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LA GALANTERIE

Après le jeu, venait l'amour; autre jeu à vrai dire, et nouvel exercice au talent de tricher.

Il y avait, chaque soir, à Versailles, appartement, grand appartement, petit appartement, bal, ballet, concert, comédie; mais, en fait de comédie, Louis XIV préférait au génie de Molière la farce italienne assaisonnée de pantomime. Il avait enrôlé Scaramouche à son service, et négocié avec le duc de Parme l'acquisition de Dominique.

Il tenait à mêler les sexes pour les enchaîner Tun par l'autre à sa personne, et, par cette raisjon, il multipliait les occasions de rapprochement entre eux : les fêtes, les feux d'artiQce, les nuits aux flambeaux dans les allées du parc, les promenades vénitiennes en barque, aux rayons de la lune, sur les eaux du grand

canal, dans les brises d'été chargées de parfums et de soupirs de hautbois.

La langue du temps appelait cette promiscuité nobiliaire du nom poli de galanterie.

Louis XIV d'ailleurs inclinait à la galanterie par tempérament autant que par système. « Le roi était » galant, dit la princesse palatine , mais souvent déy> bauché : tout lui était bon, en fait de femmes, )) paysannes, femmes de jardinier, dames de qualité, » pourvu qu'elles fissent semblant d'être amou- » reusès. »

A peine sorti de tutelle, au lendemain même de son mariage, il courait de nuit sur les combles du palais, au risque de précipiter la monarchie d'un quatrième étage, et il entrait par la fenêtre dans la chambre d'une 611e d'honneur de la reine, mademoiselle Lamothe-Uoudancourt. Une duègne respectable, la duchesse de Navailles, chargée de la garde du troupeau, crut devoir griller le passage pour intercepter ce manège aérien sur les gouttières. Le roi vit dans ce grillage un attentat contre la royauté : il chassa la duchesse.

Mais si madame de Navailles grillait la vertu de mademoiselle Lamothe, en revanche la maréchale de Lamothe pressait vivement sa 611e de répondre à l'appel du monarque; l'infortunée, hélas! aimait le marquis de Richelieu ;. elle marchandait encore sa défaite, que le roi avait déjà changé de caprice : mademoiselle de Lamothe eu épousa de dépit un duc et

pair bossu, un monstre de laideur, du nom de Yentadour. — Tant mieux si elle aime oelui-lÀ, cria Tabbé de la Victoire, elle aimera bien un autre 1

Et, en effet, madame de Ventadour réalisa complé* ment la prophétie.

Le roi, pendant ce temps-là, dérobait madame de Monaco au duc de Lauzun. Chaque soir, un valet de confiance conduisait la duchesse, enveloppée d'une cape, par un escalier dérobé, et la coulait silencieusement dans le cabinet de Sa Majesté par une porte de derrière. Un jour cependant Lauzun ferma la porte 4 double tour dans un accès de jalousie, et jeta la clef 9U fond d'une oubliette. La princesse arrive à Theure du mystère ; elle cherche la clef dans Tombre : personne; elle frappe: personne encore ; elle frappe de nouveau t le roi accourt enfin au signal de détresse, et le rendez-vous manqué finit de force par une scène de désespoir à travers le trou de la serrure.

Le jour suivant, madame de Monaco faisait la con« versation dans le salon de mademoiselle de Montpensier, le corps à moitié renversé sur le carreau, et le bras étendu sur le parquet ; Lauzun approche gravement de sa maîtresse, lui met le talon de botte dans la main et fait la pirouette; madame de Monaco releva héroïquement sa main broyée sans pousser un cri de douleur.

Louis XIV émigra de madame de Monaco à made* moiselle Lavallière. Lorsqu'un particulier séduit une femme, il la déshonore; lorsquun roi la débauche.

il rennoblit : Louis XIV nomma donc la lavorite duchesse par lettres patentes, et il ajouta au titre, sous forme d'apostille, la terre de Yaujours. A quelque temps de là, pendant une nuit de Noël, un chirurgien, appelé Boucher, entrait, les yeux bandés, dans une chambre mystérieuse, et il accouchait une femme masquée, à la lueur d'une bougie. Louis XIV légitima l'enfant, toujours par lettres patentes, voulant, dit-il quelque part, lui assurer Thonneur de sa naissance.

Après avoir afSché sa maltresse par un acte public, il obligea la reine à la recevoir dans son intimité. La reine gémit, la reine pleura de cette violence, de cette injure à sa dignité ; elle osa même murmurer contre une femme de sa maison, la comtesse de Brancas, pour avoir chaperonné le commerce du roi avec mademoiselle Lavallière.

Alors l'homme pur de la cour, le Gaton du temps, le misanthrope de Molière, le sévère Montausier prit la parole, et dit : « Ah I vraiment, la reine est bien » plaisante d'avoir trouvé mauvais que madame de » Brancas ait eu de la complaisance pour le roi en

> tenant compagnie à mademoiselle Lavallière. Si )a

> reine était habile et sage, elle devrait être bien aise » que le roi fàt amoureux de mademoiselle de Bran- » cas : car, étant fille d'un homme qui est à elle et » son premier domestique, lui et sa fille lui renh draient de bons offices auprès de Sa Majesté. »

tJne feintne cependant protesta à haute voix con-

tre cette intimité forcée de la reine avec sa rivale.

— Dieu megarde, disait-elle, d'être la nialti*6sse du roi; si j'étais assez malheureuse pour cela, je n'aurais jamais l'effronterie de me présenter devant la reine I

C'était la marquise de Montespan qui parlait ainsi. Elle avait h peine aclievé la phrase, que le roi lui jetait le mouchoir, la proclamait maîtresse en titre et la nommait surintendante de la reine. Et la reine, condamnée à subir k toute heure du jour la domination de la favorite , criait dans son humiliation : — Cette catin me fera mourir !

Le roi avait déjà tourné la première page du roman, et sacriûé mademoiselle Lavallière, cette douce violette, à entendre madame de Sévigné, cachée sous l'herbe, honteuse d'être maîtresse, d'être mère, d'être duchesse ! Il voulait désormais une satisfaction plus éclatante à l'orgueil de son regard, et il la chercha dans la beauté à fracas de la marquise de Montespan, cette agréable étourdie, comme il l'appelait dans une heure de franchise. Le jour même de son entrée en fonctions, la nouvelle sultane souriait devant sa glace, et disait, dans l'extase de sa victoire:

Le roi devait à la dignité de sa couronne de choisir pour maltresse la plus belle femme de son royaume !

Le marquis de Montespan redemandait toutefois sa femme à l'écho; il tenait encore à l'honneur de son blason. Le roi écrivit à Colbert de châtier ce

mari rebelle, assez audacieux pour disputer sa couche au monarque. « Monsieur Golbert, il me revient que » Montespan se permet des propos indiscrets. Cest » un fou. que vous me ferez le plaisir de suivre de » près et de chasser de Paris. » Golbert enferma le marquis de Nontespan à la Bastille, et Texila ensuite dans sa terre de Guyenne.' L'infortuné prit le deuil de sa femme comme si elle était morte, et fit chanter pour le repos de son âme une messe en musique.

La duchesse de Lavallière alla de son côté ensevelir sa défaite derrière la grille du couvent de Chaillot, sous le nom de sœur Marie de la Miséricorde. A ce moment, Louis XIY sentit pétiller une dernière étincelle de Tamour éteint, et il envoya Golbert arracher de vive force cette Madeleine avant l'heure & sa cellule. Sœur Marie de la Miséricorde flottait cependant entre Dieu et le roi, la Gour et le salut. Un pieux gentilhomme, appelé Mattonet, l'exhortait à persévérer dans la retraite et dans la prière ; Louis XIV donna Tordre de saisir Mattonnet et de le conduire, sous escorte, à la forteresse de Pignerol.

f^ duchesse de Lavallière caressait encore au fond du cœur le fantôme du bonheur évanoui ; elle déposa de nouveau la guimpe dans Tespérance de retrouver le sourire de son amant. Mais bientôt désabusée, mais jetée en litière aux pieds de sa rivale, elle reprit le chemin des larmes et des sanglots, elle replongea sans retour dans les ombres du cloitre des Garmélites ; et la sur le sac, sur la cendre, la tête rasée, le corps en

sang, devant un cruciQx de bronze, elle expia longae* ment son amour dans un douloureux et délicieux raffinement de pénitence.

Quand la chair criera, disait-elle, je me rappellerai tout ce que cet homme m'a fait souffrir.

Elle [baisait de reconnaissance la pointe du cilice. Elle mourut enfin lentement, en détail. Le roi en reçut la nouvelle avec indifférence. Elle était morte pour moi, dit-il, le jour où elle était entrée au cou* vent.

k la première éclipse de mademoiselle Lavallière, la cour supposa un instant la place vacante, et cherchait du regard sur quelle tête le rayon du soleil allait tomber. Mademoiselle de Sévigné dîne à la table de Sa Majesté. Est-ce une candidature ou mieux encore une élection? On entoure la nouvelle 'élue, en réalité ou en perspective ; on envie sa destinée, on murmure son nom à Toreille, et le vent le porte jusqu'au fond de la Bourgogne. « On croit que le roi retourne k » madame de Soubise, écrit madame de Montmo- » rency à Bussy-Rabutin. D'un autre cMé Lafeuillade » h\l tout ce qu'il peut pour mademoiselle de Séviji gné. » A cette ouverture, l'oncle même de la néophyte, le fier Bussy, fier de son nom, fier de sa race, fier de son ombre, sent bouillonner de joie tout son sang de gentilhomme.

— Je serais très-aise, répondit-il, que le roi s'attachât è mademoiselle de Sévigné, car elle est fort de mes amies, et il ne pourrait être mieux en maîtresse*

Mais mademoiselle de Sévîgné aimait la philosophie, el philosophiquement elle épousa le marquis de Grignan. Le roi retourna donc, comme le désirait Madame^ à la duchesse de Soubisoi C'était une femme rousse, âpre au gain, muette comme la nuit, prudente comme le serpent, soigneuse de sa beauté jusqu'à vivre uniquement de viande blanche et de laitage , jamais troussée comme une autre femme, au dire de Saint- Simon , de peur d'échauffer son corps et de couperoser sa figure. La maréchale de Rocbefort, rompue de longue date au métier d'entremetteuse, conduisait sur la pointe du pied Danaé h Jupiter. Le mari, caché dans la coulisse, savait tout, encourageait tout à la cantonnade, et pour prix de sa complaisance, recevait la pluie d'or dans son manteau ; et For tombait, toth« bait toujours, et le mari achetait l'hôtel de Soubise et il entassait million sur million. Lorsqu'on le félicitait de son opulence, il baissait modestement la tête.

— Tout cela vient par ma femme, disait-il d'un air de componction, je n'en dois pas recevoir le cotn^ pliment .

La fortune de H. de Soubise mettait la cour en campagne ; c'était à qui trouverait à son foyer ou au foyer voisin une fille, une nièce, une cousine, une parente, une beauté à offrir en sacrifice au minotaure. c Je ne sais si vous aurez appris, écrit madame de Se- » vigne à sa fille, que Yillarceaux, en parlant au roi » d'une charge pour son fils, prit habilement l'ocea- » sion de lui glisser qu'il y avait des gens qui se mA«

» laient de dir^^ à sa nioce que Sa Majesté avait quel- » que dessein pour elle, que si cela était il le suppliait » de se servir de lui, que Tafiàire serait mieux entre D ses mains que dans celles des autres, et qu'il s'y em- » ployerait avec succès. Le roi se mit à rire et dit : « Villarceaux, nous sommes trop vieux, vous et moi, n pour attaquer les demoiselles de quinze ans. »

Or, précisément h cette époque-là, le roi attaqua une demoiselle de Laval, fille d'honneur de madame la Dauphine, et Tattaque réussit au-delà même de l'attente. Mais pour épargner la dépense d'un enfant déplus à légitimer, Louis XIV écoula sa maîtresse au duc de Roquelaure, et par contrat de mariage le nomma duc à brevet. La nouvelle duchesse accoucha d'une fille, avant que l'encre eût séché sur la signature du contrat.

— Mademoiselle, soyez la bienvenue, dit le duc de Roquelaure, je ne vous attendais pas sitôt.

La duchesse enrichit aussi son mari. La beauté heureuse était -la dot des dots, dit Saint-Simon.

Madame de Montespan régnait cependant toujours en titre, et chaque matin, à son petit lever, la fleur de la cour lui présentait à genoux le gant et le pot de pommade. Le maréchal de Villeroy lui portait la queue de sa robe comme un page, lorsqu'elle passait de la toilette à sa chapelle. Mais elle vieillissait, mais elle fatiguait le roi de sa fierté, de sa jalousie, de sa pétulance; mais pendant qu'elle allait, qu'elle venait, qu'elle jouait, qu'elle riait, qu'elle fendait l'air comme

une trombe, qu'elle remplissait le palais du hrnil <lo sa parole, du vent de son verUigndin, ou (\nn fH>n beure de recueillement elle faisait modestement courir dans sa chambre un char de ûligrane, attelé de quatre souris, le roi errait à la brune, le manteau sur le nez, côte à côte du duc de Larocbefoucauld, à la re^ cherche d*une proie à dévorer.

— Od sent la chair fraiche dans le pays, disait madame de Sévigné. Quelle était cette chair fraîche? une fille de Lorraine, une demoiselle de Ludre, chanoinesse de Poussay. Le roi cueillit cette distraction, et passa. Madame de Montespan appela un jour la chanoinesse un haillon ei\di tua d'un mot : le cloître engloutit encore celle-là pour un moment ; elle épousa plus tard un gentilhomme de Lorraine.

Le roi avait nommé le duc de Larochefoucauld grand veneur et l'avait fait, en même temps, pouf- Yoyeur en chef de son alcôve ; car Sa Majesté, du haut de son trône, regardait la femme comme une variété de gibier. Le duc de Larochefoucauld dépista une demoiselle de Fontange, beauté envolée du Rouergue sur l'aile du printemps. Il prit la bête dans sa toile, pour parler comme Saint-Simon. Un matin, une demoiselle de la cour trouva, sur sa tablette, un petit diable qui tenait à la main une souris d'Allemagne ; sitôt qu'elle y toucha, la souris éclata par le milieu, et laissa tomber un bracelet de mille louis avec un billet ainsi conçu : Le diable s'en mêle. Il fallait bien que le diable s'en mêlât aussi pour mademoiselle de Fon-

tange ; car, h peÎDe arrivée de la ville avec la cape et l'epée, c est-à-dire la beauté et l'audace, sotte d'aile leurs comme un panier, à en croire Tabbé de Choisy, elle semait k pleines mains les trésors de la terre, et brûlait le pavé dans un caresse à huit chevaux. Elle apparut et disparut comme ce ruban envolé un jour de sa chevelure. Frappée à mort dans sa gloire, d'un flux de sang, blessée au service du roi, dit cruelle* ment madame de Sévigné, elle expira, è son tour, dans un couvent.

Enfin, après avoir erré de fleur en fleur, Louis XIV chercha le repos auprès de la veuve Scarron. Cette veuve habile, tirée de la misère par madame de Montespan, élimina peu & peu sa bienfaitrice du cœur du monarque. Elle appela, pour cette œuvre charitable, Bossuetà son secours, et, après une longue lutte, elle parvint è occuper seule le territoire contesté. Madame de Montespan, trahie et remplacée par la femme qu'elle avait prise par la main dans le lit de Ninon de Lenclos, qu'elle avait associée à sa fortune, admise dans sa confidence, joua la tragédie, remplit le palais de sa fureur d'Ariane abandonnée ; elle pleura, elle sanglota sur elle-même à faire crouler le plafond. Mais pourquoi pleurer? pourquoi crier? Elle avait chassé Lavallière, une autre la chassait à son tour : c'est la loi du talion. César devait tomber au pied delà statue de Pompée. Elle osa un jour interpeller le maître sur son infidélité ; mais le mattre lui ré** pondit sèchement : je ne veux pas être gêné, et tout

fat dit; l'olympe trembla. La favorite disgraciée sans retour essaya d'évaporer sa douleur au grand air» en coarant la poste sur les grands chemins.

Mais, avec le temps, la grâce la toucha ; elle avait toujoars alterné la galanterie avec la dévotion. Elle communiait régulièrement chaque semaine. Elle soivit l'exemple de mademoiselle Lavallière, elle pra* tiqua sur son corps le suicide en longueur de la ceinture de fer rougi et de Tépine du cilice enfoncée dans la chair. Elle craignait surtout de mourir à Timproviste avant d'avoir fait un dernier acte de contrition, et, dans sa terreur, elle faisait coucher une femme de chambre à côté de son grabat. La mort la surprit précisément dans le sommeil. Louis XIY la regretta comme il avait pleuré mademoiselle Lavallière. La duchesse de Bourgogne lui en fit la remarque.

— Depuis que je l'avais congédiée, répondit-il, j'avais espéré ne jamais la revoir.

Madame de Maintenon régna seule désormais. Louis XIV, usé par l'âge, voulait encore aimer. Un baigneur de Paris, nommé Lavienne, avait trouvé un élixir pour la vieillesse. Le roi appela le magicien à un poste d'honneur dans son intimité. Mais madame de Maintenon, coquette platonique, livrait le parfum sans livrer la fleur au vent d'automne. Elle voulait sauver l'âme du roi ; elle voulait l'arracher & la damnation. Chaque fois qu'il laissait échapper un murmure, elle mettait le doigt sur la lèvre et le levant ensuite au ciel d'un air sévère :

— Jt> \o ronvoio loujourî^ afflijçé, (li<;ftit-olln, jamais désespéré.

Enûn, le roi, lassé (Vattendre/ et madame de Maintenon, lassée de le faire attendre , résolurent d'unir leur double fatigue par un mariage secret. Et, depuis ce jour, révéque de Chartres recommandait h cette reine anonyme la soumission de Sahra pour Abraham .

Louis XIV avait donc mis la galanterie a Tordre du jour ; et à son exemple, et tuprès de lui, autour de lui, soit contagion, soit flatterie, duc, prince, courtisan, ministre, chacun prenait une maltresse : Condé, mademoiselle du Vigeon ; Larochefoucauld, madame Lafayette ; Louvois, la maréchale de Rochefort ; Colbert, Marguerite Goifûer; le duc de Bourbon, la duchesse de Nevers ; Turenne, madame de Coatquen; Luxembourg, madame de Tinguy ; le premier Dauphin, madame Du roure; Villeroy, madame deCourcelles; Chamillart, madame d*Espinoy; Lafare, madame delà Sablière ; Lauzun, la première venue, etc., prenait, quittait, passait de Tune à l'autre : car toute femme appartenait à tout homme et tout homme à toute femme, comme dans l'état de la nature. Le baron de Sévigné gagnait sous le dais l'infortune d'un soldat sur le rempart, et quand cette duchesse guérit, sa guérison, écrivait madame de Goulange^ fut une joie publique. Il n'y a plus de Lucrèce à la cour, disait au roi le maréchal de Vivonne, et le roi riait, n en croire le comte de Brienne.

Et dans l'ombre, derrière le rideau, un groupe

classique avait introduit l'amour grec à Versailles^ et formait une légion ihébaine composée en partie de la fleur de l'armée, de Vendôme, de Monsieur, deCondé, deVillars, du maréchal d'flumières, du chevalier de Lorraine, du marquis d'EfÛat^du cardinal de Bouillon, etc. Enfin» pour couronner cette vie d'orgie, les femmes de cour prenaient les vices des hommes, des babitudes de corps de garde ; elles fumaient comme des Suisses et buvaient comme des mousquetaires.

Monseigneur, en rentrantchez lui, dit Saint-Simon, trouva madame la duchesse de Chartres et madame la duchesse qui fumaient avec des pipes qu'elles avaient envoyé chercher. La fumée les avait trahies. Il fallut finlervention du roi pour les arracher aux joies secrètes du tabac.

Madame de Montespan vidait chaque jour une bouteille de Tosolio, et portait le feu sans broncher ; mademoiselle de Mazarin préférait le vin de Champagne ; la duchesse de Berry l'eau-de-vie, et souvent roulait ivre-morte sous la table» à la fin du repas.

— L'ivrognerie n'est que trop à la mode parmi les jeunes femmes, dit douloureusement la princesse palatine.

C'est ainsi que, par la vanité, par la cupidité, par la galanterie, par la volupté réunies, Louis XIV embaucha la noblesse, la coucha sur un lit de délices et letouila sous les dentelles. Et de cette race, auparavant vêtue de fer et de buffle, rude et ardente è la chasse et à la guerre, il sut extraire, à l'aide de la sa-

vante alchimie de Gircé, ce je ne sais quoi, cet être détrempé, affadi, démonétisé, effacé, cet homme audessous de rhomme, ce détritus, ce rebut de Thistoire, le courtisan enfin, sans humeur^ sans honneur^ c'est un contemporain qui le dit, un courtisan luimême, et il faut bien le croire sur parole.

Et lorsque par moments Louis XIV ouvrait sa fenêtre, el, du haut de son balcon, jetait un regard de complaisance sur ses jardins féeriques, arrachés des sables de Versailles à coups de millions ; sur ces terrains violentés, exhaussés en terrasses ou aplanis eii pelouses ; sur ces arbres déplantés des forêts voisines et replantés le long de ses allées, pour gagner des siècles en une minute ; sur ces étangs péniblement pompés dans la Seine et amenés de quatre lieues de distance par des souterrains de plomb; sur ces nuées de tritons et de naïades , condamnés à vomir pêle-mêle des torrents d'eau bourbeuse du fond de leur bassin ; sur tous ces artifices de Tart, en un mot, sur tous ces mensonges de la nature ; — alors^ faisant un retour sur lui-même devant ses pensées réalisées là, écrites là sur le sol et sur le marbre, il devait, à coup sûr, laisser échapper un sourire de satisfaction, et dire : Maintenant, je puis régner en paix.

l'armée.

Et, pour régner en paix» il fit la guerre. — Si je cessais de faire la guerre, disait-il lui-même dans un jour de franchise, je cesserais de régner» Louis XIV mit donc l'Europe à feu et à sang, tantôt sous un prétexte, tantôt sous un autre, mais en réalité pour chercher, sur le champ de bataille, un nouvel abonnement au despotisme.

11 voulait d'abord cueillir la feuille métaphorique de laurier» car il croyait le prestige de la gloire militaire indispensable à la consolidation de sa puissance. Il commandait donc de temps à autre son armée en personne, c'est-ànlire qu'il suivait la campagne à distance, mollement assis dans son carrosse. Condé remportait la victoire et Louis XIV en confisquait Thonneur« On dressait un arc de triomphe à Louis le

Grand : Ludovm Magm. Lo peuple passait et lisait : Porte-Saint-DeniSy vengeant d'un mot à son tour la vérité de l'histoire.

11 croyait devoir, d'unautre côté, opérer une diversion dans l'esprit de la France, encore travaillée du levain de la Fronde, et de je ne sais quel vague besoin d'indépendance; tenir Tiraagination populaire toujours béante sur un nuage de poudre flottant a la frontière, et caresser Toreille française du bruit du canon, pour distraire la population du sentiment de sa misère.

Il prétendait ensuite envahir la Hollande, Teflacer de la carte, parce que la Hollande donnait au monde' le scandale de la liberté, et peut-être même en donnait la tentation. Or, bien que l'intérêt de la France imposât à Louis XIV une alliance étroite avec la Hollande, ce fut contre cette république qu'il alla heurter, avec acharnement, jusqu'au jour où il faillit y briser sa couronne.

Il désirait entin entretenir une nombreuse armée, pour couvrir de fer toute la surface de son royaume, et en même temps changer sans cesse d'air cette armée pour la dépayser de toute tradition antérieure do famille ou de clocher; transtigurer en un mot l'homme arraché de la veille à sa glèbe et à son foyer, en soldai du despotisme, déraciné de toute affection, étranger dans sa patrie, sans autre lien que le lien de la discipline ; cela ne connaît ni père ni mère, cela obéit et tue, et cric ensuite : Vive le roi !

C'est par celte raison que, de propos délibéré, Loais XIV faisait de la gaerre une école de férocité, el qa'à deux reprises, froidement, sans provocation, sans excuse, du fond de son boudoir, entre une sonate de Lnlly et un sourire de sa maîtresse, il donna Tordre de brûler te Palatinat et que sur la cendre encore chaude de T incendie et en plein hiver, l'armée française balaya devant elle toute la population. Villes, villages, hommes, femmes, enfants, vieillards, tout disparut en un jour, comme par un tremblement de terre, de la face du soleil. Déjà même à une autre époque, lorsque le cabinet de Versailles .avait cru devoir défier la Hollande sur le sol héroïque qu'elle avait eonquis sur la mer, pour y asseoie la liberté sous la garde de l'Océan — au dix-septième siècle de l'ère chrétienne, le roi Irès-chrétien avait lancé en avant de son armée le cartel suivant :

D Ceux qui tàcherout de résister aux forces «de Sa )> Majesté par l'inondation de leurs digues ou autre- » ment, seront punis avec la dernière rigueur, et lors- » que les glaces ouvriront le passage. Sa Majesté ne » donnera aucun quartier aux habitants des dites vil- »les, mais donnera l'ordre que leurs biens soient » pillés et leurs maisons brûlées. »

Sa Majesté tint parole. L'armée française brûla et friJIa Bodegrave et Sawerdam, — l'armée française sans doute, à en juger par l'étiquette, mais en réalité l'écume de l'Europe et même de VÂsie, une cohue polyglotte de Turcs, de Corses, de Pandours, d'Aile-

mands^ de Suédois, de Polonais, de Hongrois, de miquelefs, finalemeot de vingt-cinq raille Irlandais. Aussi, lorsque le nonce du pape félicitait Louis XIVsar sa victoire de Neerwenden, le roi répondit :

a Je crois, monsieur, qu'à Tavenir, les ennemis ne » seront pas bien aises de se trouver devant une armée x> de Français ; mais j'ai tort de dire une armée de » Français, il faudrait dire une armée de France, x> car la mienne était composée de plusieurs nations, D qui ont toutes également fait leur devoir. y>

Si^l'armée ennemie n'était pasbienaisede se trouver en face de Varmée de France, comme disait le roi par pudeur, le peuple français en était encore moins heureux, car le soldat le traitait comme en pays conquis, et fourrageait en toute circonstance la maison et la femme du bourgeois. La garnison d'Ârnay-le-Duc, en Bourgogne, abusait légèrement du droit de pillage et de maraudage; le maire de la ville eut Timprudence d'en porter plainte à Tintendant. La soldatesque tira aussitôt vengeance de cette insulte au drapeau :

« Les soldats criaient : Oii sont les magistrats, dit » un bislorien, qu'on les tue I Le peuple, qui est déjà » réduit à la dernière misère, a dû mettre en gage jus- » qu'au dernier de ses meubles pour fournir à tout ce » qu'il a été obligé de donner. La ville était en état de » conflagration pire que si les ennemis l'eussent prise » d'assaut ; mais tous ces désordres et sévices ne pro- » venaient que des instructions données par les ofû-

» ciers auï soldats, de rançonner et de maltraiter l'ha- V bitant. d

Il est vrai qu'à ce moment, le grand Condé commandait en Bourgogne, et que, de tout temps, le héros de la Fronde avait livré la population civile à la gaieté du soldat. Il campait un jour à Béthisy en Valois, et, pour distraire son armée , il la lâchait sur la eampegne.

ce On voit encore sur les lieux les traces de son camp, » dit dam Carlier ; les registres des églises et des com* » munautés sont semés de traits de barbarie qui font » horreur. Les soldats ne s'en tenaient pas au pillage, » ils exerçaient encore toutes sortes de cruautés. A » peine parcourait-on quelque partie du chemin sans » rencontrer des gens mutilés, des membres épars, B des feioames coupées par quartiers après avoir été » violées, des hommes expirant sous des ruines, d'au- » très enfin percés de broches ou de pieux aiguisés. if>

Les paysans, régulièrement détroussés par les soldats, creusaient des souterrains pour y cacher leurs bestiaux et leurs récoltes. Un colonel Bussu surprit, en battant la campagne, une de ces grottes auprès du village de Lanche. U fit aussitôt porter de la paille h l'entrée de la caverne , il y fit mettre le feu ; il força ainsi les habitants, fumés comme des blaireaux dans leurs terriers, à livrer aux soldats leurs vaches et leurs moutons.

Aussi, le jouroii les héros de la Flandre et de la Franche-Comté, gens de sac et de corde, couverts de

victôirei^ et de crimes, revenaient prendre leurs quartiers d'hiver, les populations effarées croyaient assister à une invasion de barbares et barricadaient les portes sur leur passage. Partout oii le roi envoyait ses troupes en quartiers, les habitants gémissaient sur le périlleux honneur de faire place au feu et à la chandelle aux glorieux pillards de Lens et de Rocroy.

La ville de Soissons possédait une garnison. La soldatesque naturellement rançonnait la bourgeoisie. La population foulée jusqu'au sang laissa échapper un murmure. Pour la punir de cet acte de rébellion, Lou» vois lui imposa un supplément de garnison. A cette nouvelle, le trésorier de la ville écrivit une lettre pathétique à Colbert. Il représenta en style lamentable la désolation de la viUe> sa ruine prochaine, et, prévoyant sans doute que cette considération pèserait médiocrement dans la balance, il ferma sa supplique par un dernier argument, un argument souverain : l'intérêt du trésor :

« Quand nous ne serions pas obligés par le zèle de » la charité envers ce pauvre peuple, de vous repré- » senter son intérêt, celui du roi nous engagerait de » vous dir^, monseigneur, qu'il est de la dernière » conséquence que la garnison ne soit pas forte dans » cette ville, d'autant que la plus grande partie des » murailles estant tombée dans les fossés, on passe » fort aisément par les brèches, d'où les soldats, sor- » tant la nuit, peuvent faire des partis contre les col- » lecteurs qui viennent de la recepte et contre les

j» receveurs qui voiturent h la receple générale, dont » nous avons encore les exemples récents.»

I^uis XIV entretenait soigneusement la division entre le peuple et le soldat* Il y trouvait une garantie de répression en cas de révolte : car la France tombait SOQS le fardeau, et de temps à autre elle perdait patience.

Il faut charger la mule, disait Philippe II, pour l'empêcher de ruer. Louis XIV avait suivi le conseil; il accumula impôt sur impôt. La mule rua, au contraire.

Une émeute éclata d'abord à Lyon : la potence en fit justice.

L'insurrection gagna Marseille : le roi entra dans la ville par la brèche : effaça le mot lihertas écrit sur récusson de la commune, et bâtit une citadelle pour assurer désormais Faifection de la ville à la royauté.

Le feu prit ensuite au pays de Chalosse : la troupe saccagea la petite ville de Hagelmau.

I.a Réole tenta un soulèvement : la révolte fut étouffée dans le sang.

Bordeaux fità son tour expfosion : l'autorité capitula cette fois, mais bâtit le château Trompette et mit la ville sous la bouche du canon.

Le Boulonnais voulut répondre par la force h un coup d'État contre sa liberté ; Montpesat mit en mou* vement son infanterie et sa cavalerie. Le Boulonnais rentra dans l'obéissance.

Le Poitou remuait, la Normandie frémissait, le Mans

s'insurgea, la Bretagne entra en pleine révolution : la ville de Rennes donna le signal. Louis XIV y envoya un corps d'armée sous le commandement de M. de Forbin. Voici comment le duc de Ghaulnes, gouverneur de Bretagne, entendait la répression :

« Le remède, écrit-il à Colbert, est de ruiner en- » tièrement les faubourgs de cette ville ; il est un peu » violent, mais c'est, dans mon sens, l'unique; jo » n'en trouve pas même l'exécution difficile avec des » troupes réglées, d

Mais à la réflexion, le duc de Ghaulnes changea d'avis. Il frappa la ville d'une autre punition. Madame de Sévigné a bien voulu nous en transmettre le détail, sur ce ton badin d'une belle dame aimable, élevée dans l'atmosphère de l'aristocratie et habituée à regarder le sang du peuple comme l'eau du ruisseau :

« Voulez-vous savoir des nouvelles de Rennes? écrit-

» elle h sa fille. On a fait une taxe de cent mille écus

» sur les bourgeois, et si on ne trouve pas cette som-

» me dans les vingt-quatre heures, elle sera doublée

» et exigible par les soldats. On a chassé et banni toute

» une grande rue, et défendu de recueillir les habi-

y> tants sous peine de la vie; de sorte qu'on voyait

» tous ces misérables, femmes accouchées, vieillards,

» enfants, errer et pleurer au sortir de cette ville,

is> sans savoir où aller, sans avoir de nourriture et de

» quoi se coucher. On a pris soixante bourgeois ; on

» commence demain h pendre. Cette province est

» d' un bel exemplo pour les aatres, et surtout de res- » pecter les gouverneurs et les gouvernantes, de ne 1» point leur dire d'injures et de ne point jeter de 1» pierres dans leur jardin. »

La campagne avait aussi pris part à l'insurrection. La troupe, lâchée à travers champs, ramassait et branchait, séance tenante, tout ce qu'elle trouvait sur son chemin. On appelait ce genre d'exécution la penderie. Le hasard jugeait, le soldat exécutait. La victime tendait la gorge à la corde et mourait en silence.

<iNos pauvres Bas-Bretons, écrit toujours madame » de Sévigné, s'attroupent quarante, cinquante par » les champs, et dès qu*ils voient les soldats, ils se ^ jettent à genoux et disent meâ culpâ, c'est le seul » mot français qu'ils sachent. On ne laisse pas de » pendre ces pauvres Bas-Bretons ; ils demandent à » boire et du tabac, et qu'on les dépêche. »

Cependant, .quelque temps après la mère annonce à sa fille qu'à force de periâre on ne pendra plus, ou qu'on ne pendra que pour mémoire. Mais elle trouve toujours le mot pour rire i la vue de la Bretagne transformée tout entière en immense Montfaucon ; et de fait, un paysan accroché à un poteau méritait-il une larme de marquise?

a Nous ne sommes plus si roués, écrivait-elle h sa » fille ; un en huit jours seulement pour entretenir » la justice. Il est vrai que la penderie me parait » maintenant un rafraîchissement. J'ai une tout autre » idée de la justice depuis que je suis dans ce pays;

» ¥08 galériens rae paraissent une société d'honnêtes » gens qui se sont retirés du monde pour mener une » vie douce. Nous vous en avons bien envoyé par » centaines. Ceux qui sont demeurés sont plus mal* » heureux que ceux-là . x>

Plus malheureux à coup sûr, car ailleurs madame de Sévigné remarquait qu'il passait beaucoup de gens de guerre par la Guerche, qui vont chez les paysans, les volent et les dépouillent : quelquefois même les soldats en verve mettaient les enfants à la broche, pour faire acte de gaieté, car on ne dit pas qu'ils les mangeaient; ils répandaient une telle terreur dans la contrée, que la femme du gouverneur, la duchesse de Ghaulnes, courait elle-même le danger de passer par les mains des sauveurs de Tordre en Bretagne.

« Madame de Ghaulnes, dit madame de Sévigné, » m'a écrit pour me prier de venir lui dire adieu à » Vitré. Elle désirait venir dès hier, et Texcuse qu'elle » donne c'est qu'elle craignait d'être volée par les 1» troupes qui sont sur les chemins. »

Après cette exécution, la France baissa la tête. Plus de plainte, plus de soupir, l'herbe du cimetière n'est pas plus tranquille que cela, — jusqu'à la révocation de l'édit de Nantes toutefois, car alors le sol recommence à frémir : après avoir promis par serment la liberté de conscience au protestantisme, Louis XIV retire sa parole, par un parjure. Mais un parjure qu'importe? comme le disait un évêque, c'est l'affaire du confesseur. Louis XIV d'ailleurs avait achevé

réducatioQ du soldat. La mission bottée apprit au monde tout ce qu'un dragon lancé dans une querelle de théologie pouvait contenir de cruauté.

On différait d'opinion en France sur un problème de cbiraie religieuse, le mélange de la divinité au pain de rhostie. Le catholicisme croyait à la présence réelle; le protestantisme refusait d'y croire, et de part et d'autre on avait abondamment donné ses raisons par écrit. Mais, comme sur une question de cette nature il était difficile de s'entendre, par conséquent de s'accorder, le parti le plus fort résolut de vider la difficulté par une démonstration sans réplique.

Après avoir invoqué, sur le lutrin, le Seigneur de miséricorde, il chargea cinquante mille théologiens, d'une nouvelle espèce, de prouver le mystère de la transsubstantiation, la baïonnette au bout du fusil . Or, voici comment ces docteurs de la loi, ces apôtres en bottes fortes, sous le couvert d'un Dieu qui a voulu lui-même être appelé un agneau, trouvèrent le moyen d'éclaircir un passage obscur de l'Évangile.

Ils entraient dans les maisons des hérétiques, mettaient leur cheval à l'écurie dans la cuisine, puis ils appelaient le maître ou la mal tresse du logis :

Crois-tu à la présence réelle ?

— Non,

— Eh bien, donne-nous à manger et à boire.

Ils mangeaient et buvaient, et quand ils avaient fait provision de vérité à plein verre, ils répétaient la question :

Grois4u h la présence réelle ?

— Non, encore.

Alors ils renversaient l'incrédule sur le parquet; un premier lui tenait les jambes de vive force; un second les bras ; un troisième lui ouvrait la bouche avec le pommeau de son épée; un quatrième lui introduisait dans la gorge la douille d'un entonnoir; un cinquième enfin remplissait le patient d'eau, souvent bouillante, jusqu'àce que le ventre gonflât comme un ballon. Après quoi, ils le laissaient réfléchir au mystère de TEucbaristie.

Pendant ce temps-là, d'autres, plus vaporeux et plus portés à l'élégie, prenaient la femme h part, lui soufflaient h la figure les bouffées de leur pipe, et après Tavoir enveloppée, étourdie de fumée de tabac, la portaient è moitié évanouie dans une pièce écartée. On entendait parfois des éclats de rire et des sanglots, des chants et des gémissements : tout était dit, la pré* sence réelle avait remporté la victoire.

Pendant que la victime palpitait dans les étreintes du crime orthodoxe, les dragons positifs, les hommes sérieux dévalisaient la maison de la cave au grenier, forçaient les serrures des coffres-forts, chargeaient les meubles sur des charrettes, et allaient chercher dans le voisinage quelque âme nouvelle à convertir à la mansuétude de l'Evangile. Et au même moment, les bras tendus, les cheveux au vent, Bossuet criait sur le trépied, dans Textase de l'inspiration : « Gladiam gladio copulemus. » Et en effet, la copulation du

glaiye spiriiuel avec le glaive temporel avait tranché la question*

Fléchier traitait, dans son évéché de Nimes» le maréchal de Montrevel et la fleur de la province. Au milieu da dtner, un homme entre dans la salle h manger et dit un mot à Foreille du maréchal. Montrevel jette aussitôt sa serviette sur la tahle : un devoir pressant, le service du roi l'appelle au dehors pour une minute. Il court au quartier, il donne Tordre de battre le rappel, et sort de la ville à la tête d'un bataillon, le mousquet chargé.

II y avait près de Nîmes, un moulin caché sous un bouquet de verdure ; c'est sur ce moulin que Montrevel marchait dans un profond silence. Après l'avoir atteint il donna Tordre de le cerner; la troupe mit Tanne au pied et attendit, le coude sur le canon du fusil.

Pas un ennemi dans le massif. La maison fermée et muette ne semblait contenir aucun être vivant. Seulement, un bruit doux et sourd semblait sortir de dessous terre, comme le bruit d'une psalmodie, et filtrait dans la feuille, avec la brise mourante de la soirée.

Le maréchal fit mettre le feu au moulin et sonner le clairon ; au premier jet de flamme dans la toiture, un cri lugubre retentit à travers la muraille. C'était un prêche surpris en flagrant délit. L'assemblée veut sortir ; mais la troupe tire, et l'assemblée, ballotée entre deux morts et refoulée dans le brasier par la

balle ou la baîonoette, périt jusqu'au ilernier homme, jusqu'au dernier enfant I

Un laquais du maréchal sauva une jeune fille en l'enveloppant de son manteau. Le maréchal ordonna aussitôt de pendre la jeune fille à une branche d'arbre et le sauveur h une autre branche, pour faire la symétrie. Une religieuse, attirée par la beauté du spectacle, obtint cependant la grâce du laquais. Après cette expédition, le maréchal vint reprendre sa place à dîner. Comme un Dieu d'Homère, il pouvait savourer au dessert l'odeur de la chair grillée. Fléchier disait : Cet exemple était nécessaire pour châtier l'insolence de ces gens-lâ. et il buvait à la santé du maréchal.

La France, garrotée désormais, marcha comme le bétail marche à l'abattoir ; l'armée escortait le convoi : Louis XIV régnait.

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