EXPLICATION DE ELA VIGNETTE DU TITRE
Lue dans la séance de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres du 17 novembre 1854.
Je crois devoir entretenir l’Académie d’un fait qui se rattache à nos dernières découvertes, et qui doit contribuer à éclaircir l'histoire de la mission de saint Taurin et de l’établissement du Christianisme chez les Aulerci Eburovices. À mon retour de vacances, et lorsque je commençai à faire part à l’Académie et au public du fruit de mes recherches, M. Muret, habile dessinateur et antiquaire exercé, attaché depuis longtemps au Cabinet des Médailles, m’apporta un dessin qu'il avait fait à Evreux, il y a déjà plus de quinze ans. L'objet qu'il avait dessiné et qui lui avait offert une énigme inexplicable, lui semblait devoir tirer quelques lumières des monuments que je venais de trouver dans une localité peu éloignée, Je fus extrêmement frappé du dessin qui m'était communiqué par M. Muret, mais je ne voulus pas en faire usage avant d’avoir vérifié par moi-même l’objet qu’il représentait, et mardi dernier, 44 novembre, je me rendis à Evreux avec M. Edmond Le Blant, lequel voulait bien encore une fois me prêter le secours de son expérience en matière d’antiquités chrétiennes. Nous trouvâmes le monument, ou plutôt le fragment que nous cherchions , sous une épaisse couche de neige tombée dans la matinée. Il appartenait en effet à la masse de débris romains qu’on découvrit à Evreux en 1835, en creusant les fondations d’ane maison neuve, et qui furent donnés à la ville par le propriétaire de cette maison, M. Delhomme, juge et membre du Conseil général. Depuis dix-neuf ans, ces débris précieux
* sont entassés dans un coin du Jardin des Plantes, sans même un auvent qui les protége, exposés à la pluie, à la gelée, à toutes les intempéries, et recevant incessamment l'égout des arbres dont les bran-
ches pendent au-dessus, Le fragment que nous cherchions a beau-
coup souffert depuis l’époque où M. Muret l'avait dessiné : plusieurs détails ont cessé d’être distincts. Néanmoins nous en trouvâmes encore assez pour vérifier le dessin de M. Muret, et pour le compléter sous quelques rapports.
Je mets sous les yeux de l’Académie le dessin, rectifié d'après nos observations, da füt de colonne dont je dois la connaissance à la sagacité de M. Muret. Ce fragment, dans l’état où il nous est parvenu, à 0, 50 de haut et le diamètre de la colonne à laquelle il appartenait, était de 0", 27. On voit, à la partie supérieure, des feuilles d’eau disposées en manière d’imbrication, exactement comme sur la colonne monumentale de la villa de Gisacus. C’est un genre de décoration qu’on retrouve généralement dans les monuments romains de nos contrées. Au dessous de l'imbrication, s'étend un cordon horizontal qui sépare cette partie de la colonne d'une autre partie qui devait être lisse. M. Lambert a de même constaté dans le fût de la colonne de Gisacus une succession de parties lisses et imbriquées. Des feuilles d’eau toutes semblables décorent des colonnes de plus grande dimension dont les débris ont été trouvés à Evreux dans la même fouille, et qui provenaient certainement du même édifice.
Mais ce qu’il y a de plus curieux, c'est que la partie inférieure du tambour de colonne dont je présente le dessin, au lieu de rester lisse, a été, postérieurement à son exécution et en diminuant d'autant le diamètre, creusé d'environ Om, 02, de manière à laisser en saillie trois groupes distants l’un de l’autre d’environ 0", 95, et où l’on reconnaît trois variantes d'un même monogramme accompagnées d’altributs diversifiés. De ces trois monogrammes, le plus simple se compose d'un M surmonté des deux branches principales d’un A très surbaissé. Le second offre la combinaison d'un I avec l’A et M. Le troisième associe le F à l'A et à l’M. Le premier monogramme, quand M. Muret l’a dessiné, était posé sur une tablette supportée par une main : ces derniers détails ont aujourd'hui complétement disparu. Le second semble peser sur une tête aux cheveux horripilés, barbue et accompagnée de deux grandes oreilles bestiales. La masse irrégulière qui supporte le troisième monogramme, et dont M. Muret n’a pas pu mieux que nous comprendre les détails, semble se prêter
la configuration des enroulements d'un serpent.
J’explique le premier monogramme par ‘Ayix Maot, le second par Ayiæ Moupix [upbévos, le troisième par Ayix Mapta T'evérepæ. Le premier monogramme est supporté par la main de Dieu, symbole qui, comme on sait, joue un rôle capital dans l’histoire de la fondation du
siége épiscopal d'Orléans, La tête dominée par le second mono-
gramme est certainement celle du démon. L'être infernal était peut-être figuré une seconde fois par le serpent dont nous croyons distinguer le contour au dessous du troisième monogramme,
On lit dans la vie, réputée entièrement apocryphe, de saint Taurin, que cet évêque, étant arrivé dans la cité des Eburoviques, conduisit le peuple dans le principal temple de la ville, dédié à Diane, et qu'après avoir confondu l’imposture des prêtres païens, il effaça de l'édifice toute trace de l’impureté des idoles, pour le consacrer à la Vierge Marie, Mère de Dieu : £xpurgato deinde templo Dianæ omni spurcitia idolorum, consecravit illud in honorem sanctæ Dei Genitricis Mariæ. (NV. plus haut p. 53).
Les monogrammes de la Vierge gravés après coup par une main romaine sur la colonne d’un temple romain, ne fournissent-ils pas une preuve irrécusable à l'appui du fait rapporté dans la vie de saint Taurin ?
Le récit de cette vie renferme une circonstance singulière : c’est que le saint arrivé dans le temple ayant dit au peuple : « voulez-vous voir votre déesse? » et s'étant écrié : « Au nom du Seigneur Jésus- Christ, démon maudit, sors de cette statue, pour que tout le monde te contemple tel que tu es,» on vit apparaître un ÆE’fhiopien noir comme la suie, avec une grande barbe : Tunc beatus Taurinus dixit : Ergo vultis videre deam vestram? Dixitque dæmont : in nomine Domint Jesu Christi, ext de simulacro, dæmon inique, ut omnes videant qualis sis. Et ecce apparuit ÆTAIOPS NIGER SICUT FULIGO , BARBAM PROLIXAM HABENS.
Peut-on s'empêcher de mettre la tête du démon dominé par le monogramme de la Vierge en rapport avec le récit que nous venons de rapporter ?
Si toutefois on répugnait à ce rapprochement, il suffirait peutêtre d'appliquer à la composition singulière que nous offre la suite des monogrammes de la Vierge, les idées qui dominent dans le mystère de l’Incarnation, pour donner une explication satisfaisante de la figure du démon. En effet, Marie, la sainte par excellence, est choisie de Dieu pour devenir le tabernacle du Messie, et c’est le sujet du premier groupe. Marie par sa virginité triomphe du démon, et c’est là l'idée qu’exprime la seconde composition. Enfin Marie, lorsqu’elle devient Mère du Sauveur, écrase le serpent (Gen. IE, 15. /nimucitias ponam inter te et mulierem, et. ipsa conteret caput tuum). C'est dans le même sens que le poëte chrétien Prudence (Cathem. IE, v. 149-155) disait, un siècle seulement après l’époque que nous assignons aux monogrammes d'Evreux :
fes Cernua fœmineis
Vipera proteritur pedibus.
Edere namque Deum merila
Omnia virgo veuena domat :
Tractibus anguis inexplicitis
Virus inerme piger revomit
Gramine concolor in viridi.
Si l’on admet que, dans le troisième groupe, le monogramme représente la Vierge-Mère, cette composition pourra servir de figure au texte de Prudence. Quoi qu’il en soit, on ne saurait supposer que la tête du démon sculptée sur une colonne du temple consacré à la Vierge par saint Taurin, eùt donné naissance à la légende rapportée dans la vie de cet évêque : car, ainsi qu'on va en avoir la preuve, ce temple fut détruit très-peu de temps après la mission de saint Taurin.
Voyons, en effet, quelles conclusions chronologiques résultent de nos rapprochements. Selon mon calcul, antérieurement soumis à l'Académie, saint Taurin serait mort en 259, après avoir consacré vers 242 le temple de Diane de la cité d’Evreux à Marie, Mère de Dieu. Peu après sa mort, les pirates francs ou saxons auraient détruit la cité de fond en comble. On dut la rebâtir vers la fin du siecle, à l’époque où les empereurs Dioclélien et Maximien Hercule firent, de l'établissement des enceintes fortifiées autour des villes, une mesure générale pour tout le nord de la Gaule. Le temple de Diane, converti en Eglise, avait été renversé avec le reste de la ville, car les débris en furent jetés dans les murailles. C’est là qu’on les a trouvés, en fouillant les fondations de la maison de M. Delhomme située sur l’alignement des anciens murs. Mais jusqu'ici dans les fortifications analogues et qui sont toutes du même âge, on n'avait rencontré que des vesliges du culte idolâtrique, et c'est la première fois, ce me semble, qu'au milieu des débris du paganisme, on aura trouvé un monument d’un caractère évidemment chrétien.
I n'y a rien dans le style des emblèmes ajoutés à la colonne romaine dessinée par M. Muret, qui indique une époque plus rapprochée. Quent à l'emploi du grec dans le monogramme de la Vierge, ce n'est pas une particularité propre à saint Taurin, bien que celui-ci, comme on sait, fût né d’une mère grecque. De même que
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K € }sont conçus FN ea U en grec, de même le monogramme de la Mère de Dieu aura été
combiné daus la même langue, et c’est sans doute de cette origine
CT Hu les monogrammes originaires du Christ \
DÉCOUVERTE D'UN CIMETIÈRE MEROVINGIEN, 8i que provient le monogramme traditionnel composé d'un A et d’un M (564) dans lequel on s’est habitué, à tort sans doute, à reconnaitre les initiales d’Ave Maria. Le F pour l'evérewc est d'autant plus remarquable, que nous avons trouvé, dans nos fouilles de la Chapelle Saint-Eloi, un l'isolé de grande dimension, gravé en creux, recueilli dans l'album de M. Le Blant, et dont je n’avais pas parlé, parce que je ne pouvais en fournir une explication raisonnable, On peut en conclure qu'ilexistait, dans notre baptistère de Gisacus, une inscription en l'honneur de la Vierge et qui remontait à l’auteur même de cet édifice sacré, c’est-à-dire à saint Taurin. levéretpx d’ailleurs , pour exprimer le genitrix des Latins, employé par l’auteur de la vie de saint Taurin, marque clairement une époque antérieure au Osoréxos du concile d'Ephèse.
On voit quelles conséquences jaillissent naturellement de l'étude d’un monument qui, depuis dix-neuf ans, git à Evreux oublié et ignoré de ceux pour lesquels il devrait être le plus précieux.
POSF-SCRIPTUM
Le terrain du cimetière de Gisacus n’est pointresté intact depuis mon départ de la Normandie. L'habitant qui en possède la partie la plus importante s'est mis à pratiquer des explorations que je ne puis malheureusement ni suivre ni diriger. On a trouvé tout auprès de l’enceinte du baptistère deux cryptes successives qui paraissent avoir recu une destination sépulcrale. Tout reste humain, à ce qu’il semble, en avait disparu. Mais au-dessus, et dans une fouille pratiquée à l'effet de donner du jour à la principale des chambres souterraines, on a découvert les restes d’une jeune fille qu’accompagnaient divers objets, c’est-à-dire un anneau de boucle d'oreille en or du diamètre de 0,018 et du poids de 1502, un miroir en métal allié d’argent el d'élain dont le diamètre est de 0,095, un grand bronze du haut empire très-fruste, un grand anneau de bronze qui s’était introduit, probablement au moment de la fouille, par l'orifice inférieur dans la boîte même du crâne. Les tempes du côté gauche sont contuses et perforées, de manière à laisser soupconner une mort violente. et, en tout cas, on ne peut douter du christianisme de la per-