‹ Découverte de l'Albert N'YanzaChapitre 21 sur 73 · Nous dirions en Frince : feuille de vigne. (* M · texte numérisé non relu

Nous dirions en Frince : feuille de vigne. (* M

nées. L'effet de ce poison est extraordinaire : un homme vint me demander des secours médicaux ; cinq mois auparavant, il avait été frappé par une flèche empoisonnée à la jambe au-dessous du mollet, et l'action du venin avait emporté le pied tout entier. L'os se caria juste au-dessus de la cheville et le pied tomba. Le poison le plus violent provient de la racine d*un arbre, dont le soc laiteux donne une résine avec laquelle on enduit la flèche. Cette résine vient de fort loin, d'un pays très à Touest de Gondokoro. On se sert aussi, pour empoisonner les flèches, du suc d'une espèce d'euphorbe, commune dans ces environs*. On fait bouillir la plante jusqu'à consistance visqueuse, puis on en frotte la flèche. L'action du poison est corrosive ; après une violente inflammation et un gonflement, la chair perd ses fibres et tombe comme une espèce de gelée. Les naturels emploient une dextérité diaboUque à façonner les crochets de ces flèches. Les uns sont fixés à la hampe par des emboitures; les autres se détachent lorsqu'on essaye de les retirer de la blessure ; ainsi, l'extrémité couverte de poison reste dans la cicatrice, et, avant qu'on puisse le retirer, le venin a été absorbé. Heureusement les naturels sontde pitoyables archers. Les arcs sont toujours faits de bambou mâle, et toujours tendus ; très-durs, mais sans élasticité. Les flèches, sans plumes, ne sont que de simples roseaux ou des morceaux de bois léger d'environ trois pieds de long, et légèrement renflés à la base afin d'ofirir un point d'appui au doigt et au pouce. La corde ne se tire pas suivant l'usage généralement adopté, mais seulement en tenant la flèche entre la jointure du milieu de l'index et le pouce. Tiré de cette façon, un arc sans élasticité ne produit que peu d'eflet. Son extrême portée est rarement de plus de cent dix verges.

Les Baris sont très-féroces, et on les regarde comme les plus dangereux riverains de tout le Nil Blanc. Ils ont été si souvent malmenés par les négociants dans les environs immédiats de . Gondokoro, que dans un rayon d'un demi-mille de la station ils sont assez tranquilles; mais plus loin le voyageur n'obtient généralement le droit de s'asseoir à Tombre d'un arbre ou de traverser le pays qu'à condition de payer un tribut en verroterie.

1. Le poison dont les ËthiopieDS et les tribus sauvages de l'Afrique se servent pour leurs flèches, est tiré des variétés suivantes: Euphorbia offkinarum, E. anti- 4pionim et E, canarientis (—M.)

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Afin de les frapper de terreur et ainsi de les réduire en soumission, les gens des trafiquants avaient pris Thabitude de mener, ceux dont ils avaient à se plaindre, pieds et poings liés sur le bord d'un rocher d'environ trente pieds de haut, un peu au delà, des ruines de Tancien établissement de missions : au-dessous de ce rocher le fleuve forme une espèce de gouffre, et c-est là que de nombreuses victimes ont été précipitées pour servir de pâture aux crocodiles. Ce supplice, dit-on, effrayait les nègres plus que le fusil ou la corde, et messieurs les négociants s'en servaient de préférence, à cause de cela.

Lors de mon arrivée à Gondokoro, tout le monde me regardait comme un espion envoyé par le gouvernement anglais. Toutes les fois que je m'approchais des campements des différents trafiquants, j'entendais le bruit des chaînes ; car pour éviter d'être découverts, ces monstres faisaient promptement conduire les esclaves dans des lieux de sûreté. On les fixait par deux anneaux attachés autour de la cheville et unis ensemble par deux ou trois chaînes. Un de ces trafiquants était un Copte, pèredu consul Américain de Khartoum ; et je fus surpris de voir arriver à Gondokoro un vaisseau chargé de ces bandits, et ayant le pavillon Américain hissé au haut du mât.

Gondokoro est un véritable enfer. Les autorités Égyptiennes n'y font pas la moindre attention, quoique tout le monde sache que c'est une colonie de coupe-jarrets. Rien ne serait plus £acile que d'envoyer de Khartoum quelques officiers et deux cents hommes pour établir un gouvernement militaire et arrêter le commerce des noirs ; mais en subornant les autorités, les trafiquants trouvent moyen d'exercer sans encombre toutes sortes de crimes. Les camps regorgeaient d'esclaves , et les Baris me dirent qu'il y avait dans l'intérieur de grands dépôts de victimes appartenant à différents marchands. Aussitôt après mon départ, ces malheureux devaient être dirigés sur Gondokoro, puis de là importés dans le Soudan. J'étais le grand obstacle au conmierce, et on regardait ma présence à Gondokoro comme celle d'un intrus dans une localité consacrée à l'esclavage et à l'iniquité. Il y avait à Gondokoro environ six cents hommes appartenant aux trafiquants ; leur temps se passait à boire, à se disputer et à maltraiter leurs esclaves. Presque tous étaient continuellement ivres, et lorsqu'ils se trouvaient ainsi, leur habitude invariable était

de tirer des coups de fusil au hasard ; de la sorte» depuis le matin jusqu'au soir, les armes à feu partaient de tous côtés, les balles sifflaient quelquefois tout près de nos oreilles, et souvent elles frappèrent la poussière à mes pieds. Rien n'était plus probable qu'une balle me traversant la tète par accident; les marchands d'esclaves auraient été de la sorte débarrassés d'un espion. Un jeune garçon, assis sur le plat-bord d'un des bateaux, reçut ainsi une balle qui lui fracassa le crâne. Personne n'avait tiré le coup. Le corps tomba à la rivière, et les débris du crâne furent projetés ça et là sur le tillac.

Après quelques jours passés à Gondokoro, j'aperçus des signes évidents de désaffection parmi mes gens évidemment travaillés par les accolytes des différents négociants. Un soir quelques-uns des plus mécontents vinrent se plaindre de ce qu'ils n'avaient pas assez de viande; il fallait, disaient-ils, que je leur permisse de faire une razzia sur les bestiaux des naturels pour se procurer des bœufs. Gonune de raison, je refusai, et ils se retirèrent marmottant qu'ils étaient décidés à voler du bétail avec ou sans ma permission. Je ne dis rien au moment même, mais le lendemain de bonne heure je ûs battre la caisse, et rassembler mes hommes. Je leur adressai alors quelques mots, leur rappelant la promesse qu'ils m'avaient faite à Khartoum de me suivre fidèlement, et le contrat par lequel ils s'étaient liés, et aux termes duquel ils ne devaient ni aller à la chasse aux esclaves, ni voler les bestiaux. Le seul résultat de mon discours fat un surcroît d'insolence de la part du chef des mécontents. Ce gaillard, nommé Isour, était Arabe, et son impertinence telle qae^ en manière d'exemple pour les autres J'ordonnai qu'on lui donnât vingt-cinq coups de fouet.

Le vakU (Saati), s'avance pour le saisir, et aussitôt une rébellion générale éclate. Un grand nombre d'individus déposent leurs fusils, et s'armant de bâtons, s'avancent pour délivrer leur camarade. Saati était de petite taille , Isour était au contraire très-grand; l'avantage resta à ce dernier. Quelle escorte j*a vais I voilà les hommes sur lesquels je comptais pour les moments de danger et de difficulté qui accompagnent ime expédition dans ces pays lointains I Ces loups que je croyais avoir changés en agneaux avaient repris eur naturel primitif.

Convaincu de la nécessité de ne pas céder à l'émeute et de pu-

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Dir son chef je marchai droit à celui-ci pour le saisir ; mais> soutenu par une quarantaine de camarades, il se Crut assez fort pour intervertir les rôles et s'élança sur moi avec une furie des plus ridicules. Je n'eus pas de difficulté à parer le coup qu'il me destinait, et à le rejeter au milieu des siens; puis d'un second coup je le mis hors de combat, et, le saisissant à la gorge, j'ordonnai à mon vakil Saati de m'apporter une corde pour le lier. Alors les insurgés firent une nouvelle tentative pour mettre leur chef en liberté. Je ne sais comment tout cela aurait fini; mais la scène se passait à moins de dix verges du bateau ; ma femme malade de la fièvre dans la cabine, entendit tout le tapage. Me voyant entouré, elle se précipite sur le rivage, et en quelques instants se trouve au milieu de la foule qui essayait de délivrer mon prisonnier. Son apparence soudaine a Tefiet le plus étrange; et réclamant le secours des moins mutins, elle se fraye avec beaucoup de courage un chemin jusqu'à moi. Je profite alors d'un moment d'indécision qui semble se manifester parmi les révoltés, et je crie au tambour de battre la caisse. L'ordre ^st exécuté de suite, et je donne le commandement de former les rangs. Il est curieux de remarquer avec quelle précision machinale un ordre est obéi, s'il est donné à propos, même au milieu d'une émeute. Les deux tiers des hommes s'alignèrent, tandis que les autres se retirèrent en entraînant Isour qu'ils déclaraient grièvement blessé ! L'affaire se termina par un nouvel ordre que je donnai pour que la troupe tout entière s'alignât, et que le chef de l'émeute me fût amené. A ce moment critique Mme Baker s'avança avec le plus grand tact, et me supplia de pardonner au coupable, pourvu qu'il me baisât la main et me demandât grâce. Ce compromis pacifia complètement mes hommes. Quelques instants auparavant ils étaient en pleine révolte; maintenant ils dirent à leur chef Isour de faire des excuses, et que tout s'arrangerait. Je leur adressai une semonce assez verte, et les congédiai.

Je compris dès ce moment que mon expédition ne réussirait pas. Cette émeute était un spécimen de ce qui devait suivre Avant mon départ j'étais persuadé que je ne pourrais rien faire avec une escorte de gredins tels que ces habitants de Khartoum, et voilà pourquoi j'avais demandé aux autorités Égyptiennes quelques troupes qui me furent refusées. J'étais dans une posi-

tion difficile. Comme mes drôles avaient reçu d'avance cinq mois de paye selon ce qui se pratique dans les parages du Nil Blanc, il ne me restait aucun contrôle sur eux. Point de magistrats égyptiens à Gondokoro , qui n'était qu'un repaire de voleurs; et mes gens venaient, comme on l'a vu, de me prouver de la manière la plus convainquante leur attachement et leur fidélité. Au delà de Gondokoro il n'y avait pas d'Européens; je serais donc le seul homme blanc au milieu de ces loups, et j'avais devant moi la perspective d'une expédition difficile où la seule chance de succès reposait sur la discipline la plus sévère de l'escorte et sur une organisation parfaite. Après la scène qui venait de se passer, j'étais convaincu que mes hommes me donneraient plus d'inquiétude que l'hostilité avouée des naturels.

Je pris des arrangements avec un négociant circassien, Kourshid Aga,pour l'achat de quelques bœufs, et je fis sur-le-champ abattre un des animaux les plus gras pour les gens de ma suite. En quelques instants ils furent de très-bonne humeur, dévorant de grands morceaux de viande coupés en lanières et grillés sur la cendre, tandis que le repas proprement dit se préparait. Ces vauriens étaient devenus presque tendres, jurant qu'ils me suivraient jusqu'au bout du monde. Malgré les traces assez profondes que la lutte récente avait laissées sur sa figure» Isour promettait qu'il serait le plus fidèle de tous, et que, si un combat s*engageait avec les naturels, toutes les flèches lui traverseraient le corps avant de m'atteindre. Il n'était pas nécessaire de connaître bien à fond la nature humaine pour deviner ce qui m' arriverait avec une telle escorte. Puisque l'affection et le dévouement étaient le résultat d'appétits satisfaits, la rébellion et le désordre accompagneraient nécessairement des ventres affamés. Cependant, j'eus soin de faire une inspection tous les matins à une heure fixe, et de la sorte j'établis un certain degré de discipline.

J'étais depuis douze jours à Gondokoro, attendant la caravane de Debono qui devait revenir des districts du Sud, et que je voulais accompagner quand elle y retournerait. Tout h coup le 15 février j'entends au loin une décharge de mousqueterie, et quelques coups de feu isolés dans la direction du Sud. Afin de donner une idée de mes impressions du moment, je transcris mot à mot l'extrait suivant de mon journal tel que je le rédigeai alors.

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< Coups de feu au loin. Les porteurs d'ivoire, que j'attendais, sont arrivés. Mes gens se précipitent vers mon bateau, comme des fous, disant que deux hommes blancs venus de la mer sont avec eux. Est-il possible que ces deux hommes soient Speke et Grant? Je pars.... oui, les voilà! Hurrah pour la vieille Angleterre! Ils sont revenus du Victoria N'yanza, d*où sort le Nil.... le mystère des siècles est découvert ! Au plaisir de les voir se mêle un sentiment de désappointement. J'aurais voulu les rencontrer plus loin; cependant j'ai la satisfaction de savoir que, d'après mes arrangements, j'étais sûr de ies trouver s'ils eussent été dans l'embarras. Bfon chemin projeté m'aurait conduit droit à eux, car ils sont venus du lac par le chemin que je m'étais proposé de suivre.... Tous mes compagnons sont fous de joie; en déchargeant une salve à balles» ils ont tué un de mes ânes : triste offrande pour célébrer l'achèvement de cette découverte géographique. »

Au moment où je les aperçus, ils se dirigeaient vers mes bateaux le long de la rivière. A une distance d'environ cent verges je reconnus mon vieil ami Speke, et le cœur battant de joie, j*ôtai mon bonnet et criai, hurrah I de toute ma force en courant vers lui. Il ne me reconnut pas de suite. Une barbe et une moustache de dix ans m'avaient changé, et comme il ne s'attendait pas à me rencontrer, mon apparition soudaine dans le centre de l'Afrique lui semblait incroyable. Il était presque inutile pour lui de me présenter à son camarade, car nous nous sentions déjà amis intimes. Après les transports d^ cette heureuse rencontre, nous nous dirgeâmes vers mon dahabiéy au milieu des nuages de fumée provenant des salves de mes gens. Bientôt nous primes place sur le tillac, et j'offris un repas assez grossier, préparé à la hâte, à ces deux spécimens déguenillés et fatigués du voyageur en Afrique, que j'étais fier de regarder conune mes compatriotes. De même qu'un excellent vaisseau arrive au port, battu par une excursion lointaine et difficile, mais en bonne condition et en état de voguer, ainsi ces deux héroïques voyageurs arrivaient à Gondokoro. Speke, excessivement maigre, semblait le plus fatigué des deux ; mais en réalité sa santé était robuste. Il avait fait à pied tout le voyage depuis Zanzibar. Grant était couvert de haillons honorables ; ses genoux perçaient à travers les débris de ses pantalons grossièrement rapiécés. Il

semblait fiévreux et las, mais les deux amis avaient dans les yeux la flamme de l'énergie dont ils avaient fait preuve.

Ils désiraient quitter Gondokoro le plus tôt possible pour l'Angleterre, mais ils différèrent leur départ jusqu'à ce que la position de la lune nous permit de faire des observations et de déterminer la longitude. Comme j'avais heureusement retenu mes bateaux pour cinq mois , Speke et Grant pouvaient les ramener à Rhartoum.

Dès que j'eus rencontré les voyageurs, ma première impression fut que mon expédition était par cela même terminée, et qu'ils avaient découvert les sources du Nil; mais lorsque je les félicitai de l'honneur qu'ils avaient si noblement acquis*, ils me donnèrent, avec la plus grande générosité, un tracé de leur voyage, montrant qu'ils n'avaient pu compléter l'exploration du Nil proprement dit, et qu'une partie très-importante de son cours restait encore à déterminer. ^

Il parait que par 2*» 17' de latit. nord, ils avaient traversé le Nil, après l'avoir suivi depuis le lac Victoria; mais la rivière qui, en sortant de ce lac, coule vers le nord, prend aux cataractes de Karouma une soudaine direction vers l'ouest, et c'est là qu'ils l'avaient traversée. Ils n'avaient plus revu le fleuve jusqu'à leur arrivée au 3*32' de latit. nord, point où le Nil se dirige vers l'ouest-sud-ouest. Les naturels du pays et le roi d'Ounyoro (Ramrasi) leur disaient que depuis Karouma, le Nil coulait vers l'ouest pendant l'espace de plusieurs journées de marche, et se jetait enfin dans un grand lac nommé le Luta N'zigé ; ce lac venait du sud. Le Nil y entrait à l'extrémité nord pour en ressortir aussitôt, et continuer son cours de rivière navigable vers le nord à travers le pays de Koshi et de Madi. Speke et Grant attachaient tous deux la plus grande importance à ce lac N'zigé, et semblaient vivement peines de n'avoir pu en faire l'exploration. Speke prévoyait que des géographes sédentaires qui dans leurs fauteuils confortables voyagent si facilement, le doigt sur la carte, lui demanderaient pourquoi il n'était pas allé d'ici là? pourquoi il n'avait pas suivi le Nil jusqu'au lac Luta N'zigé, et ensuite depuis ce lac jusqu'à Gondokoro? Or, il oût été impossible à Speke et à Grant de suivre le Nil depuis Karouma; les naturels en guerre avec Kamrasi, ne permettaient à aucun étranger de traverser leur pays. Ils avaient donc pris leurs rensei-

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gnements le plus soigneusement possible, complété leur carte et dessiné le lac dans sa position hypothétique , en suivant le cours du Nil à travers ce lac d'après les explications données par les naturels.

Speke exprimait sa conviction que le Luta N'zigé était une seconde source du Nil, et que les géographes apprendraient avec une sorte de désappointement qu'il ne l'avait pas exploré. Pour moi cette nouvelle était excellente. Je m'étais senti découragé par l'idée que le grand œuvre était accompli, et qu'il ne restait plus rien à explorer. J'avais même dit à Speke : « N'y a-t-il donc pas la moindre feuille de laurier pour moi? » J'apprenais maintenemt, inop-seulement que le champ était encore ouvert, mais que le voyage d'exploration prenait un nouveau caractère d'intérêt; car le Nil sortait d'un grand lac, le lac Victoria; mais évidemment il se grossissait des eaux d'un autre lac encore inconnu, dans lequel il entrait à l'extrémité nord, tandis que la partie principale du lac venait du sud. Le fait qu'une immense masse d'eau comme le Luta N*zigé s'étendait en ligne directe du sud au nord, tandis que le système général du Nil suivait la même direction, prouvait de la manière la plus certaine que si le Luta N*zigé avait la forme qu'on lui supposait, il devait occuper une position importante dans le bassin du Nil.

Mon expédition avait naturellement été assez coûteuse, et comme elle se trouvait maintenant en excellent ordre, il eût été navrant de retourner sans aucun résultat. Je pris donc des mesures immédiates pour mon départ, et Speke écrivit avec la meilleure grâce dans mon journal des instructions qui pouvaient m'être utiles. Les voici mot pour mot : « Avant de partir ne manquez pas d'engager à votre service, comme interprètes, deux liommes parlant, l'un la langue Bari ou Madi, et l'autre le Kinyoro; car il n'y a dans le pays que deux familles distinctes de langue, avec quelques dialectes qu'il est facile de comprendre lorsqu'on entend les langues mères. Dès lors, ayant le projet d'aller d'abord faire visite à Kamrasi M*Kamma, roi de L'Ounyoro, et ensuite d'explorer autant que possible les régions à l'ouest sur les bords du Luta N'zigé (lac de sauterelles mortes), traversez d'abord la rivière Asoua et marchez de ses rives dans la direction d'Apuddo, l'espace de huit journées de marche, en compagnie de chasseurs d'ivoire ; vous trouverez du gibier à

Test de ce village. Deux marches plus loin vous arriverez à Panyoro où les antilopes abondent; une autre journée vous conduira à Faloro, dernière station des Turcs. Là vous ferez bien de former un dépôt, etde pousser une petite excursion de l'autre côté du Nil Blanc jusqu'à Koshi : vous reconnaîtrez ainsi les peuplades, surtout les Walleggas, qui habitent à l'ouest et au sud ; vous apprendrez comment le fleuve vient du sud, et à quel point il s'unit au Luta N'zigé. Prenez aussi des renseignements sur le pays de Ghopi ; et sur les difûctiltés que vous aurez à surmonter en remontant le fleuve Blanc jusqu'au pays de Kanu*asi; en effet, si cette route était facile, il serait beaucoup plus court et bien préférable d'arriver chez Kamrasi de la sorte, qu'en traversant, comme nous l'avons fait, les déserts fourrés d'Oukidi. Si j'avais à recommencer, je ne prendrais certainement pas d'autre route; mais lors même qu'elle ne vous plairait pas, ne négligez pas les informations que vous pourrez obtenir. De retour à Faloro, allez à Koki par Chougi en deux marches ; puis, dites au vieux Chougi que vous voulez faire une visite à son M'Kamma Kamrasi. Celui-ci a nommé Chougi gouverneur général pour surveiller les Wakidis cantonnés entre sa demeure et Chopi; Chopi est le dernier pays que vous atteindrez après avoir traversé les fourrés d'Oukidi, et passé le Nil au-dessous des cataractes de Karouma. Dès votre arrivée à Chopi, demandez la demeure du Katihiro ou général en chef. Il vous témoignera le plus grand respect, vous donnera des vaches et du pombé, et enverra prévenir Kamrasi que vous désirez le voir. Ce district est le plus riche de tous les domaines de Kamrasi, et avec un peu de persévérance vous apprendrez sans doute beaucoup de détails touchant le lac. Rionga, frère de Kamrasi, habite une fie sur la rivière à une journée de marche ; ces deux hommes sont ennemis mortels et toujours en lutte; de sorte que si par erreur vous uUiez d'abord, comme les Turcs ne manqueront pas de vous le conseiller, voir Rionga, il vous serait impossible de voyager dans l'Ounyoro. Dites franchement toutes vos intentions àuKatikiro, et insistez sur le grand déplaisir que j'ai éprouvé à me voir si longtemps retenu par Kamrasi sans que je pusse !e voir; assurez-le qu'aucun autre blanc ne prendra la peine de chercher à lui faire visite. Nous avons descendu le fleuve en bateaux depuis la résidence de Kamrasi jusqu'à Chopi, mais les

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bateliers nous ont donné beaucoup d'embarras, et le plus court pour vous serait d'aller par terre. Kamrasi enverra probablement pour vous escorter jusqu'à son palais un excellent officier nommé Kidgwiga, mais dans le cas contraire ne manquez pas de demander où est ce Kidgwiga; vous ne sauriez avoir de meilleur guide.

c Lorsque vous serez chez Kamrasi, sollicitez avec instance l'honneur de voir toutes ses grosses femmes et ses frères. Prenez les renseignements les plus circonstanciés sur sa généalogie ; demandez-lui la permission de suivre le lac depuis sa jonction avec le Nil jusqu'à Utumbi, puis le traversant jusqu'à sa rive septentrionale, descendez-le jusqu'à Ullegga et Koshi. Si vous êtes assez heureux pour atteindre Utumbi, et que vous ne vouliez pas aller plus au sud, enquérez-vous bien de Ruanda, et des monts M'Fumbiros; tâchez de savoir s'il y a du cuivre à Ruanda, et si les naturels du pays reçoivent ou non du Simbi (coquilles de cauris) ou d'autres articles de marchandises de la côte occidentale, en ayant soin de ne pas confondre ce trafic avec le commerce du Karagoué, car Rumanika envoie continuel* lement des gens à Utumbi pour se procurer de l'ivoire.

< Souvenez-vous bien que les Wahoumas appartiennent trèsprobablement à la nation des Gallas, question fort intéressante ; et plus vous pourrez vous procurer de détails sur leurs faits et gestes depuis Tépoque où ils ont traversé le Nil Blanc, ce sera le mieux. L'Ounyoro, l'Ouganda et l'Ouddhu étaient autrefois unis en un seul vaste royaume nommé Kittara, mais ce dernier nom s'applique aiyourd'hui seulement à certaines portions de cet empire.

« On ne sait rien des montagnes de la Lune à l'ouest de Ruanda. Dans TOunyoro le roi vous donnera votre nourriture; plus loin vous aurez, je le crois^ à acheter des vivres au moyen de perles. »

Tels sont les détails que Speke transcrivit pour moi avec la plus grande complaisance; pourvu, en outre, d'une copie de la carte dressée par le capitaine Grant, pour la société royale de géographie, j'avais tous les secours nécessaires pour me guider dans l'importante expédition que j'avais résolu de mener à bien. Si je tiens à entrer dans ces détails, c'est afin de prouver que les capitaines Speke et Grant n'ont entretenu, à mon égard, aucun

sentiment de jalousie. Malheureusement, dans la plupart des affaires de cette vie, il entre non-seulement une légitime ambition, mais aussi de Tenvie combinée avec cette ambition. Si ce sentiment pitoyable eût existé dans l'esprit de mes deux compatriotes, ils seraient retournés en Angleterre avec Fhonneur incontesté et personnel d'avoir découvert les sources du Nil ; mais leur vrai dévouement à la science géographique, et au but spécial de leur expédition, les détermina à ne me rien cacher de ce qu'ils avaient fait et de ce qui restait à faire pour compléter la solution du grand problème.

Nous étions tous prêts à partir, Speke et Grant avec une troupe de vingt-deux hommes, pour l'Egypte; moi, dans une direction contraire. A cette saison, il y avait, à Gondokoro, un grand nombre de bateaux appartenant aux diverses compagnies de trafiquants; quatre, entre autres, étaient frétés par M. Petherick; sur ces quatre, trois étaient des bateaux ouverts pour le transport des marchandises, et une dahabié^ remarquablement coquette, nommée « la Kathleen*, » qui attendait le retour de Mme Petherick et de son mari. On supposait qu'ils se trouvaient alors à leur comptoir, le Niam-bara, situé à environ 70 milles de Gondokoro, mais on n'avait d'eux aucune nouvelle positive. Le 20 février, ils revinrent soudainement de Niambara avec leur escorte et une forte quantité d'ivoire. Grande fut leur surprise envoyant tant d'Européens dans un lieu si désolé. Il est assez singulier que je sois le premier Anglais qui ait atteint Gondokoro, quoique beaucoup d'Européens aient été aussi loin au sud. Nous étions maintenant quatre.

Le sol de Gondokoro est maigre et sablonneux^ si stérile que le blé y est de la plus grande rareté. On l'apporte de Khartoum tous les ans par les bateaux, pour les commis ou employés des négociants, qui arrivent de l'intérieur en grand nombre pendant les mois de janvier et de février, afin de fournir l'ivoire que Ton embarque pour Khartoum. Le blé se vend, à Gondokoro, ordinairement huit fois le prix qu'on le paye à Khartoum, circonstance très-déplorable; car chaque caravane de trafiquants, qui vient dé l'intérieur avec de l'ivoire, est accompagnée de cinq ou six cents portefaix du pays, qu'il faut nourrir pendant leur

1. Équivalent pour Catherine, dans le dialecte Irlandais. (—M.)

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séjour à Gondokoro, et souvent, dans les saisons de disette, ils meurent de faim. En conséquence de cet état de choses , la localité ne jouit pas d'une bonne réputation, et il est difficile de se procurer à l'intérieur des portefaix qui craignent bien naturellement de se voir afiamés.

Je me trouvai donc tout à fait désolé d'avoir à refuser à M. Petherick quand il me demanda du blé; il n'y avait aucune mauvaise volonté de ma part, mais simplement un cas de nécessité; car, j'étais obligé de laisser une certaine quantité en dépôt à Gondokoro, pour l'éventualité d'une retraite forcée de l'intérieur. Si j'en étais réduit là, sans avoir une réserve de provisions, j'étais condamné à mourir de faim, moi et tous les miens. M. Petterick envoya donc un de ses bateaux en aval sur le Nil Blanc jusqu'à la tribu des Shirs, afin d'acheter du blé en échange de mohtes (houes fabriquées dans le pays). Ce bateau revint le il mars avec une provision de blé.

Le 26 février, Speke et Grant partirent de Gondokoro. Notre émotion ne nous permit que de leur dire : < Dieu vous bénisse ! > Us avaient remporté leur victoire ; ma tâche, à moi, était à peine commencée. Je suivis de l'œil leur bateau jusqu'à ce qu'il eût tourné l'angle delà rivière, et je leur souhaitai, du fond du cœur, toute la gloire que leurs exploits méritaient. J'avais la confiance qu'il me serait donné de soutenir la réputation de persévérance qu'ils avaient conquise pour les Anglais, et je me disais que quelque jour nous nous reverrions dans notre chère vieille Angleterre, qnand j'aurais achevé l'œuvre que nous avions médité si chaleureusement ensemble.

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