APPLICATIONS DU CUIVRE ET DU BRONZE AU MOBILIER
L'idée de décorer et aussi de consolider le bois par le métal est. ancienne. Il est possible que les plaques de métal ajouré recueillies en Egypte ou en Grèce aienl eu cette destination. C’étaieni des appliques de revêtement correspondant an goût des Orientaux pour les placages polychromes dont l’effet décoratif était le but principal. On sait l’usage que firent les Byzantins du cuivre repoussé pour le revêtement des portes.
En Occident, et notamment dans notre pays, qui fut au Moyen Age le foyer des arts occidentaux, la construction n’est jamais séparée de la décoration, et les bandes de fer ornées, qui en richissaient les meubles du xiE au xiv® siècle, étaient avant tout des ferrures nécessaires à la consolidation et au soutien desmenuiseries, fixes ou mobiles. Il en était de même dans l’art arabe, où le bronze remplaçait le fer. (Porte à l’Alhambra de Grenade. )
Dès le xiE siècle et même auparavant, le cuivre avait été employé pour le revêtement des coffrets, et les surfaces de métal étaient ornées soit par un travail de ciselure au repoussé, soit par la gravure, soit par l’émaillage.
Lorsqu’à partir du xv*" siècle les métiers furent subdiviséspour répondre à de nouveaux besoins et à des goûts de luxe qui, par suite de l’accroissement des fortunes privées, étaient plus-
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répandes, c’est le bois apparent qui, par des combinaisons nouvelles de bâtis et de panneaux, fournit tous les éléments de la décoration des meubles, réservant toutefois au métal les emplacements indispensables des pentiires servant à soutenir les vantaux mobiles, ou des serrures servant à les condamner.
C’est seulement à la fin du xv® siècle qu’on fit, en France comme en Italie, Fessai, pour les meubles, de bois exotiques, dont les colorations variées permettaient d’obtenir par placage un décor de surface remplaçant l’effet des reliefs par celui des couleurs. Ainsi naissait la « marqueterie », mosaïque de bois colorés dont les stalles du château de Gaillon, aujourd’hui conservées dans l’église de Saint-Denis, ou les lambris de la chapelle d’Écouen, transportés dans la chapelle du château de Chaiiliilj, sont de précieux spécimens.
L’iiieriistation dans le bois de matières précieuses, ivoire, marbre, pierres fines, nacre, écaille, se développa rapidement au XVI® siècle et se généralisa en France au temps de Louis XIII, à l’époque où s’exerça le plus l’influence de Fart italien.
En France, Fécaiile appliquée sur fond de bois peint en bleu ou en rouge, et employée en placage avec des lamelles de cuivre étamé, argenté ou doré, qu’on découpait suivant des contours s’adaptant à ceux de l’écaille, a donné lieu à des applications multiples qui, sous Louis XIV et sous Louis XV, caractérisèrent le mobilier français.
Dès le commencement du xvn® siècle, on employait le bronze pour le décor des meubles, et cet emploi coïncidait avec celui des bois plaqués.
Jusqu’alors, dans nos meubles de France, les formes s’accordaient avec la constitution fibreuse du bois. Les assemblages rigides des bâtis et traverses formaient un cadre résistant à des panneaux suffisamment étroits pour qu’ils pussent être d’une seule pièce. Chaque panneau décoré par la sculpture jouait libre-
ment dans les rainures du bâti, et les bois indigènes, tels que le cbêne ou le noyer, demeuraient apparents.
Le goût italien, tenant peu de compte de la structure, la subordonnait au décor polychrome des surfaces : le bois n’était plus qu’un support, qu’une membrure de pièces , assemblées sans doute, mais dissimulées sous un revêtement. On pouvait ainsi employer, avec des effets particuliers tirés de leur débit, des bois qui, vu leur rareté et leur prix, eussent difficilement été employés massifs (acajou, palissandre, bois de rose, etc.) . Le placage nécessitait une emboîture solide en bois résistant, ou, à son défaut, un encadi’ement de métal suppléant à l’emboîture.
Les premiers meubles garnis de bronze montrent bien cet emploi du métal redessinant les formes du meuble, consolidant les pieds , encadrant les tablettes ou les tiroirs, accusant les emplacements des poignées, des serrures. C’était un parti très logi((ue pour des meubles dans lesquels les combinaisons de menuiserie, quoique essentielles, ne j ouaient pins dans le décor le rôle principal et pour lesquels il fallait éviter les dégradations résultant des chocs.
,\ U début du règne de Louis XIV, bien que les formes courbes des panneaux soient compliquées et nécessitent l’emploi du placage, les formes sont simples et le bronze qui sert à consolider les pieds, à encadrer les tablettes, à décorer des panneaux ou des frises, a généralement sa place bien marquée dans le décor.
L'idée d’employer le cuivre en feuilles découpées et de l’associer à l'écaille pour former une marqueterie appliquée sur un fond coloré semble avoir pris naissance au temps de Louis XIII, à l’époque oii les tonalités grises et bleues étaient employées de préférence pour les étoffes.
Un tel décor donnait libre carrière à l’imagination de l’artiste, lui laissant la faculté de traiter en décoration plane les surfaces j)iincipales du meuble et de mettre en valeur par des saillies (piebpies éléments du décor correspondant à la construction.
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Une armoire de Boulle conservée au Louvre est un type parfait de ce genre de décoration. Elle est divisée en deux parties par un montant que surmonte une console ajustée sur un motif circulaire. Les vantaux ferrés sur l’angle au moyen de pivots à grandes équerres se développent complètement sur les jouées latérales qui font office de bâtis. Des entrées ornées de
Fig. 88. — Bibliothèque en marqueterie de Boulle, clans la Galerie d’Apollon, au Louvre.
coquilles marquent l’emplacement des serrures déterminant l’infléchissement de larges rinceaux, qui s’ajustent avec des ornements d’applique en bronze traités en léger relief, tandis que les incrustations d’écaille et de cuivre forment un jeu de fond dans la limite des contours des ornements d’applique. Le meuble est couronné par une sorte de socle servant sans doute à porter un vase. La galerie d’Apollon conserve un meuble de même style, dont le panneau central, enrichi de marqueterie, est compris entre deux portes vitrées, ferrées de même (fîg. 88).
C’est là une application très originale et très française d un
décor de revêlement dont le goût nous était venu d’Italie, mais que notre art s’appropriait. L’artiste tirait les effets les plus variés des inerustations de cuivre et d’écaille, employant alternativement chaque matière pour les ornements ou pour les fonds (Cabinetde Boulle ( fig. 89) au Louvre) .
L’ampleur des formes et la fermeté des contours caractérisent l’application du bronze au mobilier pendant le XVII® siècle. Une table conservée dans la salle du Conseil , à Versailles, est un de ces meubles somptueux dont les supports, revêtus d’ornements de bronze, formaient des gaines enrichies de trophées ou de têtes d’animaux. Le métal borde la table , contournant les tiroirs , marquant l’entrée des serrures ou les poignées.
Ces dispositions décoratives se maintenaient encore sous la Régence (Table-console en marqueterie d’écaille et de cuivre, au Grand Trianon).
A la suite des relations qui s’établirent entre notre pays et les pays d’Extrême-Orient, la mode fut aux décorations en laque, sous lesquelles le bois disparut de plus en plus, mais qui rendirent plus utile encore la protection des angles et des arêtes par
Fif;'. .‘<9. — Cabinet en marqueterie de Boulle, orné d’une statuette de Louis XIV (Musée du Louvre i.
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des appliques de mêlai. Ces appliques sont d’ailleurs de plus en plus libres, et cela est fort explicable à une époque oi'i la construction du meuble cesse de compter dans la décoration (Commode Louis XV à revêtement de laque, au palais de Fontaiiiebleaid •
Les formes de construction réapparaissent au temps de
Fiÿ;. 90. — Meuble laqué avec ornements de bronze, provenant du château de Bellevue. CKuvre de Martin Carlin (Musée du Louvrel.
Louis I avec les compositions un peu raides qu’inspire l’art antique vu au travers des décorations un peu mièvres des villas d’Herculanum ou de Pompéi ; mais le goût pour les revêtements de laque subsiste. Le Louvre en possède un spécimen ; c’est un meuble en laque de Chine (fig. 90), monté sous Louis X^"I, et dont les appliques de bronze sont ciselées avec une perfection absolue (Meuble par Martin Carlin, provenant du château de Bellevue).
Le bronze jouissait alors d’une telle faveur que, sur certains
meubles en forme de commodes, des trophées ou des rinceaux de métal garnissent presque complètement les panneaux qu’ejicadrent des lignes architecturales s’adaptant médiocrement au mobilier (Commodes de Benneman avec garniture de bronze et camées en porcelaine ou faïence fine de ^^ edgewood).
Fig-, 91. — Table à ouvrage de Marie-Antoinette. Oùivre de Riesener et Gouthière (Musée du Louvre).
Ces défauts sont d’ailleurs assez rares dans le mobilier du xvni® siècle. Les meubles les plus délicats s’accordent en général, par la simplicité des formes, avec leur destination (Table à ouvrage de Marie-Antoinette (fig. 91 ), par Riesener et Gouthière, et table-bureau de dame en marqueterie, à garnitures de bronze, par Riesener, au Louvre).
Si nous n’apprécions pas toujours très justement les meubles
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anciens, c’est que les collections publiques ont conservé, de préférence aux meubles bien conçus mais simples, des meubles de luxe, d’une richesse exceptionnelle, mais d’un goût contestable.
Tel est le médaillier de Louis XV, attribué aux frères Slodt/, ou le bureau à cylindre exécuté pour Louis XV par Oeben, Hiesener, Duplessis et Hervieux, intéressant sans doute pour la déco-
;Musée du I.ou\tc).
ration du bronze et pour le développement donné à la galerie surmontant le cylindre qui servait à fermer le bureau, mais dont le décor exubérant contraste avec la simplicité des meubles similaires exécutés sous Louis XVI (Bureau à cylindre Louis XVI, à lames d’acajou plaqué et appliques de bronze ; bureau de dame à cylindre Louis X^^I, marqueterie et garniture de bronze, Louvre).
Même au temps de Louis XV, les élégants bureaux plats (fig. 92), laissant libre la table pour l’approche du siège et ne comportant que des tiroirs et des tablettes, avaient des garnitures simples de bronze dont l’effet était charmant. Le décor était
U Art appliqué aux Métiers. — X .
localisé dans les pieds à gaine qu’embellissaient de gracieuses têtes de femme.
Les bureaux plats d’époque Louis XVI sont composés des mêmes éléments. Les tiroirs sont sur les côtés, se raccordant par les amortissements de cadres fixes avec la traverse qui soutient la table. Les pieds, de forme pyramidale, sont garnis au som-
Fig. 93. — Bureau à cylindre, de la fm du .wiir siècle (Musée du Louvre).
met de guirlandes de fleurs en bronze ciselé ; mais les lignes n’ont pas la souplesse qui donne leur cbarme aux œuvres exécutées sous la Régence et sous Louis XV.
Ce sont les meubles d’usage journalier, de forme simple, mais d’exécution parfaite, qui ont fait la répu tation du mobilier français au temps de Louis XVI (fig. 93). Une table, telle que la table à ouvrage de Marie-Antoinette (Louvre) , caractérise bien ce goiit pour des meubles bien étudiés en vue de l’usage : on entourait la tablette haute sur trois côtés d’une fine galerie de métal qui se répétait autour de la tablette basse pour éviter la
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chute des objets qu’on y posait. Des roulettes facilitaient le déplacement de la table. Le bronze ciselé, discrètement employé, encadrait le tiroir, la serrure, les angles des supports, dans la hauteur des traverses. Des bagues de métal ornaient les pieds
tournés.
La perfection de la ciselure caractérise tous les beaux meubles
Fig. 94. — Meuble bas, orné de bronze ciselé, provenant du cliàteau de Saint-Cloud (Musée du Louvre .
contemporains (fig. 94). En général, les applications de bronze, s’accordant avec la structure, ne masquent jamais le bois. Sur le panneau du centre l’artiste place son motif principal de décor (figures en bas-relief, rondes d’enfants, couronnes de fleurs ou attributs, dont se détachent des guirlandes, ou qui se lient à des branches de feuillages). Des rangées de perles de bronze ou des moulures de même métal dessinent les cadres, dans lesquels trouvent place les ornements d’applique. Presque toujours les
tablettes sont bordées d’une petite galerie destinée à retenir les objets qui y étaient placés.
Quelques meubles très précieux associent au bronze la nacre^
Fig. 95. — Détail du meuble à bijoux de Marie-Antoinette.