LA MAGISTRATURE
Telle justice, telle magistrature. Le magistral achetait le droit de juger et vendait la justice au plaideur. La fortune décidait de la vocation^et le hasard du talent. A distance et dans le prestige du lointain, la noblesse de robe apparaît à l'imagination comme une race à part, austère et solennelle, dans la majesté de sa perruque. Tout au plus le dimanche le conseiller du parlement mettait-il sa femme en croupe sur sa mule pour aller boire conjugalement la petite piquette de Tannée à sa maison de campagne de Suresnes.
C'est là une erreur: la magistrature, sans doute, affectait sur le siège une certaine gravité d'étiquette, mais lorsqu'elle avait pendu la robe au vestiaire, elle secouait la poudre du greffe, au grand air, au bel air
du monde et du plaisir. Aussi chaque soir^ pendant sa tragique mission de TAuvergne, entre l'arrêt de mort de la veille et l'arrêt de mort du lendemain, la Cour de justice allait au bal et dansait la bourrée, et peutêtre même la goignade, danse bien autrement lyrique» car sur le fond de gaieté de la bourrée, elle semait, dit Fléchier, une broderie d'impudence.
Il y avait aux grands jours de Clermont un petit conseiller, chaîné de l'instruction, rébarbatif comme un abrégé de Laubardemont. Jamais juge instructeur ne posséda plus à fond le talent de troubler un accusé et de donner à propos la torture. C'était Jean Nau; à ce nom de Jean Nau, noble, bourgeois, marchand, manœuvre, la population tout entière tremblait de frayeur. Quand un enfant pleurait, la mère mettait le doigt sur sa bouche et disait: Voilà Jean Nau qui passe! et l'enfant cessait de pleurer.
Eh bien ! cet inquisiteur sinistre, cet oiseau de proie du parquet, une fois le soleil couché et la journée Gaie, après avoir signé et paraphé un dernier interrogatoire et conclu en marge, à l'encre rou^e, au gibet ou k la cbiourme, déposait en un clin d'œil toute sa férocité avec son rabat , revêtait un nouvel homme, chantait à pleine poitrine une chanson à boire, et attaquait avec verve un pas de bourrée.
fie président de Kovion lui-même allait au bal après l'audience. Il y conduisait sa fille, dont il était tantôt le père, tantôt l'amant, dit Fléclûer; il y donnait le bouquet comme un jeune galant. Pendant ce
(emps-la, le bourreau balayait le sang sur le pavé de la place publique^ et le vent de la nuit balançait un cadavre encore tiède à la potence. Mais M. de Novion aimait h voir danser après une exécution, et on dansait, et on soufflait même les bougies dans le paroxysme de la bourrée.
Enfin, moitié jugeant, moitié dansant, le président de Novion obtint à son retour à Paris la place du premier président. Il y servit chaudement Louis XIV contre la colère maritale du marquis de Montespan. Il trouva même quelque part un texte de loi oublié pour légitimer la progéniture de l'adultère. Fort désormais du service rendu, il pesa la justice à faux poids, il vendit sa conscience. Il changea plus d*une fois à prix d'argent le libellé d'un arrêt. La plainte en fut portée au roi, et tellement prouvée, que bon gré mal gré, il dut vider le fauteuil et prendre sa retraite.
Harlay acheta la succession de la première présidence. L'histoire représente Harlay comme le type du Pharisien, rampant et arrogant à la fois, rampant devant la puissance, arrogant devant la faiblesse, moraliste en public, corrompu derrière le rideau, méchant par nature, mettant sa volupté h insulter, à outrager le malheur. Louis XIV aima toujours particulièrement le président Harlay.
Lorsque le grand roi faisait apparition è son armée et gagnait ridiculement une victoire sur le coussin de sa litière, à une lieuedu champ de bataille, il écrivait de temps à autre au président, et le traitait même
avec une certaine coquetterie. A vrai dire, Harlay méritait celte insigne faveur par une dévotion absolue à la royauté. Il avait longtemps vécu dans Tintimité du marquis de Ruvigny. Le marquis, protestant de naissance et proscrit par la révocation de l'édit de Nantes, contia en partant sa fortune à l'ami éprouvé de longue date, au président de Harlay. Mais à peine avaitil franchi la frontière, que le président dénonçait ce dépôt hérétique à Louis XIV, et recevait la moitié de la somme confisquée, pour prix de sa dél^ition.
Le premier président Dalou, du parlement de Bordeaux, crut pouvoir aussi pratiquer sur les fleurs de lis le tour de bâton. Il friponna, dit Saint-Simon, sous le manteau de la cheminée, on ne sait trop sur quoi, on ne sait trop avec qui, si ce n'est avec l'institut de Loyola; mais, malgré la précaution du mystère, la simonie du juge courutè Bordeaux de l'oreille à l'oreille, et de Bordeaux, avec le temps, rejaillit jusqu'à Paris. 1^ chancelier entama une instruction en secret sur la conduite du premier président, et, à la suite de l'enquête, il le somma, au nom du roi, de déposer Thermine. Cette punition parut un prodige, dit Saint-Simon, dans l'impunité que la magistrature avait conquise. Dalon protestait de son innocence, interpellait le roi lui-même h Versailles. Il n'avait légitimé aucun bâtard, trahi aucun ami, il dut abdiquer sa charge et partir pour la campagne.
Et du faite è la base, du premier président au simple conseiller, à en croire du moins l'inventaire dressé
pour le compte de Colbert, car Colbert avait cru devoir ouvrir une enquête sur le personnel de la magistrature, tantôt ce conseiller-ci, tantôt ce conseiller-là péchait par la morale ou par la tenue, l/un aime le sac, Tau- Ire aime les épices; Musnier joue à la boule avec son cordonnier; Sevin fréquente M"* Girault, Menardeau entretient une demoiselle dans la rue Saint-Martin; Courtin passe la soirée chez la chevalière de Bragelonne, à la rue des Escouflfes ; voilé pour Paris. Quant à la Bretagne, elle possède un parlement ivrogne. La note confidentielle de Tintendant signale bien çà et là une exception, mais bientôt l'intendant fait une croix au chapitre de la vertu. « Quant au reste, dit-il, » ce sont gens de divertissement et de débauche, qui » n'ont aucune inclination pour leur profession, ni y> d'assiduité au palais. ))
Le chancelier Pontchartrain devait faire sans cesse la police de la magistrature. Un jour il menace de démission par ordre le conseiller Saint-André, pour avoir toujours le pied au cabaret ; un autre jour, il poursuit devant le parlement d'Aix le conseiller Michaelis, pour avoir flétri, dit-il, Thonneur de la magistrature: un autrç jour, il chasse l'avocat général Caillot du parlement de Besançon, toujours pour avoir déshonoré la magistrature. Un autre jour, il intime Tordre au parlement deToulouse de poursuivre un conseiller, nommé de Villepassant, pour crime de fausse monnaie, etc., etc. Et à la fin de sa carrière, lorsqu'un président du parlement de Rennes gémis*
sait sur l'avilissement de la magistratare, le chancelier laisse échapper ceiinélancolique aveu :
(( Tout ce vous mandez du peu de respect que le 1» public a du magistrat, n'est que trop véritable, D mais c est beaucoup «moins au public que la faute y> en doit être imputée qu'au magistrat lui-même ; » car s'il respectait sa dignité, il ne tomberait pas B dans le mépris où il tombe à présent. »
Le chancelier oubliait le premier coupable de la déconsidération de la magistrature, celui-là même qui, pour frapper Fouquet d'une hypocrisie de jugement, le livrait à une commission choisie à la main, et pendant toute la durée du procès pesa sur la conscience du juge et lui souffla un arrêt de mort à Toreille.
Celui-là encore qui, pendant toute la durée de son r^ne, donnait ce scandale^ de garder le galérien enchaîné sur son banc, même après l'expiration de sa peine, et de transformer ainsi, par un Qrman de son despotisme, toute condamnation à temps en condamnation à perpétuité.
Celui-là encore qui, du haut de son trône doré, frappait la misère comme un crime d'État, et infligeait au mendiant le supplice de la chiourme pour la première fois, et de la mort, en cas de récidive, et, reculant ensuite devant la conséquence de sa cruauté, donnait Tordre sous main de détendre à l'application la rigueur de l'édit.
Celui-là encore qui, ordonnant une anatomie com-
parée de la vie et du caractère de chaque membre de chaque parlement du royaume, demandait en même temps par quelle infirmité secrète, par quelle porte occulte le ministre pourrait pénétrer dans l'ame du juge, et tenir homme à homme, toute la justice du royaume.
Celui-là encore qui regardait comme la première vertu du magistrat, non pas l'indépendance^ mais bien sa dépendance, à ce point qu'un président de la chambre de la Tournelle, à Toulouse, invoquait précisément celte inféodation absolue à la volonté du pouvoir pour obtenir la faveur de condamner Fouquet. (c Personne ne peut être employé en cette commission, dit-il, qui ait plus de dépendance. )> fl dit de dépendance avec la même fierté que le chancelier de l'Hôpital aurait dit : d'indépendance.
Celui-là encore qui descendait au milieu du prétoire dans tout l'appareil de la souverainelé, intervenait comme partie intéressée; intéressée è autre chose probablement que la justice, et venait à l'improviste saisir la main du juge et conduire la plume sur la page encore blanche de l'arrêt.
Le marquis d'Urfé, allié de Colbert, plaidait devant le parlement de Bordeaux.
(c Ne manquez pas, écrit le ministre à l'intendant, » de solliciter en mon nom tous les juges et de )) faire toutes les diligences dont le marquis aura » besoin pour la décision heureuse de cette affaire, » eslant bien aise de luy marquer en ce rencontre
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» rîoterét que je prends à tout ce qui le regarde. )>
Celui-là toujours qui voulait, de parti pris, que la justice condamnât le crime non selon la nature du crime lui-même, mais selon la dignité du criminel, et que le mérite du sang rachetât la nécessité de l'expiation, comme dans rÉvangile; le mérite du sang et aussi le mérite de robe, car il révoqua un jour un arrêt du parlement pour protéger une supercherie des jésuites.
Celte fois, le chancelier éprouve comme un re« mords; Fhonnête homme remporte sur le courtisan, il laisse échapper un murmure, mais le sentiment de la fidélité au roi, ce fatalisme turc, replonge aussitôt son esprit dans la résignation.
(c J'ai cru, dit-il au président de Harlay, ne pas de- 3>voir vous laisser ignorer ce détail, qui me parait 9 très-important, et sur lequel cependant il n'y a au- » tre chose à faire qu'à attendre et exécuter les ordres y> du roi, avec le respect et la soumission que l'on doit, » remettre l'événement aux dispositions de la Provi- » dence, et se consoler intérieurement par le témoi- 3» gnage de sa conscience. »
Ainsi Louis XIV, en faisant du juge un instrument de règne, le scribe de sa colère ou de sa faveur, avait réellement le premier avili la magistrature au regard de sa propre conscience et au regard de l'opinion. Le magistrat, asservi, injuste d'abord par ordre et ensuite par habitude, chercha une diversion à la joie sévère de la vertu dans la satisfaction puérile de l'étiquette*
Ce fut, pendant une éternité, une épopée homérique en action, pour une question de rang, de préséance de pupitre, de carreau de velours, entre duc et pair et entre président à mortier, entre président a mortier. et premier président, entre cette cour-ci et cette autre cour de justice : laquelle des deux à la procession de la châsse de Sainte-Geneviève, devra prendre la gauche?... laquelle devra prendre la droite?... laquelle la tète, laquelle la queue de la colonne?... Qui passera le premier à la porte de cette église? Est-ce toi? Non, c'est moi! Et un coup de poing souvent décidait la question et ouvrait le passage.
Un jour, à la messe du Saint-Esprit, dans la cathédrale de Paris, la Cour des comptes escalada de vive force la grille du chœur pour occuper, elle aussi, côte à côte du parlement, une stalle d'honneur; mais le parlement défendit la place avec intrépidité, et repoussa l'assiégeant à la vigueur du poignet. Enfin, pour empêcher ce choc perpétuel, jusque dans le sanctuaire, de la robe contre la robe et de l'hermine contre riiermine, Louis XIV décida en conseil que le parlement passerait désormais par la porte de Téglise^ et la Cour des comptes par la porte de la sacristie.
Quelque progrès d'ailleurs que le temps amenât sur la scène, ce progrès trouvait contre lui, dans la magistrature, cette âme immortelle d'un corps héréditaire toujours assis et imnlobile, comme un dieu égyptien. Lorsque l'esprit de vérité ou de charité ve-
nait à souffler sur la France, et inspirait à Topinion publique une détente de h procédure sanguinaire, et de la pénalité encore plus sanguinaire de la législation du moyen âge ; lorsque la conscience humaine, mieux éclairée, demandait à diminuer la torture d'une souffrance et À retirer un crime imaginaire du Code pénal, le parlement protestait avec indignation; il considérait le crime comme son bien, et il trouvait, qu'en cherchant à innocenter rhumanité, on voulait appauvrir la justice !
Le moyen âge avait cru au sorcier et le dix-^septième siècle y croyait encore •
Qu'était-ce que le sorcier? C'était l'homme endia^ blé, c'estrà^dire homme et diable à la fois, comme l'homme ne pouvait naître diable, il le devenait par acte autenthique dûment enregistré.
La théologie du moyen âge supposait que le diable, par esprit de concurrence au Sauveur, faisait la contrebande des âmes pour le compte de l'enfer.
Lorsque par hasard, il rencontrait une jeune fille, il quittait sa peau de bouc, il endossait le manteau de don Juan et mettait une plume de coq sur loreille*
Une fille d'Eve résiste difficilement à une plume de coq et à un manteau de velours. Elle faisait volontiers connaissance avec le tentateur; or, de la connaissance à la reconnaissance, il n'y a que l'occasion»
Lorsque d'un autre côté il rencontrait quelque honnête garçon, il allait le visiter sous la figure d'un tinancier : Viens avec moi. Je te promets bonne dbire