UNE ÉCOLE EN TURQUIE
D'après une gravure au burin par Dupont, publiée, en 1 835, dans l'Artiste.
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ami Sancho aient jamais été représentés avec plus de verve et d’esprit.
Au-dessus des compositions que je viens d’analyser se place un groupe d’ouvrages qui, par les dimensions et la nature des sujets, appartiennent encore au genre sans doute, mais qu’une pensée forte ou poétique, une facture plus large et plus sobre en distinguent. On pourrait définir la peinture de genre une peinture à laquelle manquent en tout ou en partie les grandes qualités de l’art, l’importance et l’élévation du sujet, la force, la noblesse de la composition, la beauté des types, des gestes, des ajustements, mais qui rachète son infériorité par la vérité des détails, l’habileté de la facture, l’agrément de la couleur, la justesse de la pantomime, l’arrangement, en un mot, par l’excellence de ce qui dépend avant tout de l’observation et de l’exécution. Un peintre de genre a de l’esprit, du savoir-faire, du talent. Il étonne, intéresse, séduit. Il vend très cher ses tableaux, qui répondent au goût médiocre, aux préoccupations habituelles de la foule; il n’émeut pas, il n’est pour rien dans ces nombreuses et admirables créations du génie qui de siècle en siècle peuplent l’imagination de ceux qui savent et qui pensent. A cet égard, Decamps est plus qu’un peintre de genre. Il est à la fois sur le terrain le plus réel et dans l’idéal, et avant d’aller plus loin il importait de faire cette observation, qui s’applique du plus au moins à tous ses ouvrages.
Dans le Ba\ar turc et dans lè Marché de Marseille, les scènes sont importantes, compliquées d’incidents; les personnages divers de races, de costumes, d’états. Le sujet du tableau, c’est la foule; son unité est dans la justesse et l’homogénéité de l’effet général. Dans le Marché de Marseille, on entend toutes ces femmes qui vendent et achètent se disputer, médire, et bavarder. Les gestes et les pantomimes sont bien observés et rendus avec malice et finesse. La lumière est distribuée avec beaucoup de discernement. C’est une composition d’ordre moyen, qui n’a ni la richesse ni le ressort qui se trouvent dans d’autres ouvrages de Decamps, d’ailleurs moins importants. Le Ba\ar turc, au contraire, est l’un de ses meilleurs tableaux de genre. Dans le fond, au bout d’une rue étroite, on aperçoit le ciel et la mer. Le soleil allègre du matin se glisse entre les maisons et à travers les nattes et les toiles. Il dessine sur les murs, sur les groupes, sur les marchandises étalées, ses capricieuses et éclatantes fantaisies. Les ombres elles-mêmes sont transparentes comme des voiles légers. Tous les personnages de races diverses, Arméniens, Turcs, Grecs des îles, Maltais, Juifs, ont leurs physionomies, leurs costumes, leurs
Tableau Je la collection de Mme Adolphe Moreau.
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gestes caractéristiques.. On les a vus; on les entend discuter, marchander, crier dans toutes les langues et sur tous les tons. Cette foule vivante se meut dans une atmosphère gaie et limpide. La couleur est franche, vive, sans tons criards, et l’impression que produit cette composition tout anecdotique a beaucoup de force et d’unité.
Dans ses tableaux d’enfants, l 'Ecole juive , les Enfants jouant avec une tortue , la Sortie de l'école, le talent de Decamps se montre sous un aspect nouveau. La ligure humaine est étudiée de plus près; la composition, réduite à quelques personnages principaux, se meut dans un clair-obscur habile comme toujours, mais plus léger et plus discret : elle ne tire pas seulement sa valeur de l’effet général et des groupes de personnages perdus dans la demi-teinte; des physionomies arrêtées, expressives, lui donnent une signification nette et un accent précis. Dans les Enfants jouant avec une tortue, le sujet, simple en lui-même, est traité avec simplicité. Le paysage, large et bien composé, soutient et fait valoir la scène principale. A gauche, est un puits recouvert d’une construction le long de laquelle grimpe une vigne; à droite, quelques fabriques et des arbres pleins de légèreté et de distinction; dans le fond, les collines d’Anatolie qui s’étagent sur un ciel du soir. L’un des enfants est appuyé sur le rebord de l’auge du puits, le second est accoudé sur la pierre qui la supporte. Il ne prend aucune part à ce qui se passe. Sa tête, penchée sur sa main, a bien l’expression rêveuse et absorbée des enfants qui ne pensent à rien. Le troisième, assis sur la même pierre, regarde avec la plus sérieuse attention la tortue qui s’avance péniblement vers son camarade, appuyé des genoux et des coudes sur le sol. Comme peinture, ce charmant ouvrage n’est pas parfait; mais la composition est si ingénieuse, que la lithographie a pu lui conserver toute sa valeur.
Dans Une Ecole en Turquie, les enfants s’ennuient et voudraient bien s’en aller. Le pédagogue est vieux, sévère, et plus laid que de raison. Je soupçonne Decamps d’avoir pensé en le faisant à ce magister de village qu’il détestait dans son enfance et qui « a vu plus souvent ses talons que son visage ». Mais quelle variété, quelle vivacité d’expressions et de mouvements! Comme tous ces petits bonshommes ont déjà leurs caractères et leurs passions! La Sortie de l'école est, dans cet ordre de sujets, le chef-d’œuvre de Decamps. La composition, plus spontanée que d’ordinaire, est excellente. Quant à la couleur, elle est vive, gaie et chaude, sans dureté, d’une harmonie parfaite, merveilleuse en un mot. Je ne
une lithographie d Eu. eue l-.e Roux, publiée, en 1843, dans les Beaux-Arts de Curnic;
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crois pas qu’on puisse rien reprocher à ce charmant ouvrage. Le fond du tableau est occupé presque en entier par un mur de maison. La porte est à demi ouverte, et l’on aperçoit le maître d’école qui a suivi les enfants jusqu’au seuil. L’essaim joyeux se disperse dans tous les sens. Les gamins de Turquie ressemblent aux gamins de France; ils se poussent, se querellent, se culbutent. On entend leurs cris et leurs éclats de rire. Ils ont bien toute la gaieté, l’espièglerie, le naturel de leur âge, et l’expansion de vie et de mouvement qui succède à l’immobilité forcée de la classe. Les moindres nuances de ces physionomies mobiles sont saisies et fixées avec un bonheur et une vérité qu’il n’est pas possible de dépasser. Decamps ne voit pas l’homme en beau. Il le représente volontiers pauvre, déguenillé, pervers, rongé de vermine et de misère, luttant avec l’adversité. Il préfère les mouvements violents des passions extrêmes, les gestes fortement accusés, les scènes tumultueuses, à la beauté calme, à l’harmonie des lignes et des groupes, à l’expression des sentiments affectueux; mais il aime et comprend les enfants. Est-ce parce qu’ils ont la grâce, la mobilité, la malice des petits animaux? Tout en expliquant ainsi la préférence du peintre, on peut lui trouver, je le crois, une autre et plus sérieuse raison. Chez l’enfant, la forme humaine est encore vague, indéterminée; elle permet certaines incorrections, certaines fantaisies de dessin qui choqueraient dans la figure de l’adulte. J’ai dit que les études professionnelles de Decamps avaient été incomplètes. Il y avait peut-être dans sa réserve une prudence honnête et habile, une juste appréciation de ses forces, que je ne veux pas blâmer. La figure humaine contient et résume toutes les beautés; mais il faut être bien ignorant ou bien sûr de soi-même pour l’aborder franchement et sans hésitation. Decamps détestait Và peu près, et avec la conscience qu’il mettait en tout, il ne se permettait pas les escamotages que d’autres ne se font pas faute de pratiquer. Il préférait s’en tenir aux formes qu’il possédait, aux expressions fortes et accusées qu’il comprenait et qu’il exprimait facilement par des gestes, des attitudes, des physionomies à demi noyées dans le clair-obscur.
Il est une qualité, celle que je prise chez Rubens à l’égal de son incomparable couleur — le mouvement, — qui se trouve au plus haut degré dans la plupart des tableaux de genre de Decamps. Qu’on se rappelle le Passage du gué et la Ronde de Smyrne. La peinture exprime sans doute mieux, plus facilement et avec plus de liberté que la sculpture, l’action, le mouvement. Ces deux arts ont cependant des lois coin-