LA POUCE
Et la police veillait. La police représente la première institatioa da despotisme. C'est par elle que le despote a l'œil partout» Toreille partout, la main partout» qu'il pénètre, de vive force^ ou à la dérobée, dans ebaqoe maison, dans chaque existence, dans chaque pensée ; qu'il gouverne comme il aime à gouverner, dans Tombre, à petit bruit, par la puissance occulte de la terreur ; qu'il tient un peuple en quelque sorte homme par homme, qu'il juge sans instruction ni figure de procès ; qu'il saisit sa victime la nuit, au lit, encore endormie sur la foi de la loi, et qu'il la jette où donc ? La pierre de la prison d'État gardait toujours le secret.
Le diable couche plus près de moi que ma femme, disait Luther. Qu'aurait-il dit de la police si, pour
son malheur, il l'avait connue? Le roi avait emprunté à Venise cette forme expéditive d'inquisition, et en avait singulièrement enrichi le mécanisme. La police volait sur Faiie de la mouche de rue en rue, de porte en porte, entrait, sortait par la fenêtre, rôdait autour du foyer, de la table, de la lampe, pour surprendre et punir quoi ? l'acte précisément que Sa Majesté commettait à Versailles, comme si elle entendait faire du vice le privilège de la monarchie.
Louis XIV tenait tripot dans son palais. Mais partout ailleurs il défendait le hoca sous peine de mort, de sorte que, si le roi avait été son propre sujet, il aurait été pendu. Pour tout autre jeu, peine du bannissement. Sa Majesté, écrivait Pontchartrain au lieutenant de police, veut que vous poursuiviez avec rigueur les gens qui donnent à jouer. Une demoiselle Dalidor cachait un brelan dans sa maison. Ordre de la chasser de Paris. Même sentence contre la nommée Frezon. Mais lorsque la breiandière portait un nom aristocratique, la police avait la main coulante : elle laissait faire, die laissait passer.
« Le roy veut bien tolérer en quelque manière, » écrit Pontchartrain, le jeu de madame de Simarcou, » par rapport à madame la duchesse d'Âlbe, comme 9 celui des femmes de qualité, mais Sa Majesté ne y> veut pas qu'il y ait une académie réglée. »
Le roi avait introduit un luxe effréné à Versailles, mais à Paris il le poursuivait comme un délit. Interdiction de porter tel galon à son chapeau, telle passe-
mafttene à son pourpoint, de dorer son salon oa son earosse* Un riche financier» appelé Crozat, osa braver Tordoonance; la police fit gratter d'autorité la dorure de son hôtel et conduire le doreur en prison. Un jour elle proscrivait la pompe et un autre jour c'était la simplicité elle-même qu'elle mettait à l'index. Elle frappait, par exemple, le bouton de drap d'anathème ; soDS quel prétexte? l'histoire garde le silence. Quoi qa'il en soit, Pontchartrain écrivait à d'Ârgenson : « J'ai lu au roi votre lettre entière au sujet des bon-
> tons d'étofife. Elle a fait un effet tout contraire à ce t qu'il semblait que vous vous étiez proposé : car Sa
> Majesté a dit et répété très-sérieusement, malgré » toutes vos raisons, qu'elle veut être obéie en ce ^ point comme en toute autre choses, et que, sans » distinction, vous devez confisquer tous les habits
> neufs et vieux où il s'est trouvé des boutons 1» d'étoffe. D
Le roi pratiquait laidement la galanterie, mais, si, par esprit d'imitation, quelque mari chassait sur la terre du voisin, la police envoyait 1* amant au cachot et la femme au refuge. Le clergé, en ce temps-là, mêlait volontiers le sacré et le profane, et chaque fois qu'il surprenait en flagrant délit quelque Montespan de pacotille, il demandait à la cour un ordre d'écrou ; le roi l'accordait volontiers, à charge toutefois, par rÉgiise, de payer la nourriture du prisonnier. Le eofflte de Pontchartrain crut devoir écrire un jour à Tévéquetle Vannes, pour réclamer l'acquit de la pension.
» Vous savez que ce fut à votre prière que le poy . y> accorda une lettre de cachet pour enfermer au re- )» fugela nommée Marguerite Dulieu, à cause du mau- » vais commerce qu'elle avait fait avec le chevalier » d*Argouge. Ayant fait souvenir SaMajesté quef c'était )) vous qui aviez obtenu Tordre pour oster h la famille » de H. d'Argouge cet objet de scandale, Sa Majesté » m'ordonne de vous écrire qu'elle voulait bien, à » votre considération, de la laisser encore au refuge, » mais que ce n'était qu'à condition que vous paye- » riez la pension, sans quoi il la fera mettre en li- » berté. i»
Lorsqu'une femme galante appartenait k la noblesse, Louis XIV croyait devoir désarmer la pudeur offensée de la police ; mais il voulait connaître le mystère de l'intrigue, l'heure et le lieu du rendez-vous, regarder en quelque sorte par un trou de serrure ou une fente de rideau ; car il avait je ne sais quel goût particulier pour la chronique de ruelle, il y portait un intérêt d'art comme à la lecture d'un roman. Pootchartrain écrit à d'Argenson :
x> Je vous prie de m'informer avec soin et en dé* » tail de toutes les particularités que vous pourrez » apprendre des amours du chevalier de Gonzague » pour mademoiselle de Lamothe, et de don Benetz » pour mademoiselle de Villefranche. »
D*Argenson exécute religieusement la consigne, mais sa correspondance pourrait tarir sur ce sujet. Pontchartrain croit devoir revenir à la charge et
rafràicbir la mémoire du lieutenant de police.
(c Continuez toujours, reprend*il, de me mander » ce qui se passe entre le chevalier de Gonzague et » mademoiselle Lamothe. Vous ne pouvez entrer sur » cela dans nn trop grand détail, et les moindres cir- )i constances feront plaisir a scavoir. »
D*Argeuson raconte la chronique secrète du chevalier de Gonzague et de mademoiselle Lamothe ; mais il oublie par mégarde mademoiselle de Villefranche : le chancelier le rappelle sévèrement au devoir de sa fonction.
a II y a longtemps que vous ne m'avez rien mandé 9 de ce qui se passe chez mademoiselle de Villefranche. » Je vous prie d*élre exact à m' écrire tout ce qui peut » mériter attention, et même les choses indifférentes » qui peuvent réjouir le roy. »
Ainsi la royauté, par besoin de distraction, par amour du scandale, descendait jusque dans le secret de Talcôve et de la vie murée; chaque fois quelle flairait, dans l'espace ; le fumet d'un plat de haut goût, à servir à son petit lever, elle donnait Tordre deTexpédier à Versailles par le prochain cour* rier.
ce J'ai reçu, lui écrit Pontcharlraio, votre lettre
» concernant l'interrogatoire de madame de Sassy.
9 Comme il n'y a pas lieu de douter que cette femme,
» ayant eu plusieurs aventures pendant sa vie, il ne
» se trouve plusieurs choses curieuses et même diver-
]> lissantes par rapport à sa conduite passée. Si vous
» trouvez quelque chose de cette nalure^ je vous prie » de m'en faire part. »
La i*oyauté, d'ailleurs^ regardait chaque famille comme sa propriété. Elle intervenait jusque dans l'intimité du foyer, elle y usurpait la puissance du père et décidait arbitrairement de la main de la fille et du sort de Tenfant. Lorsqu'elle apercevait k l'horizon une héritière, elle l'emprisonnait dans un couvent et la fiançait ensuite d'autorité à un courtisan ou à un ministre. Colbert voulait épouser la -première dot du royaume. Il y avait alors une riche orpheline nommée Sidooie de Lenoncourt. Il l'arracha de vive force à sa famille, et la tint en cage jusqu'à sa majorité. Mais Sidonie éprouva une telle frayeur, à la vue de la figure abrupte du génie fiscal de la France, que de désespoir elle épousa un général de cavalerie, le comte de Gourcelles. Le général vendit ensuite sa femme k Louvois.
A une autre époque, Colbert découvrit, au fond de TAuvergne, une seconde héritière, mademoiselle d'A-^ ligre, è peine sortie de nourrice. Il l'enleva par lettre de cachet, et l'éleva dans un couvent, non pour lui^ mais pour son fils encore enfant, avec tant de dureté^ tant de négligence, que la pauvre petite millionnaire manquait souvent de chemise dans sa prison. Enfin ^ lorsqu'elle eut atteint l'âge de raison, Colbert l'accoupla au marquis de Seignelay. Le mari mourut bientôt de débauche.
Non-seulement la royauté envahissait la famille ;
mais elle allait encore jusqu'à régler souyerainemeût le genre d'éducation que le père devait donner à son Ûls, et si par hasard le père voulait retirer son enfant du collège, rinstruire lui-même ou le faire instruire auprès de lui, un firman parti de Versailles opposait un veto absolu k ce premier droit de nature. Le comte de Pontchartrain écrivait au principal du collège des Jésuites.
a Le roi étant informé que le fils du marquis de » Vaillac, qui est dans votre collège, y est parfaitement » instruit et que si des raisons d'intérêt que peut » avoir M. de Vaillac de l'en tirer, le portaient à faire » ce changement dans l'éducation desonHIs, cela » lui ferait un préjudice notable^ Sa Majesté m'a or- » donné de vous écrire que son intention est que vous » le gardiez jusqu'à nouvel ordre, sans le remettre à 1) personne, pas même à son père, quand il vous le D demanderait. »
La correspondance privée devrait être sacrée comme la confession. L'une et l'autre, sans le secret, ne pourraient exister une minute. Lorsqu'un homme, un. frère, un mari^ un amant, un cœureniln, troublé de quelque grand trouble de la vie, a mis son âme sous enveloppe et l'a scellée de son cachet, et qu'une main cachée vient ensuite le rompre lâchement, subrepticement, pour voler plus que la fortune de cet homme, la pnipriété de sa pensée, à coup sur cette main-là devrait tomber broyée dans cette œuvre de caverne*
Mais Louis X(V iguorait une semblable morale et
abusait intrépidenoeat de la naïveté d'un peuple qui avait trop bonne opinion de la monarchie pour supposer un instant qu'un roi, le grand roi» pourrait violer un dépôt conQé à la foi publique. Dans la magnanimité de cetle hypothèse, hommes ou femmes , tous épanchaient leur cœur par la poste, sans soupçonner la témérité de leur conûanee.
Louis XIV avait donc institué un cabinet noir pour décacheter le courrier du jour, et le matin, à son réveil, il avait la satisfaction de lire une analyse succincte de la correspondance du royaume. Parfois il en éprouvait un accès de gaieté, parfois aussi décolère. Il surprit par exemple, dans une lettre de son propre gendre, le prince de Conti, comme une anticipation du jugement de Thistoirc. Il le frappa d'une lettre de cachet.
\a lettre de cachet représentait la justice sommaire de la royauté; quelqu'un, le premier, le dernier venu, vivait comme vit l'honuéte homme, en toute sûreté de conscience; il avait payé l'impôt, il avait salué l'intendant, et il dormait sur roreillerdu devoir accompli; il oubliait peut-être qu'il avait un ennemi puissant, un débiteur à la cour ou un rival en crédit, et une feuille de papier signée du roi et contre-signée du lieutenant de police allait T arracher brusquement à son sommeil, et il disparaissait de la circulation.
Un homme avait laissé échapper une plainte contre un nouvel impôt, ou une banqueroute de TUôtel de ville, letti*c do cachet; un humme faisait chaque soir
une prière devant une église après minuit, il méditait sans doute quelque complot, lettre de cachet ; un autre murmurait sourdement à Toreille d'un voisin, et fuyait ensuite le long de la muraille à l'approche d'un archer : il devait donner un mot d'ordre; attentat à la Majesté royale. « Le roy a eu advis, écrit Soigne- » lay, que dans Paris on voyait souvent des gens n assemblés aux coings des rues, s'entretenant avec » circonspection et s' écartant lorsqu'ils voyaient pas- » ser des gens qui pourraient leur être suspects. »
C'est l'histoire du despotisme en quatre lignes ; partout l'homme a peur de l'homme comme d'un en* Demi, Fjouis XIV tenait h posséder devant l'Europe l'admiration de son peuple h l'unanimité; mais parlait-on quelque part, on devait parler mal de lui, et à tout prix il cherchait à rompre la conversation. Le café venait d'ouvrir boutique, il faut fermer le café.
r< r^ roi a été informé que, dans plusieurs endroits i> de Paris où on donne à boire du café, il se fait des » assemblées de toute sorte de gens et particulière- 9 ment d'estrangers, sur quoy Sa Majesté m'ordonne y» de TOUS demander si vous ne croiriez pas qu'il Kit » i propos de les empêcher à l'avenir. »
Le moindre bourdonnement, le moindre refrain de chanson, inquiète l'oreille de Sa Majesté, surtout si la ritournelle n'a ni rimé ni raison, car alors il doit cacher une machination dangereuse contre la sûreté de l'État.
«t Je serais curieux de sçavoir, écrit Pontcliartrain,
» ce que c'est qu'une chanson ridicule chantée à % Paris, qui dit : Vous avez bon air, bon air vous avez. r> Prenez la peine, s'il vous platt, de me mander si, * » par ces mots : vous avez bon air» on a voulu apos- » tropher quelqu'un. »
T^ettre de cachet» enfin» pour un oui» pour un non» pour moins encore, pour une opération de magie, pour une irrévérence à Téglise, c'est-à-dire une conversation à la messe; lettre de cachet contre la nommée Minette pour une pirouette équivoque à l'Opéra ; lettre de cachet contre madame Guyon pour l'amour parfait en Dieu, sans esprit de retour; lettre de cachet contre mademoiselle de Gontay^ pour un amour non moins parfait envers un autre dieu» le dieu de Versailles,
c( On a été obligé, dit le ministre» d'envoyer, » par ordre du roy, à la maison de l'union chré- » tienne une demoiselle Lejeune de Gontay, dont la » folie est d'être amoureuse du roy, si cela se peut » appeler folie, car de toutes manières elle place bien m son amour. »
Lettre de cachet contre la comtesse de Roissy pour avoir reçu la visite du diable ; car Louis XIV croyait au diable en son âme et conscience ; il or^ donna même une battue générale dans le Nivernais contre une bête fantastique violemment soupçonnée de dévorer les enfants . Lettre de cachet contre le nommé Villeclerc, pour avoir lu dans les étoiles.
a Le roy, dit Ponlchartrain, avait fait arrêter un » particulier nommé Villeclerc, enlesté de sa vaine
» science de signes et de divination astronomiques, » lequel portait la curiosité ridicule et criminelle jusi> qu'à mesurer la vie des princes et celle du roy 3> lui-même. »
Mesurer la vie du roi, quel crime ! mais tant qu'un despote vit, on doit lui dire comme à un empereur romain : votre éternité. Lettre de cachet contre le valet du sieur Megrigny, pour avoir dérobé à son maître le secret de la pierre philosophale. Lettre de cachet contre le duc d'Estrée, pour avoir perdu une partie de billard contre le nommé Larotte, joueur adroit. Lettre de cachet contre un médecin, pour avoir lu des livres anglais.
« Le roy ayant été informé que le sieur Saint-Yon, » médecin de Sa Majesté, fait profession de n avoir » aucune religion , et qu'il a ramassé en Angleterre » plusieurs livres d'athéisme et autres livres impies. y> Sa Majesté m'ordonne de vous envoyer l'ordre ci- » joinct pour le faire mettre à la Bastille, et de vous » dire en même temps de vous transporter dans sa » maison pour y saisir tous les livres qui s'y trou* » veront. »
Louis XIV portait au livre une haine de prédilection. Il avait jnis Tesprit humain sous la surveillance de la police. Il tenait la France tout entière au secret. De la Manche à la Méditerranée, il avait l'œil sur chaque imprimerie du royaume.
a Le roy est informé que l'impression des mauvais D livres se fait à Rouen avec plus de liberté que
» jamais. Les nommés Jean Dumesnil et Machavel ont » fait plusieurs éditions de Télémaque, de la Dùne^ » du feu maréclial de Vauban ; des Dames galantes, de » Brantôme, et de la Vie de sœur Angélique Amauld, » supérieure de Port-Iloyal. Sa Majesté m'ordonna de » faire saisir les livres et procéder contre les libraires 1» suivant les ordonnances. »
Ainsi, Louis XIV enveloppait dans la même réprobation les femmes galantes et les saintes de Port-Royal, et regardait comme mauvais livres à poursuivre par le fer et le feu le Télémaque de Fénelon, et la IHine de Vauban. Mais il y avait surfout un livre qui exerça quelque temps sa mauvaise humeur, c'était le Chapeau pointu de Mérinde, et pourtant ce Chapeau pointu çivail paru avec privilège du censeur royal, l'abbé Chevrier.
«Il a paru ici un livret, écrit Pontchartrain au lieu- » tenant de police, intitulé le Chapeau de Mérinde^ » imprimé Tannée passée sur votre permission. Le » roi a été étonné que vous ayez permis l'impression » d'un tel livre, qui contient, particulièrement pages » 12 et 25, des maximes aussi dangereuses que celles » qui étaient dans la Correction fraternelle. »
Ordre de supprimer le Chapeau pointu et de poursuivre l'éditeur. Quelquefois Louis XIV mettait publiquement le veto sur un livre, en même temps qu'il ea permettait sous main la circulation. Par ce procédé ingénieux, il conservait la faculté de le désavouer, selon l'intérêt du jour ou du lendemain.
« Vous pourrez faire, écrit Pontchartrain au lieu-
B tenant de police, des défenses telles que vo\]s juge- » rez k propos contre le livre qui contient le récit des » mauvais traitements faits par le duc de Savoye à » M. Phelyppeaux, ambassadeur du roy ; mais après » que» pour la forme, vous aurez fait cette défense, » Sa Majesté ne sera pas fâchée, dans le fond, que ce 1» livre ait cours et soit rendu public, »
Quant à l'unique journal politique, autorisé à parler de la pluie et du beau temps, de la majesté et de la sublimitédu monarque, si, par malheur, il venaitàconfondre unnom avec un autre, il recevait, pour la premièrefois, une admonestation sévère, et h la récidive, il perdait son privilège. Visé, rédacteur du Mercure, avait annoncé que le comte de Toulouse allait prendre le commandement des armées de terre et de mer.
» Le roy a été surpris, lui écrit le chancelier, de voir » que vous, qui vous piquez de ne mettre que des » choses dont vous soyez seur, ayez ainsi hasardé une » telle nouvelle sur un ouy dire ; car il est bien vrai » que M. le comte de Toulouse va commander Tarmée » navalle^ maisil n'a été aucunement question pour » liTy du commandement de l'armée de terre. Soyez » donc, s'il vous plaît, plus attentif à ne pas écrire de » tels faits au hazard. C'est de Tordre du roy que je » vous donne cet avis. »
Mais pour la presse à la main, pas de pitié : la Bastille. Cest toute une gémonie que l'histoire de la pensée sous le règne de ce roi galant et dévot à la fois. Lorsque la police avait arrêté un homme, dans quel
gouffre allaïUil tomber? Une voAte de pierre pesait désormais sur son existence. Que devenait-il au fond de oet enfer, le corps à peine recouvert d'une gue« oille? A quelle torture une justice invisible le soumet-tait-elle pour lui arracher son secret?
«( Le roy envoie au cb&teau de la Bastille, dit Pont- » chartrain, un homme dont le seul crime est de » m'a voir averty qu'il a une chose très importante à > descouvrir concernant la personne du roy et de » TËstaty et qu'il ne veut la déclarer qu'à Sa Majesté. » J'ay inutilement essayé de le faire parler, ce qui me » fait croire, quoiqu'il s'en défende en bons termes, » que la pauvreté et le mauvais état de ses affaires » l'auront obligé à inventer ce prétendu advis, dans » l'espérance de quelque récompense. On n'a pas » trouvé de meilleur party que de l'envoyer à la Bas- » tille , afln de l'y faire souffrir et de l'obliger à dé- » clarer son advis ou son imposture. Il m'est difGcile » de vous déterminer quel genre de souffrance ; car, » si vous le mortifiez par la faim, vous pourrez lui » altérer l'esprit, et par ce moyen le rendre moins ca- » pable de raison.»
Louis XIV aimait le mystère. Il posci, un jour un masque de fer sur le front d'un prisonnier, et ce masque couvre encore la tête de la victime. On vivait, on mourait silencieusement, ténébreusement sous le verrou^ sans jamais voir une autre figure que la figure de son geôlier ; parfois même, la royauté prenait la précaution de cacher le cadavre.
d Le roy trouve bon, écrit le marquis de Seignelay > aa gardien d'Angers, que vous fassiej^ enterrer le lù corps delà veuve Pitan dans quelque jardin ou autre » endroit du château, et que vous teniez cela secret le 1 plus qu'il se pourra. )»
Parfois aussi, la royauté poussait la modestie de la raison d'État jusqu'à lacérer le registre de l'état civil, poor effacer la trace légale d'une existence. Quel sinistre secret portait avec elle cette feuille déchirée, jetée au feu et emportée avec la fumée ? Était-ce la biographie du Masque de Fer, ou simplement un crime d'amour? Le roi adressait au bailli de Versailles l'ordre suivant :
t Estant nécessaire, pour bonne considération, de » supprimer les feuillets 37 et 28 du registre des bap- » tèmes, mariages et mortuaires de la paroisse de » Versailles, il est ordonné au sieur Legrand, bailly » de la dite ville, de les supprimer et d'en donner tous » les actes nécessaires au curé de la dite paroisse, pour » lui servir et valoir ainsi qu'il appartiendra, n
Le caractère du despotisme, c'est Thypocrisie; il frappe et il ment, il essuie 1 epée teinte de sang, et, jouant ensuite la surprise, il dit: Qui donc a tué?
Louis XIV avait saisi, au mépris du droit des gens et par un coup de main de flibustier, un patriarche arménien nommé Avedick, Turc de nation, au moment où il naviguait sur vaisseau turc et sous pavillon turc de Constantinople à une lie de TArchipel. Quel crime avait pu commettre ce prêtre grec contre
— Taie grand roi? Il avait osé lutter contre TlnRlitut de Loyola dans le levant. Le gouvernement français promena le patriarche, de Saint-Malo au Mont-Saint- Miehel^ dn Mont-Saint-Michel au couvent de Saint- Germain, et du couvent le précipitaà la Bastille. Voici Tordre d'écrou de la main du roi à Bernaville :
« Ayant donné Tordre de conduire un prisonnier » important, je vous fais cette lettre pour vous dire » que mon intention est que vous le fassiez recevoir » et exactement garder jusqu'à nouvel ordre, vous » avertissant de ne permettre, sous quelque prétexte D que ce soit, qu'iiayt aucune communication avec » personne. »
Mais la Turquie protestait contre cet enlèvement d'un sujet musulman en pleine paix; sa réclamation pouvart entraîner une collision avec le divan. Le patriarche mourut à Timproviste, à point nommé pour empêcher une rupture. Louis XIV fabriquaaussitot un certificat en règle destiné à démontrer k la Porte que le patriarche avait expiré de son plein gré, après avoir sollicité lui-même la faveur d'un logement à laBastille.
« Sa Majesté m'a paru sensible, écrit Pontchartrain, » h la nouvelle de la mort d'Avedick, ainsi qu'elle » l'avait été ci-devant au récit des infortunes de ce » disgracié patriarche. Mais comme il y a lieu d'appre- » hender que, sur la nouvelle de sa morte Gonstanti- » nople, on voudra peut-être faire entendre aux mi- » nisires de la Porte qu'Âvedick a fini ses jours en » prison ou d'une mort violente, Sa Majesté m'a com-
B mandé de vous écrire qu'il est nécessaire que vous B rédigiez un acte juridique dans la forme la plusau- 1 ihenlique que vous y pourrez donnerpour lesTurcs, B qui fassent connallre la liberté dont il a joui publin quement, ainsi que les causes naturelles de sa mort, » qui ont prévalu à tous les remèdes de la médecine. »
Louis X[V tenait d'autant plus à ménager la Turquie dans cette circonstance, qu'il faisait latraite, à Consiantinople , pour le service de ses galères, non de nègres, ni de mécréants, mais de blancs, mais de frères en Christ, que les Turcs prenaient à Taffùt sur la frontière de Russie ou de Hongrie. Les chasseurs vendaient leur gibier à Lpuis XIV trois cents francs par téte« et le roi le plus chrétien de la chrétienté «ondamnait à un esclavage perpétuel, mieux qu'à un esclavage, à un travail forcé, sur un banc de douleur, des hommes volés en maraude et marqués comme lui au sceau du baptême.
En revanche, il faisait la traite des femmes, dans sa capitale, pour le compte des boucaniers des colonies. Lorsque les célibataires des Antilles éprouvaient le besoin d'aimer, la police écumait les quartiers galants de Paris, et, ramassant toutes les Madeleines en exercice, elle les expédiait en charrette, accouplées deux à deux, sur le Havre ou la Rochelle. De 1», ces infortunées traversaient, à fond de cale, TAtlantique en diverses cargaisons, et allaient pourrir de fièvre et de misère dans le charnier brûlant dç Saint-Domingue ou de Cavenne.