement récompensée de la part de » Dieu, dit son biographe, par les caresses et les grâces y> qu'elle en reçut dans l'oraison. Elles furent, dans » ce temps-là, si tendres et si consolantes, qu'elle était y> contrainte de lui dire^ dans les transports de son » amour : Suspendez, ô mon Dieu ! ces torrents qui » m'ablmeut, ou étendez ma capacité pour les rece- » voir, »
A partir de ce moment, le Christ la visita régulièrement, toujours sur le témoignage du biographe; il l'appelait son amante, elle l'appelait son bien-aimé. Un soir, il ouvrit devant elle sa poitrine :
ce Je veux te faire lire dans le livre de vie, où est » contenue la science de l'amour. »
Il lui montra son cœur percé pour notre salut ; elle y lut cette légende :
(( Mon amour règne dans la souffrance, il triomphe » dans l'humilité. »
A quoi il ajouta :
<c Voici ma plaie pour y faire ta demeure actuelle » et perpétuelle; tu y vivras comme ne vivant plus, » afin que je vive parfaitement en toi; tu ne penseras y> à ton corps et à tout ce qui lui arrivera que comme » s'il n'était plus. Il faut pour cela que tes puissances » et tes sens demeurent comme ensevelis en moi, que » tu sois sourde, muette, aveugle sur toutes les choses » terrestres; il faut vouloir comme ne voulant plus, y> sans désir, sans jugement, sans affection, sans vo- 39 lonté que celle de mon bon plaisir. »
Marie Alacoque accepta le confrat. -
a Moi, chétive, répondit-elle, je suis pour jamais » à mon bien-aimé, sa servante, son esclave, son in- » digne épouse sœur Marguerite, morte au monde, » tout en Dieu et rien en moi, tout à Dieu et rien h » moi, tout pour Dieu et rien pour moi. »
On ne pouvait faire une donation plus complète de sa personne. Marie Alacoque mangeait Tordure du couvent et buvait l'eau de lessive ; elle couchait sur des tessons de pots cassés. Elle croyait plaire ainsi h celui qu'elle appelait son amant.
a J'étais si douillette, dit-elle dans sa confession, » que la moindre malpropreté me faisait bondir le » cœur. Il me reprit si fortement là-dessus qu'une » fois, voulant nettoyer le vomissement d'une ma- » lade, je ne pus me défendre de le faire avec ma » langue, en disant à Jésus-Christ : Si j'avais mille » corps et mille vies, je les immolerais pour vous être » asservie, ô mon divin Époux I »
Un autre jour, elle suçait Tulcère d'une religieuse; le Christ lui avait apparu jusqu'alors en esprit, il voulut lui apparaître en réalité : elle put voir, toucher son corps, et il lui dit en ouvrant encore une fois sa poitrine :
(( Voici mon cœur, qui est si passionné d'amour y> pour les hommes et pour toi en particulier, que, ne y) pouvant contenir en lui-même les flammes de sa » charité, il faut qu'il les répande par ton moyen. Je y) t'ai choisie comme un abîme d'indignité et d'igno- » rance, pour Taccomplissement d'un si grand des- » sein. D
Après cette déclaration, le Fils de Dieu demanda à sa servante de lui donner son cœur en échange. Marie Alacoque le lui offrit avec empressement, et pria le Seigneur de vouloir bien en prendre possession. Il lui sembla que le Fils de Dieu prenait eflTectivement le cœur de sa servante et le plaçait dans le sien, qu'elle le voyait à travers la plaie de son côté, éclatant comme une fournaise ; Marie Âlacoque put contempler son propre cœur perdu dans le brasier comme un atome.
Le Seigneur retira cependant, un instant après, cet atome enflammé, et le réintégra dans le sein de Marie Alacoque, en lui disant :
m Voilà, ma bien-aimée, un précieux gage de mon y> amour, qui renferme dans ton côté une petite étin- » celle de ma charité, pour le consommer jusqu'au » dernier moment. »
Marie Alacoque en grava, de reconnaissance, le
nom de Jésus sur le seîn gauche, avec un canif; mais comme cette blessure amoureuse se fermait trop aisément, dit le légendaire, elle prit une bougie allumée, et ayec la flamme, elle grava, de nouveau, le nom effacé sur sa poitrine.
Voilà l'origine du culte du Sacré-Cœur, racontée par un évêque de Soissons, un collègue de Voltaire à l'Académie, Déjà Belzunce, évêque de Marseille, avait fait la dédicace de son diocèse au Sacré-Cœur de Jésus.
Le clergé du dix-huitième siècle sourit de l'hallucination erotique d'une Visitandine, et la laissa passer sans en soupçonner la destinée. Le clergé» à celte époque éminemment fiscale, songeait plutôt h sauver ses biens des convoitises du fisc qu'à mettre de nouyelles images surVautel.
Le contrôleur général Machaut avait voulu soumettre les domaines de l'Église à l'impôt du vingtième ; l'assemblée générale du clergé repoussa cette prétention, injurieuse pour le clergé, puisqu'elle assimilait le prêtre au simple citoyen.
(c Les immunités que nous réclamons, disait-il au » roi, sont essentiellement liées avec la forme et la 3) constitution du gouvernement. Tous les corps de » l'État jouissent de privilèges qui les distinguent ; le » clerçé, dont les biens sont spécialement consacrés à » Dieu, destinés au culte divin et à l'entretien de ses y> ministres, a des prérogatives beaucoup plus éten- 7) dues. Il est exempt de toutes impositions, de quel- 7> quelque nature qu'elles soient. Ne craindrait-on
» pas d'affaiblir le respect dû à la religion si l'on
» voyait aujourd'hui les ministres de l'Église, pour
D la première fois, avilis et réduits à la condition de
)> vos autres sujets» confondus avec les peuples qu'ils
)) gouvernent, n'être distingués que par rhumiliation
» à laquelle on les aurait réduits? »
l'anarchie.
Un pape disait alors en regardant la France : La bonne machine ! Elle va toute seule. La France allait toute seule en effet; mais comme la voiture dételée sur la pente d'un précipice.
Il y avait bien encore un gouvernement; mais il ne gouvernait pas, ou il gouvernait précisément ce qui ne doit pas être gouverné. Faible et violent à la fois; il régnait par coup de tête et rachetait toujours une imprudence par une lâcheté ; il donnait continuellement au monde le spectacle d'une politique hermaphrodite que D'Argeuson appelait une tyrannie doucereuse, c'est-à-dire une tyrannie mitigée par l'hypocrisie. Le ministre Lavrillière distribua , pour son compte cinquante mille lettres de cachet. Il en donnait aux débiteurs contre leurs créanciers, aux femmes contre
leurs maris et réciproquement ; le mfarquis de Mirabeau écrivit contre les lettres de cachet et en demanda trente-sept contre sa femme et contre ses enfants.
Gomme la royauté faisait seule la loi, en vertu de son omnipotence, chaque fois qu'une ineptie fleurissait dans le cerveau d'un ministre, le roi transformait cette stupidité en ordonnance et l'imposait au royaume.
Ainsi, un jour, au commencement du règne de Louis XY, une ordonnance défend aux habitants de Paris de nourrir en leur maison des porcs, pigeons, poulets» lapins, à peine de trois francs d'amende pour la première fois et de punition exemplaire en cas de récidive. L'ordonnance porte que la puanteur est capable de corrompre la pureté de Tair et de causer des maladies pestilentielles parmi les citoyens.
Après avoir proscrit les porcs, le pouvoir proscrit les indiennes ; les étoffes d'Orient renfermaient sans doute la peste dans leurs plis et pouvaient la commaniquer à toutes les villes du royaume ; donc en vertu d'un arrêté royal :
Peine de vie contre ceux qui en débiteront et feront commerce ; même peine contre les commis et autres qui en feront entrer et les hôtelliers qui les recevront; fouet et bannissement contre les tailleurs, fripiers, tapissiers, couturières; et à la récidive : galère pour les hommes, bannissement perpétuel pour les femmes, conûscation et trois milles livres d'amende contre ceux qui en porteront.
D'Argenson exécutait à la lettre les prescriptions de
l'arrêt. Il meublait avec les indiennes saisies les appartements de ses maltresses.
Les intendants faisaient de leur côté la guerre aux vignes; ordre de les arracher, défense d'en planter. Os trouvaient qu'elles affamaient la France et provo* quaient à l'ivrognerie.
Le parlement excommunie la vaccine; une thèse soutenue devant la Sorbonne décore du nom de bourreaux les médecins partisans de l'inoculation. Le duc d'Orléans, néanmoins , fait vacciner son fils par le docteur Tronchin.
L'État intervient dans les contrats entre les particuliers. Les loyers enchérissaient de jour en jour, surtout à Versailles. Le gouvernement vient au secours des locataires; c'étaient à vrai dire les grands seigneurs ; un arrêté royal ordonne :
« Que tous les baux subsistants de maisons et apy> partements à Versailles demeureront nuls et résolus, » permet aux propriétaires d'en passer aux conditions y> qui ont été ou seront stipulées entre eux et les nou- » veaux locataires, se réservant, Sa Majesté, de pouryt voir à la fixation des loyers, en cas d'excès de la part » des propriétaires. »
Les intendants surchargeaient de corvées les habitants de la campagne sur les grands chemins. Ils prélevaient pour ce travail le tiers de leurs journées ; les habitants prennent le parti de se retirer dans les petites villes, dit D'Arçenson. <c II y a quantité de vil- » lages où tout le monde abandonne le lieu ; à ce que
» m'ont dit mes voisins, la diminution d'habitants de< y> puis dix ans est de plus d'un tiers. )>
Les bras manquaient pour la moisson ; on enlevait d'ofûce les ouvriers aux manufactures ; ils récoltaient le blé et battaient, en grange, par voie de réquisition.
ce Les ouvriers pour la moisson sont si rares, dit le 3E> journal de Marais, qu il a fallu donner un arrêt pour » faire cesser plusieurs manufactures en Normandie, » depuis le !•' juillet jusqu'au 15 septembre proy> chain. »
La législation assimilait l'approvisionnement au monopole. Lorsqu'un marchand achetait en gros pour revendre en détail, il courait la chance de la potence avec confiscation de la denrée.
(c La grande chambre a déclaré valable , dit encore » le journal de Marais, la saisie d'un amas de charbon » fait par un agioteur. On rapporte qu'un duc de- » mandant à un juge si le crime de monopole empor- » tait la peine capitale, le juge répondait que oui. »
La loi est cruelle au dix-huitième siècle ; la peine de mort, est prodiguée; peine de mort, par exemple, avec aggravation de la roue pour fausse accusation ou pour faux témoignage :
« On a rompu le 13 de ce mois, dit le journal de )> Barbier, le nommé Dufrancey, praticien, faisant y) fonction déjuge châtelain, un domestique et un gar- » çon tapissier, le premier comme faux accusateur et » les deux autres comme faux témoins. »
Un garde du corps forme le projet de sauver la vie
da roi pour en obtenir une pension. Un jour qu'il montait sa faction dans un escalier de Versailles, il suppose qu'un assassin a voulu frapper la personne royale et Ta frappé lui-même d'un coup d'épée.
La puérilité de la fiction éclate au premier examen ; le garde du corps avoue soi! mensonge ; le Parlement le condamne à faire le tour de Paris sur un tombereau, en chemise, la corde au cou, une torche à la main avec cet écriteau : Fabricateur d'impostures contre la sûreté du roi et la fidélité de la natio7i; après quoi le garde du corps monte à l'échelle .
Un banquier juif d'Amsterdam entretenait une actrice de l'Opéra ; bientôt il la soupçonna d'infidélité ; il reprit le chemin de la Hollande ; mais en partant il chargea sou laquais de punir, du bâton, la trahison de sa maltresse. La police arrêta le procureur fondé de cette vengeance israélite avant qu'il eût pu exécuter sa commission. Or, pour cette simple velléité de bàtonnade, le parlement de Paris condamna le laquais au gibet.
Déjà le chevalier de Rohan avait fait bâlonner Voltaire par son laquais, dans la cour de l'hôtel Sully ; pendant l'exécution, le duc de Sully criait par la fenêtre :
— Ne frappez pas la tête, il y a encore là quelque chose de bon .
Mais cette fois un grand seigneur avait commandé la bàtonnade, ce fut Voltaire qui dut aller à la Bastille.
La France avait perdu l'Inde; il fallait une victime, on choisit Lally ; c'était un Irlandais, honnête au fond,
brave de sa personne, mais violent de caractère ; on confia l'instruction de son procès au conseiller Pasquier, qui sut habilement trouver à l'accusé tous les crimes nécessaires pour l'envoyer à l'échafaud. Le paiv lement de Paris expédia Lally en place de Grève, sur la charrette^ un bâillon à la bouche ; après rexécution» Louis XY accorda une gratification de soixante mille livres au conseiller Pasquier.
C'était ce même Pasquier qui avait déjà requis contre le chevalier Labarre, un jeune étourdi de dix-sept ans, qui avait chanté une chanson contre la sainte Vierge et gardé son chapeau devant une procession; le présidial d'Abbeviile le condamne pour cette échaufiburée de jeunesse, à avoir le poing coupé, la langue arrachée, la tète tranchée. Le chevalier Labarre appelle au pai^ lement de Paris, et le parlement, sur le rapport de Pasquier, confirme la sentence. Seulement, à l'application de la peine, le bourreau arracha la langue par contumace.
Louis XV traversait un soir le péristyle de Versailles, lorsque tout à coup il porte la main à son dos et crie i haute voix :
— Duc d'Ayen, je viens de recevoir un coup de poing !
Le coup de poing était un coup de canif qu'un fou de mauvaise humeur venait de lui donner pour l'effrayer plutôt que pour le tuer, car il y avait deux lames à l'instrument du crime, et précisément il avait frappé avec la lame qui pouvait faire tout au plus une piqûre.
Le parlement, alors exilé, demande à rentrer en séance, pour juger l'assassin ; il le condamne à Técartellement, au supplice de Ravaillac, et par le même arrêt, il bannit à perpétuité du royaume le père et la mère de l'assassin, bien qu'aucun d'eux n'eût connu ni même soupçonné l'attentat.
Or, voici ce que la population de Paris put voir au soleil du dix-huitième siècle ; le corps d'un homme est rivé par deux barres de fer, sur un billot de chêne profondément planté en terre, au milieu de la place de Grève ; le bourreau lui br£lle d'abord la main droite au feu de soufre ; cette opération préliminaire ter* minée, il lui arrache avec des tenailles des lambeaux de chair aux bras et aux jambes, et il coule du plomb fondu dans les blessures ; chaque fois que le fer entrait dans sa chair, le supplicié relevait la té(o et la laissait retomber en silence. Après quoi on lui attela un cheval à chaque membre. Les chevaux tirèrent pendant deux heures sans pouvoir écarteler la victime. Le bourreau en sueur alla demander conseil à l'Hôtel de ville. Le président du Parlement lui ordonna d'exécuter l'arrêt à la lettre. Les belles dames de la cour avaient loué les maisons de la place de Grève, vingt louis par tête, et dans les entractes de celte tragédie, elles jouaient aux cartes et prenaient des sorbets. De temps à autre, elles respiraient un flacon de vinaigre pour chasser l'odeur de chair grillée flottante dans Tatmosphère. Les chevaux rebutés refusaient d'avancer, la nuit allait venir; le bourreau obtint enfin la permission de tailler avec
un coutelas les jointures des cuisses et des épaules du patient ; les chevaux tirèrent de nouveau ; une jambe partit ; le peuple applaudit ; Damiens leva la tète encore une fois ; l'autre jambe céda, il souleva la tète de nouveau et poussa un rugissement; un dernier coup de collier enleva l'épaule, et tout fut dit; le corps fut brûlé et la cendre jetée au vent.
Le parlement, après le supplice, lança un arrêt qui défendait à qui que ce fut, sous peine de mort, de parler du procès de Damiens.
La magistrature du dix-buitième siècle détestait la puissance du clergé, mais elle détestait encore plus la liberté de conscience ; c'est à cette inspiration que le parlement de Toulouse assassina Galas et faillit assassiner Sirven. Toutefois la magistrature détestait encore plus la liberté de parole ; elle Ot brûler par la main du bourreau les chefs-d'œuvre du temps, sur l'escalier du palais ; elle décréta : V Emile, V Esprit des Lois, le Dictionnaire philosophique , V Encyclopédie y etc.
Un arrêt du mois de septembre 1757 condamne Tabbé Capmartier h neuf ans de galères et à la fleur de lys sur l'épaule, pour avoir publié des livres tendante troubler la tranquillité de l'État.
Un autre arrêt de la même année condamne à la même peine le sieur de La Martellerie, pour une pièce de poésie, probablement une chanson.
Un autre arrêt condamne Delile de Salles au bannissement, pour crime de philosophie, le libellé dit expressément crime de philosophie.
Un autre arrêt frappe un colporteur de la chiourme à perpétuité, pour avoir vendu sous le manteau YHonime aux quarante écus de Voltaire, etc.
Nous laissons de côté les imprimeurs, les libraires, mis au carcan et fleurdelysés, pour simple infraction aux règlements de librairie et d'imprimerie.
La plupart du temps, toutefois, le pouvoir royal soulageait le parlement de l'obligation de poursuivre la pensée : pour peu qu'il trouvât qu'une publication nouvelle lui manquait de respect, il la conûsquait d'office et il embastillait Tauteur.
a Tom Jones, dit d'Argenson, a été supprimé par » arrêté du conseil, et l'imprimeur Rollin mis à » Tamende, et cependant il n'y a rien que de vertueux )> dans ce roman. »
Le poète Deforge écrit une satyre contre l'enlèvement, à main armée, du prétendant ; la police l'enferme dans une cage de fer au mont Saint-Micheh
L'abbé de Broglie retire de ce tombeau le cadavre vivant du poète ; immédiatement, un chevalier de Malte, nommé de Rességuier, prend la place vacante pour avoir commis aussi un délit de parole.
Fréron critique un ouvrage d'Horace Walpole ; ce spirituel anglais égayait madame Du Defifand ; cette vieille débauchée d'esprit demande au duc de Ghoiseul une lettre de cachet. Le duc corrigea Fréron, corrigea, c'est le mot même du ministre, il ajoute : en secret; on doit comprendre : la Bastille avait sa discrétion.
• L'économie politique venait de naître en France, dans Tentresol du docteur Quesnay, au--dessu$ de la chambre à coucher de madame de Pompadour. Le marquis de Mirabeau avait élucubré une théorie de l'impôt; il alla expier cette témérité au donjon de Vincennes. Quelque temps après, le contrôleur général Laverdy ût une déclaration défendant de rien écrire, ni publier sur la réforme ou sur l'administration des finances.
Quand il fallait étouffer Topinion, le roi et le parlement vivaient dans une touchante harmonie ; c'était une troisième puissance qu'ils avaient également intérêt à combattre ; mais, sur leur puissance respective, ils avaient continuellement Tun et l'autre des querelles de ménage.
Le roi prétendait régner sans contrôle ; le parlement, au contraire, voulait tranformer l'enregistrement en droit de veto ; c'était la routine aux prises avec la tyrannie; la routine remontrait, la tyrannie exilait»
Gomme la magistrature ne pouvait décréter le roi en personne, elle descendait d'un degré et décrétait ses représentants immédiats, les gouverneurs de province.
Le duc de Fitz-James, gouverneur du Languedoc^ avait cru devoir traiter militairement le parlement de Toulouse ; le parlement à son tour fulmina contre le duc un arrêt ainsi libellé :
a La cour, toutes chambres assemblées , considé- )> rant que le duc de Fi Iz- James parvenu aux derniers
» excès de l'audace et du délire, oubliant sa qualité de 3> sujet, aurait osé parler eu souverain aux membres y> de la cour, ordonne que le duc de Fitz-James sert 9 pris et saisi au corps, en la part où il sera trouvé » dans le royaume, conduit et amené sous bonne 3» garde dans les prisons de la conciergerie de la cour, » et ne pouvant être appréhendé, ses biens seront » saisis. y>
Le duc de Fitz-James répondit h cette sentence en mettant les conseillers aux arrêts' et en plaçant une sentinelle à la porte de leur hôtel ; le premier président, de Bastard, avait incliné dans la lutte du côté du pouvoir royal; le parlement prit contre lui la résolution suivante :
ce La cour» toutes les chambres assemblées, a arrêté, ]» pour certaines causes et considérations à cela prou- » vaut que, dans aucun temps et dans aucun cas, aucun j> de ses membres ne pourrait servir avec le président x» Bastard ni lui rendre service. »
Le parlement de Bretagne poursuivait de son côté le duc d'Aiguillon, gouverneur de la province, pour abus de pouvoir et crime atroce, c'est-è-dire pour tentative d'empoisonnement sur la personne de la Chalotais» Toutefois en qualité de duc et pair, le coupable relevait du parlement de Paris. Le parlement de Paris évoque donc le procès, mais au moment où il allait prononcer l'arrêt, le roi annule la procédure, et amnistie le duc par une lettre de rémission.
Le parlement proteste contre ce coup d'état judi-
claire, et pour cointéresser les parlements de France dans la quefelle, il déclare que toutes les cours souveraines du royaume ne sont que les classes d'une seule et même cour; c'était poser Tunité dejudicature en face de l'unité de couronne. Louis XV répondit à cette tentative révolutionnaire, par le lit de justice appelé la séance de flagellation.
(c Je ne souffrirai pas, disait-il, qu'il s'introduise » dans la monarchie un corps imaginaire qui ne » pourrait qu'en troubler l'harmonie. La magistrature » ne forme point un corps ni un ordre séparé des -» trois ordres du royaume, les magistrats sont mes » officiers chargés de m* acquitter du devoir vraiment » royal de rendre la justice h mes sujets^ fonction qui }) les attache à ma personne ; c'est de moi seul que 7> mes cours tiennent leur existence, c*est à moi seul » qu'appartient le pouvoir législatif sans dépendance » et sans partage. »
Le parlement, sans égard pour la parole royale, rend un arrêt qui suspend le duc d'Aiguillon des fonc« tiens de la pairie « jusqu'à ce qu'un jugement rendu » dans les formes prescrites par les lois l'ait purgé ?) des inculpations et des faits qui entachait son hon* 7> neur. »
Le roi, mis au défi, dissout le parlement, et en nomme un autre choisi de la main de Maupeou .
— Enfin, dit-il, j'ai retiré ma couronne du greffe.
Mais comme à la même époque un seigneur de la
cour lai conseillait d'en appeler à la nation en convoquant les étals généraux :
— Monsieur, lui dit-il en lui serrant le bras, je n*ai pas un caractère cruel , mais je ne répondrai pas de votre tète si jamais vous prononcez encore cette parole.
LE FOND DE l' ABIME.
Et pourtant que faisait-il de ce pouvoir qu'il entendait garder sans partage ? II le partageait précisément avec le premier jupon venu ; il ne le partageait même pas, il Tabandonnait entièrement. Il signait^ voilà tout, et le chancelier contre-signait la volonté de la marquise de Pompadour.
Quand un ministre lisait un rapport en conseil, Louis XY, pendant ce temps-là, causait avec sa maitresse. Le ministre interrompait sa lecture pour rappeler l'attention du monarque.
— Continuez, répondait Louis XV, j'écoute.
f Et il accompagnait cette parole d'un geste d'écolier. La reine avait essuyé un refus d'un ministre ; elle en porta plainte à son mari.
— Faites comme moi, madame, lui dit Louis XV. Je ne demande jamais rien à ces gens-là.
La paix, la guerre, la prospérité, la ruine, la honte ou la gloire du royaume, tout glissait également sur cette âme morne, morte même au sentiment de Thumiliation.
— Voulmr lui parler raison^ disait madame de Tencin, c'est parler à un rocher.
L'abbé de Bernis essaya, pendant son ministère; de réveiller quelque chose d'un roi dans cette espèce de fantôme.
a J'excite un peu d'élévation dans le pouls, écrit-il 3) mélancoliquement, et puis la léthargie recom- » mence ; on ouvre de grands yeux tristes et tout est D dit. 2>
Il épuise en vain à ce métier, comme il dit luimême, le fonds de sa rhétorique. La France périt, il jette ce cri d'alarme :
a Sensible, et, j'ose le dire, sensé comme je suis, je 1^ meurs sur la roue et mon martyre est inutile à 2> l'État. Il n'y a pas d'exemple, ajoute-t-il en parlant :» du roi, qu'on joue si gros jeu avec la même indif- D férence qu'on jouerait une partie de quadrille. y>
Alors l'abbé, désespérant de lui-même et de la France, demande au ciel un débrouilleur général qui poisse sauver l'État.
«c Dieu veuille nous envoyer, dit-il, une volonté D quelconque ou quelqu'un qui en ait pour nous ! Je » serai son valet de chambre si l'on veut, et de bien » bon cœor. »
Il croit avoir trouvé ce débrouilleur dans la personne
même de sou eorrespondant, du comte de Choisenl. Il lui cède, ou plutôt il lui jette son portefeuille.
« Sire, Votre Majesté l'exige, dit le comte de Choi- » seul en prenant le ministère, j'obéis ; mais après ce )) témoignage de bonté il viendra un temps où Votre » Majesté m'exilera. »
En prenant le pouvoir, Gboiseul voulut remettre l'ordre dans les Gnances et réprimer le pillage organisé des deniers de l'État.
a Mon cher ami, lui dit le roi, les voleries de » ma maison sont énormes, mais il est impossible de » les faire cesser; trop de gens, et surtout trop de y> gens puissants, y sont intéressés pour se flatter d'en » venir à bout. Ainsi, croyez-moi, calmez-vous et j> laissez subsister un vice incurable. » *
Non-seulement Louis XV ne savait pas agir, mais il ne savait pas même parler. Le maréchal de Bellisie venait de prendre Prague à l'escalade, lorsque la maréchale alla faire sa cour à Versailles ; elle comptait sur un compliment, le roi garda le silence. Madame de Maillv lut en demanda la raison :
— Vous connaissez mon embarras, lui dit le roi, j'ai eu dix fois la bouche ouverte pour lui parler.
Lorsqu'on lui présenta les officiers mutilés è la retraite de Bohême, il ne put trouver une seule parole d'éloge à leur adresser sur leur courage.
Le maréchal de Richelieu enlève Mahon d'un coup de main, il revient aussitôt à Versailles toucher le prix de sa victoire.
Le roi le regarda «n essayaiU de sourire,
— Les figues sont-elles bonnes à Mahon?luidemande-t-il d'un air endormi.
A cette question inattendue, Richelieu fait une profonde révérence.
Machault venait de quitter le contrôle général. Il avait désigné Silhouette pour son successeur ; le nouvel élu demande une audience au roi pour lui exposer son programme ; il Tavait rédigé d'avance et classé article par article dans sa mémoire. Le roi le reçoit à son petit lever.
— Monsieur Silhouette, lui dit-il, vos lambris sontils vernissés ?
Le contrôleur général, ainsi interpellé, hésite, balbutie, regarde le plafond, le parquet ; le roi tourne le dos et passe dans la pièce à côté.
Silhouette raconte à Machault l'étrange interpellation du monarque.
— Et qu'avez-VQjis répondu ? reprend Machault.
— Rien.
— Comment rien, il fallait répondre que vos lambris étaient vernissés ou bien qu'ils ne Tétaient pas, à votre fantaisie. Il vous a fait cette question uniquement pour vous dire qu'il vous parlait. Pas plus tard qu'hier, il adressa la parole à Grandenigo, ambassadeur de Venise.
— Combien sont-ils au conseil des Dix, lui demanda-t-il à 4;»rûle-pourpoint.
— Ils sont quarante, répondit intrépidement Orandenigo.
Aussi ne servait-on le roi qu'avec nn profond dégoût; Tof Acier ne faisait la guerre que pour piller.
(c Nous déshonorons le nom français, dit l'abbé » de Bernis, et nous mourons de faim par Taocumula- » tion de nos pillages, d
La noblesse militaire refusait même de partir pour l'armée tant elle avait le mépris du métier.
— Votre régiment marche, disait Louis XV au doc d'Ayen. Il faut bien que vous partiez.
— Je ne sais quand je partirai, répondit le duc, ni même si je partirai ; j'ai envie de prendre le petit collet.
Déjà madame de Pompadour languissait d'une maladie de poitrine. Elle mourut avec la tranquillité d'une actrice au dernier acte du spectacle; le curé de sa paroisse prenait congé d'elle, après lui avoir donné l'extréme-onction .
— Attendez encore un instant, Monsieur le curé, lui dit-elle, nous partirons ensemble.
Il pleuvait le jour de son enterrement. Louis XV regarda passer le cercueil de sa fenêtre.
— Madame la marquise, dit-il, aura mauvais temps pour voyager.
Ce fut la seule larme qu'il versa sur la mort de
sa mal tresse.
Il reporta aussitôt le délabrement de son âme sur madame d'Esparbès. Mais le duc deChoiseul craignait
rinvasion d'une nouvelle favorite ; un jour il lui prit le menton dans l'escalier et l'appela : ma petite ; il la tua ainsi d'un mot et d'un geste. Le lendemain Louis XV avait oublié madame d'Esparbès.
Hais hélas I du même coup, Choiseul avait préparé sa disgrâce. Il y avait alors à Paris une femme en< tretenue par un comte Du Barry ; la femme était Lange ▼aubemier de son nom de tripot, et de son nom de naissance, Jeanne Béqus, ûUe d'une paysanne et du hasard ; l'homme était un gentillfttre du Langue» doc, bretteur et teneur de brelan; Jeanne Béqus vint de bonne heure à Paris, tenter le placement de sa beauté ; le comte Du Barry la trouva un jour sur son chemin, il comprit du premier coup d'œil le parti qu'il pouvait en tirer. Il acheta Jeanne Béqus pour la revendre. Il monti:a cette première acquisition à Lebel. Lebel conduisit Jeanne Béqus au monarque.
Il fallait cependant donner un nom à cette fille anonyme du ruisseau; on la maria d'office, à la cantonnade, au cadet du comte Du Barry.
Une douairière ruinée de la famille de Laforce, intitulée la comtesse de Béarn, voulut bien présenter madame Du Barry h la cour. Le duc de Choiseul avait consenti à baiser la main de madame de Pompa-* dour, mais de madame de Pompadour retomber h une beauté tirée de l'écume, il éprouvait è la pensée de cette déchéance une bouffée de fierté; une partie de la livrée aristocrate de Versailles partagea sa repu-
gnance. Madame d'Ârailemont avait pu* entrer de boane grâce dans la domesticité de la première favorite et recevoir de sa bouche le titre de Torchon. Mais à la vue de la dernière sultane, le Torchon tomba dans un accès de vertu romaine. La DuBarry offrit la paix au duc de Ghoiseul, une fois, deux fois, à la troisième elle fit la pirouette et courut à travers la galerie une orange dans chaque main et lançant l'une après l'autre au plafond, elle criait è . tue-téle : Saute Ghoiseul ! saute Praslin !
Choiseul sauta en effet. Une lettre de cachet l'exila sous vingt-quatre heures àChanteloup; au moment de partir, il dit au duc d'Aiguillon :
— Vous me chassez, un autre vous chassera.
Praslin dormait lorsqu'un gentilhomme vint lui signifier son congé. Le ministre proscrit ouvrit le firman de sa majesté, et, après l'avoir lu en conscience, il reprit le cours de son sommeil. L'élite du royaume alla en procession à Chanteloup pour protester contre l'avènement de la Du Barry. Le ministre déchu portait galamment sa disgrâce. Il jouait de la flûte et brodait au tambour. Quant à la duchesse de Choiseul, elle bénissait le ciel du coup qui l'avait frappé.
<c Venez, écrivait-elle à madame Du Deffant, vous » partagerez avec nous la paix, la tranquillité, le » bonheur, la liberté dont nous jouissons; car il est » vrai que nous n'avons jamais été aussi libres que » depuis que nous avons été exilés. C'est un grand » esclavage que d'avoir chaque jour les oreilles souil-
» lées, le cœur navré, Tesprit révolté, l'imagination » effrayée de toutes les horreurs qui se passent, qu'on » entend dire et qu'on a à craindre pour soi ou pour » ses amis. y>
Si une partie de la noblesse boudait madame Du Barry, la majorité delà cour, cependant, balayait son antichambre. Le duc d'Orléans sollicitait ouvertement sa protection, pour obtenir du roi la permission d'épouser madame de Mon tesson.
— Epousez-la toujours, gros papa, répondait madame Du Barry en frappant'sur le ventre de son Altesse, et ensuite nous verrons.
Le duc de Tresme gratta un jour à sa porte, et la trouvant fermée, il laissa le billet suivant dans la serrure:
— Le petit sapajou de madame la comtesse est venu pour la faire rire.
Une dame de la comtesse de Provence, la marquise de Rose^ avait fait une espièglerie à la Du Barry.
— Elle mérite le fouet, dit Louis XV à sa maîtresse.
La Du Barry prend le roi au mot, et fait fouetter la marquise en sa présence.
Un autre jour qu'elle recevait le nonce h son petit lever, elle sort la jambe toute nue de son lit et oblige monseigneur è lui mettre sa pantoufle.
Elle traitait le roi avec la même désinvolture; elle l'appelait La France, d'un nom de laquais.
Ce laquais royal lui faisait chaque matin son café.
— La France^ prends donc garde, lui eria*t-eUe du fond de son aloôve, ton café.. •
£t le roi riait de ce juron de cantinière.
La monarchie avait touché le fond de Tabime ; la succession des maltresses marquait les étapes de sa décadence. La première était aristocratie, la seconde était finance, la troisième était multitude. La multitude devait entrer pour la première fois, dans le palais de Versailles, par la porte dérobée d'un boudoir.
On entendait déjà dans le lointain comme le bruit de la marée montante. La Révolution approchait; Louis XV en avait le pressentiment.
— Après moi le déluge, disait-il. Le duc de Bour^ gogne n'aura qu'à bien se tenir.
D'Argenson avait déjà écrit :
— Ninive périra.
Et il ajoutait :
a Si le roi n'était qu'un grand prestige... Il y> souffle d'Angleterre un vent philosophique; on » entend murmurer ces mots de liberté , de répu- » blicanisme. »
La duchesse de Ghoiseul complétait la pensée :
a Philosophiquement parlant, disait-elle, il est in- » différent d'être gouverné par tel ou tel individu. » Cet individu n'est jamais qu'un représentant. »
Quiconque pensait encore pressentait un cataclysme; Ghesterfield l'avait prédit, Rousseau avait confirmé la prophétie.
Louis XV, lame éteinte depuis longtemps, ache^
Tait de moarir ; il lisait son arrêt, joar par jour, dans chaque coup que la mort frappait à Versailles.
Il avait l'habitude de la ligure de Sorba, envoyé Génois ; Sorba mourut subitement. Il avait le même âge que D'Armentières ; D'Armentières disparut à son tour. Il avait confié la direction de la diplomatie à Tabbé Deville; l'abbé Deville tombait frappé d'apoplexie. Il avait toujours vécu avec le marquis de Ghauvelin ; or, un jour qu'il faisait une partie de piquet avec madame Du Barry et que la marquise regardait le jeu du roi appuyée sur le dos de son fauteuil, madame Du Barry cria tout à coup :
— Quelle grimace vous faites , monsieur Ghauvelin ?
Le roi retourna la tète ; Ghauvelin rendait le dernier soupir.
Louis XV sentait la mort entrer en lui par tous les pores. L'almanach de Liège annonçait la chute d'une grande dame pour le mois d'avril.
— Je voudrais bien que ce maudit mois d'avril fut passée disait-il tristement.
Il cherchait de plus en plus à noyer sa terreur dans la débauche. Puis, sentant la vie baisser en lui> il disait à son médecin :
— Je crois qu'il faut enrayer;
— 11 faut dételer, sire, répondait brutalement le docteur.
Il voulut encore connaître une jeune fille déjà metiacée de la petite vérole, et dans cette volupté dernière
il aspira le poison de la maladie. On crut d'abord à une simple indisposition ; bientôt la fièvre prit un caractère alarmant. On parla d'une première, d'une seconde., .peut-être d'une troisième saignée. Celle troisième opération entraînait de plein droit l'appel du confesseur. Â cette nouvelle, le roi tomba dans ud profond marasme.
— Une troisième saignée, disait-il d'une voix piteuse, c'est donc une maladie? Une troisième saignée me mettra bien bas; pourquoi cette troisième saignée ?
Il essayait de retenir la vie qui fuyait sans retour. Il jetait un regard désespéré en arrière ; il sentait qu'il n'avait pas vécu. Il appela toute la faculté de Paris pour retarder, ne fut-ce que d'une heure, le dénoûment de la comédie. Il tirait la langue au milieu de la nuit, et appuyant ses deux mains sur ses yeux, il la montrait successivement aux médecins réunis autour de son lit d'agonie. Il disait lamentablement :
— A vous, Lemonnier I
Et passant ensuite à son voisin :
— A vous, Bordeu !
Et à un autre docteur :
— A vous, Lassonne !
Et è un autre encore :
-— A vous, Lorry I
Et à un cinquième :
— A vous Lamartinière.
Il demandait à chacun une parole de résurrection.
Il leur donnait à chaque instant son pouls et son ventre h lèter.
Lorsqu'on lui.apporta le Saint-Sacrement> quoique déjà épuisé et à moitié éteint, il bondit tout & coup sur son séant et arracha son bonnet de coton.
Les assistants voulurent arrêter ce dernier mouvement du moribond.
— Eh quoi ! dit-il> lorsque Notre-Seigneur daigne entrer chez un chien comme moi, je n'ôterais pas mon bonnet ?
Au moment 011 il mourait, le duc de Bouillon pleurait dans une embrasure de la croisée ; et apercevant Lamartinière, il lui tendit les deux bras en le regardant tendrement :
— Vous voyez bien cela, dit-il, ce sont mes deux bras, eh bien, s'il fallait les couper pour sauver la vie du roi^ je vous dirais : Mon ami, coupez-les-moi tous les deux; c'est un si bon maître.
Or, ce si bon maître ne parlait qu'avec mépris du duc de Bouillon.
— Il y a des hommes qui sont nés valets, ajoute le duc de Larochefoncault en citant ce trait de courtisan, à cela rien d'étonnant pour le duc de Bouillon ; car il était, à ce qu'on assure, le Qlsd'unfrotteur.
A peine Louis XV eut-il rendu le dernier soupir qu'il fallut emporter le cadavre tant il répandait d'infection .