‹ Décadence de la monarchieChapitre 21 sur 37 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Résumons-nous : Louis XIV règne ; au lieu de faire de la monarchie une institution , il n'en fait qu'un homme, et cet homme est tout, et cet homme est seul , le principe, le centre, le moteur universel de la France ; le roi des rois, l'évêque des évêques, le directeur de toutes les consciences, le contre-mattre de tous les travaux; le propriétaire de toutes les propriétés; le tribunal de tous les tribunaux, l'inquisiteur de toutes les existences^ le mari de toutes les femmes : un dieu enfin; il le croit, il le dit, il l'écrit lui-même à Tusage du dauphin, et dans cette conviction, ce dieu apocryphe de chair et de sang tient la noblesse inclinée, à Versailles, devant sa garde-robe. Quand un homme prend le rôle de la divinité sur la terre^ il tombe audessous de l'homme ; ce n'est plus qu'un monstre, car

du moment qu il ne doute plus de lui-même, il a perdu le sens moral.

Bossuet compare quelque part Louis XIV à je ne sais quel Briarée, qui atteint de ses longs bras jusqu'aux extrémités du royaume. Louis XIV prenait l'image au sérieux, il entendait toucher & tout, mettre la main partout; dans Tindustrie, il déterminait à un fil près la confection d'un tissu ; dans Tagriculture, il proscrivait la vigne au profit du labour ; à la toilette, il réglait le droit de porter un galon doré ; sur la table, il décrétait le pain sans levain, sous prétexte que la levure nuisait à la digestion ; dans le ménage, il intervenait entre le mari et la femme, entre le père et le fils, entre la mère et la fille ; il envoyait le fils au collège et mariait la fille à sa fantaisie; il entrait dans les maisons ; il regardait sous les rideaux ; il levait le cachet des lettres ; il fouillait, en un mot, dans tous les secrets de Texistence.

Bien plus encore : il descendait dans les consciences; il entendait y faire h son gré la conviction, la nuit et le jour, l'erreur et la vérité. Il décidait de sa souveraine autorité entre le molinisroe et le jansénisme, entre le quiétisme et l'orthodoxie, entre le gallicanisme et Tultramontanisme. En toute chose et sur toute question de théologie, de scolastique, de philosophie, de médecine, de politique, d'économie politique, il fallait croire à la minute ce que croyait ou que semblait croire cet homme , qui possédait l'infaillibilité et savait à peine lire et écrire^ Mais comme aucune force

hamaine ne pouvait imposer une croyance à l'âme libre, Louis XIV jprenait le corps h partie, et il appelait le feu, le fer, Texil, le cachot au secours de la conversion. Non-seulement il portait ses longs bras aux extrémités du royaume, mais il les allongeait encore jusqu'aux extrémités de l'Europe ; ce fils de l'Espagnole, dans l'infatuation de sa vanité castillane, recommence sur nouveaux frais l'utopie de Charles- Quint, la folie de Philippe II; il veut absorber, confisquer toutes les puissances autour de lui, les subordonner à sa couronne, les réduire à une sorte de vassalité; et h cette œuvre de monomane acharné à faire tenir une pyramide sur la pointe, il dépense tout ce que la nature, aidée par l'éducation machiavélique de Mazarin , avait accumulé en lui de rouerie et de cruauté. Il ment, il triche, il trompe, il corrompt, il menace, il frappe, il pille, il incendie. Il signe le traité de renonciation et^ il le déchire ; il jure de ne pas assister le Portugal et il l'assiste; il soulève la Sicile contre l'Espagne et l'abandonne à la vengeance de l'Espagne; il pensionne Charles II contre le peuple Anglais et il soudoie le parti régicide contre Charles II ; il massacre le protestantisme en France et il le soulève en Hongrie contre l'empereur d'Autriche. Il fait de la France d'abord la terreur et ensuite l'horreur de la chrétienté; par la perfidie de sa diplomatie , par la violence de sa politique extérieure, il coalise contre lui la moitié de l'Europe. Il l'attire, il l'amène sur notre territoire; à

quoi tint-il que la France ne disparût de la carte?

Dans cette âme royale, maniée par Bossuet et remaniée par le révérend père Letellier, if n'y a ni vertu, ni loi, ni règle, ni morale, ni trace du juste ou de Tinjuste. Il remarque une beauté, elle lui appartient; le mari réclame; il ira à la Bastille; la noblesse Tin* quiète, il ne peut l'exlerrainer par Tépée, il la jettera dans le grand pourrissoir de Versailles, et pour la potréfler jusqu'à la moelle, il tiendra maison de jeu et maison de débaucbe dans son propre palais. Il lui a porté le dernier cgpip, dit-on ; oui, en tant quelle gênait son omnipotence, non en tant qu'elle foulait la nation. Quel droit seigneurial de justice, de corvée, de redevance, d'exaction de toute nature, a-t-il donc aboli ou seulement atténué? Il a désarmé la noblesse de son indépendance, voilà tout, et pour prijL de soa abjection, il lui a donné plus que jamais la Francfî.à dévorer.

Quand un forçai aura purgé sa peine, le roi ne le rendra pas a la liberté, il le retiendra jusqu'à la mort sur son banc de douleur. Quand il aura besoin de bras encbatnés pour le service des galères^ il priera les Turcs de faire la chasse aux chrétiens sur les frontières du Danube, et il achètera ces blancs ainsi volés trois cents francs par tête sur le marché de Livourne. Un jour viendra où, pour une querelle de sacristie, au fond de l'Asie Mineure^ il enlèvera de vive force un patriarche Arménien sur le territoire ottoman, avec l'impudence d'un boucanier de profession ; puis il

cachera ce vol d* hommes à main armée, il le niera, et quand le sultan ne voudra plus croire au mensonge, il lui rendra un cadavre : la mort ne commet pas d'indiscrétion.

EnQn, plus tard, après avoir juré l'observation de r Édit de Nantes sur sa couronne, tout à coup, un matin à son réveil, il ordonne à quinze cent mille âmes, les plus honnêtes, les plus vertueuses, les plus pieuses, les

plus laborieuses et les plus industrieuses du royaume, de changer de croyance comme de manteau, de mentir à leur conscience, de mourir moralement, et de ne garder de l'homme que Textérieur, que le fantôme. Ainsi placés entre Dieu et un roi parjure, ils hésitent, ils demandent grâce, ils lèvent les mains au ciel ; on les tue non pas d'une seule mort, ce serait un sup-* plice trop doux : on les tue de toutes les morts k la fois, dans toutes les ûbres de leur cœur, dans leurs femmes et dans leurs enfants.

Les admirateurs béats du règne de Louis XIV voudraient pouvoir tourner cette page de son règne; c'est une erreur, disent-ils; Louvois l'a trompé. Une erreur? Le mot est poli. Qu'un faiseur de coup de main populaire aille, à la tête d'une bande déguenillée, forcer dans son hôtel quelque sbire en chef du despotisme, et que dans sa fureur il marque sa marche à une trace de feu et de sang, c'est un assassin, celui-là, c'est un incendiaire, ce qui est vrai à coup sûr; le ciel doit crouler d'indignation, il n'y a pas d'exécration assez forte à vomir contre son crime, pas de

potence assez haute pour le punir; et cependant il fait preuve d'un certain courage, abominable, je le veux bien, dans la consommation de son attentat. Il joue en définitive une partie désespérée contre la société. Oui, mais il fait son œuvre en haillons, les bras nus, les cheveux en désordre et les mains trempées dans Teau du ruisseau; il crie, il hurle, il révolte tous les sens à la fois, il blesse tous nos sentiments d'élégance.

Mais qu'un de ces bouchers d'hommes qui portent une couronne, un beau jour, sans motif, sans danger, sans nécessité, incendie non pas une maison, mais une province, et massacre une population tout entière, uniquement parce qu'il trouve cela bon à son orgueil ou utile à un plan de campagne, moins encore, pour faire montre de sa puissance et pour marcher comme le Dieu de la Bible, escorté par la terreur, — ce n'est plus un incendiaire, ce n'est plus un assassin, c'est un héros, c'est le grand roi, et l'histoire et la poésie feront concurrence de lyrisme pour bénir sa mémoire. Il est vrai que ce sont des complices en habit brodé, en habit galonné, dorés sur toutes les coutures, un cordon en sautoir sur la poitrine, qui ont exécuté ces atrocités monarchiques, proprement, posément, d'une main gantée, quelquefois parfumée, et avec le sourire et la grâce du parfait gentilhomme.

Si encore ces donneurs d'ordres de sac et de meurtre contre des femmes et des enfants, coupables d'aimer Dieu en français au lieu de l'aimer en latin, mettaient les premiers la main a l'œuvre; si ce sang tout chaud

qu'ils sèment au vent avec tant d'aisance pouvait rejaillir sur eux, les éclabousser de la tète aux pieds, les imprégner d'un parfum d'abattoir; si le cri terrible de leurs victimes pouvait enfin entrer dans ces oreilles augustes de monarques, toujours caressées du doux murmure des flatteries, peut-être que leur délicatesse de nerfs, à défaut de bonté, les inclinerait au respect de la vie humaine. Mais non, c'est de loin, c'est par d'autres bras, c'est dans les délices et les voluptés de leur palais, qu'ils infligent ces horribles exécutions à l'humanité. Pour les dragonnades comme pour les batailles, leur grandeur les attache toujours au rivage.

Voilà Louis XIV ; voilà l'homme que longtemps et hier encore les lettrés de profession, les gourmets de la phrase classique ont glorifié comme l'idéal du monarque, parce que, dans leur dilettantisme littéraire, ils voulaient bien, toujours et uniquement, le contempler à travers les reflets entre-croisés des génies de Molière et de Racine. Quant à nous, fils d'un siècle de démocratie, c'est à une autre balance que nous pesons la gloire des rois et que nous leur demandons compte des peuples confiés à leur gestion ; nous croyons que les peuples ont sur cette terre une destinée, une consigne de la Providence, or, cette destinée, nous la trouvons dans la loi du progrès, c'est-à-dire dans l'augmentation de vie : de vie physique par plus d'activité; de vie intellectuelle par plus de science ; de vie morale par plus de vertu. Or, à quelle heure, dans quelle cir-

constance de son long despotisme, Louis XIV a-t-il satisfait, nous ne disons pas à la totalité^ mais à la moindre partie de ce programme? Qu'il ait accompagné une promenade armée, plus ou moins heureuse, h la frontière ; qu'il ait retourné un compliment plus on moins ingénieux è un poète de cour, payé luimême pour complimenter le monarque ; qu'il ait dicté une dépêche plus ou moins hypocrite à Pomponne, et qu'il ait même intrigué en Allemagne pour mettre sur sa tête la couronne du Saint-Empire, que nous fait, à nous, hommes du peuple, cette superGcie en quelque sorte et cette mousse de l'histoire? La France en cueillait*elle un épi de plus, en tirait-elle une connaissance de plus, une moralité de plus^ une faculté de plus, en un mot, plus de civilisation?

Loin de là, la monarchie de Louis XIV étouffe autour d'elle toute spontanéité, toute liberté, toute vitalité intellectuelle on morale, toute force sociale naturelle ou organisée ; et après avoir tout saccagé, tout ravagé, tout dévasté, elle tombe elle-même épuisée sur la France évanouie. On nous accuse de haine à sa mémoire. De haine, ce n'est pas assez. Le nom de cet homme nous jet le dans une sorte de colère sacrée; il nous semble qu'il est encore notre contemporain, que nous revivons dans nos aïeux proscrits ou massacrés par son bigotisme, qu il est là, devant nous, dans toute Tarrogance du crime encensé, à frais communs, par tous les courtisans de la parole. Sa fausse gloire a dépravé l'esprit du peuple français ; et le grand

mensonge historique de son règne démoralise encore notre pays.

Louis X[V, nous l'avons dit, avait façonné lamonarchie à son image^ sur Téchantillon de son caractère ; c'était un instrument fait à la main de l'instrumentiste, et à chaque instant son mécanisme réclamait le doigté du mattre> la nature particulière de son esprit dévorant, accapareur, travailleur, espion, tracassier, brouillon, entreprenant, méticuleux, — de sorte que pour donner le mouvement à la machine tellequ'il l'avait conçue et organisée, LouisXIV aurait dû succéder indéfiniment à lui-même et léguer un Louis XIV perpétuel à la France en même temps que son système de gouvernement.

Or, voici qu une impertinence de la destinée appelle, à point nommé, sur le trône de Louis XIV, l'antithèse vivante de ce monarque, une âme molle, triste, passive^ léthargique, deshéritée d'ambition, de volonté, d'initiative, de curiosité. Tantôt par diplomatie, tantôt par menace, Louis XIV a retiré à lui et monopolisé tous les pouvoirs des pays d'états, des. communes, des parlements. Cette épouvantable accumulation d'autorité va crouler de tout son poids sur cette tête frêle de Louis XV; mais Louis XV, trop faible pour porter cette monarchie asiatique, en rejettera le fardeau sur un visir n'importe de quel sexe, prêtre ou courtisane. Il régnera parce que la royauté lui donne droit aux indolences et aux débauches du sérail. Il régnera, mais il ne gouvernera pas , parce que la Providence

lui a refusé les dons et les instincts du pouvoir.

Dans une monarchie représentative, où le pays dégage de lui-même tout ce qu'il tient en réserve de génie et l'apporte en aide à la couronne, Louis XV aurait offert sans doute un modèle irréprochable de roi constitutionnel. Il aurait peut-être eu la bonne fortune de trouver sur son chemin un lord Chatam k la fois libéral et patriote. Il aurait relevé le nom de la France, et légué lui-même un nom recommandable à rhistoire. Mais il tomba victime d'une forme de gouvernement fausse^ absurbe, inique, arbiti^aire, qui ne pouvait, qui ne devait donner à la longue que négation, impuissance, misère, stérilité. Louis XV expia sans doute la faute de son tempérament, mais encore plus la faute du tempérament de son aieul.

Pourvu qu'on eût laissé à Louis XV sa liste civile, ses chasses, ses amourettes, ses petits soupers, ses pavillons dérobés, ses portes secrètes, ses nuits mystérieuses, ses allées tortueuses de jardins anglais, qui accordent le temps d'un mot à l'oreille entre deux massifs, il eût volontiers abandonné aux orateurs du parlement les questions du Canada, de llnde, de la Pologne, de la bulle Unigenitus^ de l'encyclopédie ou du pacte de famille. Le parlement eût retenu le pouvoir échappé de la main défaillante d'un roi fainéant épuisé de débauche; il eût conservé à la France l'Inde et le Canada ; il eût développé la richesse de la nation et empêché le partage de la Pologne. La royauté ne brillait pas plus par le génie en Angleterre qu'en

France à cette époque, et cependant, sons un roi mé* diocre» la puissance anglaise prit tout à coup un prodigieux accroissement. Cest que derrière la force amortie de la couronne, il y avait la force occulte de la nation représentée par le parlement, et que la France, au contraire, la vigueur monarchique une fois épuisée, n'avait sous la main aucune force de rechange pour relayer la monarchie.

Et cependant si nous avions eu le choix de la vie, nous aurions mieux aimé vivre sous le règne de Louis XV que sous le règne de Louis le Grand. L'apathie du moins du sigisbé de la Pompadour déterminait forcément une détente de despotisme. La France tenue à la camisole de force par Louis XIV pouvait encore respirer, au temps de son successeur, et accomplir d'ellemême quelque progrès. Louis XV préférait la paix à la guerre; que ce fût par nonchalance d'esprit plutôt que par amour de l'humanité, on aurait mauvaise gr&ce à le nier. Il n'en reste pas moins vrai que la paix amenait, avec elle, une recrudescence d'activité dans le royaume et par conséquent de richesse. L'industrie, le commerce témoignaient encore d'une certaine prospérité relative malgré la stupidité du régime économique en vigueur. Ce régime, toutefois, on pouvait encore le discuter en mettant une sourdine à sa parole. La vérité filtrait, goutte à goutte, dans l'esprit de la nation.

La France commençait à penser, non que la pensée y eût droit de cité; mais, l'inertie chronique de

Louis XV constituait une sorle de charte néga* tive à rintelligence. L'écrivain allait bien de temps à autre à la Bastille. Mais en définitive» à ciel ouvert ou sous le manteau de la cheminée, il finissait par dire à peu près ce que la France avait besoin de sa* voir. L'atmosphère d'ailleurs était sonore à ce moment de r histoire ; le bruit du canon ne troublait plus l'oreille du peuple français; la fumée de la victoire ne faisait plus diversion a l'intelligence ; la monarchie ne fanatisait plus l'imagination ; il n'y avait d'attention dans la masse de la société et de gloire que pour le génie du penseur ; le génie seul consolait la France de son effacement en Europe.

Louis XVI à la mort de son aïeul, aspira de bonne foi à réformer la monarchie ; mais il essayait une transaction impossible entre la mort et la vie. Un monde venait de finir, Louis XVI descend avec lui au tombeau. La loi éternelle avait condamné d'avance la monarchie du derniermari de madame de Maintenon. La révolution, de sa main tragique, exécute la sentence. Quant à nous, l'âme troublée de cette mystérieuse réversibilité du crime, nous n'en bénirons pas moins la Révolution et nous n'en lèverons pas moins la main, pour porter témoignage en sa faveur.

Quant à ceux qui ont encore l'habitude de la maudire, elle leur a encore plus donné qu'elle ne leur a retiré dans sa justice ; elle a désarmé les nobles de leurs privilèges, mais elle leur a rendu des droits ; elle les a forcés à compter par eux-mêmes et à devenir des hom-

mes quand il n'étaient que des gentilshommes. Elle a dépossédé les prêtres de leurs vignobles et de leurs bois de haute futaie, mais elle les a ramenés aux études et aux vertus de leur état. Elle a supprimé la vénalité des charges de judicature; mais les magistrats ne jugent plus par le mérite des écus et ne reçoivent plus les épices des plaideurs.

Voilà toute la morale de ce livre; nous ne l'avons pas écrit pour remuer le fumier du passé ni pour le donner en scandale, mais pour inspirer à notre siècle meilleure opinion de lui-même et une foi immortelle i sa destinée.

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