‹ DecampsChapitre 8 sur 31 · LES EXPERTS · texte numérisé non relu

LES EXPERTS

^hallamel. éditée par le Charivari , d’après le tableau de Dccamps. (Collection de M. John Siltzer, à Londres.)

LES ARTISTES CELEBRES

ordre de sujets très nombreux dans son œuvre ne lui demandez pas cet assortiment d’arbres, de plantes et d’eaux, d’horizons et de ciels variés qui constitue ordinairement le paysage. Il s’est pris de passion pour les lignes roides et monotones, pour l’aride grandeur des campagnes dépouillées. Aussi faisait-il peu de cas de notre verte nature d’Occident et avait-il peu de goût pour les motifs gracieux et pour les saisons où les plantes et les arbres sont en pleine végétation. Il préférait les tons roux et bruns aux tons verts, et il estimait d’autant plus un arbre qu'il avait moins de feuilles et qu’on en distinguait mieux le squelette, le branchage vigoureux et compliqué. Entré le premier dans cette voie nouvelle, il y est resté le maître, non qu’il ait reproduit avec une exactitude puérile cette nature exceptionnelle, qu’il en ait fait la vue et le. portrait comme le fit plus tard Marilhat, mais il en a pris le caractère qu’il a transporté jusque dans ceux de ses tableaux dont les sujets sont étrangers à ce pays.

Le Bouclier turc, qui fit une si profonde impression à l’Exposition universelle de 1 8 5 5 , peut servir à caractériser ce genre de peinture, dont l’exécution fait une grande partie du mérite. La maison se détache sur le bleu intense et entier du ciel; le devant de l’échoppe fait saillie et reçoit en plein une lumière blanche qui éblouit et fascine : un chien est couché près de débris sordides et d’une flaque rougeâtre; une chèvre attachée à la porte attend son sort. Quelques pièces de viande d’où découle le sang sont suspendues à l’étal. On aperçoit au fond de la boutique le boucher, bras nus, appuyé au mur et fumant sa longue pipe. Ce tableau mit aux prises les enthousiastes de Decamps et ses détracteurs. Ses éminentes qualités s’y montrent aussi bien que ses exagérations et ses défauts. Cette merveilleuse lumière des pays levantins qu’on boft par les yeux comme un fluide enivrant et subtil est là dans toute sa splendeur; mais le sujet est repoussant, les ombres sont lourdes et noires, l’air circule à peine. On se sent mal à l’aise, écrasé, oppressé. Le but est évidemment dépassé. La nature de Decamps est double. Il est poète, créateur comme personne; il sent avec force et avec netteté; mais il met dans l’exécution de beaucoup de ses ouvrages un acharnement, une ténacité, un souci des détails, une recherche de procédés qui les alourdit, et leur enlève, avec la souplesse et la spontanéité, une grande partie de leur charme. Il n’est ni peintre de genre, ni peintre de style; sa manière est absolument nouvelle, personnelle, originale. Elle est empreinte au plus haut degré du

bb8>>

fflMMHB

VVv, ;.■" /’]|

<5v^;-vc s •■ •.- Cl'f •"-"

ni

km

Mi!

mWÊw4*$

ÿsÊBtëssM’

iginple de Decamps, publiée par Gihaut frères, en 182

LES ARTISTES CELEBRES

caractère particulier de l'homme; c’est le pittoresque à la fois simplifié et outré, monté jusqu’à un certain niveau qui le rapproche du style. Ses compositions restent profondément gravées dans l’esprit, mais un peu comme une idée fixe qui vous poursuit. L’attention est tendue jusqu’à se briser. Il y a de l’angoisse dans la séduction qu’on éprouve, on demande grâce, et devant certaines toiles de Decamps il me semble que je revois des objets que j’ai déjà vus, mais à travers les hallucinations du sommeil et dans un rêve fiévreux.

Le caractère commun des ouvrages dont je parle est de n’avoir pas de sujets dans le sens ordinaire qu’on attache à ce mot, et le mérite est dans le rendu d’objets assez insignifiants en eux-mêmes. L’ouvrier l’emporte sur le poète, la puissance créatrice du peintre ne s’emploie qu’à exprimer avec force et une plus ou moins grande perfection les parties matérielles et extérieures de son art. Le métier devient un but au lieu de rester un moyen, et il n’est pas mis, comme il devrait toujours l’être, au service d’idées intéressantes et définies. Ces murs ne sont là que pour refléter la lumière ou pour projeter des ombres. Les hommes, les animaux qui peuplent ces rues, ces boutiques, n’ont d’autre mission que de faire valoir un ton ou une couleur. Or, la couleur ni le clairobscur ne peuvent faire le sujet d’un tableau. Ce serait donner trop d’importance à la rhétorique des yeux. Je sais bien que des objets insignifiants ou laids peuvent servir de textes et de sujets à des ouvrages admirables. Certaines natures mortes et beaucoup de tableaux flamands en sont une irrécusable preuve. La transformation que l’esprit et la main de l’artiste font subir aux objets, cette transfiguration qui constitue l’art, s’applique à tout, aussi bien à la dégradation de la lumière, à l’éclat des couleurs, qu’à la composition, au caractère, à l’expression. J’admire Decamps, même lorsqu’il ne semble, pour ainsi dire, occupé que des parties secondaires de son art; je ne conteste pas les qualités excellentes qu’il a mises dans ses tableaux les plus insignifiants, et cependant j’ai hâte de quitter toutes ces œuvres puissantes et bien souvent charmantes. Je regrette que le peintre n’ait pas appliqué tant de talent, d’esprit, d’efforts infatigables à des sujets d’un ordre plus relevé. Decamps n’a pas fait son temps : il l’a subi. On lui demandait des tours de force, et il ne les a pas épargnés. On s’est adressé à la main de l’artisan consommé, et la main merveilleuse n’a pas toujours consulté le goût et le sentiment de l’artiste. Devant ces tableaux, on est ébloui, mais

3a LES ARTISTES CÉLÈBRES

inquiet : on sent que le matérialisme gagne. Il ne faut pas que l'habit fasse oublier le corps, ni que celui-ci étouffe l’esprit.

On trouve néanmoins, dans quelques-unes des plus humbles compositions de Decamps, le sentiment dramatique, qui est le trait dominant de son génie. A ce point de vue, le Bûcheron me parait surtout remarquable. Le pauvre homme marche péniblement courbé sous son fardeau. Il fait nuit close; l’occident est à peine éclairé d’une faible et dernière lueur. La saison est mauvaise, la campagne lugubre; la journée trop courte n’a pas suffi à son labeur. Il rentre tard et fatigué dans sa cabane solitaire. On sent qu’il ne trouvera au retour ni femme, ni enfants, ni repas préparé, ni feu pour réchauffer ses membres roidis par l’àge et par le froid. Il va finir tristement cette triste journée; il achève avec résignation une longue vie de travail et de' misère. Dans la Mort et le Bûcheron , la pensée de l’auteur est également exprimée d’une manière saisissante. Le malheureux ne veut pas s’en aller. Accablé de jours, il demande un nouveau délai, et montre à la Mort son fagot qu’il veut rapporter au logis. On n’en a jamais fini avec l’espérance. Le paysage, à peine indiqué, est lui-même triste et sévère. Decamps a souvent montré l’homme aux prises avec l’adversité. Il excelle à rendre les scènes pathétiques et à compléter, par les détails et par l’effet général de la composition, l’impression qu’il veut produire. Cette concordance parfaite de l’homme avec la nature qui l’environne, avec l’air qui l’enveloppe comme un habit taillé pour son corps, est toujours indiquée avec beaucoup de force par cet esprit où la fantaisie la plus libre s’allie à la plus inflexible logique. Qu’on se rappelle le charmant tableau représentant un homme cherchant des truffes : ce n'est que de la musique de village; mais l’air est du cru, et l’instrument d’accord.

Decamps n’est pas moins heureux dans ceux de ses ouvrages où il se rapproche des naturalistes et des Flamands, et dont la vérité fait tous les frais. Dans les Matelots espagnols jouant aux cartes, les Joueurs de boule sur une grève , le Jeu du tonneau , la pensée est arrêtée, définie, facile à saisir, et qu’il l’exprime avec le pinceau, le crayon, le pastel ou les mille moyens qu’il aime à combiner et à confondre, l’œil est satisfait comme l’esprit. Il en est de même dans les compositions où il donne carrière à sa verve railleuse. Je ne citerai que Y Ivrogne et sa Femme et les sujets empruntés à l’histoire de don Quichotte, qu’il a retournée dans tous les sens. Je ne crois pas que l’illustre hidalgo de la Manche et son

Page 1