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LA MOSAÏQUE D’ÉMAIL EN VÉNÉTIE

EN TOSCANE ET A ROME DU XIIe AU XIVe SIÈCLE

Mosaïques de revêtement et mosaïques incrustées dans le marbre.

L’étude des mosaïques de la Sicile et du royaume de Naples révèle une application originale de l’émail employé par incrustation dans le marbre, comme les Egytiens l’avaient employé en l’incrustant dans la pierre ou le bois ; des cubes de verre coloré, plus fins que ceux des revêtements, remplissaient les évidements pratiqués entre les champs réservés du marbre et y dessinaient les ornements linéaires les plus précieux.

Nous avons reconnu que les premiers essais de ce mode de décoration ont été faits dans les églises de Sicile et de l’ancienne Grande Grèce sous la domination des princes normands et qu’ils atteignirent rapidement à des œuvres de maîtrise que nous avons admirées à la chapelle palatine de Païenne, à l’église de Monréale ou à la cathédrale de Salerne. Lorsque, par suite du mariage de Henri VI, fils de Frédéric Barberousse, avec Constance, fille de Roger Ier, le royaume de Sicile passa pour un temps dans la maison de Hohenstaufen, l'art de la mosaïque ne cessa pas d’y être pratiqué, et plus tard, après les

victoires de Charles d’Anjou et l’établissement d’une dynastie française dans le royaume de Naples, on continua de décorer par la mosaïque d’émail, incrustée dans le marbre, les clôtures de chœur, les ciboriums, les chaires, les ambons.

A Rome, la mosaïque ne fuL jamais pratiquée que par des artistes de second ordre, et ce luxueux décor n’eut point, dans les monuments romains, le développement qu’on lui avait donné dans l’Italie méridionale et dans la Sicile.

Le plus ancien spécimen de mosaïque incrustée à Rome est le siège pontifical qui occupe le fond du chœur de l’église Saint- Laurent-hors-les-Murs, dont la galerie haute est attribuée au pontife Pélasge (578-590) ; mais le trône n’est pas antérieur au xme siècle, datant probablement du pontificat d’IIonorius III. Il est accompagné de part et d’autre de colonnes torses que les artistes romains semblent avoir souvent employées.

LTn autre siège de même composition existe à l’église de Sainte-Ralbine (fig. 45) eL est probablement contemporain de celui de Saint-Laurent. Le siège épiscopal d’Anagni est plus original; le dossier se termine par un grand cercle incrusté de mosaïque qui devait former comme une sorte d’auréole autour de la tête du prélat assis. Une inscription attribue l’œuvre à « Yisaleto de Roma ». C’est sans doute le Vassaletto qui travailla aux cloîtres de Saint-Paul-hors-les-Murs et de Saint-Jean-de-Latran au xme siècle.

A l’église des Saints Nérée et Achillée, des panneaux de mosaïques très étroits garnissent les pilastres de bambou et des bandes de mosaïques disposées en hélice enveloppent les colonnettes de cet ambon sur lequel on peut critiquer l’abus des torsades déjà signalées à Saint-Laurent-hors-les-Murs (fig. 46).

La chaire de Terracina portée sur des colonnes que sou tiennent des monstres et dont l’appui est décoré d’entrelacs en mosaïque est plus voisine des ouvrages similaires du royaume de Naples et on y reconnaît dans le détail la même inspiration ;

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Fig-. 15. — Mosaïques du siège pontifical de l'église Saintc-Balbine, à Rome.

notamment celles du cloître de Monréale (jui durent inspirer les mosaïstes du xme siècle, les Vassaletlo et les Cosmati qui travaillèrent dans les cloîtres de Home.

A Monréale, malgré la richesse du décor, les colonnes ne sont pas déformées par l’évidement des ornements en spirale, ainsi

le dessin du grand panneau de la chaire, panneau encadré d'ornements sculptés, est même tout à fait remarquable (fig. 47). Ce sont certainement les décorations des cloîtres siciliens et

qu on peut le constater soit sur les supports de l’édicule abritant la fontaine, soit sur les colonnes courantes (fig. 48).

La commande du cloître de Samt-Paul-hors-les-Murs à Ilome

est attribuée à Pierre de CapouequifuL abbé de Saint-Paulde 1193 à 1208, et l’artiste aurait été Vassalello. L’entablement, dontla frise est ornée de mosaïques, conserve encore comme un souvenir de traditions antiques, tandis que les colonnes accouplées, formées de faisceaux tordus en hélice, semblent mal supporter les arcs

LA MOSAÏQUE ü’ÉMAIL

qui reposent sur leurs chapiteaux. Le même défaut de goût est apparent au cloître de Saint-Jean de Latran dont la décoration serait peut-être due aux Cosmati (fig. 49).

Il suffit de jeter un coup d’œil sur un ouvrage d’une des églises voisines de Naples, par exemple sur la chaire de l’église

Fig'. 47. — Dclail de l’appui en mosaïque incruslée de la chaire de Terracina.

de la Trinita délia Gava pour apprécier la différence entre les œuvres originales de l’Italie méridionale et celles qui furent faites à Rome ou en Toscane à Limitation des premières. Les détails si intéressants du dessin des entrelacs à Salerne ou à Ravello sont loin d’avoir à Rome les mêmes qualités décoratives. Les fragments conservés à l’évêché de Ferentino, sur la route de Rome à Naples, sont aussi de second ordre.

On garde encore dans le cloître de Saint-Jean-de-Latran quelques-unes des colonnes torses attribuées aux Cosmati, témoignant sans doute d’une grande virtuosité mais aussi de certains défauts de goût.

Ces colonnes torses à mosaïques en hélice furent très appréciées à Rome, car on les retrouve à l’église de Santa-Maria in Ara Cœli, où elles décorent la chaire; c’est l’une des églises de Rome où la mosaïque incrustée a eu le plus d’applications et les panneaux décorés d'entrelacs qui ornent l’ambon sont parmi

Fig. 4S. — Fontaine dans le cloître de Monrealc, près de Palerme. Incrustation de mosaïque dans le fut de la fontaine et dans les colonnes du cloitre.

les plus intéressants des ouvrages de ce genre qui aient été exécutés à Rome. On employait aussi ces décors de mosaïques en Toscane. La chaire de l’église des Saints Andrea et Rartoloineo, à Orvieto, est encore décorée de ces entrelacs de mosaïque, compris dans des champs de marbre réservés.

L’ensemble le plus intéressant est à l'église de San-Miniato, monument du xue siècle, et autant qu’on en peut juger par le style des mosaïques soit de la chaire, soit des clôtures du chœur,

LA MOSAÏQUE D’ÉMAIL

on peut les croire antérieures à la mosaïque absidale qui date de la fin du xiiie siècle et qui représente Jésus-Christ entre la Vierge et San-Miniato (fig. 50).

Il ne semble pas que la mosaïque incrustée ait eu des applications importantes en Vénétie. Les lagunes et les îles avaient été des lieux de refuge à l’époque des invasions, et dès la fin du

Fiy. Ï9. — Frise en mosaïque clans le cloître de Saint-Jean-dc-Lnl rail.

vnc siècle on édifiait à Torcello une cathédrale qui fut reconstruite en 1008, et dont les mosaïques absidales sont particulièrement remarquables ; celle notamment qui, sur la voûte de la grande abside, représente la Vierge drapée de bleu sur un fond d’or nuancé est une œuvre d’un grand caractère.

L’église Saint-Marc, à Venise, est actuellement la plus belle et la plus complète des églises byzantines à coupoles sur pendentifs. Commencée sans doute au ixe siècle, agrandie au xe et au xie, et réédifiée au xne siècle, elle offre sur ses coupoles, et sur les tympans des voûtes en berceau qui les épaulent, le plus

magnifique développement de mosaïques dont les plus anciennes, celles de la dédicace de l’église, datent certainement de sa reconstruction. On peut dire qu’on y a constamment travaillé du

Fig. 50. — Mosaïque de revêtement de l’abside et mosaïques incrustées dans les appuis du chœur, à l’église de San-Miniato près de Florence.

xiie au xvne siècle et à cet égard les mosaïques de Saint-Marc fournissent les plus précieux enseignements. Les mosaïques primitives, celles du xne et du xme siècle, sont de beaucoup les plus remarquables; elles furent entreprises probablement à l’époque où les Vénitiens, monopolisant tout le commerce orien-

LA MOSAÏQUE d’ÉMAIL

tal, transportaient sur leur Hotte les Croisés français et les secondaient dans toutes leurs entreprises. Lorsque les seigneurs de Champagne et de Flandre entreprirent en 1204 la conquête de

l?ig. 51. — Mosaïque de la voussure de la porte donnant de la galerie nord sur la Piazza,

à Saint-Marc de Venise.

Constantinople et y fondèrent leur éphémère empire, ils avaient pour alliés les Vénitiens qui s’enrichirent des dépouilles de l'empire grec.

Les mosaïques des tympans du transept sud de Saint-Marc sont, comme celles de Daphni, à fond d'or nuancé et les drape-

L'Art appliqué aux Métiers. — III.

ries de tons violacés rougeâtres ou bleus se lient avec le fond parleurs ornements d’or.

Si l’on doutait de l’influence orientale dans l'art vénitien, il suffirait de jeter un regard sur l’admirable porte de la galerie

Fig. 52. — Mosaïque de la coupole de la travée du transept, à l’église Saint-Marc de Venise-

La Pentecôte.

du nord, au chambranle orné dans un cadre de marbres nuancés et dont le tympan en dalles ajourées éveille le souvenir des clôtures des églises grecques. Les colonnes à deux étages qui ornent les piédroits de la porte fournissent un appui au cul de four orné de mosaïque qui la couronne (fig. 51).

LA MOSAÏQUE DÉMAIL

A l’intérieur les galeries qui traversent les piles des arcs doubleaux sont protégées par des appuis de marbre sculpté, sur lesquels s’arrête le décor en mosaïque ; la partie inférieure des

piliers et les tympans des arcs sont revêtus de plaques de marbres polychromes, formant par leur assemblage un magnifique soubassement. Les douelles des arcs sont encore garnies de rinceaux en mosaïques.

Fig. 53 — Mosaïques des coupoles et arcs de la galerie du Xoid, à l'église Sainl-Marc de Venise.

DÉCOU DU VERRE

A Venise comme à Daphni, les mosaïques des voûtes enveloppent complètement les arcs doubleaux, les tympans et la coupole ; sur celle du centre sont représentés les apôtres recevant la lumière de l’Esprit Saint ; dans les pendentifs sont des anges et sur les arcs doubleaux des scènes de la Passion ; entre les petites baies éclairant la base de la coupole sont les Sibylles. Toute la composition décorative est subordonnée à une ordonnance dont on voit le développement dans l’église, non sans peine, à cause des changements de style intervenus de siècle en siècle (fîg. 52).

L’œuvre la plus complète et qui paraît avoir été exécutée d’ensemble est la décoration de la galerie du Nord (fig. 53). Dans le fond trône la Vierge, tenant son divin Fils; sur les arcs doubleaux est une décoration florale alternant avec des médaillons et des figures. Les sujets tirés des Saintes Écritures sont réservés aux coupoles et se complètent par des petites scènes disposées dans les pendentifs.

La grande mosaïque du transept sud, dont on apprécie bien la valeur lorsqu’on la regarde des tribunes, semble bien représenter la dédicace de l'église. Une procession s’avance conduite par l’archevêque et derrière lui est le Doge signalé par le mot « Dux » inscrit sur le fond de la mosaïque (fig. 54). Sur le panneau suivant l'archevêque officie devant l’autel, derrière lui s’incline le doge et se prosternent les assistants ; plus loin, la foule des femmes et des enfants pénètre dans l’église.

Cette grande composition qui comporte une multitude de personnages est si bien ordonnée qu’elle est très claire pour le spectateur, malgré les finesses d’exécution qui, là comme en Grèce, accusent la seconde floraison de la mosaïque byzantine. On avait adopté un parti de petits cubes pour les figures, de cubes de plus grande dimension pour les draperies, et on taillait à part les grandes pièces, caractérisant sur un costume la forme d'un joyau ou la disposition d’une agrafe.

LA MOSAÏQUE d’ÉMAIL 85

Il y a lieu de noter encore le maintien de la tradition du sertissage variant de couleur et d’intensité suivant les effets qu'on en attendait ; par exemple la main de l’archevêque en prière n’est pas sertie du côté où elle tourne ; elle est au contraire sertie

Fig. 51. — Mosaïque du mur ouest du transept sud, à l’église Saint-Marc de Venise.

La Dédicace.

d’un trait vigoureux du côté opposé, il en est de même pour les têtes des prêtres assistant l’archevêque, qui ne sont pas serties du côté du fond d’or, mais que le sertissage fait passer en avant des colonnes du portique. Ces mosaïques du transept de Saint- Marc sont certainement, avec les mosaïques du transept de Daphni, celles qui caractérisent le mieux cette seconde époque de l’art byzantin.

IV. — LA MOSAÏQUE EN GRÈCE ET EN ITALIE DU XIVe AU XVIIe SIÈCLE

Applications modernes en France des mosaïques de revêtement et des mosaïc/ues incrustées.

L’exagération des nuances dans les mosaïques a certainement contribué à la décadence d’un art qui, par son principe, ne pouvait donner les teintes continues encore moins les modelés que le peintre obtient par le mélange des tons.

Dans l’empire grec, dès le commencement du xive siècle, la mosaïque est abandonnée pour la peinture. Les dernières mosaïques formant un grand ensemble décoratif sont celles de l’église du monastère Chora, près la porte d’Andrinople, devenue la mosquée Ivakriyé-Djami ; le narthex offre la disposition de toutes les églises byzantines, c’est-à-dire le revêtement en marbre des soubassements et l’occupation par les mosaïques des voûtes en berceau, des pendentifs et des coupoles.

A la mosquée de Ivakriyé-Djami, ces coupoles sont nervées et les nervures qui sont occupées par des ornements floraux forment des divisions entre lesquelles s’intercalent des figures, figures d’apôtres distribuées autour du motif central, réservé généralement à la figure du Christ. Sur l’une des coupoles la fresque a remplacé la mosaïque. A Venise où les coupoles de Saint-Marc ne sont pas décomposées, une coupole, celle par exemple où le Christ est représenté entouré des apôtres et des évangélistes donne une impression d’unité qui fait défaut à Kakriyé-Djami. Si l’on considère un motif de décoration d’un pendentif en mosaïque, par exemple celui de l’Annonciation, on constate une exagération du mouvement qui est en désaccord avec l’ordonnance des mosaïques anciennes (fig. 55); la

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même observation s’applique à la scène traitée sur un tympan et qui représente le massacre des Innocents.

A examiner dans le nartbex de l’église Saint-Marc à Venise, des mosaïques qui semblent être à peu près contemporaines, celle d’Hérodiade notamment, on remarque qu’elles n’ont pas

les mêmes défauts de composition ni les mêmes exagérations de gestes, bien qu’elles tendent aussi, par la subdivision des cubes et l’abus des nuances, à rapprocher la mosaïque de la peinture.

Ce qui demeure admirable dans les mosaïques de Saint- Marc c’est l’ordonnance traditionnelle des décorations appliquées aux arcs, aux tympans et aux pendentifs, et qui contribue au bel effet d’ensemble du nartbex.

En Toscane, dans le pays du marbre, la mosaïque d’émail n’a

Fig. 5o. — Pendentifs d'une coupole, à l'ancienne église, devenue mosquée, Kakriyé-Djami, à Constantinople.

jamais eu que des applications assez limitées ; l'une des plus intéressantes est à Lucques, sur la façade de l’église San-Frediano dont le pignon abrité par une charpente apparente est tout entier occupé par le sujet bien souvent traité de l’Ascension, mettant

Fig. 5G. — Mosaïque de la façade de l’église San-Frediano, à Lucques.

en scène le Christ dans l’arc-en-ciel au milieu des Anges et audessous les Apôtres les yeux levés vers le ciel (fîg. 56). C’est un des rares exemples d’une mosaïque extérieure de grande dimension.

A Pise ou à Florence, ce décor de mosaïque est réservé à des tympans. Par exemple à la cathédrale de Florence, c’est sur le tympan de la porte latérale qu’est une mosaïque représentant

LA MOSAÏQUE d’ÉMAIL

le couronnement de la Vierge clans un encadrement d’anges musiciens, d’après un carton de Taddeo Gaddi (fig. 57).

Plus tard la mosaïque ne fut plus utilisée que pour des bijoux : on y employait l’émail filé en bâtons minces pour dessiner des ornements et des (leurs au moyen de cubes gros comme des têtes d’épingle, assemblés, sur un fond de mastic à

Fig. 57. — Mosaïque du Couronnement de la Vierge, au tympan d'une porte de la cathédrale de Florence (carton de Taddeo Gaddi).

l’huile, dans une capsule de métal. Ces bijoux, d’un travail assez grossier, si on le compare à celui des émaux cbamplevés ou cloisonnés, sont la critique évidente de la division indéfinie des cubes d’émail tendant à réaliser les modelés d’une peinture, fûtce au prix du polissage des cubes.

A Rome, la mosaïque incrustée conservait, du xme au xive siècle, les caractères d’un art d’importation on continuait à traiter les mosaïques incrustées comme des matières précieuses destinées à mettre en valeur des fonds de sculpture. Ainsi sont traitées les mosaïques des tympans sur le baldaquin de l’église

Saint-Paul-bors-les-Murs, qu’une inscription attribue à Arnolfo di Cambio et à son collaborateur Pietro.

D’autres mosaïques sont interprétées de même sur divers

tombeaux des églises de Rome, sur celui du pape Nicolas IV à Saint-Jeande-Latran (fîg. 58), sur des fragments d’un enfeu conservé dans le cloître de la même église, sur le tombeau du pape Honorius III à l’Ara Cœli, et particulièrement sur un tombeau de style français conservé dans la même église, celui du cardinal d’Acquasparta.

Un autre tombeau, celui du célèbre évêque de Mende, Guillaume Durand, existe encore dans l’église Sanla-Maria sopra Minerva ; la mosaïque y joue son l'oie de pierre précieuse dans les arcatures et sur

Eig. SS. — Monument funéraire du pape , . . .

Nicolas IV (xiv siècle',, à l'église Saint-Jean- les toilds des eCUSSOnS dll de-Latran. Mosaïques incrustées. . . p ,, ..

lit funéraire (iig. î)9). Guillaume Durand était mort en 1296 et on attribue à Jean Cosmas les mosaïques de son tombeau.

Il nous faut revenir à Venise pour suivre du xme au xvii° siècle le développement des mosaïques à fond d’or qui continuaient soit à l’extérieur, soit à l’intérieur, de l’édifice, les magnifiques décorations entreprises au xu° siècle. Sans qu’on puisse invoquer une unité de sLyle qui ne pouvait exister, on ne

LA MOSAÏQUE d’ÉMAIL

peut méconnaître les qualités d’ensemble qui se maintenaient au xvie siècle, alors même que pour compléter ou refaire des mosaïques endommagées par le temps, on demandait des cartons au Titien. C’est ainsi que dans la galerie du Nord à Saint-

Fig. 59. — Tombeau de Guillaume Durand, évêque de Mende, dans l'église Santa-Maria sopra Minerva, à Rome. Ecussons en mosaïque.

Marc de Venise, on trouve sur le même arc une belle figure du xme siècle représentant saint Sylvestre (fig. 60) et sur la face opposée de l’arc un saint Geminianus et une sainte Catherine qui portent l’un et l’autre la signature des mosaïstes Zuchati, du xvie siècle (fig. 61).

Ce sont, il faut bien l’avouer, les dernières mosaïques vraiment intéressantes de 1 église Saint-Marc. Celles qui ont com-

DÉCOH DU VERRE

Fig-. 60. — - Mosaïque de saint Sylvestre (xme siècle), dans la galerie nord de l’église

Saint-Marc, à Venise.

de second ordre, ont perdu les qualités décoratives des mosaïques primitives.

On continua sans doute, à Venise, à exécuter de loin en loin des mosaïques; l’entretien seul de Saint-Marc exigeait, comme à Rome, le maintien d’un atelier; mais du xviic au xixe siècle, la décadence de la mosaïque suivait celle de la peinture ita-

plété du xvie au xvn° siècle le décor du narthex (fig. 62) leur sont visiblement inférieures et celles qui furent exécutées postérieurement sur les grands arcs de la nef, d’après des cartons de peintres

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lienne, les mosaïstes s’efforçant avant tout d’imiter des tableaux, au point de polir les cubes et de teinter les joints pour les dissimuler.

La mosaïque exige avant tout une composition d’ensemble

Fig-, 61. — Mosaïque de Saint-Marc de Venise, refaite au xvie siècle par Zuchato, représentant San Geminianus, et donL le carton est attribué au Titien.

appropriée à la surface à décorer et qui doit déterminer d’après le choix du sujet, en même temps que l’harmonie des couleurs, l’échelle des ligures et des ornements d’où dépendra la dimension des cubes à employer.

Les essais de décoration par la mosaïque, en France, ne datent pas d’un demi-siècle. Charles Garnier en a fait une pre-

mière application aux voûtes de F avant-foyer de l’Opéra ; il dut faire appel aux ouvriers des mosaïstes vénitiens Salviati et Facchina à un moment où il n’existait pas encore d’atelier en France.

Peu de temps après, le chimiste Guilbert-Martin ouvrait à Saint-

Fig. 02. — Mosaïque de la façade de Saint-Marc \viic-xvine siècle).

Denis un atelier de mosaïques, annexe de sa fabrique d’émaux, et dans cet atelier étaient exécutées les mosaïques du tombeau de Pasteur sur les cartons du peintre Luc-Olivier Merson, et celles de l'abside de la Madeleine à Paris sur les cartons du peintre Lameire. Grâce à l’initiative de ces artistes auteurs des cartons, la mosaïque faisait de brillants débuLs en France.

On essaya d’établir un atelier national à Sèvres, à l’imitation de l’atelier du Vatican, mais le résultat fut médiocre à cause des

LA MOSAÏQUE d’ÉMAIL

défauts des cartons que les peintres Hébert et Lenepveu avaient composés, l’un pour le Panthéon, l’autre pour l’escalier du Louvre. Ces carions ne portaient aucune indication technique pouvant faciliter le travail des ouvriers et ne tenaient pas

Fig. 63. — Tcle en mosaïque, sur un carton de L.-O. Merson pour une des figures de la manufacture de Sèvres.

compte des qualités de l’émail ni des harmonies colorées qu'il peut réaliser.

Il faut considérer en effet le rôle très important que joue le dessin d’analyse dans la composition d’un décor de surface qui, par suite du procédé même de la mosaïque, doit tirer son effet de la justesse du trait et de l’interprétation raisonnée des formes qne limite ce trait. L’indécision des contours, dont peut user le peintre, ne peut être admise par le mosaïste, puisque ces con-

tours doivent correspondre à la taille précise de cubes qui doivent s'ajuster dans des lignes de construction, et l’exemple de mosaïques récentes démontre péremptoirement que, si le peintre n’a pas composé son carton en vue d’une exécution en mosaïque, ce sont les ouvriers qui interpréteront à sa place et, Dieu sait

Fig. 61. — Mosaïques du tombeau de Pasteur, par L.-O. Mersou.

comment, le dessin d’une figure, d’une draperie ou d’un ornement. D’autre part, lorsqu’on peut avec la mosaïque obtenir, comme l’ont prouvé les Byzantins, les harmonies les plus puissantes en y faisant jouer l’or, on ne s’explique pas la tendance qu’ont certains peintres à réaliser l’harmonie par la décoloration des surfaces ; ceux-là n ont évidemment pas compris le parti à tirer d’une matière précieuse dont la valeur est avant tout dans

LA MOSAÏQUE d’ÉMAIL

la franchise des oppositions et dans la justesse des coupes de verre qni donnent le dessin.

La distribution des cubes d’émail dans une figure suit nécessairement les lignes de construction. On le constate sur de

Fig. 65. — Détail d’un ange des mosaïques du tombeau de Pasteur.

belles figures telles que celles exécutées sur les cartons du maître Luc-Olivier Merson pour la manufacture de Sèvres(fig. 63) , ou pour le tombeau de Pasteur. C’est faute d’avoir satisfait à ces nécessités de technique que les auteurs de mosaïques modernes ont eu des déboires résultant de l’imprécision de leurs cartons. La décoration des voûtes du tombeau de Pasteur (fig. 64) com-

L' Art appliqué aux Métiers. — III.

porte des arcs doubleaux encadrant des tympans et soutenant les pendentifs d’une coupole qu’occupent quatre anges aux ailes éployées symbolisant la Science, la Foi, l'Espérance (fig. 65) et la Charité. L’éminent artiste y a fait preuve des qualités de dessin qui donnent le plus grand charme à toutes ses œuvres et qui

Fig. 66. — Autel moderne en marbre et mosaïque, clans l'église de Nantillv à Sauniur.

Œuvre de L. Magne.

ont pour la mosaïque une importance particulière : elles précisent en effet toutes les lignes de construction et l'exécutant n'a qu’à les suivre pour réaliser le décor prévu. Suivant une tradition ancienne, des lilets d’or, qui rattachent le sujet principal au fond, détaillent les ailes des anges.

Un autre procédé, celui de l'incrustation de la mosaïque dans le marbre, a reçu depuis une quinzaine d’années d'assez nom-

LA MOSAÏQUE d'ÉMAIL

breuses applications. C’est, à l’église de Nantilly de Saumur, monument historique, l’autel principal (fig. 66) dont le tombeau est enrichi d’arcs en mosaïque rappelant les premiers symboles de la foi, les paons et les raisins, les couronnes et le monogramme du Christ ; dans le retable, les arcalures sont occupées par des lys se détachant sur des fonds d’or (fig. 67).

Fig-, 67.— Détail des lys du retable du maître-autel à l’église de Nantilly de Saumur.

A 1 église de Bougival, autre monument historique, ce sont des panneaux occupant les arcs de soubassement de la chapelle de la Vierge, c’est surtout le maître-autel dont le tombeau est formé d’un bloc de marbre dans lequel sont incrustées des glycines, tandis que, sur le retable, sont défoncés dans le marbre des lys et des chardons alternés (lig. 68). De délicates sculptures à fond doré accompagnent les mosaïques, dont les tons vigoureux s’accordent avec les colorations et les reliefs des marbres.

Ce sont encore, à Paris, les deux autels exécutés à la basi-

lique de Montmartre, l’un pour le chœur de l'église, l'autre pour la chapelle de la Vierge. Dans le maître-autel, le tabernacle

Fig. 68. — Maître-autel en marbre et mosaïques incrustées de l'église de Bougival. Œuvre de L. Magne et de R. de Saint-Marceaux, statuaire.

Exécution des mosaïques par Guilbert Martin.

forme une grande composition de mosaïques à fond d’or, sur lesquelles se détache en relief une crucifixion, exécutée par le statuaire Hippolyte Lefebvre. Sur le retable, des panneaux de roses de plusieurs tons, en mosaïque d’émail, forment un fond

LA MOSAÏQUE DÉMAIL 101

coloré aux Apôtres sculptés en haut relief et dont les auréoles font partie du fond de mosaïque (fig. 69). Une bande de chardons bleus orne le soubassement du retable et, dans les tympans des arcatures qui encadrent les Apôtres, des chardons, sculptés dans le marbre à faible relief, associent leurs ors à ceux des mosaïques.

Fig-, 69. — Détail des mosaïques formant fond aux apôtres du retable du maître-autel à la Basilique de Montmartre.

Sur les deux tympans du grand arc du tabernacle, des chérubins aux ailes diaprées d'or, de rouge et de bleu, donnent à toute cette œuvre un caractère de préciosité et en même temps d’unité, dû pour une part au parti d’incrustation des émaux dans le marbre dont les champs dessinent les nervures dans les ailes.

A l’autel de la Sainte Vierge la richesse des mosaïques est réservée aux arcatures du tombeau, sur lesquelles l'émail interprète les litanies de la Vierge, et au retable où sont figurés-

des lys sur fond d’or, s’inclinant de part et d’autre vers la statue de la Vierge placée en arrière de l’autel.

Un retour du goût vers les somptueuses décorations des monuments du xne siècle a favorisé en France les applications nouvelles d’un art qui n’y avait, pour ainsi dire, jamais été pratiqué.

L’église votive de Fourvières à Lyon fournit au peintre Ch.

Fig. 70. — Une des mosaïques de la Basilique de Fourvières. par Ch. Lameire. Arrivée de saint Pothin à Lyon.

Lameire le thème de compositions très développées sur les parois verticales. Il y représenta l’introduction du christianisme en Gaule (fig. 70) ou la bataille de Lépante, multipliant les figures qui participent à une belle ordonnance décorative. L’espace étant limité, ces figures sont à échelle réduite, ce qui nuit peut-être à la simplicité et à la clarté de la composition. Ce qu’on peut reprocher surtout aux mosaïques de Lameire comme à toutes les œuvres décoratives de la fin du siècle dernier, c'est une recherche de l’harmonie par la décoloration. Il semble que l’artiste n’ose pas aborder de front ce problème de l’harmonie

LA MOSAÏQUE d’ÉMAIL

qui doit résulter, aujourd’hui comme jadis, de la franchise des oppositions. Cette critique, qui est la critique d’une époque plutôt (pie d’un homme, laisse toutefois apparentes les qualités de composition et de dessin qui distinguent l'œuvre de Lameire (fig. 71).

Fig. 7i. — Détail d’une des figures de l’église de la Madeleine, à Paris, par Ch. Lameire.

D’importantes compositions modernes ont été exécutées dans ces dernières années et permettent de bien augurer de l’avenir de la mosaïque en France. L’une des plus remarquables est celle de la coupole de la chapelle de la Vierge à la basilique de Montmartre; elle a été exécutée dans l’atelier de René Martin qui a succédé à son grand-père dans la direction de la fabrique de Saint-Denis.

Elle représente d'après les cartons de Marcel Magne l’Assomption de la Vierge (fig. 72), et elle a donné lieu de la part du peintre aux études les plus intéressantes pour la rectification

Fig. 72. — Ensemble de la mosaïque de la coupole de la chapelle de la Vierge, à la Basilique de Montmartre. L’ Assomption. Composition de Marcel Magne.

ries déformations perspectives sur la surface d’une demi-sphère.

A la base de la surface sphérique sont les Apôtres et les autres personnages qui assistèrent à l’Assomption de la Vierge dont le tombeau vide fleurit déjà de roses et de lys. Les personnages forment une frise très colorée, dont les ors de fond se

LA MOSAÏQUE d’ÉMAIL

marient avec les Ions verts des palmiers (fig. 73). Entre cette frise et la partie centrale de la coupole est un ciel d’or nuancé, traversé par la voie lactée et au sommet s’enlève dans les nuages la Vierge drapée de blanc au milieu d’un chœur d’anges dont les draperies claires tranchent sur le ciel d’or. C'est l’application la

plus importante qui ail été faite jusqu’ici de la mosaïque en France et elle est de nature à encourager ceux qui veulent doter notre pays de ce magnifique procédé de décor.

On peut citer encore les mosaïques exécutées sur mes dessins pour un autel de l’église Sainte-Croix de Bordeaux, celles faites sur des carions de Pinta dans deux chapelles de la basilique du Sacré- Cœur, celle de la chapelle Saint-Michel à Montmartre, représen-

lanl la fondation de l’abbaye et qui est l’œuvre de Marcel Magne (fîg. 74), et aussi le joli médaillon en mosaïque d’émail de la Vierge du Bon Conseil, ornant l’un des arcs de la chapelle de la Vierge,

Fig'. 74. — Mosaïque de la chapelle de Saint-Michel et de Jeanne u An . , eprésentant la fondation du Mont-Saint-Michel (détail).

médaillon exécuté sur un carton de Bené Magne. D’ailleurs la mosaïque incrustée a reçu d’autres applications dans les clôtures, appuis et dallages des chapelles.

La décoration en mosaïque d’émail du chœur de la basilique

LA MOSAÏQUE d’ÉMAIL

de Montmartre montre ce qu’on peut attendre de ce merveilleux procédé de décoration. Dès l’entrée du chœur, les rampes d’accès en marbre, ornées par les écussons en mosaïque des diocèses de France, et reliées par des marches, dont les faces ver-

Fig. 75. — Appui en marbre incrusté de mosaïque d'émail, des rampes donnant accès au chœur de la Basilique de Montmartre.

ticales sont décorées de mosaïques incrustées (fig. 75), forment le départ d’un majestueux ensemble que complètent les ambons, les fonds des sièges archiépiscopaux (fig. 76) et surtout le dallage en marbre précieux et mosaïques incrustées (fig. 77) représentant les armes de trois papes et des trois archevêques qui ont collaboré à l'érection de la basilique. Tout ce décor s’harmonise avec celui des voûtes, confié à L.-O. Merson et à Marcel Magne,

et dont l’esquisse fait présager l'une des plus remarquables décorations qui aient été réalisées en France depuis un siècle. Ces mosaïques des voûtes du chœur, en y comprenant celles de l'arc triomphal, couvriront une surface de quatre cent soixante-dix mètres.

Fig. 76. — Détail des mosaïques formant fond au trône archiépiscopal de la Basilique de Montmartre.

D’ailleurs la mosaïque peut se prêter, dans l'architecture civile, à de multiples applications formant le décor le plus somptueux qu’on puisse imaginer.

Il faut seulement se pénétrer de cette idée qu’avec la mosaïque la couleur remplace le relief et que la simplicité des formes est

LA MOSAÏQUE DÉMAIL

presque de rigueur pour mettre en valeur les richesses de l’or et des émaux. Ne voit-on pas le parti qu'on pourrait tirer pour une fontaine de marbre aux lignes très simples, de quelques

Fig. 77. — Grand dallage en mosaïque de marbre et d’émail, dans le choeur de la Basilique de Montmartre.

points de mosaïque bien mis à leur place? Il suffira je pense de ces indications pour inspirer à nos jeunes artistes le goût de la mosaïque d’émail et leur suggérer l’idée d’en faire plus souvent l’application.

Apollon et les Muses. Vitrail éclairant la salle de concert d’une villa de Mme K., à Andrésy. Carton de Marcel Magne.

LE VITRAII

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