‹ Déchéance Sociale et ÉducationChapitre 12 sur 28 · Brouarpez. Le mariage · texte numérisé non relu

Brouarpez. Le mariage

Au contraire, voici un syphilitique, un blennorragien avéré, en pleine période contagieuse. Il vient vous trouver, et, tout en sollicitant vos conseils, vous annonce sa prochaine union avec une jeune fille pleine de santé, de grâces, et par surcroît bien dotée. Vous vous récriez inutilement, vous le faites sourire en essayant d'en appeler à sa conscience, à son honneur. Vous y serez sans résultat « allé d’un petit sermon », dira-t-il lui-même, et vos explications n’arriveront qu’à lui faire hausser les épaules : il a, lui, de bien autres -considérations en effet.

En pareil cas, le secret médical interviendra ; vous êtes cloué à votre place, vous vous lamentez sans agir et le crime s’accomplit, la maladie fait tache d’huile, sème la douleur sur son passage, mais votre conscience est tranquille, vous êtes un modèle d’intégrité,car vous avez gardé intact le secret à vous confié. Vous êtes. demeuré strictement fidèle à la foi jurée selon la vieille et noble formule de nos pères : « Admis dans l’intérieur des maisons, mes yeux ne verront pas Ce qui S'Y passe, ma langue taira les secrets qui me seront confiés, et mon ‘état ne servira pas à corrompre les mœurs ni à favoriser le crime. » : :

Cette dernière phrase, c’est pour les indécis l’obscurité absolue : se taire, c'est favoriser le crime ; parler, c’est manquer à tous nos devoirs. |

Pour quelques esprits dégagés de la gangue des préjugés tout en restant dans le chemin de l'honneur, elle a été l’immédiate révélation du devoir dès longtemps pressenti. Entre la garde d’un secret qu'on ne vous a

Lavabre 4

confié que pour mieux s'assurer de votre silence, et la nécessité d’empècher de nuire un misérable, ils n’ont pas jugé qu'on pût hésiter.

Le Dr JuLLIEN, chirurgien de Saint-Lazare, cite l’exemple très noble d’un médecin mort tout jeune encore, le

D: Juxez-R£ÉNoy qui, en présence de projets de mariage maintenus par des individus contaminés que guidait le seul instinct du lucre, avertit nettement, sans détour, les parents des jeunes filles et fut assez heureux pour faire rompre des unions qui ne pouvaient qu'être effroyables par leurs conséquences.

Pour avoir réussi dans une intervention de ce genre, un de nos confrères périt assassiné par l'individu qu'il . avait démasqué.

M. JuzziEN cite également l’exemple touchant d’un vieux praticien, le D° Procey qui fut, dit-il ce jour-là, «un héros, sut ne demander qu’à son courage la solution du plus douloureux problème, et rester gardien de nos principes vénérés ».

Voici l’histoire que je transcris simplement.

« Une jeune fille que le médecin a mise au monde, dans une maison où il est l’ami, belle, charmante, va se marier. Or le médecin connaît le fiancé. Il l’a soigné, il le soigne encore pour un mal affreux, incurable, contagieux, héréditaire. Se marier, pour l’homme atteint, n’est pas seulement une mauvaise action, c’est un crime, un véritable assassinat moral et physique. Le docteur va trouver le jeune homme. Il lui montre l’infamie de sa conduite. Mais il a affaire à un bon « struggle for li-

fer » qui répond froidement que la demoiselle lui est

ere

fort indifférente, mais que la dot est belle, le sauve de la débâcle, et que tout ce qu’il peut promettre, c’est de se contenier de la dot. Que faire ? La règle professionnelle est absolue. Mème en pareil cas, un médecin ne peut pas la braver. Le scélérat le savait et le dit au docteur. « Soit, répond celui-ci, mais puisque vous ne voulez pas lâcher votre proie, je vous l’arracherai. Si vous n'avez pas repris votre parole demain, je vous soufflette à l'Opéra. »

Et le monsieur reprit sa parole, lâche devant le courage d’un honnête homme (1).

Certes, ils ne manqueront point de ricaner ces esprits forts libérés de tous ces vieux errements tels que le scrupule et la vertu, et qui saluent tout acte dont ils se sentent incapables, de leur imbécile persiflage.

La belle occasion de plaisanter, que ce vieil Esculape probablement nourri d'Alexandre Dumas, et qui lâche la lancette pour la rapière dans le fol espoir de protéger l'innocence !

Ce vieillard secourant cette enfant, ces deux faiblesses dont l’une offre un appui à l’autre, chose touchante! Ce Persée myope et chauve secourant cette Andromède menacée de la vérole, quel sujet de caricature ! Et, d’une manière générale, quel bouffon que l’homme capable d'un élan de générosité ou d'indignation, dans une société où, du haut en bas de l’échelle, domine le pâle et sinistre gredin !

A vous, messieurs, qui pro fessez ces doctrines ulira-

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