CHRIST AU PRÉTOIRE
LES ARTISTES CELEBRES
inerte, plus leurs couleurs ont de variété, d’éclat, et plus leurs formes sont inattendues et bizarres ; mais l’âme n’y palpite pas. Dans ceux des ouvrages de Decamps dont j’ai parlé en dernier lieu, les préoccupations d’un ordre secondaire ont fait place à d’autres, à de meilleures préoccupations. Les créations de l’artiste se sont épurées : elles nous transportent dans une région poétique et grandiose. Le métier a fait place à l’art. J’ai admiré dans Decamps l’ouvrier prodigieux, qu’on me permette de ne pas disputer la louange au créateur de ces belles œuvres.
Vers 1 85 3 , la santé de Decamps s’altéra sensiblement et ses admirateurs les plus enthousiastes ne purent se dissimuler que son talent, jusque-là si ferme et si puissant, déclinait d’une manière sensible. « Depuis plusieurs mois, dit M. Moreau, l’un de ses plus intimes amis, Decamps luttait contre un mal bizarre qui se traduisait principalement par de violentes douleurs de tète, des idées sombres, un découragement profond. Lui qui avait tant aimé son art ne pouvait même plus, à cette époque, toucher un pinceau. Appelé par un ami dans le département de Lot-et-Garonne, il s’installa au commencement de février au Veyrier, près de Montflanquin, d’où il nous écrivait : « La santé ici n’est point, « hélas, satisfaisante; ni ma femme, ni moi n’éprouvons d’amélioration, « tant s’en faut. Repris pour ma part d’une recrudescence de mal de « tête que ce m’est (sic) une douleur pour tracer ces quelques lignes, j’ai « dû interrompre pour le moment tout travail. L’ennui, mal inconnu pour
« moi, commence parfois à m’atteindre Enfin, que faire ? Patienter,
« espérer 1 »
En quittant Paris, Décamps avait chargé ses amis de faire la vente de son atelier. Elle eut lieu à l’Hôtel Drouot en avril 1 8 5 3 et produisit la somme de ioo,o38 francs 2. Il avait acheté une propriété dans le Midi où il resta environ deux ans. Il ne faisait que de rares et courtes apparitions à Paris et il rapportait de sa retraite de petits tableaux d’après nature ou des variantes et des réminiscences de sujets qu’il avait anciennement traités. En 1 8 5 6 , il paraissait rétabli et revint à Paris. Encouragé patson succès à l’Exposition universelle de 1 85 5 , où il avait obtenu l’une des cinq médailles d’honneur, il se remit au travail avec son ardeur accoutumée et entreprit même quelques grandes toiles telles que les Moisson-
2. La vente après de'cès de Decamps (avril 1861) produisit 244,655 francs; une autre vente nécessite'e par des partages de famille (avril 1 865), 81,400 fiancs.
CAVALIERS TUKCS.
ogrtpL c dLuginc Le Roux, publiée dans les Artistes Anciens et Modernes, recueil imprime et édité par M. Rertauts.
LES ARTISTES CELEBRES
rieurs et la Fuite de Lotli, qui restèrent à l’état d’ébauche. Dans la plupart de ses derniers ouvrages, les ciels sont d’une grande beauté. Mais si le dessin général garde encore du caractère et de la fermeté, la facture est terne, triste, timide, d’une tonalité grise ou violacée, et elle est surchargée d’empâtements systématiques et excessifs. La carrière artistique de ce grand peintre était terminée. Tout à la fin de sa vie, Decamps s’était établi à Fontainebleau, l’un de ses séjours de prédilection, où il avait acheté une petite villa qu’il convoitait depuis longtemps. Il comptait sur les exercices violents, pour lesquels il avait toujours eu du goût, pour se remettre complètement. Dans une promenade en forêt, son cheval le jeta violemment contre un arbre. Le foie était gravement atteint, et il mourut quelques jours après, le 22 août 1860. Il n’avait que cinquantesept ans.
L’influence de Decamps sur les peintres de notre temps a été immense. Je ne parle pas seulement d’Adrien Guignet, dont la destinée malheureuse est connue. Ce jeune artiste est mort presque dans la misère, au moment où des jours meilleurs commençaient pour lui. La plupart de ses tableaux sont des imitations textuelles de ceux du maître et ne dénotent pas d’originalité. Mais ses derniers ouvrages lui appartiennent davantage, et il se peut qu’un travail obstiné eût dégagé ce qu’il y avait de personnel en lui. Je ne m’arrêterai pas non plus à Marilhat, qui n’a fait que développer, en suivant de près les traces de Decamps, quelquesunes des données les plus gracieuses de la nature orientale. Si la finesse, l’élcgance, la pureté du dessin, le charme d’une couleur délicate et brillante pouvaient tenir lieu de puissance et d'originalité, Marilhat serait un grand peintre. Plus parfaits à bien des égards, plus irréprochables dans leur petite mesure que ceux du maître, ses ouvrages manquent de portée. Mais l’influence directe de Decamps s’est également fait sentir utilement pour quelques-uns, d’une manière trop absolue pour d’autres, sur presque tous nos paysagistes, nos peintres de marine ou de genre. La tyrannie de l’exemple est un des dangereux privilèges des natures entières et convaincues : elles subjuguent les faibles et les entraînent au lieu de les développer et de les pousser dans leur propre voie.
Certains génies nets, vifs, profonds, voient d’emblée leur but, le poursuivent sans hésitation, l’atteignent sans fatigue et sans effort. Chez eux, une organisation docile prête des formes exquises à des idées justes