‹ Décor de la pierre: introduction sur l'enseignement de l'artChapitre 5 sur 19 · APPLICATION AUX ÉLÉMENTS DE CONSTRUCTION · texte numérisé non relu

APPLICATION AUX ÉLÉMENTS DE CONSTRUCTION

MURS, PILIERS, COLONNES i" Supports chargés verticalement sans poussée (Antiquité).

La pierre, bien employée, caraclérise l'adaptation parfaite du décor A la structure, parce que les malériaux lapidaires doivent satisfaire, par des formes rationnelles, aux conditions de stabilité, de telle sorte qu'ils puissent résister aux pressions verticales ou obliques qu'ils doivent subir. Si la charge est verticale, il faut que la surface d'appui, c'est-ii-dire la « seclion horizontale », ïnoit sufllsante. Si les pressions sont obliques, il faut qu'elles soient annulées par des contreforts de butée ou par des pressions en sens contraire.

La formation des calcaires par coucbes stratiiîées justifie leur emploi par assises, chacune de ces assises comprenant nécessairement les saillies décoratives qui peuvent être prévues. Les pierres sont donc superposées, suivant leur formation naturelle,

par lits de pose, correspondant aux lits de carrière. Exceptionnellement certaines pierres compactes peuvent, comme les marbres, être utilisées « en délit », c'est-à-dire sans tenir compte des lits de carrière. C'est le cas de « meneaux » formant les divisions d'une baie, d' « appuis », de a glacis » et en général de tous les éléments de construction qui ne sont pas lourdement chargés. (Dans les édifices de briques, c'est à ces éléments de construction qu'est limité l'emploi de la pierre.)

C'est le cas aussi de monolithes, posés horizontalement sur deux appuis et résistant à la flexion. Les architraves des temples grecs, formées de monolithes juxtaposés, étaient toujours placées en délit.

A toute belle époque, où l'art est intervenu dans la création des formes, il y a concordance parfaite entre la structure et la décoration des matériaux lapidaires. Chaque assise a la forme qui correspond à sa fonction : par exemple, le chapiteau couronnant un supporl isolé, pile quadrangulaire ou colonne, s'évase en encorbellement pour soutenir le linteau monolithe, ou l'arc {appareillé, qui repose sur deux supports consécutifs et qui soutient la charge d'un mur, d'un plancher ou d'un comble.

Si le support a une base, transmettant au sol la pression qu'elle reçoit, cette base élargit sur le sol, moins résistant que le support, la surface d'appui, évitant ainsi tout danger de tassement. A défaut de base, l'augmentation du diamètre du fût tronconique répond en même temps à un sentiment d'esthétique et à une nécessité de construction.

Cette concordance entre la forme et la structure est absolument nécessaire : à l'époque où les Byzantins, substituant l'arc à la plate-bande, cherchaient (en conservant pour l'église la triple nef du naos antique) à espacer les colonnes et à diminuer leur diamètre, pour ne pas masquer l'autel vu des basses nefs, l'archivolte, qui remplace l'architrave, est décorée de même, comme pour mieux marquer la substitution à la plate-bande de

Tare appareillé, reportant, comme elle, la charge sur les points d'appui.

Si Ton prend la peine de réfléchir, on comprend que l'artiste ait, dès Torigine, réservé les richesses de la sculpture aux parties de la construction qui n'ont pas de fonctions essentielles dans la résistance.

Ainsi, dans un temple grec, au Parthénon, le décor des colonnes et de Tentablement est réduit à des éléments simples, tels que les cannelures des colonnes, symbolisant le faisceau de tiges qui caractérise à Torigine la colonne égyptienne, prototype de la colonne dorienne, ou la face saillante au sommet de l'architrave, soutenant les cannelures des triglyphes, qui forment les supports de la corniche dans la hauteur de la frise.

Pour donner plus d'assiette à cette architrave, formée de trois monolithes, le chapiteau s'élargit et son profil d'échiné est un profil d' « égale résistance », éliminant toute matière inutile.

La construction de marbre, qui procède, pour les assemblages d'onglet des moulures, de la construction de bois, approprie les divisions de la frise, à l'ajustement sur les triglyphes, qui forment les supports, de métopes, glissées comme des panneaux dans les rainures des triglyphes et sur lesquelles sont réservées des masses pour la sculpture de bas-reliefs.

Ces bas-reliefs sont protégés contre la pluie par la saillie de la corniche, dont la moulure droite porte un larmier, obligeant l'eau pluviale k tomber sur le sol.

Sur le pignon servant d'appui au comble, une corniche rampante, de profil différent, décorée d'ornements peints, dérivés du lotus, abrite les sculptures réparties avec un art infini dans le fronton triangulaire.

C'est à la même pensée de protection pour la sculpture, qu'obéissaient les archilectes de nos cathédrales, en réservant au développement de leurs poèmes sculptés dans la pierre les tympans des portes, soutenus sur des linteaux et abrités par la forte

saillie des archivoltes, véritables arcs de décharge, décorés claveau par claveau.

C'est une erreur que d'exposer, sous un ciel pluvieux, des groupes de sculptures aux injures du temps. Les trophées, qui surmontiiient à Versailles les piédeslaux de la balustrade de couronnement, n'existaient plus après un siècle et demi et ont tous été refaits de nos jours. Ceux qui occupent les frontons des bâtiments de Gabriel, sur la place de la Concorde, n'ont pas résisté plus longtemps et ont dii être partiellement refaits.

Les matériaux calcaires, pierre ou marbre, sont généralement faciles à travailler et se prêtent à des finesses d'exécution qui caraclérisent Tarchitecture de certaines régions, par exemple rile-de-France, la Champagne, l'Anjou, la Bourgogne, la Toscane. Ces finesses ne peuvent être obtenues dans des matériaux plus durs et moins homogènes, tels que le granit, les laves ou les trachytes.

Si les reliefs de la sculpture conviennent bien au décor dçs calcaires, c'est par opposition de couleurs qu'il faut décorer les édifices construits en matériaux volcaniques ; les monuments d'Auvergne en offrent de précieux exemples.

En Bretagne, le granit a exigé des simplifications de formes, d'autant plus apparentes que les monuments élevés au xv^ siècle dans cette province ont une décoration robuste qui, malgré l'emploi de formes analogues, diffère complètement de celle des monuments de la Touraine ou de la Picardie. Enfin il faut tenir compte des différences de climat qui influent absolument, par suite des différences d'intensité de la lumière, sur l'importance à donner aux reliefs. Telle saillie de filet, à laquelle un cenlimètre suffît sous le ciel de (îrèce, exige, pour produire le même efTet, une saillie double ou triple sous le ciel de France.

L'arliste devra donc toujours étudier, pour le tracé de ses profils, la matière qu'il emploie et tenir compte de la qualité

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(le la lumière. Les architectes français du Moyen Age avaient parfaitement compris cette nécessité en imaginant des mouhires très évidées, séparées par des arêtes vives, pour faire des appels de lumière, et créer des oppositions, qu'on pouvait produire en Grèce et en Italie par d'autres moyens.

C'est en étudiant séparément les éléments de composition exi-

FÎK. 31. — Cum parai sou entre les chapiteaux i^Kyplicns (l'un tombeau d'Abounir, du

CTistylc U'Aniéiinphis 111 à Louqsor et du pûnstyle du temple de Khons i Karnak. i-cor Hural aimplillé et tranErixmi- en décor linéaire.

géant l'harmonie de la structure et du décor, qu'on se rend bien compte de l'obligation pour l'artiste d'approprier toutes les parties de son œuvre à leur destination et de tirer parti des qualités de la matière.

Considérons par exemple le support isolé, pile ou colonne, et voyons comment, dès l'antiquité la plus reculée, on en a compris la décoration.

L'Art appliqué anj Hélieri. — I. i

Il semble bien qu'à Torigine ce soit le tronc cylindrique de

Tarbre ou la tige de la plante qui ait servi de type. En Egypte, le chapiteau lotiforme de calcaire, découvert dans un tombeau de la V^ dynastie, celui de Ptah-Shepsès , est formé de tiges de lotus liées, au-dessous des boutons à fleurs, par une corde et, pour rendre sensible le serrage, l'artiste a garni les interstices entre les tiges par des tigettes, dont les boutons émergent audessus des ligatures (fig. 21).

Ainsi, en remontant aux origines, on comprend mieux la raison des formes décoratives, parce que l'interprétation de la nalure est sincère et n'est faussée par aucune convention. Si nous ne possédions pas le type primitif du chapiteau lotiforme, il nous serait difficile, sinon impossible, de comprendre la forme des chapiteaux qui, procédant du même type, au temps des dynasties thébaines, n'en conservaient en quelque sorte qu'un tracé schématique, maintenu par la tradition.

Dans le temple funéraire de Gournah, dans la cour péristyle d'Amenophis III à Louqsor (fig. 21), ou dans la partie du temple de Karnak due à Thoutmès III, si la colonne garde, pour le fût et le chapiteau, le principe d'un groupement de tiges serrées sous le chapiteau, que surmonte une abaque quadrangulaire, les annelets de la corde ne sont plus que des traits gravés : il en est de même des tigettes destinées à remplir les vides. Ce n'est plus qu'un souvenir de la décoration florale que l'artiste memphite interprétait si exactement, indiquant jusqu'aux nervures des pétales.

A la salle hypostyle de Karnak, comme au temple de Medinet- Abou ou au temple de Khons (fig. 21), le chapiteau n'a plus qu'ime forme conventionnelle, le fût de la colonne ne conservant qu'un dessin gravé pour rappeler le groupement des tiges.

L'autre type de chapiteau égyptien, celui qui s'étale et s'épanouit en forme de campane, est probablement aussi l'interprétation conventionnelle d'un type primitif, sur lequel les pétales et

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les cépales^^ aussi bien que les annelels, devaient être indiqués par des reliefs, au lieu d'être simplement gravés et peints.

11 est même curieux de constater qu'fi l'époque ptolémaïque et plus lard, sous la domination romaine, le chapiteau campaniforme abâtardi reprend un décor de tiges et de fleurs en relief.

hij:. 23. — Piliers osirinquca et ante dans Ip temple de Hamsés lU à Mcdinet Abou.

Si l'on veut faire à l'art égyptien la part qui lui revient dans les arts dont il a été l'initiateur, il faut reconnaître dans les cannelures creuses de certaines colonnes égyptiennes, soit à Beni- Hassan, soit à Kalabcheli, une interprétation du faisceau de tiges qui fut adoptée plus tard par les artistes doriens.

D'ailleurs tout est raisonné dans l'art égyptien ; c'est en Kgypte qu'on trouve la [première application des figures adossées à des piliers (piliers osiriaques de la cour péristyle de Médi-

net-Abou) et aussi le décor de Tante (fîg. 22), c'est-à-dire de la tête de mur, saillante en face d'une file de colonnes ou de piliers, et dont la décoration est distincte de celle des supports isolés. Il a fallu la barbarie de Tart romain pour traiter un chapiteau de pilastre comme un chapiteau de colonne, dont on aurait aplati les feuilles.

Si de rKgypte on se transporte à Pœstum, on constate sur les ruines du monument le plus ancien, la Basilique, certains détails qui évoquent le souvenir de Tart égyptien, notamment le grand profil en gorge de Tante et les cannelures des colonnes dont le galbe rappelle un peu le galbe des colonnes égyptiennes (fig.23).

L'art grec est un art de mise au point, qui n'arriva pas du premier coup à la perfection. Il est à remarquer que, dans les chapiteaux doriens les plus anciens, le profil de Téchine est très lourd et que la saillie en est mal utilisée. Ainsi sont tracés les profils des chapiteaux du temple deCorinthe, du plus ancien des temples de Sélinonte et du temple de Neptune, à Pœstum.

Dans un art de tradition comme Tart dorien, c'est par des nuances que s'accusent les progrès de Tart. Dès la fin du VI® siècle, la forme de Téchine accuse la fonction de support en encorbellement que remplit le tailloir et qui justifie la saillie de l'architrave sur le fût de la colonne.

Comment ne pas reconnaître, d'ailleurs, l'influence de Tarchitecture égyptienne dans le faisceau des cannelures du fut et dans les annelets figurant, sous le chapiteau, les ligatures des tiges ?

L'école attique, exagérant peut-être les nuances, serre de plus près encore le profil de Téchine. A voir sur l'Acropole l'admirable chapiteau du Parthénon, dont le marbre transparent fait mieux saisir encore la beauté, on comprend que le v® siècle correspond à l'apogée d'un art dont la pureté confine presque à la / sécheresse et présage une décadence (fig. 24).

D'ailleurs l'artiste grec ne néglige rien de ce qui doit conlribuer à la perfection de son œuvre. Pour éviter l'effet du fléchissement des lignes horizontales dans l'espace, il établit ses points

Fis. 23- — Cliapileaux de cnlimiifs et aille dii monument dit la Rasiliqiic à Piri l'rofil (l'anlc un forme ilu K"rr>^ iï|;'V|>tirnne. Di^cor tiiiëairc de la colonne duri< inter|iri>taDl par les cannelures un faisceau de tî);cs el par les aniielett les li|;alur

d'appui sur un plateau légèrement convexe, donnant la même inflexion à toutes les lignes de l'entablement et, comme il est un technicien émérite, il réalise, très simplement, le problème le plus compliqué en apparence. Il resserre, aux angles, les colonnes, augmentant légèrement le diamètre de la colonne d'angle pour

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éviter la diminution apparente du fût dans l'air ambiant ; il incline légèrement l'axe des colonnes du portique vers l'intérieur pour rendre plus sensible la stabilité de l'édifice. L'exécution est si parfaite et les lits d'assises taillés avec tant de soin que les joints sont à peine visibles [fig. 25).

L'artiste grec sait si bien approprier le décor à chaque élément

de construction qu'il a grand soin de couronner différemment la colonne isolée et la tête saillante, l'anle qui marque simplement l'arrêt du mur et dont la saillie prépare la portée de l'architrave.

D'ailleurs le système de construclion, qui est le système égyptien, n'impose aux supporis que des charges verticales transmises par l'intermédiaire de pièces horizontales, linteaux ou architraves, généralement posées en délit pour mieux résister à la flexion.

L'analyse de la construction de l'entablement du Parthénon rend compte de la concordance de la structure et du décor des monuments doriens. L'architrave, formée de trois monolitlies juxtaposés, représente réiément horizontal de transmis-

Fig. 25. — Le Parlhinon vu sur Innglc nord-oucsl.

sion des charges. L'assise, qui la surmonte, n'est formée que de deux parements, en vue sans doute de diminuer le poids par suppression de la matière inutile. La corniche, posée transversalement, réunit les deux parements, intérieur et extérienr, de la frise el, sur le parement intérieur, est encastrée, dans un évide-

meni, une petite assise continue, sorte de lambourde à profil orné de peintures, sur laquelle prennent appui les cadres et poutrelles de marbre des plafonds.

Le plafond conservé du Théséion, à Athènes, permet d'éludiep

Chapiti

complètement ce mode de construction, dans lequel les remplissages entre les poutres des péristyles de l'Est et de l'Ouest sont des dalles évidées formant caissons dont le centre est occupé, au Tbéséion, par une rosace rapportée. Au Parthénon, les caissons sont entièrement pris dans tes dalles, sans pièces de rapport.

MUHS, PILIERS, COLONXES 57

Un temple inachevé, celui des Ségesle, fait apprécier les délicalesses de consli-uction et aussi les méthodes d'exécution mises un œuvre. Ceux qui n'ont pas suffisamment étudié les monument» <;recs ont imaginé l'exécution au tour des assises formant le fût

(les colonnes ; ils n'ont pas réfléchi à l'inclinaison de l'axe qui ne permettait pas d'obtenir sur le tambour de la colonne une surface de révolution : les cannelures, dont le tracé était amorcé sur le slylobate du péristyle, comme sur le lit de dessous dn chapiteau, ne pouvaient être exécutées que sur place. C'esl ce qui

semble résulter de l'aspect des épannelages des colonnes au temple de Ségeste.

D'ailleurs les traits gravés, déterminant, en plan, la position des cannelures des colonnes, sont encore visibles sur le dallage du Parthénon.

L'art ionien, art asiatique, qui a plus d'affinités avec l'art assyrien qu'avec l'art égyptien, donne différemment la solution artistique de la superposition d'une architrave quadrangulaire à une colonne circulaire. Le chapiteau n'est plus établi sur plan carré ; il s'élargit dans le sens de la portée de l'architrave par deux volules et cette disposition est très apparente sur les chapiteaux les plus anciens ; par exemple sur ceux de la colonne votive offerte par les Naxiens au sanctuaire de Delphes, ou sur le chapiteau de la colonne en marbre polychrome qui fut découvert dans les fouilles de l'Acropole, il y a vingt-six ans.

La colonne ionienne a une base ; mais cette base circulaire ne comporte pas de plinthe quadrangulaire qomme plus tard la colonne romaine : c'est simplement un élargissement du fût ayant pour objet une meilleure répartition des charges. Le chapiteau ancien découvert à l'Acropole a des volutes très saillantes sur le fût et le raccord est obtenu à l'aide d'une moulure en gorge très accentuée. Celui de l'Erechlhéion s'appuie sur un tambour très orné ménageant la transition entre le fût cannelé et le chapiteau (fig. 26). ^D'ailleurs l'art grec d'Asie admettait la polychromie obtenue soit par la peinture, soit par l'insertion de matériaux colorés dans le marbre. Les alvéoles apparentes dans le chambranle de la porte et dans les chapiteaux, très richement ornés, de l'Erechthéion semblent bien indiquer l'existence d'ornements polychromes composés de pièces de rapport.

L'art ionien, qui a peut-être précédé l'art dorien, a toujours été beaucoup plus libre et beaucoup moins attaché aux formes traditionnelles. L'Artémision d'Éphèse offre un intéressant exemple de bas-reliefs distribués autour du fût de la colonne.

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A l'Krechthéion , les supports sont d'élégantes figures de femmes, admirablement étudiées pour soutenir, sans fatigue apparente, la charge d'un entablement allégé par la suppression de la frise (fig. 27). L'inflexion donnée h la jambe, favorisant l'inclinai-

Fig. 38. — Vue do la tribune de l'ErcchlIiéion prise i l'arglc sud-oiiesl.

son du corps pour mieux assurer la portée du fardeau, témoigne d'une observation attentive de la nature qui a permis à l'artiste de traiter comme de véritables supports ces figures féminines et de les couronner par un chapiteau en corbeille, qui s'ajuste admirablement sur la coiffure des cariatides. Les cheveux et les bras sont collés au corps, sans qu'aucun vide vienne diminuer l'impression de stabilité du support (fig. 2H},

Il existe à Rome, au musée Pio Clémenlino, une réplique de la cariatide de TErecIithéion ; autant la figure grecque, élégante et forte, parait bien d'aplomb, autant la figure romaine, par suite de Tévidement des cheveux et des bras et de l'indécision du mouvement des jambes, semble peu faite pour porter une charge.

Le développement de Tart grec s'est poursuivi en Asie, après l'époque alexandrine, et la décoration des supports est devenue de plus en plus libre. Au Didymeion de Milet, les bases des colonnes ioniennes du grand péristyle, précédant le sanctuaire découvert ou« adyton », sont les unes circuhiires, les autres polygonales, et leurs ornements diffèrent d'une colonne à l'autre. C'est un exemple, assez rare dans l'art antique, de la variété du décor dans Tunité des masses. Les chapiteaux d'anles ou de pilastres dans l'adyton sont aussi très libres, associant les touffes d'acanthe ou les griffons aux volutes ioniennes (fig, 29).

D'ailleurs, dès l'époque macédonnienne, l'arl grec avait adopté pour le couronnement de la colonne, une forme nouvelle, celle d'une corbeille ou d'une campane sur laquelle s'appuient des feuilles d'acanthe. On en a deux remarquables exemples, au temple circulaire ou tholos d'Kpidaure et, à Athènes, au monument choragique de Lysicrate. Le tailloir quadrangulaire s'évide comme si l'arliste voulait supprimer la matière inutile, mais il s'affine si bien que, pour en prévenir l'écrasement, il faut réserver au-dessus du chapiteau, une saillie de marbre de même section que le fût.

Ce défaut de robustesse du tailloir est apparent sur les chapiteaux grecs du premier siècle avant notre ère, notamment sur ceux de la tour des Vents et sur ceux conservés au théâtre du Dionysos à Athènes (fig. 30). Cette forme du chapiteau jouit d'une grande vogue ; car on la relrouve dans Tart grec chrétien, sur les façades latérales de Saint-Marc de Venise aussi bien qu'à l'intérieur d'une des églises de Mistra.

Lorsque la conquête de la Grèce par les Romains eut pour conséquence rérection de monuments importants en Italie, ce n'est pas l'art de Périclès qui conquit Tltalie, mais Tart grec d'Asie dont le luxe apparent séduisait les vainqueurs.

L'ordonnance la plus Tréquemment usitée en Italie, durant le

dernier siècle de la Képublique et le premier de l'Empii-e. est l'ordonnance corinthienne. Elle a été employée à la tholos de Tivoli aussi bien qu'au temple de Mars Ultor ou au Panthéon de lïome.

A la tholos de Tivoli et au temple de Mars Ullor, la décoration de l'ordonnance s'accorde avec les éléments de construction ; mais, au Panthéon de Home, les tailloirs des chapiteaux, trop minces, sont presque tous brisés et le même défaut est apparent dans les architraves, de hauteur réduite, qui ne sont plus des linteaux

transmellaiit la charge aux colonnes, et qu'il a fallu décharger ou incorporer dans une seule assise avec la frise, pour leur donner plus de résislance et en éviter la rupture.

En Asie Mineure et dans la Syrie centrale où l'art grec continuait son évolution, ces défauts de concordance entre la structure et le décor n'existent pas. Cependant au lemple du Soleilde

Baalbek, l'architrave et la frise ne forment qu'une assise. Partout ailleurs dans les monuments de Baalbck l'appareil s'accorde avec la décoration. A l'intérieur du naos du temple de Jupiter, les saillies décoratives couronnant des niclies inlerviennent dans le décor des murs ; elles sont, elles aussi, prises dans une assise (fig. 31). Cette préoccupation de concordance entre la construction el la forme décorative, s'accuse dans l'arrangement des plafonds du péristyle, dont la structure ne dilfère pas sensiblement de celle des plafonds du Théséion ou du Partliénon.

Il en Fui tout autremenl à Home sous l'Empire. Les Romaios n'ont vu, dans les ordonnances grecques, que des motifs de décoration servant de revêtement, comme on le constate aux thermes

de Cnracalla, par exemple, à des maçonneries grossières de matériaux agglomérés, noyés dans le mortier et consolidés par des chaînes de briques, s'entrecroisant et formant des cellules, <Ians lesquelles s'incorporaient les masses des remplissages. C'est donc un ordre d'idées tout dillerent, qui distingue essentiellement l'art romain, art d'imitation, de l'art grec.

64 Dl^COR DE LA PIERRE

On peut dire que Tantiquité n'a connu d'autre mode de construction que celui qui procède par charges verticales sans poussées. Les voûtes les plus anciennes que nous connaissions, celle d'un sanctuaire d'Abydos, en Egypte, et celle du tombeau dit trésor d'Atrée, à My cènes, sont construites par encorbellement, et ce système n'a jamais cessé d'être pratiqué en Asie, à toutes les époques, et quels que soient les matériaux employés.

Dans les régions montagneuses, où le bois était abondant, l'emploi du bois, pour les plafonds des salles soutenant des terrasses, détermina l'usage de supports isolés plus sveltes et plus espacés. C'est le cas des colonnes de Persépolis ou de Suse (fig.32), et la fonction des poutres reposant sur la colonne explique la forme d'enfourchement donnée au chapiteau, forme qui s'est transmise de proche en proche, et qu'on trouve employée dans rinde à l'époque moderne.

Les colonnes très élancées, à multiples cannelures, ont encore l'aspect de faisceaux de tiges, et cet aspect est conservé, dans l'Asie centrale, même pour des monuments souterrains comme le temple d'Elephanta. Les ligures colossales de ces temples monolithes, et les moulures même des portes, éveillent le souvenir des monuments de l'Egypte et de la Perse. L'emploi de chevaux cabrés comme supports au temple de Sriringam (Inde), montre suffisamment les déformations contraires à l'art, et les fautes de goût, pour ne pas dire de bon sens, coutumières à l'art hindou.

D'ailleurs les monuments anciens de l'Asie centrale caractérisent, par la forme des supports surmontés de semelles, le système de construction de bois dont ils dérivent, et dont les édifices de la Chine et du Japon offrent encore de très remarquables exemples.

II en est tout autrement des supports continus ou isolés recevant la poussée d'arcs appareillés. La substitution de l'arc à la plate-bande, dont les premières applications importantes appa-

MURS, PILIEKS, COLONNES

raissenl dans les églises chrétiennes de Syrie, modifiait complètemenl le rôle de la colonne et du chapiteau qui la aurmonle. Pendant touLela période du Moyen Age, dans l'art byzanlin, dans

Chapiteau

l'art arabe, dans l'art français et dans les arts occidentaux qui en dérivent, cette substitution de l'arc appareillé au linteau monolithe a eu des conséquences décisives pour l'archi lecture, et l'influence de l'arc s'est exercée à la fois sur la construction et le décor.

LArl appliqué nax Métiers. — I. j

2° Supports soutenant des arcs appareillés (Moyen Age et temps modernes).

Le sentiment artistique, qui fait défaut aux pastiches romains d'architecture grecque (à ce point que dans les monuments de Pompéi les supports, dont le noyau est la brique, ont leurs chapiteaux en stuc, c'esl-à-dire en simili-pierre), se maintenait en Grèce et en Asie Mineure. Dans l'art grec renouvelé par le christianisme, le chapiteau, qui transmet à la colonne des charges d'autant plus lourdes que les colonnes sont plus fines et plus espacées, reprend la forme d'encorbellement du chapiteau grec antique : le tailloir soutient en saillie le sommier de Tare qui a remplacé Tarchitrave et, durant tout le Moyen Age, dans les monuments contemporains de Justinien, comme dans ceux construits en Morée pendant l'occupation franque, du xii® au xv*" siècle, le chapiteau à feuilles d'eau, dont le prototype est à Athènes, est en usage, mais surmonté d'un tailloir assez épais qui forme désormais un élément de construction.

La même observation peut être faite sur un des monuments les plus anciens de Ravenne, le Baptistère des Orthodoxes, édifice du V® siècle, dans lequel ont été utilisés des chapiteaux de style composite romain, qu'on a couronnés par des tailloirs sur lesquels s'appuient les sommiers d'arcs (fig. 33).

Les églises chrétiennes de Syrie, et en particulier les sanctuaires célèbres de Siméon le Stylite offrent d'intéressants exemples des transformations que subirent les ordonnances grecques, lorsque Tare y remplaça la plate-bande (fig. 34).

Dans les monuments byzantins, comme dans les monuments arabes qui en sont issus, le chapiteau de la colonne, surmonté d'un tailloir résistant, reçoit directement la retombée de l'arc dont le centre est le plus souvent surhaussé, afin de donner à l'archivolte un sommier de départ bien accusé à face verticale.

MUIIS, PILIERS, CflLONNES 67

Les exemples abondent soit dans les premières mosquées du Caire, soit dans les églises les plus anciennes de la Venélie et. de l'Kxarchat de Ravenne, A Torcello, les colonnes du chœur de la cathédrale et celles du péristyle de l'église octogonale de Santa-

l-'JK. 33- — Chapiteau composite riimnin utilisé au v siècle pour suuleiiir ■l'un ai-c reviilu de mosaïque au Baplislire des Ortliudiixes de Ravcnnc, Intruiluclioii d'un nouvel cli^meiil de construction ; le tailloir.

Fosca, rendent bien compte des dispositions nouvelles de structure et de décoration.

A Ravenne. soil à l'église Saint-Vital dérivée des édifices à coupoles, soit à l'église Saint-Apollinaire dérivée de la basilique, les tailloirs des chapiteaux sont des assises de la construction, et la décoration même de la campane a le caractère d'une broderie ifig. 35) ; on sent que l'artiste craint d'affaiblir par des évide-

menls trop profonds le chapiteau qui reçoit l'arc, La fine astragale du chapiteau antique devient un gros hoiirrelet faisant partie du fût, et à l'église Sainte-Sophie de Conalanlinople, des bagues de métal enrichissent la partie haute de la colonne, avant

évidemment pour but de donner plus de cohésion au marbre du fût et d'en éviter les fissures, là où la colonne reçoit direclenienL les chaînes supérieures.

Cette conception nouvelle de la colonne se transmet d'Orient en Occident en même temps que se propage la religion chrétienne. Si les exemples sont rares en France, ceux qui subsistent encore au temple Saint-Jean de Poitiers, à la crypte de l'église Saint-

MLIIS, PILIERS, CDLONNKS 69

Syiinn de Bordeaux ou à la crypte de Joiiarre (fig. 36), monumenl carolingien, sonl caractéristiques, f^ mosquée d'Amrou au Caire, el celle de Kairouan, avec

leurs quinconces de colonnes supportant des arcs qui soutiennent les plafonds de bois, procèdent encore du même principe dont d'admirables applications ont été faites à la Kébla ou Kiblali, précédant le Mihrab de la mosquée de Cordoue.

En Sicile, sous la bienfaisante domination des princes nor-

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mand» au xii^ siècle, les mêmes méthodes sont suivies dans la composilion de monumenis qui sont Texpression de la civilisatiou chrétienne d'Occident enrichie par le décor oriental. Il suffira de citer les magnifiques ordonnances des colonnes de marbre, porlant des ares enveloppés de mosaïques d'émail, à la chapelle Palatine de Palerme. ou à l'édise de Monréale.

Kig. 3S. — ChBpilenu carolingien de Ih crjplc iIp Jiuiarre, l>i:-VL-l[ipp«iiicnt donné au laillair |)inii- rc-ccvuir les voùlos.

Les colonnades des cloîtres, soit à l'église San-Giovanni dei Eremitamî de Palerme, soil à l'église de Monréale, sont traitées avec une liberté et une entente du décor qui caractérisent, à la même époque, les cloilres des églises clunisiennes de France el d'Kspagiie, ceux de Moissac (fig. 37), de Toulouse, de Saint- Trophime d'Arles, comme ceux de Silos près Hurgos.

Les chapiteaux provenant d'édifices byzantins et incorporés dans la basilique de Saiuf-Marc à Venise fournissent pour cette

première période de l'art chrélien les documents les plus complets ; c'est comme un musée de sculpture du xi* et du xii° siècle dont l'étude est attrayante. On y constate notamment que, dans l'art byzantin, comme dans l'art grec antique , la superposition des colonnes n'appelle d'autre élément de construction qu'un linteau servant à relier les groupes de supports.

Les Byzantins n'ont jamais, comme les Romains, superposé un entablement à une colonne portant un arc.

L'art français, héritier de l'art grec, a subordonné comme lui l'expression décorative du chapiteau à sa fonction. Aux cloîtres de MontmajoureldeSainl-

Trophimed'ArleS,cloî- ^j^ 37. chapiteau, de colonne, jumclk« m cMtr. Irps vr,iHÂs dnnl \n '^^ Moissac (xii" siiolc;. Dùcorotion c(udi<-c pour

ires VOUleS aonl la ,.i^„i^ i^, ^^^^ support» sou» un tailloir unique.

construction s'accuse " "*'"^" orientale.

à l'extérieur par de grands arcs reliant des contreforts qui reçoivent la hutée des voûtes, les arcatures prises entre ces contreforts reposent sur des colonnes jumelles dont les chapiteaux, au décor très varié, sont réunis par des tailloirs quadrangulaires pour recevoir les sommiers d'arcs. Sur les piliers de Saint-Trophime sont sculptées, à l'intérieur, de grandes figures s'accordanl avec les formes des supports, et entre ces figures s'intercalent deux étages de bas-reliefs.

Au cloître de Moissac, les chapiteaux réunissent les colonnes jumelles (fig. 37), formant une décoration unique sur plan rectangulaire, et, comme des colonnes isolées alternent avec des colonnes jumelles, les chapiteaux des colonnes isolées sont très évasés, afin de bien porter sur leur tailloir la retombée des arcs.

Ce qui caractérise alors nos écoles françaises, c'est à la fois Tampleur de la décoration, très apparente dans les deux grandes écoles de Bourgogne et d'Aquitaine, et c'est aussi la subordination du décor à chaque élément de construction. La base, le fut, le chapiteau, le tailloir forment les divisions naturelles du support et la décoration se meut dans les lignes d'assises. Si l'arc est décoré, la décoration s'accorde avec les divisions des claveaux.

D'ailleurs, comme on le constate à Toulouse sur les chapiteaux provenant d'anciens cloîtres et notamment de celui de Saint-Sernin (fig. 38), l'inspiration seule est orientale : la composition appartient en propre à cette belle école de sculpture qui osait associer l'homme et l'animal à la faune et à la flore pour former ces belles frises continues ou ces groupes de chapiteaux qui fournissaient au sculpteur l'occasion de développer des sujets religieux ou des scènes familières.

Les chapiteaux du chœur de l'église du Mas d'x\ire, qui appartiennent à l'école méridionale, sont à mettre en regard de ceux qu'on exécutait dans l'Ile-de-France aux églises de Saint-Denis, de Saint-Maclou de Pontoise, ou de Chars, et qui témoignent de moins de liberté sans doute, mais d'un effort plus grand pour accorder le décor avec la fonction.

Alors en effet commençait à se résoudre, dans l'Ile-de-France, un problème singulièrement difficile, celui de la substitution des voûtes aux charpentes pour la couverture des grands édifices religieux. Il fallait, tout en réduisant la section des supports, pour éviter de masquer la vue, en combiner les divisions pour préparer, au sommet, la naissance de ces arcs, doubleaux, dia-

Ml'RS, PlLIEltS, COLONNES 73

gonaux etformerets qui allaient former l'ossature vive, non d'une voûte conerèle suivant le système romain, mais d'une voîite légère de pierre appareillée, Formant les remplissages de celte ossature.

Les chapiteaux, tels que ceux du déambulatoire de la cathédrale (le Noyon, rendent bien compte des dispositions qui durent

FifC. 3H. .

(les i>g1iKCS toulousaines. Must!c dans le cJuilrixIcs AiikiisHhs u iiiiiiiiii!<c.

être imaginées pour préparer la retombée sur les tailloirs d'arcs de directions différentes.

Bientôt, on eut l'idée de simplifier la forme des supports et c'est dans l'Ile-de-France qu'on trouve, dès la fin du xn' siècle, dans le chœur de l'église de Saint- Julien-le-Pa livre à Paris, l'un des premiers essais des supports monocylindriques dont le chapiteau, au tailloir quadrangulaire ou polygonal, est étudié pour recevoir tontes les retombées d'arcs et même de colonnes, sauf à poi'ter ces colonnes sur des consoles formant encorbeliement au-dessus des tailloirs.

Toutes les églises de la région parisienne, celles de Boiigival, de Sanleuil, de Beanmont-sur-Oise (iig. 39),^ d 'Anvers, de Taverny, de Nesles, elc..., offrent d'admirables exemples de cette

disposition que nos architectes ou leurs élèves ont propagée jusqne dans l'Italie du Nord et en Espagne.

Là tout est créé, la construction comme le décor, et toute trace d'influence orientale disparaît. C'est notre flore et notre faune qui fournissent au sculpteur les thèmes décoratifs et il en tire les

MUBS, PILIERS, COLONNES 75

plus merveilleux effets, inlerprélant en vue d'opposition de lumière et d'ombre, la crosse d'un bourgeon de fongère ou le groupement des feuilles d'érable présentées alternativement sur chaque face ou de profil pour former dans les archivoltes des urnemenls courants, aussi beaux de dessin que de couleur.

La flore française s'épanouit sur la campane du chapiteau ; au porlail sud de l'église de Moret (Seine-et-Marne), ce sont des feuilles de lauriersqui s'appliquent sur la campane, et en laissent apparaître les nerveux profils.

Si, comme on le voit au cloître du Mont-Saint-Michel, le chapiteau n'est décoré que par des moulures, celles-ci accusent toujours la fonction d'encorbellement du tailloir. D'ailleurs la dis-

position des colonnes en granulite, groupées sur deux rangées, à intervalles alternés, donne une impression de stabilité rassurante en dépit de la sveltesse des fûts. Ici la matière du support exigeait des simplifications et c'est sur les tympans des arcatures, exécutés en calcaire, que se développe la décoration florale.

Le granit imposait cette simplicité des chapiteaux <|u'on retrouve dans un autre cloîtrj, celui de Tancienne cathédrale de Tréguier, dont la couverture en charpente autorisait un très large évidement des arcatures.

C'est dans le même esprit qu'ont été traitées les arcades ajourées de la galerie du premier étage au Palais Ducal de Venise, galerie couverte aussi par un plafond de bois qui explique et justifie Tajourage des arcs (fig. 40). tandis qu'au rez-de-chaussée voûté, les arcs sont massifs et s'appuient sur des piliers de forme trapue, dont les tailloirs polygonaux s'accordent avec les profils des archivoltes.

Au xïv" siècle, l'art mauresque, celui de l'Alhambra de Grenade, dérive encore directement des traditions byzantines pour l'élégance des supports et l'arrangement des chapiteaux qui les couronnent. De fines colonnes de marbre sont coilTées par des chapiteaux à entrelacs dont le décor linéaire rétablit sous le tailloir la forme carrée, afin de donner à l'arc une meilleure assielle (fig. 41). Les chapiteaux de Tlemcen (mosquée de Sidibel Hacen, 1296-1297) nous montrent que ces dispositions étaient en usage dans l'art mauresque dès le xiii^ siècle.

Nous connaissons mal les dates des monuments de l'Inde et notamment celles des temples de marbres du Mont-Abou. Ce qui nous frappe, c'est la persistance dans ces monuments, notamment dans le temple de Vreypel-Treypel, des formes dérivées de la construction de bois. L'influence de la charpente sur les supports lapidaires n'est pas moins apparente dans la salle du Trône du palais mogol d'Akbar, à Futtipore Sikri, près d'Agra.

L'introduction en France au xvr siècle des ordonnances dites

MUnS, PILIERS, COLONNES

I lanliqiie admettant des rapports conventionnels de proportion .•iilre les divers éléments de ces ordonnances siipprimaiL toute •e''lierche de disposition originale dans le eouronnement d'nn

support puisque les formes et les dimensions de ce couronnement t'Iaient subordonnées à des formules.

Cependant, durant le xyi"" siècle, nos architectes s'approprièrent ces ordonnances k l'anliqne et c'est en France qu'on peul en étudier les types les plus remarquables, soit au Louvre de Pierre

Lescot, soit au Palais des Tuileries et au château d'Anet de Philibert Delorme, soit dans la cour du château d'Ecouen où Bullant faisait un essai d'ordre colossal occupant toute la hauteur des bâtiments.

Plus tard au xvii*' et au xviii** siècle, le couronnement d'une colonne est si bien subordonné à une formule, que, dans un même édifice, la variété qui aurait pu résulter des différences de diamètre des colonnes n'existe plus. D'ailleurs, dans un palais comme Versailles où l'architecte procède par grandes masses, le détail est secondaire, la répétition des motifs ne nuisant pas à l'effet d'ensemble.

C'est de nos jours, et tout récemment, que l'étude de nos admirables monuments français du Moyen Age et de la Renaissance nous a conduits à reprendre la tradition française et à considérer comme susceptible d'être renouvelé, suivant cette tradition, le décor des chapiteaux.

Le passage du fût cylindrique au tailloir quadrangulaire se prête à de multiples combinaisons suivant qu'on donne au chapiteau la forme hémisphérique ou celle d'un tronc de cône très évasé ou encore celle d'une campane dont le départ est le prolongement du fût cylindrique et dont le diamètre s'élargit seulement sous le tailloir.

Dans le premier cas, la section de la demi-sphère par quatre plans verticaux correspondant au carré du tailloir peut résoudre assez simplement le problème, parce que, d'après le tracé, les angles sont amortis et la décoration se développe naturellement sur les quatre faces verticales du chapiteau.

Dans les autres cas, la campane circulaire laisse inoccupés les quatre angles sous le tailloir et pour les soutenir on est conduit naturellement à développer le décor du chapiteau en forme de volutes ou de crochets qui fournissent le soutien nécessaire. Des Heurs, des boutons, des groupes de feuilles peuvent fournir les élémenls du décor ; mais on peut admettre une

MURS, PILIERS, COl-OSNES 79

(lécoralion encore plus libre en faisant courir autour de la campane des feuilles ou des animaux passants, à condition d'en étudier la forme pour qu'ils remplissent bien leurs fonctions de. support.

La construction de grands édifices, religieux ou civils, devrait être, aujourd'hui comme jadis, mise à profit pour la formation d'une école originale de sculpture. C'est ce qui a été tenté à

Fi);, iï. — Chapilenu mrxlcrnc à ttf.aT de pissctilît.

Coni|>oi>ition de L. Mopie. KtOrutioii Je Seguin. Hciilpicur.

Campanile de la hasiliquc de M ixil martre.

la Basilique de Montmartre durant la construction du campanile, et l'originalité des sculptures a démontré sufBsammentce qu'il est permis d'attendre de l'effort de nos artistes, lorsque leur faculté de créer n'est pas annihilée par la manie de copier (fig. 42|.

Après avoir étudié sur les monuments français la décoration des supports isolés, il est intéressant (le voir comment, à 1 époque héroïque de notre art, du xii* au xiii' siècle, on a su grouper ces différents éléments pour la solution des problèmes les plus difficiles qui aient jamais été résolus, mettre en <i'uvre toutes les qualités des matériaux lapidaires et en tirer merveilleusement parti.

3° Groupement des supports dans les édifices voûtés

à un ou plusieurs étages.

Piliers cantonnés de colonnes et colonnes isolées. — Superposition des supports dans les édifices de (jrande hauteur (Tours et clochers).

L'association de l'arc et de la colonne a eu pour conséquence une décoration particulière des supports dont chaque élément, dans les constructions voûtées, avait une destination spéciale, suivant la direction des retombées d'arcs et la hauteur à laquelle avaient lieu ces retombées.

Une des dispositions les plus usitées au xn^ siècle fut celle du pilier en forme de croix, cantonné de colonnes engagées. Elle existe au narthex de l'église de la Madeleine à Vézelay (fig. 43,i. Le chapiteau de chaque colonne de la nef s'évasait pour former le support du sommier de l'arc doubleau ; dans la direction perpendiculaire, les tailloirs des colonnes recevaient les sommiers des arcs soutenant les murs goutterots (parietes gutta»), ceux qui portaient l'égout des combles, et la dernière colonne, opposée à celle de la nef principale, portait les arcs doubleaux des voûtes de bas-côté, lesquelles étaient, comme on le voit à Autun, des voûtes d'arête, lorsque la nef était encore voûtée en berceau sur arcs doubleaux.

A partir de la fin du xu*^ siècle, l'emploi de la colonne et de l'arc, très développé dans l'architecture française, trouvait, à l'intérieur des édifices, des applications nombreuses et variées. Tantôt, comme dans la région parisienne, les points d'appui étaient formés de colonnes trapues, couronnées de larges chapiteaux, recevant sur leur tailloir les arcs de bas-côtés et les groupes de colonnes qui s'élevaient jusqu'à la naissance des grandes voûtes ; ainsi sont composés les piliers de Notre-Dame de Paris. Tantôt, comme on le voit à

ML'RS, PILIKIl

Bourges et à Tolède, deux calliédrales qui ont de singuliers rap- |)orts, la division des supports en groupes de colonues, con-espondant aux différents arcs, commence dès le sol de l'église; les

groupes de ces colonnes, correspondant i\ chacun des bas-L-ôli's étages, ou it la grande nef, sont couronnés, à la hauteur où commencent les voûtes de chaque nef, accusant seulement par une hague, sur les colonnes des nefs plus élevées, le raccord des tailloirs des chapiteaux des colonnes basses. (]etle disposition est I.'.lrt app(i((U(i aux MèlUr». - I. -i

tout à fait apparente, soit dans la nef, soit dans les bas-côtés du chœur des cathédrales de Tolède et de Bourges.

L'association de la colonne et de l'arc dans Tarchitecture du XIII® siècle, en France, a donné lieu aux compositions les plus souples, soit qu'elle s'applique à la conception d'un porche ouvert comme celui du transept nord de la cathédrale de Chartres, soit qu'elle détermine le couronnement des grands pinacles chargeant les contreforts de la cathédrale de Reims et fournissant un abri aux anges qui couronnent ces pinacles.

A la cathédrale de Chartres, les arcalures sur colonnes ont même formé le lien des deux volées d'arcs-boutants constituant, pour la poussée des voûtes, dont le point d'application est toujours indécis, un élrésillonnement qui donne toute sécurité.

Un groupement de colonnes, particulier aux monuments du Moyen Age, est celui qu'employèrent les artistes pour soutenir les galeries extérieures, les cloîtres, et les mettre en communications avec des bâtiments contigus. Il en existe de nombreux exemples en France, en Italie, en Espagne et en Portugal.

A Ségovie, presque toutes les églises, San-Millan, San-Martin, etc., ont des galeries extérieures contournant les nefs, sortes de péristyles remplaçant les galeries des cloîtres : les supporis sont des colonnettes jumelles.

En Portugal, il semble que ce soit plutôt l'influence des cisterciens que celle des clunisiens qui se soil exercée au xii® siècle. Au monastère d'Alcobaça (fig. 44), les colonnes groupées forment, comme au cloître de Saint- Aubin d'Angers (fig. 45), les soutiens des murs d'une salle capitulaire dont les voûtes reposent sur des supports isolés ; les cloîtres s'ouvrent eux-mêmes sur un jardin, en face de la salle capitulaire, par des grandes arcades, portées sur des colonnes doubles, et, sur le milieu du cloître, suivant la tradition bourguignonne, saillit un édicule octogonal, dont les voûtes s'élèvent dans la hauteur du premier élage, et qui abrite une fontaine.

La salle capilulnire des cloîtres de Balallia conservait encore au xv^ siècle, les disposilions en usage à la lin du xii".

Une autre application de la colonne fut son emploi comme contrefort, consolidant les murs des absides et al>sidioles. Les premières églises chrétiennes de Svrie oll'rent des exemples de

Vie. H- — GrouiKiiii^ia <li- L-uli>]iiies HUppiirlaiil le iimr dr lu Ruile capiliilaiii; encore existante au clultrc d'Alcohnca (l'iirlUKsI,:.

ces colonnes contreforts, s'élevant jusqu'aux corniches qu'elles soutiennent directement, le chapiteau faisant office de corbeau, ou servant A amortir, comnieon le voit eu Anjou, k Fontevraull, les arcalures des corbelets, qui portent la tablette formant corniche (fig. 46).

Nos deux grandes écoles de Bourfjogue et d'Aquitaine ont fait conslatiiment usage de ces colonnes contreforts et lui'stpie l'ait.

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