LE JEU
a II faut amuser ma cour, » écrivait Louis XIV dans son journal, et, considérant sans doute le je» comme le premier amusement de la noblese, il Tinstalla en permanence à Versailles et en ambulance à Marly. On y jouait le piquet, le pharaon, le brelan, le biribi, le portique, la grande prime, la petite prime, le hoca, la bassette, le reversi, le lansquenet.
Les tables sont dressées; les bougies sont allumées; les femmes de la cour, couvertes de pierreries, renvoient en éclairs autour d'elles les feux des girandoles. Rangées en silence autour du tapis vert, elles poussent de leur doigt poétique leur enjeu sur le champ de bataille.
Les hommes, debout, penchés derrière elles et noyés dans les parfums de leurs cheveux, le cou tendu, la
fe
bourse h la main, altendcnt l'oracle du Destin. Le banquier taille le pharaon ; la carte tourne, le sort a parlé, et alors :
« Les joueurs sont comme des insensés, dit la Pa- » latine, l'un hurle, Tautre frappe si fort la fable du » poing que toute la salle en retentit. Le troisième 1» blasphème d'une façon à faire dresser les cheveux » sur la tète ; tous paraissent hors d'eux-mêmes et » sont effrayants à regarder. »
Il n'y .avait ni roi, ni reine en ce moment, ni étiquette, ni politesse, f^a passion humaine, partout ailleurs contenue ou refoulée par la présence du maître, éclatait ici dans toute sa candeur, car, à ce tripot sinistre de la royauté, il y allait pour chacun de la vie et de la mort, de la dot de sa femme et du prix de son héritage.
<c Lie hoca est défendu à Paris, écrivait madame de » Sévigné à sa fille, sous peine de la vie. On joue chez » le roi cinq mille pistoles en un matin; ce n*est rien. » C'est un coupe- gorge, chassez bien ce jeu de votre » maison. »
Ce n est rien, en effet, à en juger par la correspondance de Feuquières. Cinq mille pistoles, cinquante mille francs de notre monnaie, élait-ce vraiment la peine d'en parler? Madame de Montespan descend de l'arc-en-ciel, et de ses mains magiques va semer des millions.
tt Le jeu de madame de Montespan, dit Feuquières, D est monté a un tel excès, que les pertes de cent
» mille écus sont communes. Lo jour de Noël, elle 9 perdit sept cent mille écus ; elle joua sur trois cartes )> et les gagna. A ce jeu-la, on peut perdre et gagner 9 cinquante ou soixante fois en un quart-d'heure. )>
La reine aimait particulièrement la bassette ; mais elle avait la main novice ; elle perdait toujours. Â sa mort, elle devait sur parole un million de notre monnaie. Louis XIV acquitta religieusement la dette de sa femme, et la bassette reprit son cours comme par le passé.
On trichait h la cour; on appelait cela piper. Piper passait pour un talent de bonne compagnie, comme chanter ou danser. Mazarin avait dit : « Je corrige le hasard. » l^e comte de Grammont le corrigeait aussi, et il en tire vanité dans ses Mémoires. Saint-Simon rappelle « escroc avec impudence et fripon au jeu à visage découvert, » et, en parlant du duc de Gréquy, il ajoute : a Le duc était splendide en tout, grand B joueur et ne s'y piquait pas d'une fidélité bien ]» exacte. Plusieurs grands seigneurs en usaient de » même et on eu riait. j>
Un fils de madame de Montespan^ le duc d'Antin, pratiquait ce genre d'habileté avec un merveilleux succès. Il confessait hautement avoir gagné six ou sept cent mille écus au jeu, mais toute la cour avait la conviction qu'il dissimulait une partie du bénéfice. Après avoir encaissé son gain et l'avoir placé à hou intérêt, il éprouva tout h coup un accès de vertu; il regarda le hoca comme un péché. Il jura en
lui-même, el il promit au roi de ne plus jouer. Et noQ-seulement le duc d'Antin gagnait à coup sûr, mais il volait ce qu'un autre avait gagné. Gomme cet autre portait le nom de duc de Bourçogne, et qu'il devait un jour hériter de la couronne, Louis XIV vit dans ce fait quelque chose de plus qu'un abus de con6ance, il y vit un manque de respect. Il appela le dauphin dans son cabinet :
•— Est-il vrai, lui dit-il, que, jouant et que gagnant à plein chapeau, vous avez donné à d'Antin votre or à tenir, et qu'à certain moment vous l'avez surpris à escamoter une partie du dépôt?
Le dauphin baissa la tête, et garda le silence. — Je vous comprends, dit le roi, et il congédia Monseigneur.
Quand Louis XIY eut acquis la certitude que d' Antin avait mis la main dans le sac, il lui donna la surintendance des bâtiments. C'était la place où un duc ingénieux pouvait le mieux pratiquer le tour de bâton. Par un raffinement digne de Shakespeare, il chargea le témoin de sa friponnerie de lui porter la nouvelle de sa nomination.
Louis XIY pardonnait aisément une friponnerie h un fils de sa maîtresse. Mais lorsqu'un ûlou titré filait la carte contre Sa Majesté, Sa Majesté le frappait sans rémission.
« Le roi, dit M°*' de Sévigné, 'a commandé h M. de » S... de se défaire de sa charge et tout de suite de » sortir de Paris. Savez-vous pourquoi? pour avoir
j» trompé au jeu , et avoir gagné cinq cent mille écus n avec des cartes ajustées. Le roi perdait toujours » avec trente et un trèfle, et disait : Le trèfle ne » gagne point contre le pique dans ce pays*ci. »
Le comte de Grammont avait sans doute le bon esprit de ménager le trèfle de Sa Majesté.
Après avoir fait sa main h Versailles, la noblesse allait exercer son talent h Paris. La maréchale de la Ferté obligeait ses fournisseurs à jouer avec elle au lansquenet.
— Je les triche, disait-elle, mais ils me volent. La princesse d'Harcourt y mettait plus de modestie : elle voulait bien tricher, mais elle cachait le délit; mettre le profane dans la confidence, c'était gâter la profession. « Sa hardiesse h voler au jeu était inconce- » vable, » dit Saint-Simon, « on^Ty surprenait, elle » chantait pouilleet empochait, et il n'en était jamais 9 autre chose; on la regardait comme une harengère » avec qui on ne voulait pas se commettre, en plein » salon de Marly, en présence de monseigneur et de » madame la duchesse de Bourgogne. »
Mais la princesse d'Harcourt faisait métier de dévotion. A la fin de la partie, elle baissait pieusement la paupière et disait d'un ton béat : Je remets à qui de droit tout bénéfice suspect, et je prie la galerie de vouloir, à son tour, me donner l'absolution ; car au jeu il y a presque toujours quelque méprise. Avec ce protocole, la princesse mettait sa conscience en repos. Elle devait avoir un habile confesseur.
A ce métier les femmes avaient une supériorité sur les hommes : leur beauté. Aussi en usaient-elles è l'occasion. Les dames de la cour dévalisèrent en une séance le prince de Nassau. « Je crois bien, dit la Pa- » latine, qu'ellas Tont quelque peu attrapé, car elles » ont la réputation do savoir très-bien jouer. »
Samuel Bernard ouvrit un jour sa bourse h la monarchie. 11 voulut aller à Versailles pour son argent. Madame de Tallart l'invite à souper et le place à côté de madame de Flamarens. Madame de Flamarens pas* sait pour la perle de la cour et de la coquetterie. Elle dégourdit peu à peu le banquier pendant le repas, elle lui verse à boire, elle joue avec lui de l'éventail, et quand la tête de Samuel commence h tourner, un laquais apporte une table de jeu et madame de Tallart installe le patient au lansquenet.
tt M. Bernard retire sa main gauche pleine de roun leaux, dit madame de Tallart, les pose sur la table, » et plonge son autre main dans la gorge de madame » de Flamarens, en lui disant : — Ma belle, qu'en » pensez- vous?... Va-tout! Nous voilà toutes parties » de rires immodéréis; le fou rire gagna tout le monde; D le duc d'Ayen en pensa mourir. Chacun quitte la D place; on entoure M. Bernard; c'est à qui de nous » fera son va-tout. Enivré du succès, il n'entend plus » rien, ne sait plus ce qu'il fait, et, dans cinq minutes, )) nous ne lui laissâmes plus un écu, il faut en con- » venir! »
Et cependant, partout ailleurs qu'à Versailles,
fjouîs XIV punissait le jeu comme un délit, bien plus (mcore, comme un crime passible de la potence.
C'est que Louis XIV faisait du jeu un instrument de règne; c'est que, par le jeu, il jetait sans cesse la perturbation dans la fortune de la noblesse, et qu'il la réduisait, en quelque sorte, à un étal pompeux de misère. 11 avait introduit le jeu à Versailles par la même raison qu'il protégeait le luxe, ou plutôt qu'il l'imposait par son exemple. Il avait mis la cour sur un pied de magnificence à ruiner quiconque, de plus ou moins près, devait tenir compagnie à la royauté. Il bâtissait, et la noblesse devait bâtir; il changeait d'habit quatre fois par jour, et la noblesse devait changer quatre fois d'habit.
Le manteau de Tordre du Saint-Esprit coûtait une vingtaine de mille francs de notre monnaie, et quant au reste du costume, il étaitihérissé de hors-d'œuvres jusqu'à ressembler à un buisson ardent. Si , par mégarde , deux chevaliers venaient à passer près l'un de l'autre, ils restaient pris l'un à l'autre comme à un filet.
« M. de Montchevreuil et M. de Viliars, dit ma* » dame de Sévigné, s'accrochèrent d'une telle furie ; » les épées, les rubans, les dentelles, les clinquants, » tout se trouva tellement mêlé, brouillé, embarrassé, > toutes les parties crochues étaient si parfaitement » entrelacées que nulle main d'homme ne put les » séparer; plus on y touchait, plus on les brouillait, » comme les anneaux des armes de Roger. Enfin,
» toute la cérémonie, toutes les révérences, tout le » mancge demeurant arrêté, il fallut les arracher » de force, et le plus fort remporta. »
Madame de Montespan avait imaginé la robe battante , cette immense rotonde d'étoffe déployée à la circonférence de la femme, comme une extension de sa personne dans l'espace. Il y avait à la cour un homme de rien, dit Saint-Simon, appelé Langlée , qui tenait la banque du jeu, et, de temps à autre, faisait des cadeaux aux dames et servait des dîners aux maris.
ce Langlée , ajoute madame de Sévigné , a donné à » madame de Montespan une robe d*or sur or, re- » brodée d'or, rebordée d'or et par dessus un or frisé, » rebrochée d'un or mêlé avec un certain or, qui fait » la plus divine étoffe qui ait été imaginée. Ce sont les » fées qui ont fait cet ouvrage en secret. »
Et ainsi Louis XIV, à l'aide de la pompe aspirante et foulante de sa politique, enrichissait à la fois et appauvrissait la noblesse. Il faisait descendre le gentilhomme du rang de patricien au rang de client ; il le forçait à venir chaque matin, à la porte de sa chambre à coucher, tendre la main à Taumône. Il avait enfin réalisé à Versailles le chef-d'œuvre du despotisme : le dépôt de mendicité de l'aristocratie.
a Ce qui soutient le plus l'autorité en France, disait » d' Argenson, c'est la ruine des grands et les effets du » luxe. Plus on est grand plus on est ruiné, incom- » mode et obéré : chacun espère aux bonnes grâces » de la cour : de là vient celle servitude et celte obéis-
» sance à la tyrannie du gouvernement, quelque » mauvais qu'il soit, de là Timpunité de cette tyran- » nie. »
Partout où le despotisme commande, il prend le luxe pour premier ministre.