‹ DecampsChapitre 3 sur 31 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Lettre autobiographique de Decamps. — Decamps suit l’atelier de Bouhot, puis celui d’Abel de Pujol. — Il travaille d’après nature dans les faubourgs et dans la banlieue de Paris. — Il e'tudie Murillo, Rembrandt, Huysmans et Poussin. — Il ne s’enrôle dans aucune des écoles qui re'gnaient alors. — Pendant les dernières anne'es de la Restauration, il fait plusieurs voyages en Orient, en Italie, en Suisse et dans le midi de la France. — C’est par ses caricatures, des tableaux et des lithographies, représentant des sujets anecdotiques, qu’il se fait d’abord connaître.

Dans une lettre autobiographique adressée au docteur Véron ', Alexandre-Gabriel Decamps nous apprend lui-même « qu’il naquit le troisième jour du troisième mois de la troisième année de ce siècle, et qu’aucun autre prodige ne signala sa naissance. L’enfant, ajoute-t-il, montra d’abord d’assez mauvaises dispositions; il était violent et brutal, bousculant ses frères; l’on n’en augurait rien de bon. 11 atteignit ainsi l’âge où son père jugea à propos d’envoyer ses enfants au fond d’une vallée presque déserte de la Picardie, pour leur faire connaitre de bonne heure, disait-il, la dure vie des champs ». i Docteur Véron, Mémoires d'un bourgeois de Paris.

« Je ne sais ce que mes frères y apprirent. Quant à moi, j’oubliai bientôt et mes parents et Paris, et ce que notre bonne mère avait pris tant de soin de nous montrer de lecture et d’écriture. Je devins en revanche, habile à dénicher les nids, ardent à dérober les pommes. Je mis la persistance la plus opiniâtre à faire l’école buissonnière, — car il y avait une école en ce pays-là, — et si le magister a rarement vu ma figure, il n’en saurait dire autant de mes talons. J’errais alors à l’aventure, parcourant les bois, barbotant dans les mares... Après trois années environ de cet apprentissage rustique, roussi par le soleil, suffisamment aguerri à courir nu-tête et parlant un patois inintelligible, je fus ramené à Paris, dont je n’avais plus nulle idée. J’y fis longtemps la figure que fait un petit renard attaché par le cou au pied d’un meuble. Ma pauvre mère, à qui ce mode d’éducation déplaisait horriblement, parvint enfin à m’apprivoiser et décrasser un peu, et je fus livré à l’inexorable latin. Durant des années, les bois, les larrils] les courtils (friches, herbages), me revinrent en mémoire avec un charme inexprimable; parfois les larmes m’en venaient aux yeux. Peu à peu le goût du barbouillage s’empara de moi, et ne m’a plus quitté depuis. »

Ces détails ont leur importance. Ils donnent la clef de bien des choses qui paraissent inexplicables ou plutôt inconciliables dans les œuvres de Decamps. Cet enfant de Paris, violent et indocile, dont on n’augure rien de bon; qui, à l’âge où les impressions sont ineffaçables, passe aux champs plusieurs années à faire l’école buissonnière, à dénicher des oiseaux, à barboter dans les mares; qui plus tard, ramené brusquement au milieu de la vie fiévreuse de la grande ville, songe dans la cour de sa pension, et les larmes aux yeux, à la campagne, aux grands bois, à ses jeux d’autrefois, deviendra l’artiste éminent, mais inégal, laborieux et rêveur, satirique et poète, épris tour à tour des plus minutieux détails et des plus grands aspects de la nature, que je voudrais expliquer. Le génie naturel que nous apportons en naissant contient sans doute en germe tout ce que nous serons plus tard, mais l’éducation le façonne en mille manières ; elle le développe ou l’amoindrit, et le hasard des circonstances extérieures joue son rôle dans la constitution définitive de l’individualité.

Dès qu’il fut sorti de pension, Decamps entra dans l’atelier d’Etienne Bouhot. 11 y commença quelques études qui ne paraissent pas l’avoir mené très loin. « M. Étienne Bouhot me donna, écrit Decamps, quelques

UNE PAl'v’ PETITE PRÉFECTURE, s’il. VOUS PLAÎT D'après une lithographie originale J

DéJié à M. Guizot.) e Décampa, publiée chez Gihaut frere», le 3 ■ uoiii

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bons avis : je lui dois des observations utiles. J’appris chez lui un peu de géométrie, d’architecture et de perspective. Je le quittai néanmoins et fus reçu dans l’atelier de M. Abel de Pujol, que son bon tableau du Martyre de saint Etienne venait de placer au rang de nos meilleurs peintres. Je travaillai volontiers dans les commencements. Malheureusement le maître, bon et indulgent, était peu propre à me faire comprendre l’utilité, l’importance même des études dont je n’apercevais que la monotonie. Le dégoût me vint, et je quittai l’atelier. J’essayai chez moi quelques petits tableaux. On me les acheta, et dès lors mon éducation de peintre fut manquée. » Voilà donc Decamps livré à ses propres forces, « sans direction, comme il le dit encore, sans théorie, marchant à tâtons,, semblable à un navigateur sans boussole et m’épuisant quelquefois à poursuivre l’impossible ». L’éducation de l'homme est incomplète, celle de l’artiste presque nulle. Ce qui domine chez lui à cette époque, c’est une curiosité inquiète qui s’attache aux sujets les plus divers, il ne voit que le côté pittoresque des objets : le détail, l’éclat, la singularité, quelquefois le grotesque et le laid. Ce qui fera la force, l’originalité de son talent, ce qui lui donnera une place à part et très élevée parmi les artistes contemporains, le caractère (je dirai tout à l’heure le style) ne se distingue que vaguement dans ses premiers ouvrages. A défaut de documents précis, les suppositions sont permises, et d’ailleurs les nombreux dessins de Decamps qui se trouvent dans les collections et qui datent de ce temps autorisent à les faire. C’est dans les faubourgs de Paris et dans les villages de la banlieue plus que dans son atelier que Decamps compléta ses études. Tout lui est bon, scènes populaires, mendiants, chiens et singes savants; je ne trouve encore aucun souci de la beauté. Le jeu de la lumière, l’effet , qui sera plus tard une de ses principales préoccupations, ne joue pas encore un rôle très important. Ce qui distingue ses premiers croquis, c’est le goût du pittoresque, l’intelligence et l’esprit. On sent que Decamps n’a pas encore vu le pays qui doit lui révéler la nature et la portée de son talent.

Decamps ne se borna pas à ces études d’après nature. Doué de beaucoup de sagacité, il ne négligea pas d’étudier les maîtres et d’interroger le passé. L’influence des tableaux de genre de Murillo, de ses enfants, de ses mendiants, est très sensible dans son œuvre. Quant à Rembrandt, il l’appelle lui-même « le plus extraordinaire des peintres ». Plus tard, d’autres maîtres, Poussin, Huysmans de Malines, frapperont vivement

T Kl.

[t'après une lithographie originale de Decamps. imprimée chez C. Motte, rue des Marais.

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cet étrange et impressionnable esprit. Decamps leur doit beaucoup; mais, comme tous les hommes fortement trempés, il sait voir sans être tenté d’imiter, et il possède l’art de conserver son originalité intacte au milieu des influences les plus manifestes. L’étude des maîtres fait perdre aux; faibles le peu qu’ils possèdent; elle les jette dans l’imitation et dans le lieu-commun, mais les forts y grandissent. Quand un homme supplée à ce qui lui manque par l’esprit d’autrui, ou, ce qui est pire, par celui de tout le monde, il arrive à faire des œuvres irréprochables, mais qui ne laissent aucun souvenir et ne font aucune impression. C’est le danger d’un temps comme le notre. On a tout vu, on sait beaucoup. Une certaine instruction banale, une habileté extrême courent les rues. Malheureusement l’originalité, qui est pour l’artiste ce que le caractère est pour l’homme, manque de plus en plus. Jamais la moyenne du talent n’a été si élevée qu’aujourd’hui, et je ne crois pas qu’il y ait dans l’histoire de l’art beaucoup d’époques aussi pauvres que la nôtre en œuvres vraiment durables.

Le jeune artiste dont on connaît les débuts hésita sans doute un moment sur la route qu’il devait suivre. Les deux grandes écoles de peinture étaient représentées avec éclat. Ingres continuait les traditions romaines avec une élévation et une ténacité qui devaient triompher de l’indifférence et le conduire au succès. Delacroix n’était pas encore célèbre, mais il venait de débuter bruyamment par son tableau de Dante et Virgile. Decamps regrettait, assurait-il, de n’avoir pas suivi les enseignements de l’auteur de Y Apothéose d'Homère. S’il a voulu dire que les conseils d’Ingres eussent pu développer et affermir son goût, le prémunir contre des excès d’habileté auxquels il n’était que trop enclin, lui éviter des tâtonnements, donner plus de sûreté et de distinction à son dessin, je comprends son regret; mais je ne vais pas au delà, et si Decamps a pensé qu’il eût pu poursuivre avec succès le but dont Ingres s’est approché, je crois qu’une légitime admiration l’abusait. D’ailleurs, en supposant que l’esprit délié de l’auteur des Cimbres se fût soumis sans trop de révolte aux enseignements inflexibles d’Ingres, je ne vois pas ce que celui-ci eût fait d’un élève dont il n’aurait probablement pas apprécié le genre de talent. Quoi qu’il en soit, Decamps resta livré à lui-même, et il ht coup sur coup, pendant les dernières années de la Restauration, plusieurs voyages en Orient, en Suisse, en Italie et dans le midi de la France.

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