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L ADMINISTRATION

Il y avait en France, sous Louis XIV, deux systèmes d'administration : le système des pays d'élection et le système des pays d'états. Dans le premier, la royauté taxait d'ofûceet levait Timpôt ; dans le second, la province le votait et en faisait la répartition.

Cinq provinces jouissaient du droit de payer à prix débattu la taille et le taillon. C'étaient la Provence, la Bourgogne, le Languedoc, l'Artois, la Bretagne, sans préjudice de tel ou de tel autre îlot, comme le Bigorre, comme le Nébouzan, perdu dans l'océan du royautnci

Tous les ans ou tous les deux ans, pour là variété^ ces provinces bénies envoyaient dans une ville de leur circonscription une députation composée de noblesse, de clergé et de tiers élati Cette assemblée discutait en

commun la quotité de ce qu elle appelait le don gratuit, et qu elle aurait dû appeler le don forcé.

I^e roi en fixait d'avance le montant in petto et le cornmaniquait seulement au gouverneur de la province sous le sceau du secret, ainsi lorsque le gouverneur ouvrait les états» l'assemblée ignorait le dernier mot de la royauté en fait d'impôt» si elle donnait trop» le gouverneur acceptait l'excédant ; si elle donnait moins le gouverneur la renvoyait au scrutin*

Mais, comme dans ce système il avait plutôt à craindre un rabais, il prenait la précaution de surfaire la demande. L'assemblée» de son côté, marchandait» ou, pour mieux dire, chaque député mettait son vole à Tencan» et la discussion tournait invariablement k l'avantage de la monarchie

La noblesse» naturellement, pensait comme le roi» et voulait tout ce que le roi voulait. D'abord elle ne payait pas Timpôt, et ensuite elle avait sa large part de l'impôt voté. Comment aurait-elle eu la rigueur de refuser au roi une somme que le roi devait distribuer au gentilhomme lui-même ou bien au parent du gentilhomme, sous forme de gratification ou de brevet ?

D'un autre côté» le clergé avait trop le sentiment de là hiérarchie» de l'obéissance au maître sur la terre» reflet vivant du maître dans le ciel^ pour épiloguer sur nn million de plus ou de moins» par sous et deniers. N'était-ce pas le roi» d'aillèut*s» qui disposait de la feuille des bénélices et distribuait de son plein gré les canonicats et les abbayes?

Restait, k la vérité, le tiers état. Celui-là acquittait réellement r intégrité de Timpôl, et n'avait aucune part au festin. 11 murmurait bien quelquefois contre la saignée du fisc à la bourse du contribuable. Mais la royauté avait trouvé le moyen de désarmer Topposition du tiers, ou, comme on disait, du pariene^ car il siégeait plus bas, beaucoup plus basque la noblesse et que le clergé.

La province du Languedoc vient d'ouvrir la session des états dans la ville de Montpellier.

L'assemblée a fait le matin une procession d'unlxiut à l'autre delà ville et entendu la messe du Saint-Esprit. L'archevêque de Toulouse occupe le fauteuil de la présidence, sous un dais de velours. C'est un diplomate retors, sourd comme il faut l'être, tantôt plus, tantôt moins, selon le besoin de la circonstance, et consommé dans l'art d'ajourner ou d'escamoter une délibération. Un homme affectionné au roi, disait-il, no7i curât de modo dummodo habeat rem; autrement dit, la fin justifie le moyen.

Le prince de Conti, en sa qualité de gouverneur, prononce le discours d'ouverture ; il termine sa péroraison par cette phrase significative ;

— Sou venez- vous, messieurs, que celuy qui demande est un roy et un roy qui gouverne.

A chacun son rôle; le gouverneur porte le coup d'une main ferme, et rarclievêqne verse l'huile sur la blessure.

a J'ai eu quelque temps, écrit-il à Colbert, pour

)) caresser les députés. Je crois que cette assemblée » ne sera pas difQcile à gouverner ; lorsqu'on aura » mis la main à la pâte, je vous informerai du dé- » tail. rt

L'assemblée attend, d'un regard inquiet, dans un silence profond, le chiffre mystérieux élucubréà Versailles, Tarrêt de vie ou de mort pour la province. Le prince de Conti entre en séance, le cordon bleu sur la poitrine; et, après une légère inclination a droite, une légère inclination à.gauche et un mouvement de tète hautain au parterre :

a II propose, dit Tarchevêque de Toulouse, deux 1) millions cinq cent mille livres, en termes si beaux 1» et si obligeants qu'ils valent l'argent qu'il demande. » Jeferay mon devoir pour porter l'affaire du roy le 1» plus haut qu'il se pourra, mais la disette d'argent i> est très-grande en ce pays. »

Les états trouvent sans doute les termes moins obligeants, mais ce n'était que le premier mot de Sa Majesté ; ils offrent à leur tour un million ; ce n'était aufôi, de leur part, qu'un premier mot pour amuser le tapis. Le lendemain ils font un pas en avant : ils portentpéniblement la somme à un million cinq cent mille livres ; mais après ce coup de collier héroïque, ils font untemps d'arrêt et demandent la permission de souffler.

« Je crois que dans la fin de la semaine, écrit l'ar-' » chevéque de Toulouse, nous porterons l'offre jus-

» qu'à seize cent mille francs, parce qu'effectivement

» il n'y pas d'argent dans la province. Peu à peu on » accoutumera le parterre à ne pas chicaner avec le » roi. Je leur en ai fort représenté le péril. Monteur )> rintendant agita merveille et en vieux routier. »

M. Besons remplissait effectivement la charge d'intendant en vieux routier. Il professait une théorie particulière sur la liberté du scrutin. C'était l'intimidation combinée et cadencée avec la corruption. Il frappait du pied derrière la coulisse , et la grande marionnette de la royauté apparaissant sur la rampe de la scène montrait au parterre tantôt un masque terrible, tantôt un masque souriant.

<c II y a un moyen infaillible, écrit-il à Colbert, » c'est que Sa Majesté fasse la distinction de ceux qui )) servent bien d'avec les autres, et pour moi je iais- » seray bien croire que j'envoieray le rolie des opi- » nions et l'advis dont chacun aura esté. Cette voie » regarde Tes évéques et les barons. Mais il y en a « une qui dépend de monseigneur le prince de Conty » à l'égard des consuls, qui est de leur témoigner de >) la sévérité pour les obliger à se bien conduire^ y> n'y en ayant pas un qui n'ait besoin de Son Al- » tesse. »

Mais les députés du parterre, moins informés des affaires du monde et des nécessités de F État, à ce que disait l'évéque de Béziers, opposaient une résistance passive à toute proposition de surenchère à cette criée do l'impôt, et multipliaient déclinatoire sur déclina* toire, ajournement sur ajournement, et t rainaient

sournoisement la session en longueur, pour prendre le roi par la famine peut-être, mais aussi pour toucher leur montre plus longtemps ; car, sous le nom de montre, ils recevaient une indemnité d'une pistole par jour, et la dépensaient joyeusement à T auberge et autre part, hélas ! L'archevêque de Toulouse propose ingénieusement à Golbert de transporter rassemblée dans quelque bicoque perdue de la province. •

a Montpellier, dit-il, est une ville de desbauches » et de divertissements, ce qui amuse nos députés ; » en sorte que les états emploient plus de temps aux « bals et aux comédies qu à travailler à l'expédition ii des affaires : au lieu que si les états étaient à Pé- 2» zénaSy qui est un petit lieu, on aurait plus de com- » modité à manier les esprits. D'ailleurs^ Tair y est fort n bon, et ceux qui se contenteront du plaisir de la » promenade trouveront de quoy se désennuyer, » outre qu'il n'est que bon que les députés des États y> s'ennuyent un peu... »

Toutefois, l'assemblée semblait avoir fixé à un million et demi le maximum de sa libéralité. La vigne avait gelé^ la moisson avait coulé, et, malgré la grosse voix de l'intendant et la voix mélodieuse de l'archevêque de Toulouse, le parterre refusait inexorablement une nouvelle allocation. Le pouvoirdut recourir à fargument suprême, à la montre de grâce, c'esl-àdire une gratification extraordinaire à l'assemblée ; l'opposition fondit en une minute, comme la neige au soleil : elle Vola la sotnme impossible par acclamation «

L'archevêque de Toulouse donna la bénédiction et leva la séance.

Et alors prélat, gentilhomme ou simple consul, quiconque, de près ou de loin, avait participée la vie-, toire, demandait à la cour le prix de son dévouement. L'évéque de Viviers demandait le cordon du Saint- Esprit, sous prétexte qu'un autre évéque, son voisin, l'avait déjà reçu. L'archevêque de Toulouse montra, on doit l'avouer, un véritable esprit de désintéressement ; il pouvait solliciter pour lui, il sollicita pour sa famille.

« Ayant été adverti de la mort de l'abbé de Saint- » Vincent, qui a laissé une abbaye de 12,000 francs de » rente ou environ à Senlis^ j'ayprisla liberté d'éy> crire au roy pour lui représenter le besoin que » mon frère a de recevoir de ses libéralités pour le T» servir avec plus de commodité. »

Le comte Duroure écrit de son côté à Golbert pour réclamer une honnête récompense de sa façon intrépide de voter en toute occasion, sur un signe du pouvoir ; ce n'est pas un cordon ni une abbay& qu'il désire, mais de l'argent, rien que de l'argent pour lui et pour son fils aîné.

« Je prends la liberté de vous supplier très-hum« y> blement de me vouloir faire payer la pension que » j'ay eue lorsque j'ai tenu les états, et de considérer, » s'il vous plaît, qu'elle est aussi juste, pour \g moins, » que celle des évêques et des barons. »

Enfin l'intendant Bezons envoyait à Golbert la liste

des fonds secrets. Cette liste a dispara da dossier de la monarchie ; notre temps aurait pu y apprendre le tarif d'une conscience au dix-septième siècle. Mais la lettre d'avis a échappé au naufrage ; la voici :

a Nous avons été obligé de nous servir des secours » que vous avez trouvé bon que Ton prit pour faci- » liter l'affaire du roy. Je vous en enverray le détail x> par le prochain ordinaire, et les noms de ceux qui D ont reçu ces gratifications. »

Sur ce détail, figurait une étrenne pour Monseigneur le gouverneur, une autre étrenne pour madame la gouvernante, une autre pour le lieutenant général, une autre pour l'intendant. Golbert fronce le sonrcili et proteste contre cette dilapidation du sang et de la sueur du contribuable ; l'assemblée ajoute aussitôt une étrenne pour Colbert, et le ministre laisse tomber sa protestation dans l'abîme éternel de l'oubli.

Mais« au moment de partager le butin, l'archevêque de Toulouse prétend distinguer entre la droite et la gauche, l'obéissance et l'opposition, laisser couler d'un côté la fontaine, et fermer le robinet de l'autre côté. A cette prétention, le vent souffle à l'orage, l'assemblée moutonne comme la mer à l'heure de la marée. Le vocabulaire de la halle et le poing montré flottent sur la tempête.

L'archevêque d'Alby avait autrefois rêvé la présidence des états ; il couvait au fond du cœur un sentiment de jalousie contre l'archevêque de Toulouse :

quand Toulouse opinait pour, Âlby opinait contre; aussi Toulouse entendait guérir Alby de Tesprit de contradiction en le mettant à la portion congrue. Aussi, à peine le vindicatif président avait-il fait la motion de donner la montre de grâce à celui-là seulement qui avait bien servi le roi, que l'archevêque d'Alby cria : « Nous avons tous bien servi le roi I « A cette parole, le tumulte éclate dans rassemblée; Varchevêque de Toulouse fait aussitôt le signe de croix et prononce la clôture. Après cet exorcisme, il lève le siège et sort avec Tintendant.

— C'est un tour de fripon ! crie l'archevêque d'Alby.

Et il pousse révoque de Viviers au fauteuil, pour rouvrir le débat, malgré la dissolution de rassemblée. A la nouvelle de cette illégalité flagrante, Tarchevêque de Toulouse rentre aussitôt en séance.

« Arrivant à sa place, dit Bezons, il y trouva M. de » Viviers ; et croyant que cefustM. d'Alby, il lui dit : a Sors de lày infâme coquinl » L'autre lui répliqua : « Si la place était à disputer entre nous deux, je vous » la feroys bien quitter I » M. d'Alby présenta le » poing contre M. de Thoulouze, dont le camail fut » déboutonné. Cela se passa avec scandale et jure- » ment. ^

Dans la province du Languedoc, Tépiscopat faisait le coup de poing; mais, en Bretagne, la noblesse tirait epee.

Ici, c est le duc de Chaulnes qui ouvre la session.

Diplomate de profession^ le duc de Chaulnes entendait à merveille le maniement de Tesprit breton ; la Bretagne aimait à manger, aimait à boire : il tenait table ouverte avec une grande braverie^ disait madame de Sévigné^ et il dépensait couramment trois cents pipes de vin pendant la tenue des états.

Ce n'est pas le parterre, cette fois, qui fait opposition; c'est la noblesse. F^eroi venait de promulguer deux édits : le premier, pour restreindre le nombre des justices seigneuriales; le second, pour soumettre i une révision générale les parchemins de la gentil hommerie. Il avait, de plus, institué une chambre de justice, spécialement chargée de poursuivre les faux titres de noblesse, et de soumettre les terres des usurpateurs à la taxe, ni plus ni moins que les champs ou les prés de la roture.

La noblesse authentique, comme la noblesse apocryphe, réclamait d'un commun accord contre la cruauté de ces deux édits : l'une perdait son droit de justice, l'autre Timmunité de l'impôt. Pour tirer une revanche éclatante de la royauté, elles marchandaient, l'une et l'autre, pied à pied, le contingent du dongratuit. Elles plaidaient, d'une voix déchirante, la cause du pauvre peuple, tombé d'épuisement sous le fardeau. Le duc de Ghaulnes vit du premier coup le danger de cette opposition de haute volée, il comprit que la main de velours de l'archevêque de Toulouse glisserait en vain sur une tête bretonne, et frappa à Ventrée en matière un coup d'État contre l'assemblée.

« Nous avions résolu, écrit-il h Colbert, de chasser D deux gentilshommes qui s'étaient distingués par des » discours trop pathétiques sur l'état de la province ; » je Texécutay très-matin. Je les fis sortir de cette ville » dans mon carrosse, suivi de six gardes. Cette action » a été southenue de toute Taucthoritéque le roy m'a D commise. Nous nous servîmes de cet exemple pour » faire craindre aux étals que, s'ils ne délibéraient )) sur le don dû roy et sans aucune condition, nous » nous en désisterions, parce que la gloire du roy » souffrirait trop de mendier, ce semble, un don plus » glorieux à faire qu'utile à recevoir, et, après nous » être expliquez sur Tobéissance aveugle que Ton doit )) avoir à toutes les volontés de Sa Majesté, les états » nous ont députés ce matin pour la supplier de vou- » loir accepter les deux millions six cent mille livres » que nous avons eu Tordre de demander. Cette déli- » bération a passé tout d'une voix et sans condition. » Je prendrai cependant la liberté de vous dire que » j'aurois grand plaisir à faire sçavoir à M. d'Isola, » à Cologne, que les états offraient au roy plus qu'il » ne veut recevoir, ce ministre publiant partout que » le roy m'a fait revenir en Bretagne. »

Le baron d'Isola représentait l'empereur d'Allemagne au congrès de Cologne. Le duc de Chaulnes parlait véritablement la main sur la garde de l'épée. Il faisait violence au scrutin, et il disait ensuite à Tétran* ger : cette province vote librement, puisqu'elle vote h l'unanimité.

Cependant la Bretagne fermentait sourdement; une étincelle pouvait d'un jour à l'autre allumer une insurrection. La cour de Versailles craignait de prolonger l'affection du noble pour le peuple et de donner one tête à la révolte ; elle abolit Tédit sur la juridiction seigneuriale et licencia la chambre de justice. Â cette DOQvelle, le marquis de fjavardin monte sur le trépied et entonne un hymne de reconnaissance.

ff Loué soit mille et mille fols le nom du Seigneur, » écrit-il à Golbert, qui a fait tant de bien à son peuple )> et qui vient de tirer cette province d'une horrible » consternation pour la jeter dans une joie excessive. » EnGn on ne peut être un Français affectionné h son » maître sans avoir la larme à Tœil de ce qui s'est s> passé aujourd'hui icy : cette assemblée paraissait 1» abattue et inquiète, et l'on n'y voyait de tous côtés » qae tristesse et langueur, lorsque M. de Ghaulnes, » ayant pris place, a déclaré les bontés dont Sa Majesté 9 voulait bien honorer la Bretagne ; à l'instant, toute » l'assemblée a interrompu M. de Ghaulnes par tant » de cris de joyo et d'acclamations de Vive le roy I que » Ton a, sans observer la dignité, crié comme l'on eût » fait dans un peuple tout entier, et ces cris n'ont été » entre-coupés qu'à peine pour prononcer, en redou- » blant les bénédictions, la somme de deux millions > six cent mille livres, outre pareille somme du don » gratuit fait ci-devant. »

Au jour même, à l'heure même où la noblesse rentrait dans la possession d'un abus, elle oubliait la mi-

gère (le la pro^dnce, elle oubliait Téloquence pathéti* que de la veille, toute brûlante sur la lèvre de quelque Gracchus breton. Le peuple payait naturellement les frais de la réconciliation du gentilhomme avec le mo^ narque, et l'impôt retombait d'un double poids sur son épaule. Madame de Sévigné en souriait le soir au coin de sa cheminée.

a A propos, dit-elle, on a révoqué tous les édits qui » nous étranglaient dans notre province. Le jour que » M. de Chaulnes l'annonça, ce fut un cri de Vive le » roil qui fit pleurer tous les états. Chacun s'embras- » sait, on était hors de soi. On ordonna un Te Deum, » des feux de joie et des remerciements publics k » M. de Chaulnes. Mais savez-vous ce que nous donx> nons au roi pour témoigner notre reconnaissance ? D Deux millions six cent mille hvres, et autant de don » gratuit. C'est justement cinq millions deux cent mille » livres. Que dites-vous de cette petite somme? Vous » pouvez juger par là de la grâce qu'elle nous a faite » de nous ôter les édits. i>

Cependant les états, ces derniers débris du régime parlementaire en France, dérangeaient l'harmonie du despotisme. Le bruit expirant de la liberté dediscus- .sion blessait encore l'oreille du monarque. (1 retira bientôt la parole aux assemblées de province. Des fantômes de députés vinrent encore, chaque année comme par le passé, tenir des fantômes d'états en costumes de cérémonie. Le roi demandait, l'assemblée donnait, et tout était dit. Une pantomime muette et

une révépence au gouverneur, voilà désormais le droit de voler Timpôt.

Après avoir étouffé la représentation de la province, Louis XIY supprima d'un trait de plume Tindépendance de la commune. La plupart des villes avaient gardé le privilège de nonuner leurs maires ou leurs échevins; elles intervenaient directement par leurs élus dans l'administration de leurs intérêts et la manipulation de leurs deniers. Mais Télection, mais la gestion de la commune par elle-même, était encore une liberté, de clocher à vrai dire, mais une liberté» une école primaire de liberté, une provocation à la liberté. La commune pouvait un jour amener l'opinion publique à conclure du particulier au général et à réclamer un échevinage universel du royaume. Louis XIV commence par peser de tout le poids du gouvernement sur le choix des candidatures.

« Nous voulons et nous vous mandons, écrivait-il » au corps de ville d'Âmboise, qu'en la prochaine » assemblée que vous ferez pour lelection des maires » et eschevins, vous ayez à élire ledit sieur Gorroaille '» pour la première charge, et h nous donner volon- » tairement ce tesmoignage de votre obéissance; » ce n'est pas pour nuire à vos privilèges et à vos A libertés que nous le désirons, mais seulement » parce que nous le croyons nécessaire pour votre » bien. »

Une autre fois, il cassait l'échevinage et le remplaçait par un conseil à sa discrétion. Il abolit décidé-

ment cette hypocrisie de scrutin et raotiva ainsi son édit :

a C'est pourquoy nous avons jugé à propos de créer » des maires en tiltre dans toutes les villes et lieux de M notre royaume, qui, n'étant point redebvables de » leurs charges aux suffrages des particuliers, et » n'ayant plus lieu d'appréhender leurs successeurs, » en exerceront les fonctions sans passion et avec toute » la liberté qui leur est nécessaire pour conserver » l'égallité dans la distribution des charges publiques ; D d'ailleurs estant perpétuels, ils seront en estât d'agir » en connaissance parfaite des affaires de leurs com- » munautés, et se rendront caproles, par une longue » expérience, de satisfaire à tous les devoirs de leur » ministère. )>

Ainsi, peu h peu, avec le temps, toute vie, toute spontanéité provinciale ou communale disparurent d'un coup de baguette du territoire français. F^a France, désormais inerte, passive, soulagée de' l'ambition et de la préoccupation du bien public, dut vivre au régime cellulaire du chacun pour soi, du chacun chez soi, sans pouvoir, sous aucun prétexte, jeter un regard in-' discret au-delÀ de sa basse-cour ou de la haie de son jardin.

Un maître ou un agent du maître pensait pour elle, voulait pour elle, et elle recevait le bonheur en pâture de l'un ou de l'autre, comme le bœuf à Tétable reçoit le foin dans son râtelier. Elle devait attendre que le roi souffrit pour elle avant desavoir si elle souffrait, et qu'il

désiràt quelque chose pour avoir le droit de former un désir.

Et sur cette poussière humaine le roi établit Tintendant, son aller ego, le despotisme monnayé et répandu sur toute la surface du royaume. Ce nouveau genre de pacha exagérait naturellement, à TapplicatioD, le système monarchique de compression et de violence. Il savait par expérience que le maître pardonne plus aisément un excès do rigueur qu'un excès de faiblesse, et la tyrannie marchait, comme la gravitation, d*une vitesse accélérée, en raison composée dû la dislance.

Un homme tout et le reste rien, est-ce donc là ce qu'on appelle une nation?

vin

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