NINIVE PERIRA
C'en étdit fait de la France ; elle semblait rayée de la carte de la civilisation. Il n'y avait plus que rorgie en haut, le mépris en bas^ l'indifférence partout, une Espagne, ou plutôt une Turquie de plus en Europe,
Qui donc, dans cette banqueroute universelle de la hiérarchie du passé, pouvait encore la relever de son fumier, et la racheter de la décrépitude? Si jamais on dut croire à la mort de la nation^ ce fut bien h cette heure du dix-huitième siècle.
Quelle démoralisation avait dû jeter dans l'esprit humain l'insolence du règne de Louis XV, ce long défi à toute idée de morale? Quand un peuple a pu porter aussi longtemps le scandale d'un pareil gouvernement, ce peuple ne compte plus^ il a donné sa démission.
Mais voici que (ont à coup, à ce moment de désespoir, arrive une puissance invisible qui touche la France et lui dit : Marche ; et la France purifiée, redresse la tête et reprend conQance dans sa destinée.
D'où venait cette puissance? Elle venait de la foule sans titre et sans insigne ; Tun était fils d'un greffier, Tautre d'un père anonyme, un troisième d'un coutelier, un quatrième d'un horloger, le plus illustre était président du parlement de Bordeaux.
Cette puissance, c'est la pensée ; c'est elle qui est le sel de la terre et la force de salut^ c'est en elle et par elle que la France trouve une âme et une gloire ; au point de vue de l'idée, le dix-huitième siècle est véritablement le grand siècle, il est le siècle apôtre.
On dirait le rendez-vous du génie. Jamais la langue française n'avait aussi bien parlé; Voltaire ouvre la marche avec sa prose légère, vive comme l'attaque, prompte comme la riposte. Il a, du premier jour, la conscience de son œuvre, il la poursuit avec une infatigable persévérance; Voltaire, écrivait D'Ârgenson, m'a expliqué ainsi son système de philosophie :
(c Les âmes, m'a-t-il dit, communiquent entre elles » et peuvent se mesurer sans qu'il soit besoin de l'in- » termédiaire des corps. Ce n'est que la grandeur ou » le mérite d'une âme qui doit nous efi*rayer ou » nous intimider. Craindre ou respecter le corps et » ses accessoires : force, beauté, royauté, ministère^ 9 géuéralat; c est pure sottise. I^es hommes naissent » égaux et meurent égaux. Respectons les vertus et
» méprisons les imperfections de leurs âmes. Sans » doute nous éviterons par prudence le mal que peut » nous faire cette puissance physique, comme nous » nous tiendrions en garde d'un taureau couronné^ » d'un singe intronisé, d'un mâtin lâché contre nous. )) Garons-nous*en ; cherchons même» s'il est possible, à y> les modérer, à les adoucir; mais que ce sentiment )) soit bien différent du respect que nous ne devons » qu'aux âmes. C'est avec cette façon de penser que » nous pouvons devenir de grands hommes; autre* )) ment nous devenons misérables et petits. »
Voltaire a dit le mot de sa vie dans cette conQdence: il a vu que l'intelligence fait la supériorité de l'homme sur la terre, et de l'homme sur Thomme; il veut donc inaugurer en Europe la souveraineté de Tintelligence. Mais comment songer à couronner la pensée, quand elle n'avait pas elle-même la liberté de penser.
C'est donc à délivrer la pensée de toute servitude, que la servitude vienne d'en haut ou d'en bas, de la puissance ou de l'ignorance, que Voltaire travaille éperdûment, ouvrier de la première et de la dernière heure, levé le premier et couché le dernier.
Voilà sa religion ; il a vécu longtemps, il a traversé le siècle, il ne l'a jamais perdue de vue une minute; sur tous les chemins, à toutes les étapes de sa vie^ par toutes les armes de la parole, par la poésie, par le théâtre, par le roman, par le pamphlet, par l'histoire, par la correspondance, il combattra, sans cesse, le combat sacré de la liberté de pensée.
Et cette liberté il commencera par l'assurer è luimême, en amassant une fortune, et ensuite en plantant sa tente, sur un sol neutre, au carrefour de TEurope. Du haut de son château de Ferney comme du haut d'un donjon, il traite d'égal à égal avec tous les souverains, les rois, les empereurs, les impératrices, les maltresses, les* papes, les princes, les princesses, les ministres, leschambellans.il flatte les puissances, il les caresse, il les tourne les unes contre les autres et les enrôle toutes au service de sa philosophie.
Il intronise dans le monde une nouvelle royauté, la royauté du génie. Comme un autre souverain, il sait compter avec les obstacles ou avec les dangers. Il pratique toutes les tacliques et toutes les diplomaties de la politique. Quand le vent souffle trop fort, quand l'orage approche de Ferney il sait reculer à propos, désavouer sa parole, recevoir même au besoin la communion de la main d'un moine et rire ensuite de sa capucinade. C'est un tort, sans doute, mais encore plus du temps que de son caractère.
Que l'œuvre de rédemption cependant vienne à languir, que Diderot hésite, que d'Alembert interroge l'atmosphère, Voltaire, du fond de sa retraite, jette à travers l'espace un héroïque Sursum Corda ! et les ramène tous au combat ; ou bien encore que la guerre éclate dans les rangs, il leur crie :
— Aimez-vDus les uns les autres, mes frères, car si vous ne vous aimez pas, qui diable vous aimera ?
Pendant que Voltaire prophétise la souveraineté de
rintelligence^ Montesquieu proclamait de son côté la souveraineté de la loi. Esprit juriste, analytique, pratique; né, nourri, grandi dans l'atmosphère d'un parlement> il cherche moins Thomme idéal que l'homme réel, et il l'étudié pas à pas dans l'histoire.
Il relève de l'école empirique d'Aristote, de l'expérience plutôt que de la théorie. Il démonte pièce à pièce chaque forme de gouvernement. Il en analyse, avec une profonde sagacité, le mécanisme, l'avantage ou le désavantage, mais sans conclure directement, en laissant au lecteur le soin de tirer lui-même la conclusion et de marquer sa préférence.
Était-ce indifférence de sa part ou lâcheté d'esprit ? Non, il écrivait dans un temps d'oppression et d'hypocrisie. Il dut employer le plus souvent l'éloquence du sous-entendu. Mais le peuple français a l'oreille fine, il sait entendre à mi-mot, et à côté de la ligne visible lire la ligne invisible. Il comprit non-seulement ce que Montesquieu avait dit, mais encore ce qu'il ne disait pas, ou ce qu'il ne disait que par réticence.
On peut résunfer son système d'un mot : le règne de la loi. Mais il veut coïntéresser à ce règne tous les éléments intégrants de la société, tous les abus même, tous les préjugés, Église, noblesse de robe, noblesse d'épée, sans vouloir les discuter, les réformer, encore moins les détruire. Tout ce qui est, est bien, et un produit naturel de l'histoire ; il faut savoir l'accepter et le classer.
Grâce à cet esprit d'éclectisme, il apprivoisa Ta-
ristocratie ; il insinua la liberté à une partie de la noblesse et à la majorité de la magistrature. D'un autre côté» par Tallure vive» étincelante de sa pensée, par la grâce éminemment française de sa prose épigrammatique et rapide comme la conversation, il avait le talent d'introduire la politique jusque dans le boudoir. Hadame de Pompadour pouvait mettre YEsprit des his sur sa chiffonnière à côté de sa guitare.
Enfin rhomme couvrait son œuvre par la sympathie et l'ubiquité en quelque sorte de sa personne. Il avait un pied en Italie» en Angleterre, à la cour, h l'académie; le don méridional de plaire, qu'il possédait de race et qu'il portait partout, lui servait d'escorte contre rioimitié du pouvoir et du clergé. Il échappa ainsi à la Bastille.
Mais après Montesquieu^ Rousseau vint poser hardi« ment le dogme de la souveraineté du peuple. Plébéien déclassé, dans la société moderne, parce que le passé y avait pris d'avance toute la place> il voit que chaque tyrannie de l'esprit ou du corps tire uniquement sa raison d'être du passé, et il nie toute œuvre du passé pour avoir le droit de nier la légitimité de l'oppression. Il nie la propriété, il nie l'art, il nie la pensée, et il recule de négation en négation jusqu'à je ne sais quel Eden impossible qu'il intitule l'état de nature.
Par cela seul qu'il appelle le peuple tout entier au pouvoir, il le remue tout entier aussi par sa parole. Il descend profondément dans la masse ; il fanatise de Vidée de liberté tout ce qui travaille, tout ce qui
souffre, tout ce qui demande un coin de mur au soleil.
Hais la masse sait plutôt sentir que penser; Rousseau aima mieux prêcher le sentiment. Il en parle la langue, il en connaît le secret; il jette au monde une parole ardente, imagée, pathétique» tour à tour douce et forte, menaçante et rêveuse, tendre et terrible, sceptique et religieuse. Il passionne la ^ politique ;^il révolutionne à la fois la femme et la jeunesse ; il met le feu à la nation.
Il a une supériorité : il souffre. Malheur à Técrivain heureux, il fera aisément sa paix avec la société. Rousseau ne transige avec aucune institution, ni avec aucune idée. Il ose même réagir contre l'école matérialiste de son temps ; il réclame hautement une place pour Dieu dans la philosophie. La noblesse tolère Voltaire, elle accepte Montesquieu, elle maudit Rousseau.
ce Jean-Jacques Rousseau , de Genève, dit D'Ar- )> genson, auteur agréable, a dit que les gens de let- » très doivent faire trois vœux: pauvreté, liberté, » vérité. Il a témoigné ses sentiments dans quelques y> préfaces. On a parlé de lui dans les cabinets, et le y> roi a dit qu'il ferait bien de le faire enfermera y> Bicêtre. Son Altesse Sérénissime le comte de Cler* y> mont a encore ajouté que ce serait bien fait de l'y » faire étriller. »
Longtemps avant Rousseau, l'école économiste avait décrété dans Tentresol du docteur Quesnay, la sou-
veraineté de Tindividu ; en apparence elle semblait soutenir le despotisme. Mais ce n'était de sa part qu'une tactique pour le désintéresser de la querelle, pour le concentrer dans une seule tête et l'abattre ensuite d'un seul coup. Eu réalité elle supprimait le gouvernement. Moins un peuple est gouverné» disait-elle, mieux il est gouverné. Donc laissez faire, laissez passer.
En créant les hommes sociables ajoutait-elle, la Providence a créé en même temps leurs rapports nécessaires de société. I^aissez donc disait-elle encore, ces rapports de nature agir d'eux-mêmes sans les déranger par des artifices de législation; au lien de régler le travail, laissez-le travailler; abandonné à sa propre inspipiration, il travaillera mieux et plus à la fois, et de cette doctrine d'harmonie préétablie entre l'homme et rhomme, dans la société, l'école économiste concluait à Tabolition de toutes les entraves organisées par la loi autour du commerce et de l'industrie.
Elle soufflait, elle aussi, l'esprit de liberté à cette classe méritante qui toujours penchée sur le sillon ou sur le chantier, porte plus qu'aucune autre le poids du jour et enrichit une nation. Bien plus encore, en faisant la théorie de la production, en la montrant comme la première gloire d'un pays, elle inspirait è la classe productive le sentiment de sa puissance et de sa dignité.
Ainsi, de proche en proche la propagande de la liberté, appropriée au tempérament de chacun, avait
pénétré successivement et transformé toutes les couches de lopinion. Voltaire avait converti les classes lettrées» Montesquieu les classes aristocratiquesi Rouaseau les classes populaires, Quesnay les classes labo* rieuses, Diderot enfin, dans son programme politique jeté par lambeaux comme les mots de la Sibylle, avait laissé échapper ce mot terrible : Le supplice d'un roi change pour jamais le caractère d'une nation.
On a cherché de notre temps à opposer et à immoler les uns aux autres les hommes du dix-huitième siècle; mais loin de se contredire, ils se complètent les uns les autres au contraire^ comme les instruments variés d'un orchestre; par leur diversité même ils représen* tent les diverses nuances de la société, ils n'ont pas la même méthode, ils ont le même idéal^ l'affranchissement et le bonheur de l'humanité. L'un ouvre sa fenêtre au couchant, l'autre l'ouvre au levant, mais tous réunis il embrassent l'horizon complet de la vérité.
L'unité de leur œuvre démontre leur unité de doctrine, or, leur œuvre c'est la Révolution ; et qu'estce que la Révolution, sinon la philosophie du dix-hui^ tième siècle, rédigée article par article, dans la Constitution, dans le Code civil, dans l'organisation de la commune, de la justice, de l'armée.
En faut-il encore une autre preuve? c'est en nous que nous devons la chercher^ car nous, les fils par T esprit, de ces génies rédempteurs, nous, leurs héritiers directs, ne les avons-nous pas tous réconciliés en nous, ne les avons-nous pas tousincarnésen nous, ne retrou^
vons^noiis pas, à chaque instant , en nous, selon l'heiire ou la circonstance, un Voltaire intime, ou un Montesquieu , ou un Rousseau, ou un Diderot, et que nous le sachions ou que nous ne le sachions pas, ne les portons* nous pas tous religieusement dans notre esprit comme dans uu Panthéon ?
Que nous importent leurs fautes ou leurs faiblesses. Ces choses appartenaient à leur temps; le temps les a dévorées : nous n'avons gardé que la part immortelle 8e leur génie; et à l'heure de tristesse nous allons lui de* mander la confirmation de notre croyance ; si la France a pu ressuciter du dix-huitième siècle , elle pourra bien ressuciter encore d'une minute de défaillance*.
Louis XV éprouvait cependant pour la pensée une répulsion de nature. On disait un jour devant lui que Louis XIV invitait de temps à autre la littérature à dtner. Il fit sur ses doigts le recensement de tous les talents, et les nommant Tun après l'autre :
— Tout cela aurait soupe avec moi, dit-il avec dédain.
Oui tout cela, mais tout cela avait déjà créé une opinion en France et l'opinion commençait à régner; c'est elle qui réhabilita la mémoire de Calas, c'est elle encore qui vengea le supplice de Calas, c'est elle, enfin, qui le jour de l'avéneraent de Louis XVI, porta Turgot au pouvoir.
Turgot essaya consciencieusement de régénérer la France par la royauté.
Il voulut décréter la liberté de commerce; une
sédition payée par la noblesse répond à son édit.
11 voulut établir la liberté du travail; Tavocat-général Séguier, réplique : « Que Tindépendance est un » vice dans la constitution parce que l'homme est » toujours tenté d'abuser de la liberté. »
Il voulut instituer Tunité de l'impôt; le garde des sceaux représente : « Que réduire la noblesse à la con- )i> dition de la roture, c'est étouffer l'émulation, n
^11 voulut abolir ia corvée, le parlement protesta. Le peuple français, dit-il, <( est taillable et corvéable à )» merci. »
Louis XYI appuya un instant la réforme de Tui^ot. Il l'imposa même au parlement par un lit de justice.
— Il n'y a que Turgot et moi, disait-il, qui aimons le peuple.
Bientôt vaincu par l'opposition de la cour il sacrifiait le réformateur. Turgot emporta avec lui la meilleure chance de la monarchie.
Il fallait bien que la révolution fit son œuvre : il était temps que cela finit. Je respire enfin. Le monde était vide, j'ai retrouvé le Dieu de la justice. J'ai lié là la victime, disait Junius, et je l'ai traînée à l'autel.