IL— MOSAÏQUES DE REVÊTEMENT
Applications dans l’art byzantin (sous la dynastie macédonienne du ixe au xne siècle), dans l’art arabe et dans l’art normand (Sicile et Royaume de Naples).
Emploi de la mosaïque incrustée clans le marbre.
Dès le vie siècle les mosaïstes, élargissant la composition de leurs cartons, substituaient aux symboles de l’église primitive, les scènes tirées de l’ancien et du nouveau testament, des évangiles apocryphes, ou des légendes des saints. On y introduisit même des sujets profanes, tels que ceux qui sont compris dans le cycle des mosaïques du chœur de l’église Saint-Vital à Ravenne.
L’édit de 726 de Léon l’Isaurien, interdisant le culte des images et approuvé vingt-huit ans plus tard par un concile eut pour résultat de faire affluer dans l’empire d’Occident, reconstitué sous Charlemagne, les artistes orientaux et c’est ainsi qu’on peut expliquer l’exécution de mosaïques byzantines au début
Fig. 31. — Mihrab de la mosquée de Cordouc. Mosaïques de l'arc d'entrée.
rèrent opposés aux représentations figurées, dont, malgré la décadence de l’art, les papes défendaient la tradition. Les mosaïques du ixe siècle à Rome, celles de l’église des saints Nérée et Achillée, de Sainte-Praxède, des saints Côme et Damien, accusent une décadence à laquelle l’art grec d’Orient put échapper dès l’avènement de l’empereur Théophile (829-
LA MOSAÏQUE D EMAIL
du ix° siècle dans une église du Loiret et celles du dôme d’Aixla-Chapelle, qui existaient encore au xvn° siècle.
Le concile de Nicée rétablit bien en 787 le culte des images; mais jusqu’au milieu du i.xe siècle les empereurs grecs demeu-
842), qui entreprit de décorer magnifiquement de mosaïques le palais impérial. Ces travaux furent continués sous Basile le Macédonien (867-886), sous Basile II (975-1025), et sous l’impératrice Eudoxie (1059-1071), auxquels on attribue une part dans la décoration de Sainte-Sophie.
Les Arabes mettaient aussi à profil les enseignements des Byzantins et parmi les plus délicates mosaïques du xie siècle on peut citer celles de la porte du mihrab de la mosquée de Cordoue (fig. 31) et celles de la voûte de la Ivebla, précédant le mihrab. On décorait aussi de mosaïques le mur intérieur de la colonnade de la mosquée d’Omar à Jérusalem et le goût des mosaïques d’émail s’étendait jusqu’au Caire, où la mosaïque décore le mihrab de l’une des mosquées.
C’est de l’avènement de la dynastie macédonienne que date la nouvelle floraison de la mosaïque en Orient. Si les œuvres conservées sont en petit nombre, celles qui subsistent soit dans les monastères de l’Athos, soit à l’église de Daphni,sur la route d’Athènes à Eleusis, soit au couvent de Saint-Luc de Phocide suffiraient à caractériser l’évolution de la mosaïque caractérisée par des finesses de dessin que l’art du vie siècle n’avait pas connues et qui, du moins au début, conservaient les qualités techniques d’un décor de surface, divisé en petits éléments sur lesquels la lumière se réfléchissait. On employait pour les figures des cubes assez fins, différents de ceux des draperies et des fonds, et sur les fonds l’or a comme support un verre transparent.
Des ouvriers vénitiens ont assez maladroitement restauré en 1895 la mosaïque de la coupole de Daphni dont quelques figures ont été grossièrement refaites, contrastant avec les délicates figures des anges qui ont pu être conservées (fig. 32). Heureusement les mosaïques du transept étaient dans un état de conservation qui les a préservées de fâcheuses retouches.
Les tons très harmonieux sont un peu plus variés que ceux
LA MOSAÏQUE d’ÉMAIL
des mosaïques primitives. Ainsi clans la mosaïque de l’Adoration des Mages, sur la tunique bleue de la Vierge, est un manteau brun lilas, frangé et pointillé d’or. Les ailes des anges ont deux gammes de tons cpie l'or vient rompre : dans l’ombre les
Fig. 32. — Un ange des mosaïques du chœur de l’église de Daphni.
plumes que l’or divise sont de couleurs brune, violette et noire; dans la lumière les tons sont le blanc, le rose et le bleu clair.
Ces méthodes nouvelles, dont le défaut est de trop rapprocher la mosaïque de la peinture, et qui au xive siècle déterminèrent l’abandon d’un mode de décor difficile et coûteux pour la fresque donnant, à moindres frais, des surfaces enrichies par la couleur et l’or, furent appliquées dès le xie siècle dans tous les pays où s’étendait l’influence de l’art byzantin, en Espagne au
temps de la domination arabe, en Sicile sous les princes normands, en Vénétie pendant le Moyen Age, à l’époque où tout le commerce de l’Orient était aux mains des Vénitiens, dans le royaume de Naples, sous les princes français de la maison d’Anjou, à Rome et en Toscane. Des artistes grecs travaillaient dans toute la péninsule italienne, à Grotta Ferra ta comme à Ravenne on à Palerme.
En Sicile se contrebalançaient l’influence de l’art français et celle de l’art arabe, et ces deux influences ont déterminé la formation d’une école très brillante qui s’est développée sous les règnes bienfaisants de Roger II et de Guillaume II, dit le Bon.
Les Arabes avaient conquis la Sicile en 827 : mais les chrétiens mirent à profit la division des Arabes et des Berbères. Robert et Roger, fils de Tancrède de Hauteville, entreprirent la conquête de la Sicile (1061-1090); Robert, dit Guiscard (le rusé), s’était fait donner auparavant par le pape l’investiture du duché de Pouille. C’est sous le deuxième fils de Roger, Roger II, que se constitua l’empire normand, empire maritime dont les flottes tinrent en échec les flottes grecques et arabes. A l’une des églises de Palerme, la Martorana (fîg. 33), est une mosaïque représentant prosterné l’amiral de Roger, Georges d’Antioche. Roger II régna de 1106 à 1154.
La chapelle Palatine fut commencée en 1132 par Roger II et dédiée en 1143. C’est une œuvre admirable de couleur (fîg. 34). La nef est couverte, comme une basilique, par un plafond aux caissons enrichis de peintures cà rehauts d’or qui s’harmonisent avec les mosaïques de revêtement des arcs et des tympans, avec les marbres précieux des colonnes, avec les dallages en marbre incrusté de mosaïques d’émail, et ce merveilleux décor se développe sur les marches du chœur, sur les appuis, sur la chaire, remplaçant les effets de relief par des effets de coloration, dus à des oppositions franches de valeurs.
LA MOSAÏQUE d’ÉMAIL
La travée du chœur, dont les points d’appui se relèvent avec les marches, est couverte par une coupole sur trompes, dont les petites baies laissent filtrer un jour mystérieux à l’intérieur. Au
Fig'. 33. — Mosaïques de l'église de la Martorana, à Palcrmc.
centre de la coupole est le Christ « pantocrator » et autour de lui sont les anges de la divine liturgie (fig. 35). Sur les murs, dont le soubassement est revêtu de marbres, la mosaïque incrustée d’émaux noirs, blancs, rouges, et d’or, dessine encore des entrelacs et des ornements de style oriental : d'ailleurs les combinaisons
DÉCOH DU VERRE
géométriques forment le fond de tout le décor des marches, du dallage et du soubassement des murs. C’est un art exquis et qui n’a peut-être pas été assez étudié jusqu’ici.
Fig. 34. — Ensemble des mosaïques de la chapelle Palatine, à Païenne.
Sous Guillaume Ier, dit le Mauvais (1154-1166), s’élevait près de Païenne le palais de la Ziza décoré aussi de mosaïques byzantines sur des voûtes à encorbellements, semblables aux
LA MOSAÏQUE ü’ÉMAIL
voûtes persanes. Son successeur Guillaume II, dit le Bon (1174- 1189), fonda près de Palerme une magnifique église et un monastère à Monréale. C’est une basilique dont le transept s’élève
Fig. 33. — Coupole en mosaïque de la chapelle Palatine, à Païenne. Vue prise sur une trompe d’angle.
pour accuser la place de l’autel, donnant appui, sur les tympans de ses arcs , aux charpentes apparentes des nefs et du chœur (fig. 36). Ces charpentes refaites après un incendie, mais d’après leur ancien tracé, sont, comme celles de la Palatine, décorées de peintures et d’ors qui accompagnent les admirables mosaïques
des murs et arcs de ia nef. L’effet est d’autant plus saisissant que l’édifice est de très grande dimension et que les colonnes, soutenant les arcs, sont très élancées. Gomme à la chapelle Palatine de Palerme, des panneaux de marbres incrustés de mosaïques à combinaisons géométriques revêtent la base des murs et soutiennent les grandes scènes en mosaïques à fond d’or.
L'occupation momentanée d’une partie de la Grande Grèce et de la Sicile par les Arabes avait développé le goût pour les décorations géométriques, pour les combinaisons savantes de lignes droites ou courbes qui firent le fonds commun des thèmes décoratifs en usage dans l’art oriental et que les Grecs surent utiliser. L’Italie méridionale avait été le lieu de refuge des moines après la querelle des Iconoclastes : ils y avaient appelé les artistes peintres et sculpteurs sans emploi dans l’empire byzantin, et la région comprise entre Tarente, Brindisi, Trani et Ancône s’était couverte de monuments plus luxueux que ceux élevés vers le même temps dans l’Empire. L’occupation du royaume de Naples et de la Sicile par les fastueux princes normands aida puissamment au développement et au progrès de cet art qui participait de l’art byzantin, de l’art arabe et aussi de l’art français. En politiques avisés les conquérants n'avaient garde de porter atteinte aux goûts et aux traditions des populations semi-orientales de leur royaume et la mosaïque n’eut jamais de plus magnifiques applications qu’en Sicile au temps de Roger II et de Guillaume IL
Dans le choeur de l’église de Monréale, au-dessus d’un trône incrusté d’émaux, une superbe mosaïque représente le roi de droit divin, Guillaume II, recevant sa couronne des mains du Christ (fig. 37).
Une autre église, celle de Cefalù, monument de style normand à l’extérieur, est décorée intérieurement de mosaïques qui garnissent entièrement le chœur et l’abside. Sur la voûte de
LA MOSAÏQUE d’ÉMAIL
l’abside est représenté, de dimension colossale, le Christ bénissant, et au-dessous de lui, en trois registres superposés, sont les anges et les apôtres (fig. 38).
La mosaïque est caractérisée dans l’arl normand d’Italie et de
Fig. 36. — Mosaïques de la nef de l’église de Monréale.
Sicile par l’incrustation dans le marbre de cubes de verre qui, taillés comme des pierres fines, dessinent des festons ou des torsades sur les colonnes et enrichissent les clôtures d’appui, comme on le voit à la cathédrale de Salerne, de pilastres simulés donnant par la couleur des effets qu’on obtenait jusque là par le relief. La cathédrale de Salerne avait été fondée par llobert Guiscard en 1084, mais elle a été complètement trans-
formée au xvme siècle, conservant cependant, avec ses portes cle bronze, son magnifique ambon porté sur un quinconce de colonnes, sa chaire et la clôture de marbre fermant le chœur.
Fig. 37. — Mosaïque à l’emplacement du trône, dans le chœur de l’église de Monreale.
La chaire a son appui formé de panneaux de marbre dans lesquels la mosaïque d’émail ne réserve que des champs servant au dessin des entrelacs et limitant par places des cercles ou des carrés de marbre précieux enchâssées dans ces entrelacs. Quatre arcs reposant sur des colonnes portent la dalle qui forme le plancher de la chaire et sur les tympans des arcs sont
LA MOSAÏQUE DEMAIL
sculptés, en relief clans le marbre, les attributs des évangélistes se détachant sur un fond de mosaïque d’émail. Les fûts des
Fig. 38. — Mosaïque de l’abside de l’église de Cefalù.
colonnes qui sont en marbres très colorés participent de l'harmonie générale (fig. 39).
Si l’on examine de près la sculpture de la chaire, on est frappé du caractère des figures et des ornements qui accusent,
L’Art appliqué aux Métiers. — III. 5
pour une époque où la sculpture était en enfance, sauf dans les écoles du Midi et du Centre de la France, un sentiment d’art et une habileté technique qu'on ne rencontre pas dans les monu-
Fig. 39. — Aigle sculpté dans le marbre sur un fond de mosaïque. Détail de la chaire de la cathédrale de Salerne.
ments contemporains d’Italie. L’aigle de Saint-Jean est interprété avec une véritable maîtrise ; quant aux frises de mosaïques incrustées elles accusent neLtement l’influence orientale.
LA MOSAÏQUE D ÉMAIL
L’ambon qui fait face à la chaire est peut-être d'un plus grand effet qui tient à l’ampleur de l’édicule, dont les colonnes, au nombre de douze, soutiennent sur des linteaux les dalles de marbre qui forment le plancher; des champs ornés verticaux.
Fig'. -10. — Anibon de la cathédrale de Salcme.
surmontés de fleurons sculptés, divisent et encadrent avec les champs ornés horizontaux, les panneaux à entrelacs incrustés : ces panneaux sont en retrait d’une moulure ornée qui complète le cadre (fig. 40). Ce mélange d’ornements sculptés et d’incrustations de mosaïques d’émail forme l’ensemble décoratif le plus précieux qu’on puisse imaginer, harmonisant l’éclat des couleurs avec la transparence du marbre ; le support du pupitre donne un motif
Ci- CfQ
saillant dans lequel s’accusent les mêmes qualités de relief et de couleur (fig. 41).
La clôture de chœur a été sans doute remaniée ; elle conserve
Fig-, 41. — Detail de la mosaïque de l’ambon de la cathédrale de Salerne.
heureusement les éléments essentiels de son décor très intéressant, mélange, dans les pilastres, d’une ornementation très libre à hauteur des chapiteaux et d’une décoration linéaire de style arabe dans le fût. A voir comment sont exécutés et dessinés les rands fleurons des frises, on pourrait croire qu’ils sont l’œuvre 'artistes persans.
LA MOSAÏQUE ü’ÉMAIL
Le cierge pascal, voisin de l’ambon, est orné de bandes chevronnées en mosaïques d’émail comprises dans des champs réservés de marbre blanc. Là encore la sculpture des bagues ou du chapiteau du cierge pascal contraste avec la couleur des mosaïques.
Fig. 42 — Tombeau de Roger II dans la cathédrale de Palerme. Édicule orné de mosaïques au-dessus du sarcophage.
Sous la bienfaisante administration des princes normands s’était formée une admirable école de décorateurs dont les œuvres garnissent les anciennes églises de la Sicile et de l’Italie méridionale. C’est, à Palerme, le sarcophage de porphyre de Roger II, reposant sur deux supports de marbre où sont sculptées des figures agenouillées qui semblent soutenir la charge, et abrité
sous une toiture de marbre simulant des fermes avec leurs entraits, des faîtages et des chevrons entre lesquels les mosaïques incrustées remplacent la peinture (fig. 42).
C’est encore la chaire on l’ambon de la chapelle Palatine de Païenne, dont les appuis, formés d’entrelacs en mosaïque, enserrant dans des médaillons des croix du dessin le plus élégant, reposent, comme à Salerne, sur des colonnes de marbre aux chapiteaux de style antique.
Le dallage à bandes de mosaïques incrustées est aussi magnifique de composition que de couleur et là, comme à Salerne, on peut apprécier l’extraordinaire souplesse de ces éléments colorés qui dessinent dans les tables de marbre et jusque dans les marches, des ornements linéaires d’une délicatesse inouïe. Les Ions dominant sont le rouge, le blanc, le noir, le vert foncé et l’or. La polychromie brillante du verre tient lieu des reliefs de la sculpture jusque sur le trône magnifique placé au fond de la nef, faisant face à l’autel. Jamais le luxe du décor n’a été poussé plus loin que dans ces monuments de la Sicile et dans ceux de la Grande Grèce édifiés sur les bords de l’Adriatique ou à proximité des golfes de Naples et de Salerne.
De l’Italie méridionale, le goût de la mosaïque incrustée s’étendit bientôt à Rome et à la Toscane : mais celte extension fut tardive; le siège pontifical qui orne le chœur à Saint-Laurent-hors-les-Murs ne paraît pas être antérieur au xiiic siècle et l’ambon de l’église des Saints Nérée et Achillée paraît être de la même époque.
Dans le royaume de Naples, où, après la défaite des Hohenstaufen, s’implantait, avec Charles d’Anjou en 1266, une dynastie française, la mosaïque incrustée fut constamment pratiquée. On peut constater aussi son emploi en Sicde où, à la cathédrale de Païenne, les tombeaux des empereurs Henri VI et Frédéric II, provenant de l’église de Céfalu, sont ainsi décorés.
LA MOSAÏQUE d’ÉMAIL
On retrouve le même parti décoratif sur le ciborium de marbre surmontant l’autel à la cathédrale de Ferenlino, sur la route de Rome à Naples. Dans la même région, la cathédrale de Sessa
Fi
Candélabre et chaire ornés de mosaïque, à la cathédrale de Sessa.
conserve encore une remarquable chaire, décorée de mosaïques incrustées, dont l’appui repose sur un linteau de marbre sculpté, et la même alliance des saillies du marbre et des colorations de l’émail existe encore sur le cierge pascal voisin de la chaire
DÉCOR DU VERRF,
qui pat' les détails de sa sculpture peut êlre comparée à celle de Salerne (fig. 43).
Une autre chaire de même style, mais peut-être plus brillante
Fig. 44. — Mosaïques de la chaire de l’église Saint-Jean, à Ravcllo.
encore, est conservée à l’église Saint-Jean de Ravello, près d’Amalfi (fig. 44) ; elle porte une inscription attribuant l’œuvre à Nicolas de Foggia et lui donnantcomme date 1 272 ; elle aurait donc été construite au tempsde Charles d’Anjou. Les traditions décora-
LA MOSAÏQUE d’ÉMAIL
tives étaient assez fortes pour se maintenir sans modifications essentielles dans celte région, où l’art des abbayes de Bourgogne, se rattachant aux traditions byzantines modifiées par l’influence orientale, s’était développé suivant une direction nouvelle.
En Vénétie, c’était l’influence byzantine qui dominait et des monuments ornés de mosaïques tels que l’ancienne cathédrale de Torcello ou la cathédrale de Saint-Marc à Venise sont franchement byzantins.