CHAPITRE III
Decamps paysagiste. — Caractères de ses paysages. — I.es Fables de I.a Fontaine, gravées par Alph. Masson cl Louis Marvy : la Grenouille et le Datif, le Héron , le Meunier, son Fils et l'Ane, etc. — Le Diogene. — Les Neuf Muses au bain. — Saint Jérôme au désert. — Le Désert indien. — Le Moïse sauvé. — La Pèche miraculeuse.
Le paysage, qui a beaucoup préoccupé notre temps, et qui sera, je crois, dans le domaine des arts, sa plus incontestable gloire, ne date pas d’aujourd’hui. Les maîtres allemands et les maîtres italiens de la Renaissance, les Florentins aussi bien que les Vénitiens, 1 ont employé dans les fonds de leurs tableaux avec un discernement et un goût supérieurs; mais chez eux la figure humaine reste le sujet principal, on pourrait dire unique, de leurs compositions. Le paysage lui est subordonné; il ne set t que de théâtre et de complément à la scène principale. Au xvi° siècle, Titien et surtout Giorgione, dans ses admirables tableaux du palais 1 itti en particulier, lui donnèrent plus d’importance, et ouvrirent la voie a la
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grande école du xvne siècle, représentée par Nicolas Poussin et Claude Lorrain. Plus tard, les petits maîtres flamands s’illustrèrent dans le paysage de genre, et y apportèrent la précision du dessin, l’entente du clair-obscur, la merveilleuse couleur qui distinguent tous leurs ouvrages. Paul Potter, Rubens, Rembrandt, Ruysdael, ont également laissé des paysages marqués au coin du génie. Quant aux peintres de genre du xvme siècle français, à l’exception de Joseph Vernet, ils ne paraissent avoir vu la nature qu’à l’Opéra.
C’est à Jean-Jacques Rousseau que notre temps doit une intuition plus complète, plus intime du monde extérieur, une admiration passionnée et un peu maladive pour la nature. L’auteur des Rêveries et des Lettres à M. de Maleslierbes montra le premier, avec une force et une éloquence sublimes, la concordance qui existe entre elle et l’homme, le soulagement et la volupté qu’éprouve l’âme à se plonger dans le sein de cette mère bienfaisante, à lui confier comme à une amie ses anxiétés et ses tourments. Rousseau avait devancé son temps, et c’est au mal dont son cœur et son esprit étaient atteints que nous devons cette révélation précoce d’un sentiment qui n’avait pas sa place au milieu des idées qui régnaient à la fin du xvme siècle. Aussi ces grandes aspirations furentelles bientôt abandonnées pour ne reparaître que de nos jours. Notre temps les a reprises avec ardeur. Lorsque les idées fortes et généreuses ne portent plus, que les événements humains sont tels qu’ils ne donnent envie ni de les voir, ni de les peindre, l’esprit attristé se plonge avec délices dans cette source, qui reflète vaguement, mais non sans justesse, nos sentiments et nos passions. 11 y aurait sans doute mieux à faire, mais c’est ce découragement avoué ou secret qui, en nous portant vers la contemplation de la nature, a dicté les œuvres d’art les plus nombreuses, les mieux senties, et, à bien des égards, les plus caractéristiques de notre âge.
Quoique Decamps ait les aptitudes les plus diverses, quoiqu’il ait réussi à un haut degré dans tous les genres où il s’est essayé, on ne peut regarder ses caricatures, ses petits sujets lithographiés, scs travestissements, et même le plus grand nombre de ses tableaux de genre que comme la monnaie courante, les distractions d’un homme qui a mieux et autre chose à dire. Ce mieux, cette autre chose, on le retrouve, il est vrai, du plus ou moins dans tous ses ouvrages. C’est un accent de grandeur et de mélancolie qui se mêle à toutes ses impressions, un sentiment
h'après une gravure à la manière noire, de Z. Prévost, publiée, en i S3y, dans l’Artiste.
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très vif de certaines beautés, un goût qui n’est pas toujours pur, mais qui n’est jamais vulgaire, l’art de s’approprier tous les objets qu’il représente, de les marquer d’un sceau personnel, original, qui en fait de véritables créations. C’est par là bien plus que par ses procédés, où l’on a voulu voir une révolution, et dont on s’est trop occupé, que Decamps est égal ou supérieur aux plus grands artistes contemporains. Il est créateur; mais les préoccupations mesquines, multiples, dissolvantes de son époque l’ont souvent détourné de sa voie, et c’est à l’étude du paysage qu’il doit d’être souvent parvenu à la compréhension de ce qu’il y a de plus élevé dans l’art. Les beautés calmes, simples, invariables de la nature se sont emparées de son esprit, et l’ont aidé à voir en lui-même les meilleurs côtés de son talent. On ne reste d’ailleurs dans la peinture de genre que lorsqu’on ne peut pas faire autrement : on y est retenu soit par des aptitudes particulières, soit par les exigences du public; mais les esprits médiocres seuls peuvent s’y enfermer, les autres y sont mal à l’aise, et s’en échappent quand et comme ils peuvent.
Les paysages de Decamps sont innombrables, et je n’ai la prétention ni de les décrire ni même de les énumérer; je me borne à indiquer toutes ses études sérieuses, sincères, de Fontainebleau, d’Orient, du midi de la France, qu’il comprend, qu’il aime et regarde avec raison comme un des pays les plus beaux et les plus inconnus du monde. C’est à la Provence et à l’Italie qu’il doit quelques-uns de ses meilleurs paysages d’ordre moyen : la Villa Panftli , plusieurs de ses fables reproduites à Yaquatinta par Marvy, la Grenouille et le Bœuf ; le Héron; le Meunier , son Fils et l'Ane. Il a pris sur les côtes de l’Asie Mineure et dans les lies de l’Archipel les sujets de ces marines qui ont tant de limpidité, de charme et d’éclat. Ces beaux ouvrages, qui appartiennent pour la plupart à la première partie de sa carrière, ont quelque chose de moins accentué et de moins magistral que ce qu’il a fait plus tard, mais ils ont plus de grâce et d’élégante distinction. On y sent quelque influence de Bonington, et ils ne sont pas sans rapport avec les meilleurs tableaux de Roqueplan. C’est à ses paysages historiques que je préfère m’arrêter, parce que j’y trouve son talent dans toute sa force et avec toute son originalité.
Le Diogène est un dessin du plus grand style; je ne crois pas qu’il ait jamais été peint. Cette composition, si émouvante dans sa simplicité, aurait cependant fait un admirable tableau; mais il ne faut pas disputer sur ce point avec Decamps. Il applique quelquefois toutes les ressources.
KIOSQUE AU BORD û’UNE RIVIERE.
D'après une lithographie originale de Dccamps, éditée par Gihaut frères, en mars i S3 1 .
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de son habileté à des sujets d’une médiocre importance; dans d’autres cas, il se sert du fusain, de l’aquarelle ou du pastel pour exprimer ses idées les plus sérieuses, les plus pathétiques, les plus élevées. Faut-il se plaindre de ces bizarreries? L’artiste doit-il compte au public des moyens qu’il emploie pour l’émouvoir ou pour le charmer? Je ne le pense pas. J’avoue cependant que je regrette l’usage qu’a fait Decamps, dans quelques-uns de ses meilleurs ouvrages, de procédés qui n’ont pas fait leurs preuves, et dont on peut suspecter la solidité et la durée. L’exemple de Léonard de Vinci devrait rendre timide à l’égard des expériences et des innovations en semblable matière.
La belle et charmante composition des Muses au bain est une aquarelle rehaussée de gouache et un peu alourdie par le travail. M. Français en a fait une excellente lithographie qui l’a rendue populaire, et je me bornerai à rappeler les traits principaux de la composition. L’eau d’un lac arrive jusqu’au premier plan du tableau. Les baigneuses sont près du bord opposé; les figures sont d'un excellent dessin; le groupe lui-mème, éclairé d’un vif rayon, est disposé de la manière la plus heureuse. Le reste du tableau est noyé dans l’ombre projetée parla colline et les grands arbres du fond. Ce poétique ouvrage, où il faut remarquer la concordance parfaite des figures et du paysage, a une grâce élevée, une innocence, un charme inexprimables. La composition du Diogène est sans doute plus sévère, elle a plus de grandeur et elle émeut plus fortement; mais dans les Muses , l’importance des figures est telle, le dessin du paysage a tant de largeur, d’élégance et de pureté, qu’il me paraît impossible de ne voir qu’un tableau de genre dans ce bel ouvrage.
Je rapproche des Muses un grand paysage qui peut leur servir de contre-partie. Ce n’est plus la jeunesse, la vie, la gaieté. On n’entend plus ni les chants, ni les éclats de rire, ni les propos joyeux. Au premier plan, c’est encore un lac; mais l’eau est morne et plombée. Une barque passe en fuyant devant un tombeau ombragé de grands arbres, qui se trouve sur la rive opposée. Le fond est montagneux; les premières pentes sont couvertes d’ombres profondes. Eh arrière se dressent d’autres collines bleues et éclairées. Le ciel qu’on voit à peine dans l’échancrure des montagnes est marbré de fauve et d’orange. Ce tableau, d’un très grand caractère, n’est pas d’une exécution parfaite. On voit qu’il a été composé et peint sous l’empire de préoccupations douloureuses. L’impression qu’il produit est poignante, et je trouve là encore
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