CHAPITRE V
DÉPART O'ELLYRIA. — LE LATOUKA.
Quoique Ellym soit un pays riche et puissant, il nous avait été impossible de nous y ravitailler ; les naturels ne voulaient rien nous vendre, et leur conduite en général prouvait qu'ils eussent été pour nous des ennemis féroces, si les Turcs les avaient excités à nous attaquer. Heureusement nous avions une bonne provision de vivres préparés avant, notre départ de Gondokoro, de telle sorte que nous n'étions pas réduits à mourir de faim. J'avais aussi pour nos bêtes un sac de blé, précaution nécessaire, car dans cette saison pas un brin d'herbe ne se faisait voir, tout ayant été brûlé par la chaleur au bord de la route. «^
Nous partîmes le 30 mars à 7 heures 30 minutes du matin, et en quittant Ëllyria, nous nous trouvâmes dans un pays tout à fait plat, émaillé de bouquets d'arbres. Après une heure de marche nous flmes halte au bord d'un petit ruisseau dont l'eau ne valait rien. Notre déjeuner consistait en kisras et en miel; mais comme de plusieurs jours je n'avais goûté de la viande, je parcourus la forêt, mon fusil sous le bras, en quête de gibier. Au bout d'une heure, je revins sans avoir tiré un seul coup. J'avais trouvé de fraîches traces de Tétel (antilope-cama) et de pintades, mais ces animaux étaient évidemment venus seulement pour «e désaltérer au ruisseau, et en étaient repartis pour l'intérieur du pays. Si le gibier manquait, en revanche il y avait du fruit en
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abondance; Richarn et moi nous étions chargés de prunes jaunes grosses comme un oeuf, qui croissent en quantité sur des arbres de belle taille. Au-dessous de ces arbres la terre était jaune des fruits qui étaient tombés ; ces fruits sont très-doux avec une légère nuance d'acidité, fort juteux, et d'une excellente saveur.
A onze heures vingt-cinq minutes, nous repartons pour une longue traite, direction Est. Le sol, entièrement plat, et non entrecoupé de ravins, est admirablement commode pour les animaux. Nous nous avançons donc d'un pas rapide, mais la chaleur intense du soleil pendant les heures les plus accablantes de la journée rend le voyage très-fatigant excepté pour les chameaux. Ceux-ci, excellents animaux dans leur genre, avaient maintenant un fort grand avantage sur les autres bétes de somme, car ils marchaient sans difQculté malgré un poids de 600 livres de bagage dont chacun d'eux était chargé.
Ma caravane s'avançait derrière celle du traGquant, mais le sol étant favorable, nous nous approchâmes au petit galop de l'étendard qui ouvrait la marche. Cette troupe bariolée défilant un à un et couvrant environ un demi-mille, offrait un singulier coup d'œil ; les uns à &ne, les autres montés sur des bœufs, la plupart à pied, y compris soixante femmes esclaves. Ces malheureuses portaient toutes des fardeaux pesants, et plusieurs d'entre elles avaient en outre des enfants attachés sur \e\xr dos avec des courroies. Après une marche de quatre où cinq heures par une chaleur intense, beaucoup de ces femmes surchargées, se sentirent épuisées et leur % pieds meurtris; le gazon récemment brûlé était réduit à des brins de paille sèche fort pénibles pour des piétons dont les sandales avaient besoin d'être raccommodées. Les maîtres impitoyables faisaient avancer ces pauvres négresses à coups de fouet; une d'entre-elles, dans un état de grossesse fort avancé, s'arrêta, ne pouvant faire un pas de plus ; sur ce, le sauvage à qui elle appartenait l'accabla de coups de b&ton, et ne pouvant la pousser devant lui, il la jeta à terre et la piétina avec fureur; Les pieds de la fenune étaient déchirés, et tout en sang; mais un peu plus tard dans la journée je la vis marcher à grand'peine, appuyée sur un bambou.
Les commerçants ont une caravane régulièrement organisée : d'abord un drapeau gardé par huit ou dix hommes, tandis qu'un
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des naturels porte pour leur usage , en cas d'attaque, une caisse de cinquante cartouches. Ensuite viennent un à un les porteurs avec le bagage, des soldats étant placés à intervalle pour les empêcher de prendre la fuite ; tout fuyard serait immédiatement abattu d*un coup de fusil. Les munitions de guerre sont ordinairement au centre, portées par environ quinze nègres sous une forte escorte. Larrière-garde est terminée par un second portedrapeau, et aucun traînard ne doit rester plus loin. Ce portedrapeau a aussi pour sa défense un détachement de six ou huit hommes avec une réserve de cartouches. Grâce à ces dispositions, la caravane est toujours prête à soutenir une attaque.
Ibrahim, mon nouvel allié, ouvrait maintenant la marche, ayant devant lui sur sa selle son enfant, fort jolie petite fille d'un an et demi; la mère de celle-ci, jeune femme Bari, également très-jplie, et une des nombreuses épouses d'Ibrahim, était derrière, montée sur un bœuf. Nous entrâmes en conversation, quelques morceaux de sucre donnés par Mme Baker à la fille et à la mère, ayant servi de préface ; Ibrahim me dit alors de me méfier de mes gens qui, savait-il, se proposaient de m'abandonner. Il n'appartenaient pas à la même tribu que ses compagnons ; ils se joindraient aux Chenoudas, et me quitteraient dès notre arrivée à leur station de Latouka. Tout me confirmait ce que j'avais appris avant notre départ de Gondokoro; je voyais donc une émeute en perspective. J'avais remarqué que depuis ma jonction avec Ibrahim, mes vauriens étaient plus maussades même que d'habitude. Cependant, je réussis à le convaincre que son alliance avec moi lui serait d'un si grand avantage, qu'il me dit franchement que je n'aurais à craindre aucune opposition de la part de ses hommes. Tout avait donc réussi au delà de mes plus grandes espérances. Nous étions véritablement en route pour le but de mon voyage, et comme nous nous trouvions au milieu d'un pays désert, j'étais résolu à écraser l'émeute avec une main de fer, si les misérables essayaient de mettre a exécution leurs projets meurtriers. Deux ou trois hommes semblaient animés d'assez bonnes dispositions, mais Bellaal, leur chef, ne voulait absolument rien faire, pas même aider à charger les animaux; il se donnait les airs de la dernière insolence. Après une marche fatigante de huit heures dix minutes à travers un pays tout à fait plat et parsemé d'arbres, nous fîmes
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halte près d'un petit puits d'une eau détestable, à sept heures trente-cinq du soir. Les chevaux avaient tellement l'avance que le gros de la troupe n'arriva qu'a onze heures, rompu de fatigue. La nuit étant magnifique, nous nous reposâmes sur un monticule de sable à quelques verges du puits, heureux de nous trouver loin des moustiques de Gondokoro.
Le lendemain matin nous partîmes au lever du soleil, et deux heures d*une marche rapide nous conduisirent sur les bords de la rivière Kanieti. Quoiqu'il n'y eût pas eu de pluies, le courant était très-fort, et, au gué même, s'élevait jusqu'à la sous-ventrière des chevaux. Des bords très-abruptes et d'environ quinze pieds de profondeur, encaissent la rivière dans un lit de quarante ou cinquante verges de largeur ; ce torrent emporte donc pendant la saison des pluies un volume d'eau fort considérable jusqu'à la rivière Sobat dans laquelle se fait tout l'écoulement des eaux du pays incliné à l'Est. La chaîne de montagnes qui, partant d'EUyria se dirige vers le Sud , est à la ligne de partage entre les eaux coulant à l'Est, et celles allant à l'Ouest; le Sobat reçoit les premières, et le Nil Blanc les autres ; le Nil proprement dit reçoit le tout par l'entremise du Sobat, à 9^ 22' de latitude, comme je l'ai déjà dit.
Ayant gravi le banc escarpé du Kaneiti, nous traversâmes un grand champ de dourra, et nous arrivâmes au village de Wakkala. Ce village (ui/Ze, si on l'aime mieux) se compose d'environ sept cents maisons fortement défendues par un système de palissades faites du bois dur que l'on nomme habanouse. Outre ce moyen de protection, les palissades elles-mêmes sont assurées par une haie de plantes épineuses à travers lesquelles il serait impossible de pénétrer, et qui atteignent une hauteur d'environ vingt pieds. L'entrée de ce fort est une voûte trèssingulière, d'environ vingt pieds de profondeur, formée de palissades de bois de fer avec un angle aigu à droite et à gauche faisant un zigzag. Tout le village ainsi fortifié est bâti au milieu d'une forêt magnifique. Les habitants sont de la môme race que ceux d'EUyria, mais ont un chef indépendant. Ce sont de grands chasseurs, et lors de notre arrivée, je remarquai plusieurs troupes revenant de la forêt avec des quartiers de sangliers et de buffles.
Depuis Gondokoro jusqu'ici, je n'avais pas vu une seule tête
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de gibier, tandis que le voisinage immédiat de Wakkala était couvert d'éléphants, de girafes, de buffles, de rhinocéros, et de plusieurs grandes espèces d'antilopes.
Ayant fait une reconnaissance du village, j'ordonnai à mes gens de déchai^r les animaux dans la forêt, à environ un quart de mille de l'entrée. Le sol est très-gras, et comme les grands arbres protègent l'herbe contre les rayons du soleil, elle est d'une excellente qualité et très-abondante ; ce qui explique la présence du gibier. De bons pâturages, de vaste forêts et des cours d*eau y attirent naturellement des bêtes fauves en grand nombre.
Au bout de quelques minutes mes chevaux et mes ânes qui n'avaient pas goûté de fourrage depuis quelques jours, se réga-' laientd'herbe délicieuse; les chameaux broutaient le feuillage des mimosas d'un vert sombre ; les hommes ayant trouvé en route un buffle pris dans un piège où un lion l'avait ensuite tué, en avaient tiré quelque peu de venaison et chacun se régalait. Nous nous étions fait une espèce de berceau le plus charmant réduit, en éclaicissant à coups de sabre une masse de plantes grimpantes ; nous y festoyâmes, grâces à deux volailles rôties que les naturels nous avaient données en échange de quelques verroteries. Je n'avais pas goûté de viande depuis notre départ de Gondokoro.
A 4 heures 10 du soir, nous quittons ce site délicieux, et nous nous remettons en route. En sortant de la forêt, nous voyons s'étendre devant nous une belle plaine couverte d'excellente herbe et bordée à droite par un épais fourré, La fraîcheur du soir amène ici du gibier de toute espèce, buffles, zèbres, antilopes de toutes variétés. Les voir courir çà et là sur la vaste plaine et s'enfuira notre approche était un spectacle charmant; mais la caravane est nombreuse, et les trois drapeaux rouges qui flottent dans la brise ne nous permettent pas d'abattre une seule tête de gibier.
La tentation me vint de passer quelques jours dans ce paradis terrestre pour jouir du plaisir de la chasse; mais je sentais trop l'importance de gagner du terrain pour songer à m'amuser; tout ce que j'accordai à ma nature de chasseur fut de régaler mes yeux du spectacle de ces superbes troupes de bétes fauves qui prenaient leurs ébats devant moi.
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A 7 heures et quart nous bivouaquâmes dans un fourré épais. Au milieu de la nuit, pendant que les feux de garde flambaient encore, je suis éveillé par un grand bruit ; arrivant au lieu d'où il partait, je vois un nomble considérable de Turcs portant des torches, cherchant à terre, et. ramassant des verroteries et des bracelets de cuivre dont le sol était couvert. Les porteurs de Latouka avaient ouvert les sacs et les paniers où se trouvaient plusieurs quintaux de ces objets, et avaient.formé le projet de s'enfuir chargés de ce butin ; mais les factionnaires découvrirent ce plan et les soldats les arrêtèrent. Ces gueux de Latoukas n'avaient pas fait preuve de plus de circonspection que des singes, en pillant les bagages, pendant que les soldats montaient la garde. Quelques-uns^ pris sur le fait, forent garottés par les Turcs et condamnés sur-le-champ à être fusillés ; on fit cou* cher les autres par terre, et on leur administra une punition salutaire de coups de fouet. Je demandai une commutation de la peine capitale en celle de la schlague; d'abord ma requête fut rejetée, mais je fis remarquer que si on tuait les porteurs, il n'y aurait plus personne pour se charger du bagage. Cet argument pratique sauva la vie de nos voleurs ; on leur administra une bonne correction, on les garotta , et on les mit pour le reste de la nuit sous la surveillance d'une forte escorte.
Départ lé lendemain matin à 5 heures 25. Pendant quelques heures, nous traversons un fourré très-épais, dans lequel nous apercevons de loin en loin des antilopes. Enfin nous arrivons à une grande plaine marécageuse, où, dans l'éloignement, nous remarquons quantité de ces animaux. N'ayant rien à manger, je résolus d'aller à la chasse, d'autant plus que nous ne nous trouvions pas, selon les apparences, loin de l'endroit où nous devions bivouaquer pour la journée.
Je laissai donc Mme Baker avec mon cheval et une carabine de rechange, tandis que la caravane continuait sa marche. Je me proposais défaire un circuit dans le fourré, et d'attendre l'arrivée du troupeau d'antilopes que ma femme devait simplement chasser devant elle, en chevauchant à travers la plaine et en conduisant mon cheval ; si je tirais un coup de fusil, elle devait m'amener ma monture. Après avoir marché la distance d'un mille environ dans le fourré parallèle à la plaine, je vis un trou-
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peau d'à peu près deux cents Tétds^ se dirigeant au grand galop de la plaine dans le fourré ; ils avaient été effrayés par les Turcs et les drapeaux rouges qui traversaient le marais. Ces animaux étaient si timides qu'il fallait renoncer à s'en approcher. Je remarquai toutefois plusieurs chevreuils au milieu même du marais, et deux ou trois arbres me présentaient l'occasion de me mettre à l'affût. Ayant le vent en ma faveur, Je réussis à atteindre un arbre situé à moins de 250 verges du plus gros chevreuil, et, me mettant à plat ventre dans une espèce de fossé, qui devient un ruisseau pendant la saison des pluies, je m'avançai en rampant jusqu'à un bouquet de gazon élevé qui devait être mon dernier afiût. Au moment où je me relevais doucement, je vis le chevreuil qui m'observait avec la plus grande attention. Je tirai ma petite carabine n* 24, mais sans résultat; j'avais visé trop haut. Le ehevreuil ne parut pas même s'apercevoir de mon coup de fusil, le premier probablement qu'il eût entendu de sa vie. Il était exactement en face de moi, position toujours la plus défavorable pour un chasseur. Voyant qu'il ne paraissait pas disposé à changer de place, je rechargeai le canon de droite sans tirer celui de gauche. Je calculai la portée d'après ce qui m'était précédemment arrivé; un moment après, Tanimal sauta en l'air, puis il retomba à genoux, et eniin s'enfuit galopant sur trois pattes, une des jambes de devant étant brisée. J'avais entendu le son sec de la balle, mais le résultat n'était pas fort satisfaisant. Me retournant pour chercher mon cheval, je vis Mme Baker arriver au galop, m'amenant Filfil, tandis que Richarn courait par derrière aussi vite que possible.
Dès qu'elle fut arrivée, je montai Filfil, cheval d'une allure très-vive, et, ayant à la main ma petite carabine n' 24, je m'avançai lentement vers le chevreuil blessé, qui se tenait debout à environ un quart de mille, en nous regardant. Je ne m'étais pas approché de lui de cent verges, qu'il partit au grand galop. Hâtant graduellement le pas, je donnai enfin toute liberté à Filfil, car le chevreuil, quoiqu'ayant l'usage seulement de trois pattes, avait de beaucoup l'avance sur nous. Le terrain était raboteux, marécageux et semé de trous faits par les bétes
1. Le Tétel, ou Hartebeest est le Damalis lunatut, de la famille des Antilopes. (M.)
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fauves, le soleil l'avait desséché et rendu très-inégal, mauvais pour les chevaux et les antilopes, mais surtout pour les premiers. Cependant après une course d'environ un mille, voyant que je gagnais rapidement sur l'animal, — car j'étais à sa gauche à moins de trois verges de distance , — je tirai ma carabine comme un pistolet, et le tuai d'un coup visé dans l'épaule. Cette petite carabine à deux coups est excessivement commode; elle est du travail le plus lini et a été confectionnée pour moi, il y à environ neuf ans, par Thomas Fletcher, armurier à Gloucester. Je m'en suis servi pour tuer toute sorte de gros gibier ; quoique le calibre soit seulement du n"" 24, elle m'a servi à abattre rhinocéros, hippopotames, lions, buffles, enfin toute sorte de gros gibier, excepté des girafes et des éléphants ; il ne m'est jamais arrivé même de l'essayer sur ces derniers animaux. Elle ne pèse que huit livres et trois quarts; on peut donc s'en servir trèscommodément à cheval, et, quoiqu'il me soit arrivé bon nombre d'accidents par suite des chutes de mon cheval s'abattant en plein galop, la monture de cette carabine est encore aujourd'hui parfaitement solide. La meilleure preuve de l'excellence du travail, c'est que, pendant le cours de plusieurs années de service continuel, elle n'a jamais eu besoin de réparation; jamais elle n'a été entre les mains de l'armurier.
Je ne pris pas beaucoup de temps pour couper le chevreuil en quartiers et l'envelopper ensuite, en cet état, dans un morceau de sa propre peau. Avec l'aide de RiCharn, je l'attachai sur ma selle, et conduisis vers le sentier mon cheval ainsi pesamment chargé. J'eus quelques difficultés à traverser certains endroits creux et boueux du marais, qui, ailleurs, était desséché; mais nous réussîmes enfin à retrouver les traces de nos compagnons, qui étaient bien en avant.
Nous nous étions dirigés d'Ellyria vers l'est, sur le pic élevé du Gebel Lafeit, qui domine exactement une des villes principales du Latouka. Avec ce point de repère immédiatementdevant nous, Il n'y avait pas le moindre embarras à trouver le chemin. Le pays ouvert était d'un sol sablonneux, parsemé d'arbres de l'espèce (lu hegleek , qui lui donnaient l'apparence d'un immense verger de grands poiriers. Le hegleek contient tant de potasse qtieméme les cendres du charbon fait avec cet arbre cautérisent la langue. Le fruit est de la dimension et de la forme d'une d^tte ; la sa-
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Tauren est très-douce et aromatique; il est également si riche en potasse qu'on s'en sert comme de savon.
Après une heure de marche sur la trace de nos compagnons, nous vîmes dans Téloignement une grande bourgade Latouka, «ty en nous approchant , nous aperçûmes, à l'ombre de deux arbres, un rassemblement très-nombreux. Bieotât, il y eut une ^ve de mousqueterie y les tambours battirent, et nous distinguâmes une troupe d'environ cent hommes, s'avançant à la suite des étendards turcs; en s'approchant de nous, ils nous firent le salut ordinaire, chaque homme tirant coup sur coup des cartouches à balle. Mes gens avaient déjà rejoint cette horde de bandits avec laquelle ils s'étaient entendus par une sorte de ^U)mplot. Ils marchaient vers moi pour m'honorer d'un salut; «nfin, lorsqu'ils se trouvèrent tout près, ils terminèrent en renversant le canon de leurs carabines, et tirant une salve presque -entre mes jambes. Je compris sur-le-champ le motif de cette Yéception ; ils avaient déjà appris de l'autre caravane des nouvelles exagérées des cadeaux que j'avais faits à Ibrahim, et ils étaient jaloux de me voir accorder ma confiance à leurs rivaux. Le vakil de Ghenouda était l'homme même qui avait, dès le prin- -cipe, excité mes gens à se révolter et à se réunir à lui ; dans ce moment, il était escorté par deux des scélérats qui avaient déserté d'auprès de moi à Gondokoro. 11 était convenu que le reste -de ma troupe se révolterait à l'endroit où nous étions, et m'abandonnerait avec armes et munitions. Nous nous trouvions au point fixé pour l'émeute ; cette réception, pleine de cordialité^ n'avait d'autre but que d'endormir mes soupçons.
Je me renfermai dans les limites d'une froide politesse, et, les inippliant de ne pas dépenser inutilement leur poudre , j'allai m'asseoir avec Mme Baker à l'ombre d'un grand arbre, où nous fûmes bientôt entourés de nègres du pays et de gens de la caravane. Mohammed Her m'envoya immédiatement un bœuf gras pour mes gens, et, afin de ne pas être en reste avec lui, je lui fis sur-le-champ cadeau d'un fusil à deux coups. Le bœuf fut abattu aussitôt, et, comme 'mes gens préféraient le bœuf au gibier, je distribuai les quartiers du chevreuil aux portefaix de la troupe <l'Ibrahim. De cette façon, tous les râteliers eurent de l'ouvrage. Ibrahim, avec sa caravane, se reposait à l'ombre d'un autre arbre A environ 150 verges de là.
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Laomé (tel est le nom de la ville) Tune (les principales places du pays de Latouka, est fortement palissadée, comme Wakkala. Sans y entrer, je me contentai de m'asseoir sous mon arbre et de rédiger mon journal d*après les notes que j'avais prises. Bientôt une dispute très-vive s*élève entre les gens d'Ibrabinuet ceux de Mohammed Her. Celui-ci déclare que personne n a le droit de traverser ce pays qui lui appartient d'après la coutume du Nil Blanc; il ne permettra pas aux gens d'Ibrabim d'aller plus loin, et, s'ils persistent, il les repoussera par la force. On s'injurie ; Ibrahim ne craint rien, car sa caravane compte 140 hommes contre 105; les gros mots s'échangent libéralement, et les naturels se groupent autour des disputants, ravis de ce qui se passe. Enfin Mohammed Her devenant très-violent, il est saisi à la gorge par Sulieman, vigoureux choush ou'sergent du parti d'Ibrahim, qui l'envoie rouler au loin. Une grande confusion en résulte, et les deux caravanes, après s'être préparées pour un combat, finissent par rester tranquilles. Tout ce fracas n'aboutit à rien. Je remarque cependant que mes gens prennent tous parti contre Ibrahim ; ils font partie, en efiet, de la tribu de Mohammed Her.
Le soir arrivé, mon vakil, avec son astuce ordinaire, me demande si je compte repartir le lendemain. — Les environs, me dit-il, abondent en gibier, et, comme le camp d'Ibrahim n'est pas à plus de cinq heures de marche, je pourrai m'y rendre sans difficulté, si je le juge à propos. — Un grand nombre de mes gens sont là, de fort mauvaise humeur, attendant ma réponse. Je leur dis que nous partirons de conserve avec Ibrahim. Ils me tournent immédiatement le dos, et se dirigent vers la ville de la manière la plus insolente, murmurant quelques paroles que je ne puis saisir. J'ordonne de suite que pas un ne couche en ville, mais qu'ils soient tous à leur poste près du bagage sous l'arbre où je me trouvais. A la brune, plusieurs hommes sont absents, et le vakil a de la peine à les ramener. Les caravanes rivales passent la nuit entière à se chamailler et à se battre. A 5 heures 30 du matin, les gens d'Ibrahim se rassemblent au son du tambour avec la plus grande vivacité, les portefaix sont réunis, on se prépare à partir ; où est mon vakil ? Point de vakiL Mes hommes sont nonchalamment étendus dans les endroits où ils ont dormi, et, excepté Richarn et Saat, pas un n'obéit à l'ordre que j'ai
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donné de se mettre en route. Nouveau commandement de se lever et de charger les animaux ; personne ne bouge, excepté deux ou trois hommes qui se lèvent lentement, et restent là appuyés sur leurs fusils. Cependant Richarn et Saat amènent les chameaux, qu'ils font mettre à genoux pour les charger. Saat évidemment s'attendait à une bagarre, et quoiqu'il fût occupé avec les négresses à disposer les bagages, il ne me perdait pas de vue.
Je remarquai tout près de moi, à ma droite, et en avant des hommes qui venaient de se lever, le nommé Bellaal qui me toisait de la tête aux pieds avec la dernière insolence. Il avait son fosil à la main, et faisait du regard des signes aux coquins qui se trouvaient près de lui, tandis que pas un des autres ne songeait à se remuer, quoiqu'ils fussent, pour ainsi dire, à mes pieds. Feignant de ne pas remarquer ce drôle, qui, comme je l'avais bien pensé, était encore une fois le chef de Témeute, je commandai pour la troisième fois aux hommes de se lever de suite, et de charger les bêtes de somme. Aucun d'eux ne bougea; mais cet impudent Bellaal vint à moi, et, me regardant en face, frappa la terre de la crosse de sa carabine d*un air de défi, et donna le signal de l'émeute. < Personne n'ira avec vous ! » 8*écria-t-il. « Allez où il vous plaira avec Ibrahim, mais nous ne vous suivrons pas; nous ne bougerons pas d'un pouce. Les hommes ne chargeront pas les chameaux ; donnez cette besogne aux nègres; nous n'en voulons pas. >
Pendant un instant, je regardai mon drôle. La conspiration avait éclaté, et je me ressouvins des menaces et de l'insolence qu'il m'avait fallu endurer à cause de l'expédition. « Armes basi > m'écriai-je d'une voix de tonnerre, « et chargez les chameaux 1 » — « Je n'en ferai rien, » répondit-il. — « Reste-don c là !» lui dis-je , lui assénant sur la mâchoire avec ma main droite, un coup aussi prompt que l'éclair.
Il roula à terre d'un côté, son fusil de l'autre, et le misérable resta étendu sans connaissance au milieu du bagage, tandis que quelques-uns de ses camarades coururent remplir envers lui les devoirs du bon Samaritain. Profitant de la terreur panique que je venais de répandre, je me précipitai la carabine à la main au milieu des hommes qui hésitaient encore, et, les prenant Tun après l'autre par la gorge, je les entraînai vers les
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chameaux que je leur ordonnai de charger sans mot dire. Tous obéirent, excepté trois qui soignaient leur chef. Richam et Saat leur crièrent de se hftter, et le vakil, qui arrivait en ce moment, Toyant où en étaient les choses, nous aida lui-même et persuada aux hommes d'obéir. La caravane d'Ibrahim était en route. Nos bétes furent bientôt chargées, et, les laissant sous la surveillance du vakily nous nous mtmes au galop pour rejoindre Ibrahim. J'avais réprimé l'émeute et donné un tel exemple, que les mécontents devaient désormais avoir de la p^ne à trouver un chef pour une nouvelle conspiration. Aiifsi finit le fameux complot dont Richam et Saat m'avaient informé lors de notre départ de Gondokoro ; voilà où tout avait abouti , malgré la menace de tirer ensemble sur moi, et d'abandonner ma femme dans le désert. Dans ces pays sauvages, le succès dépend souvent d'un moment précis. Selon ce que vous faites à cet instant critique, vous pouvez triompher ou succomber sans retour. Nous nous félicitâmes de l'issue de cette affaire, qui, je l'espérais, serait la dernière de toutes les tentatives d'émeutes.
Le pays devenait charmant. Nous étions au pied du mont Lafeit, qui s'élevait abruptement sur notre gauche à une hauteur d'environ 3000 pieds ; c'est le pic le plus considérable de la chaîne orientale qui enclôt la large vallée de Latouka. Celle-ci du S.-E. au N.-O. court pendant quarante milles sur dix-huit de largeur ; paysage varié : bois, fourrés épais, plaines ouvertes et les éternels hegleeks^ qui, en quelques endroits, ont l'air de forêts. L'extrémité sud de la vallée est bornée par une chaîne de hautes montagnes s'élevant de six à sept mille pieds au-dessus du niveau moyen de la vallée tandis qu'au point extrême l'issue se trouve presque fermée par un superbe pic isolé , d'environ 5000 pieds de hauteur.
Notre chemin passait au pied de la chaîne du Lafeit; le sol sablonneux mais compact, était formé de morceaux de granit que les pluies torrentielles précipitaient du haut des montagnes. Nous nous avancions rapidement sur une route naturelle égalant la meilleure grande route d'Angleterre.
Nous rattrapâmes bientôt Ibrahim et sa caravane, et nous leur donnâmes le récit de la fameuse rébelUon. Toute la ûle de portefaix se groupa promptement, car nous étions dans le voisinage d*une ville de Latouka qui est hostile aux Turcs et aux
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voyageurs en général. Soudain un des porteurs jette au loin son fardeau et s*élance vers le village en courant de toute sa forcé à travers la plaine. Il avait presque la vitesse d*une antilope. Une demi-douzaine de Turcs s'élancent à sa poursuite. « Tuez-le 1 Tirez sur lui 1 Abattez-le I » s'écrient les gens de la caravane» et vingt hommes couchent en joue le fuyard qui distançait ses ennemis comme un cheval le ferait d'un bœuf.
Afin de sauver ce pauvre diable, je me mis à sa poursuite,
monté sur Filûl, et ayant soin de me tenir entre les Turcs et lui,
de telle sorte qu'on ne pût tirer. Après quelques instants de
course je le joignis, mais il continua de courir, et ne s'arrêta pas
même lorsque je le saisis. Il se borna à jeter sa lance à terre.
Gomme je ne pouvais parler sa langue, je lui fis signe de
se tenir à la crinière de mon cheval , et que personne ne lui
ferait de mal. Se cramponnant alors des deux mains aux crins
de Filfil, le malheureux se jeta presque sous mes genoux pour
j chercher un refuge protecteur. Les Turcs arrivèrent hors
<l'haleine, et le malheureux nègre parut aussi épouvanté que
le serait un lièvre au moment où il est saisi par le lévrier.
< Tuez4e l > s'écrièrent-ils tous à la fois, c à la bonne heure,
Rawaga (monsieur) I vous l'avez joliment pourchassé I Sans
votre cheval jamais nous n'eussions pu le rattraper. Allons ,
poussez-nous le! Nous allons le fusiller comme un exemple
pour les autres. > J'expliquai qu'il m'appartenait, puisque je
l'avais saisi, de sorte que je ne pouvais permettre qu'on le tuât.
• Eh bien I > reprirent-ils, « nous allons lui donner 500 coups
de courbacbe ! » Je repoussai de même cette offre généreuse*
et j'insistai pour quil m'accompagnât jusqu'auprès d'Ibrahim
entre les mains duquel je voulais le remettre. De cette façon,
le pauvre diable revint se cramponnant toujours à la crinière
de mon cheval, et toute la caravane le reçut avec des cris de
dérision.
Je priai Ibrahim de lui pardonner cette fois, s'il promettait de porter sa part des fardeaux jusqu'à la fin du voyage. Sans se le faire répéter, le nègre ramassa son pesant bagage de même que si c'eût été une plume, et reprit sa place dans la file conmie si rien n'était arrivé.
Ce petit événement peut sembler trivial, mais il me fut du plus grand service, car il me recommanda aux Turcs et aux
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naturels du pays. J'entendais les premiers se parler entre eux, louant la vitesse de mon cheval, et se félicitant de ce que les porteurs ne pourraient plus s*enfuir, maintenant qu'ils savaient la facilité avec laquelle ils seraient rattrapés. « Wahlllahi, > disait un d eux, « je ne me soucierais guères d'être si près d'un nègre, ayant sa lance à la main. Je croyais qu*il allait se retourner et la jeter à travers le corps du Hawaga. » Les Turcs me regardaient donc comme leur allié ; en même temps les Latoukas me tenaient pour un ami puisque j'avais arraché un des leurs k la mort ; ils témoignèrent leurs approbations par des grimaces sur le sens desquelles on ne pouvait se tromper, pendant que jeparcourais le front de la ligne^ et en criant : « morrté, morrté, mattat 1 > (salut, salut, 6 chef !)
En arrivant à une bourgade assez grande, nommée Rattaga, nous nous assîmes à l'ombre d'un immense tamarinier. Aucun signe de mes hommes ou de mes animaux; je commençai k craindre quelque mésaventure. Nous les attendîmes deux heures. Gravissant une petite élévation de terrain, je les vis enfin paraître; tous mes gaillards excepté Richarn étaient montés sur mes ânes, quoique ces pauvres bétes fusseht déjà surchargées par des fardeaux de 150 livres chacune. A ma vue, ils mirent tous pied à terre. Lorsqu'ils arrivèrent près de moi, je vis que trois d'entre eux, y compris Bellaal, s'étaient esquivés pour rejoindre la caravane de Mohammed Her, emportant avec eux mes fusils et mes munitions. Deux autres avaient déjà déserté auparavant; cinq de mes hommes étaient donc main* tenant au service des chasseurs d'esclaves, et je me doutais bien que les autres suivraient leur exemple.
Mon petit vakil me dit en arrivant, en présence de ses compagnons, que tandis que les uns avaient déserté, les autres s'étaient refusés absolument à l'aider à les désarmer; aussi mes fusils et mes munitions avaient été emportés de force. Je tançai vertement le petit va/^i/ et les autres hommes; quant aux rebelles qui avaient passé du côté des chasseurs d'esclaves, « Inshallali, m'écriai-je, les vautours se repaitront de leurs os! »
Mes liommes et les Turcs n'oublièrent jamais ce vœu charitable exprimé par moi avec le plus vif sentiment de haine. Comme ils cBoient fermement aux sortilèges, leurs craintes superstitieuses furent immédiatement éveillées.
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Poursuivant notre marche à travers un pays du même caractère que celui que nous venions d^ parcourir, nous arrivâmes bientôt en vue de Tarrangollé, chef-lieu du Latouka. C'était là que se trouvait la station d'Ibrahim. Nous étions à 13 mille de Latoméy station de Mohammed Her, où la désertion de mes gens avait eu lieu, et suivant l'estime nous devions nous trouver à 101 milles de Gondokoro.
Près de la ville croissaient quelques arbres superbes ; nous campâmes à Tombre, jusqu'à ce que les naturels eussent préparé une tente pour notre réception. Une foule compacte nous environna bientôt; les chameaux, la femme blanche étaient pour eux des objets de curiosité. Quant à moi, devenu presque aussi brun qu'un Arabe, ils ne me regardaient pas avec surprise.
Les Latoukas sont les plus beaux sauvages que j'aie jamais vus. Je pris la mesure de plusieurs d'entre eux lorsqu'ils vinrent sous ma tente, et en déduisant deux pouces pour l'épaisseur de leurs casques en feutre, je trouvai que leur hauteur moyenne était de 5 pieds il pouces et demi (mesure anglaise = i". 82^). Ils ne sont pas seulement de belle taille , mais bien formés, ayant des bras et des jambes admirablement proportionnés ; quoique très-forts, ils ne pèchent pas par la corpulence. Par la conformation de la tète et la physionomie en général, ils diffèrent tout à fait des autres tribus du voisinage du Nil Blanc. Fronts hauts, grands yeux, pommettes assez saillantes, bouche bien laite, pas trop grande, lèvres assez épaisses. Ils ont tous une physionomie fort agréable, et leurs manières polies forment le contraste le plus frappant avec celles des autres tribus. Somme toute, leur ensemble annonce une origine Galla, et il est probable que la tribu des Latoukas a pour origine quelque très-ancienne invasion de ce pays par des Gallas.
Une des principales branches, peut-être le courant principal de la rivière Sobat, n'est qu'à quatre journées de marche (50 milles) à l'est de Latouka, et les naturels lui donnent le nom de Chol. Le bord Est de cette rivière est occupé par les Gallas qui ont souvent envahi le pays des Latoukas. Ce qu'il y a d'intéressant, c'est que les Gallas étaient toujours, dit-on, montés sur i^s mulets. Les tribus du Nil Blanc ne connaissent ni chevaux, ni chameaux, ni autres bétes de sommes ; l'existence de mulets
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à l'orient du' Ghol est donc un trait caractéristique. Comme TAbyssinie et le pays des Gallas sont fort renommés pour une excellente race de ces animaux, nous avons la présoqiption la plus forte que la tribu Akkara des bords du Ghol consiste en véritables Gallas ; et les Latoukas peuvent être de la même origine et provenir de colonisations faites après la conquête.
Moy, le grand chef des Latoukas, m'assura que ses gens ne pouvaient résister à la cavalerie des Akkaras, quoique leur propre infanterie fût supérieure à celles de toutes les autres tribus.
J'ai entendu les marchands de Rhartoum soutenir qu'ils peuvent distinguer l'une de l'autre toutes les tribus du Nil Blanc par leur type respectif. C'est, je l'avoue, ce que je ne saurais faire. En vain ai-je essayé de déterminer une différence notable ; la seule que je puisse constater dépend de la manière de s'arranger les cheveux ou de se parer. Cette différence est fort embarrassante et peut induire en erreur un observateur superficiel; mais depuis le commencement des tribus nègres au 12<^ degré de latitude Nord, jusqu'à k^ 30' de latitude dans TEllyriaje n'ai trouvé aucune différence spécifique. Le changement a lieu soudain quand on arrive au Latouka , et s'explique par le mélange avec les Gallas.
Les Latoukas sont beaux, francs et braves. Loin d'avoir l'air sombre des peuplades que j'avais traversées jusqu'alors, ils étaient très-gais, et toujours disposés à rire ou à se battre. La ville de Tarrangollé consistait en trois mille maisons environ. Non-seulement des palissades de bois de fer environnaient la ville, mais chaque maison était défendue par une petite cour fortifiée. Les bestiaux, parqués dans de vaste kraals situés à différents endroits, sont traités avec le plus grand soin. Pendant la nuit, de grands feux allumés les protègent contre les mouches ; de hautes estrades à trois étages sont élevées de distance en distance, et on y place nuit et jour des sentinelles qui donnent l'alarme en cas de danger. Le bétail forme la richesse du pays, et les Latoukas en ont tant que dans chaque ville importante on compte de dix à douze mille bœufs. Aussi les habitants sontils toujours sur le qui vive, craignant les attaques des tribus voisines.
Quelques-unes des maisons ont la forme de cloches ; les autres
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ressemblent exactement à de grands éteignoirs de vingt-cinq pieds de hauteur. Les toi^, généralement en chaume, sont construits à un angle de 75* environ sur un mur circulaire d'à peu près quatre pieds de haut; chaque toiture est donc une espèce de bonnet descendant à moins de deux pieds et demi du sol. La porte n'ayant que deux pieds deux pouces de hauteur, on ne peut y entrer qu'à quatre pattes. L'intérieur est très-propre mais sombre, car les architectes de la localité ne savent pas ce que c'est qu'une fenêtre. Chose singulière, la forme circulaire est la seule adoptée pour la construction des huttes parmi toutes les tribus de l'Afrique centrale, aussi bien que par les Arabes de la haute Egypte ; et quoique la forme du toit présente des différences plus ou moins notables, nulle part on n'est encore parvenu à' faire une fenêtre. La ville de TarrangoUé a plusieurs portes en forme de voûtes, ménagées sous les palissades ; à la nuit tombante on ferme ces portes au moyen de grandes branches d'une sorte de mimosa à fortes épines. La principale rue est large ; mais toutes les autres sont construites exprès pour n'admettre qu'une seule vache de front entre de hautes barrières. De la sorte, en cas d'attaque, ces passages étroits peuvent être facilement défendus, et il serait difficile de chasser les nombreux troupeaux de bœufs excepté par la grande rue. Les vastes kraals à bestiaux sont tous disposés de manière à communiquer avec cette voie, et l'entrée de chaque kraal est une petite porte voûtée pratiquée dans la palissade de bois de fer et assez étroite pour ne laisser passer qu'un bœuf à la fois. Suspendue à la clef de voûte se trouve une cloche faite de la coque du fruit du palmier Dolape, et, en entrant, chaque animal donne forcément du dos ou des cornes contre cette cloche. Chaque tintement annonce le passage d'un bœuf, et par ce moyen on compte les troupeaux le soir, lorsqu'ils reviennent des pâturages.
Pendant notre marche depuis Latomé, j'avais remarqué dans le voisinage des différentes villes des amas de débris humains. Os et crânes formaient un véritable Golgotha à moins d'un quart de mille des habitations. Les uns étaient dans des pots de terre généralement cassés; les autres dispersés çà et là; un petit amas placé au milieu montrait qu'une certaine régularité avait présidé dans l'origine à l'arrangement de ces débris. Cette circonstance me fut expliquée par une coutume singulière que les
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Latoukas observent rigoureusement. Quand un homme meurt sur le champ de bataille, on laisse son cadavre au lieu où il a été frappé, pour être dévoré par les vautours et les hyènes ; mais s'il meurt de mort naturelle, son corps est enterré dans une fosse de peu de profondeur, à quelques pieds de sa porte, dans la petite cour qui eptoure chaque habitation : on exécute alors pendant plusieurs semaines des danses funèbres en honneur du défunt; puis quand le cadavre est suffisamment décomposé, on l'exhume. Les os sont alors nettoyés, mis dans un pot de terre et placés dans un endroit qui sert de cimetière. Ce cimetière, je le remarquai, n'est pas tenu pour spécialement sacré ; car on y voit des ordures déposées piéme sur les os, ce qui, dans des pays civilisés, serait regardé comme un outrage.
La description de la toilette des naturels n'offre pas de difficultés; celle des hommes est très-simple, se réduisant à ce qui couvre la tête ; le reste du corps est entièrement nu. Il est curieux de remarquer la vanité que toutes ces tribus déploient dans leur coiffure; chacune a sa mode différente et invariable, et les détails en sont si compliqués que la coiffure est là une véritable science. Les dames Européennes seraient étonnées d'apprendre que huit ou dix ans suffisent à peine pour terminer l'agencement de la chevelure d'un Latouka. L'opération doit être ennuyeuse, mais le résultat est parfait. Les Latoukas portent des casques du travail le plus exquis, entièrement faits de leurs propres cheveux, et par conséquent fixés sur la tête. Au premier abord, on ne le croirait jamais ; mais un examen très-minutieux prouve avec quelle persévérance le travail des années a dû se prolonger afin de produire un résultat incommode. Les cheveux épais et crépus sont entrelacés avec une espèce de ficelle faite de Técorce d'un arbre, le tout formant un épais réseau de fourrure. A mesure que les cheveux poussent à travers cette sorte de natte, ils sont arrangés de la même façon jusqu'à ce que , au bout d'un certain nombre d'années, le sommet de la tête se trouve surmonté d'une substance compacte ressemblant à un feutre, d'environ un pouce et demi d'épaisseur et de la forme d'un casque. On fabrique un rebord solide , de deux pouces en cousant les cheveux avec du fil; puis le devant du casque est protégé par un morceau de cuivre poli, tandis qu'une seconde pièce du même métal, ressemblant à la moitié d'une mitre
Commoro, 'hef de fioerre d» Latonkas.
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d'évêque et longue d'environ un pied, forme le haut. Quand le casque est ainsi terminé, il reste à Fembellir de verroteries, si le propriétaire de la tête est assez riche pour se passer cette fantaisie. Les perles les plus recherchées sont les porcelaines rouges et bleues grosses comme des petits pois. On les coud sur la surface du feutre et on les arrange si bien en sections ôlternatives bleue's et rouges que le casque entier semble fait de perl'-s, et le morceau de cuivre poli surmonté d'une plume d'aut'-uche donne à cette coiffure laborieuse l'air le plus digne et le plus martial. Aucun casque ne passe pour complet s'il ne porte pas un rang de coquilles de cauris cousues autour de Textrémité de manière à former un rebord solide.
Les Latoukas n'ont ni arcs ni flèches; leurs armes consistent en une lance , une terrible massue à tête de fer, un couteau ou un sabre à longue lame, et en un affreux bracelet de fer garni de lames de couteaux d'environ quatre pouces de long sur un demipouce de large. Les hommes se servent de ce bracelet pour frapper lorsqu'ils sont désarmés , et pour déchirer la chair de leurs ennemis lorsqu'une lutte s'engage. Leurs boucliers sont faits de cuir de buffle ou de peau de girafe ; cette dernière est fort prisée comme très-dure quoique légère, réunissant ainsi les deux qualités requises pour un bon bouclier. Ces armes défensives ont généralement quatre pieds six pouces de long sur deux pieds de large, et sont les plus grandes que j'aie vues. Somme toute, les Latoukas sont parfaitement préparés pour le combat.
Quoique les hommes mettent tant de peine à se coiffer, les femmes sont fort simples. Il est assez singulier que, tandis que leurs maris sont remarquables par leur beauté , elles le sont, elles, par leur laideur. Ce sont d'immenses créatures avec des membres gigantesques,et généralement d'une taille de cinq pieds sept pouces. La supériorité de leur force musculaire, comparée à celle des femmes des autres tribus, peut s'apprécier par les dimensions des jarres d'eau qu'elles ont à porter; ces ustensiles ont une capacité double de celle des vases que j'ai vus ailleurs, et contiennent en moyenne dix gallons; les femmes les remplissent d'eau à une source située à environ un mille de la ville. Elles portent de très-longues queues, comme celles des chevaux, faites de cordes très-fines, puis enduites d'ocre rouge et de graisse. Ces appendices leur sont fort utiles lorsqu'elles
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rampent à quatre pattes dans leurs chaumières. Elles sont parées, en outre, par devant, d'un tablier de cuir. Si jamais je retourne dans ce pays, je ne manquerai pas d'apporter avec moi des tabliers de francs-maçons pour ces pauvres créatures ; je suis sûr qu'ils feraient fureur. Les seules vraiment jolies femmes que je vis dans le pays de Latouka, étaient Bokké» femme du chef, et sa fille. Elles se ressemblaient comme deux gouttes d'eau, l'une ayant pourtant l'avantage d'être la seconde édition de l'autre. Hommes et femmes témoigoaient beaucoup d'avidité pour les perles de tout genre; les plus recherchées étant la porcelaine rouge et bleue, et une grande perle jouant l'opale et ayant la dimension d'une bille d'enfant.
Le jour après mon arrivée à Latouka, le chef me donna une hutte au milieu d'une cour fort propre et cimentée avec de l'argile, des cendres et de Id fiente de vache. Comme je n'appréciais pas les avantages d'une porte de deux pieds de haut, je plantai ma tente dans la cour, et me servis de la hutte pour serrer mon bagage. Tout étant arrangé, je fis déployer un grand tapis de Perse par terre^ et reçus le chef avec les honneurs dus à son rang. Ibrahim me le présenta et je pus faire usage de son interprète. Je conmiençai la conversation en faisant étaler sur le tapis plusieurs colliers de verroterie de choix, des barres de cuivre et des mouchoirs de poche en coton de couleur. Il était amusant de voir la joie que manifesta Sa Majesté en apercevant un collier de cinquante petits berrets (perles en opale de la grosseur d'une bille). C'était la première fois qu'il y en avait dans le pays, et, par conséquent, elles paraissaient du plus grand prix. II ne les eut pas plutôt contemplées avec une satisfaction évidente quMl me demanda un second collier pour sa femme. Sans cela, elle serait de très-mauvaise humeur. J'ajoutai donc pour la dame un cadeau au tas de verroterie déjà assez considérable, qui se trouvait sur le tapis devant lui. Il examina ses trésors avec un véritable orgueil, puis soupira profondément, et, se tournant vers l'interprète : « Quel tapage , » dit-il, « il va y avoir dans ma maison, lorsque mes autres femmes verront Bokké (sa principale épouse) parée de tout ceci. Dites au mattat que s'il ne donne pas aussi des colliers à mes autres femmes, elles se battront, pour sûr! M Je lui demandai quel était le nombre de ces dames qui lui inspiraient tant d'inquiétude.II se mit délibérément àcompter
Bokté, tcmmo du chef Je* Latouhis
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sur ses doigts, et, ayant fini ceux d'une main, il allait passer à la seconde, lorsque je fis un compromis avec lui, et, le priant de ne pas passer la revue de toute sa famille, je lui donnai trois livres de perles de diverses espèces, à distribuer entre les femmes. Il parut au comble de la joie, et déclara qu'il enverrait son sérail tout entier faire visite à Mme Baker. Perspective terrible, car chaque personne compterait sans doute recevoir im cadeau» et, de plus, amènerait probablement avec elle un enfant ou un ami pour qui la même faveur serait réclamée. Je lui dis donc que la chaleur était trop grande pour que nous pussions recevoir dans la tente une aussi nombreuse compagnie ; mais que si Bokké, sa sultane favorite, voulait prendre la peine de venir, nous serions charmés de la voir. Il repartit, et, bientôt après, nous fûmes honorés de la visite promise. Bokké et sa fille, furent annoncées, et je n'ai jamais vu deux plus jolies ^atit^o^e^^e^. Elles étaient très-propres; leurs cheveux coupés court, comme c'est l'habitude pour toutes les femmes du pays, étaient enduits d'ocre rouge et de graisse pour leur donner un teint de vermillon ; leurs joues et leurs tempes étaient légèrement tatouées. Elles s'assirent avec la plus grande surprise sur le tapis aux nombreuses couleurs, et s'extasièrent devant les premiers blancs qu'elles eussent encore vus. Nous leur donnâmes à toutes deux une quantité de colliers de perles bleues et rouges, et je fis un portrait fort ressemblant de Bokké. Elle nous dit que les gens de Mohammed Her étaient fort mauvais ; ils avaient brûlé et pillé un de ses villages, et un des Latoukas venait de mourir des suites d'un coup de feu, qu'il avait reçu dans la bataille ; on devait exécuter pour lui la danse funèbre le lendemain, et elle serait charmée de nous y voir assister. Elle me fit ensuite beaucoup de questions. Combien avais-je de femmes? Grande fut sa surprise lorsqu'elle apprit qu'une seule me sufKsait; cette idée parut l'amuser beaucoup, et elle en rit aux éclats avec sa fille. Elle me dit que Mme Baker aurait bien meilleur air, si elle voulait se faire arracher les quatre dents de devant de la mâchoire inférieure, et se couper les cheveux suivant la mode du pays ; pourquoi ne consentirait-elle pas à se faire percer la lèvre de dessous, et à y porterie long morceau de cristal pointu de la grandeur d'un crayon, qui est regardé par les Latoukas comme si distingué ? Aucune femme latouka, ayant la moindre prétention au ban genres ne
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voudrait vivre sans cet ornement ; et, un de mes thermomètres étant brisé, je cassai le tube en trois morceaux qui formèrent aussitôt des cadeaux de la plus haute valeur, destinés à parer ainsi la lèvre inférieure de ces dames. Pour empêcher le morceau de verre de tomber, on le fixe au moyen d'un peu de ficelle attachée dans l'extrémité intérieure, et, comme cette extrémité s'avance dans l'espace vide formé par l'extraction des quatre dents, la langue la met en mouvement, ce qui produit reflet le plus ridicule durant la conversation. -
Je n'ai pu comprendre pourquoi les tribus du Nil Blanc se font toutes arracher les quatre dents de devant de la mâchoire inférieure. Si la viande était tendre, la perte ne tirerait pas à conséquence ; mais je me suis convaincu par une longue expérience combien le râtelier le plus solide a de la peine à fonctionner sur un beefsteak latouka. Il est difficile de déflnir la véritable beauté; ce qui est un défaut ici est un charme plus loin; en Europe, on regarde les cicatrices sur la figure comme une imperfection, ici, au contraire, et aussi chez les Arabes, il n'est pas de beauté par* faite si les tempes et les joues ne sont pas lacérées de blessures. Les Arabes se font à la joue trois blessures qu'ils frottent avec du sel et une espèce de pâte (asida), afin de produire de véritables bourgeons charnus; toutes les esclaves femelles, prises par les chasseurs d'hommes, sont ainsi défigurées pour qu'elles puissent être reconnues et aussi pour augmenter leurs charmes. La position et la forme de la cicatrice varient sui* vant les tribus.
Les Latoukas font subir la même opération au front et aux tempes de leurs femmes, mais ils ne cherchent pas à produire ces excroissances que les Arabes aiment tant.
La polygamie, comme de raison, est la coutume générale; le nombre des femmes est en proportion de la richesse de chaque individu, exactement de même que la quantité dé chevaux en Angleterre. 11 n'existe rien ici qui rappelle l'amour; le sentiment n'existe pas, il ne se comprendrait pas dans le sens que nous y attachons nous-mêmes. Tout ici est essentiellement pratique; rien de romanesque. Les femmes sont appréciées à raison de leur valeur comme animaux d'exploitation. Elles préparent la farine, vont chercher l'eau, ramassent le bois de chauffage, cimentent le plancher de la chaumière, font la cuisine et propa-
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gent Tespëce ; mais ce sont de véritables esclaves^ et c'est à ce titre qu'elles ont du prix. Une jeune femme vigoureuse, de bonncmine , capable de porter une lourde cruche d'eau, vaut dix vaches ; ainsi un homme riche en bétail peut se procurer une grande quantité de bonheur domestique, puisqu'il a les moyens d'acheter un grand nombre de femmes. Quelque charmante que soit une nombreuse famille de filles en Angleterre, ce sont des trésors coûteux; dans le Latouka, au contraire, et les autres pays sauvages, les filles sont des sources de gros bénéfices. D'après la règle des proportions, il est clair que, si une fille vaut dix vaches, dix filles en valent cent; donc, une nombreuse famille est une source de richesses. Les filles amènent les vaches et les garçons sont chargés de les traire. Gomme la nudité est complète, les frais de toilette sont nuls, et les enfants servent de bergers comme au temps des patriarches. La multiplicité des femmes, en augmentant la famille, augmente, delà sorte, la richesse. C'est un résultat pratique, qui entravera, pour longtemps, je le crains, l'œuvre des missions.
Un sauvage tient à ses vaches et à ses femmes, mais surtout à ses vaches. Dans une bataille , il résistera rarement pour défendre les premières, mais il fera tout au monde afin de conserver les autres. J'avais, en ce moment, devant mes yeux, un exemple frappant de cette théorie.
Un jour, à environ trois heures de l'après-midi, les gens d'Ibrahim partirent pour quelque expédition mystérieuse, et revinrent vers minuit avec le même mystère . J'appris le lendemain qu'ils avaient voulu attaquer un poste sur les montagnes, mais, trouvant que l'entreprise présentait de trop grandes difficultés, ils étaient revenus sans rien faire. Le surlendemain, j'appris qu'il y avait eu quelque désastre, et que toute la troupe de Mohammed Her avait été massacrée. Les naturels semblaient fort inquiets, et messager sur messager arrivait confirmant la nouvelle que Mohammed Her avait attaqué le village même dont les gens d'Ibrahim voulaient se rendre maîtres, et que la troupe entière était exterminée.
Le lendemain matin, j'envoyai à Latomé aux enquêtes dix de mes gens avec un détachement de ceux d'Ibrahim. Ils revinrent dans l'après-midi du jour suivant, ramenant deux blessés. Il parait que Mohammed Her avait commandé à ses 110 soldats,
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renforcés de 300 nègres, de faire, dans un certain village de la montagne, une razzia d'esclaves et de bétail. Ils avaient réussi à brûler un hameau et à saisir un grand nombre de c^tives. Ayant traversé le défilé, un des naturels leur indiqua un chemin qui devait les conduire vers un troupeau considérable que personne n'avait encore découvert. Ils remontèrent donc la montagne par un sentier différent, arrivèrent au kraal, et se mirent à cliasser les bestiaux devant eux. Les Latoukas n'avaient pas fait le moindre effort pour défendre leurs femmes et leurs enfants que Ton emmenait en esclavage; mais ils bravèrent courageusement le feu de la mousqueterie pour protéger les bestiaux, chargèrent les Tiu*cs et les repoussèrent hors du défilé.
£n vain les Turcs continuèrent le combat. Chaque balle frappait un rocher derrière lequel se mouvait un Latouka. Mais ceux-ci lançaient directement de toute part sur leurs ennemis, des quartiers de roc, des pierres, des dards. La retraite fut indispensable. Elle dégénéra en terreur panique et en fuite précipitée. Entourés et au milieu d'une pluie de traits et de pierres qu on leur lançait du haut de la montagne, les Turcs s'enfuirent pêle-mêle à travers les ravins et les précipices. Se trompant de chemin, ils arrivent à un gouffre où toute retraite est impossible. Les sauvages se pressent autour d*eux en poussant des cris, des hurlements terribles. Inutile de combattre; les Turcs ne peuvent atteindre les Latoukas derrière les anfractuosités des rochers, tandis que la troupe de ces sauvages les rejette avec de grands cris au bord même d'un précipice affreux de cinq cents pieds de profondeur. Ils y tombent tous ; quelques-uns vendent chèrement leur vie, mais ils périssent enfin jusqu'au dernier, — juste récompense de leurs atrocités.
Mes hommes semblaient tout à fait abattus, et un sentiment d'horreur s'était emparé de toute la troupe. Les Latoukas n'avaient fait quartier à personne, et plus de 200 naturels, qui s'étaient réunis aux chasseurs d'esclaves, avaient péri avec leurs alliés. Mohammed Her et mon émeutier Bellaal , étaient restés dans le camp ; heureusement pour celui-ci la punition que je lui avais infligée l'empêchait encore de prendre part au combat. La terreur rendait mes gredins entièrement verts. Je leur demandai d'un ton solennel : « Où sont les hommes qui m'ont abandonné? » Sans répondre un seul mot, ils mirent deux fusils
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à mes pieds. Ces armes étaient couvertes de sang caillé et de sable, qui s'étaient durcis comme un ciment sur la platine et sur différentes parties du canon. Nos fusils avaient tous une marque particulière; je regardai les chifires gravés sur la crosse et prononçai à haute voix les noms de ceux à qui ils avaient appartenu. « Sont-ils tous morts, demandai-je. — Tous, répondirent les hommes. — Nourriture pour les vautours? con- Unuai-je. » Mon vakU balbutia: « On ne peut retrouver aucun des cadavres ; les deux fusils ont été apportés par des naturels qui ont réussi à s'échapper, et qui ont vu les hommes tomber. Ils sont tous morts. » ^- c II eût été mieux pour eux de rester avec moi et de faire leur devoir, remarquai-je, la main de Dieu est pesante. » Mes gens se retirèrent honteux, laissant à terre les témoins sanglants de la défaite et de la mort de ces coquins. J'appelai Saat et lui commandai de donner les deux fusils à Richarn pour qu'il les nettoyât.
Tous les compagnons d'Ibrahim, ainsi que les miens, étaient persuadés que j'avais eu quelque mystérieuse influence sur le sort des rebelles. Ils se rappelaient ma sombre prophétie : c Les vautours rongeront leurs os,» et cette terrible catastrophe ayant eu lieu si tôt après avait frappé leurs esprits superstitieux. Pendant que je traversais le camp, les hommes me disaient d'une voix grave : « Wah illahi hawaga I (Mon Dieu 1 maître.). » A quoi je répondais simplement: t Robiné fe! (Il y a un Dieul). » Dès ce moment, je remarquai un changement extraordinaire de manières, tant chez les miens que chez les compagnons d'Ibrahim. Tous me témoignèrent le plus grand respect.
Malheureusement des dispositions toutes nouvelles s'étaient manifestées aussi chez les L^toukas. La ville entière était dans la plus grande agitation ; le tambour battait, la trompette sonnait de tous côtés, et la défaite de la troupe de Mohammed Her causait une réjouissance universelle. Les naturels ne tenaient plus aucun compte de la puissance supérieure des armes à feu; dans un combat corps à corps l'avantage leur était resté, et ils n'avaient pas assez d'intelligence pour comprendre la différence qu'il y a entre une lutte dans les défilés d'une montagne, et une bataille en plaine. Ibrahim redoutait une attaque de la part des Latoukas.
Les circonstances étaient difficiles, car il lui fallait retourner
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à Gondokoro chercher une grande quantité de munitions, qu'il avait laissées là lors de son départ pour l'intérieur du pays, faute de porteurs. Considérant l'extrême agitation qui régnait à présent dans le voisinage, une très-forte escorte était indispensable pour marcher vers Gondokoro et défendre les munitions ; de la sorte, nous qui restions, nous allions nous trouver en très-petit nombre, et les Latoukas pourraient profiter de cette circonstance pour nous attaquer. Il lui fallait cependant partir. Je lui prêtai deux ânes afin de transporter sa poudre, en cas qu'il ne put pas trouver de portefaix .
Après le départ d'Ibrahim, le détachement resté à TarrangoUé n'était plus que de trente-cinq hommes, sous les ordres du lieutenant Suleiman. C'était peu de chose en cas d'une attaque, surtout quand on songe qu'ils n'avaient pas de camp distinct, mais qu'ils étaient dispersés à travers la ville dans des huttes séparées les unes des autres, et, par conséquent, à la merci des naturels, si quelque surprise avait lieu. La brutalité était tellement une seconde nature chez les Turcs, qu'ils insultaient sans cesse les femmes du pays, et l'humeur guerrière des Latoukas avait atteint un degré si extraordinaire que les hostilités, j'en avais le pressentiment, ne tarderaient pas à éclater. Comme le ruisseau est à un mille de distance, l'eau ne se procurait pas facilement. Les Turcs étant trop paresseux pour en chercher eux-mêmes, ils saisissaient les jarres des femmes lorsqu'elles revenaient chargées, et les battaient sans pitié si elles refusaient de les leur donner gratis. Je n'eus aucune peine à engager une femme à m'apporter une provision journalière, en lui donnant une quantité régulière de verroterie. Il y avait toiyours entre les Turcs et les naturels des échanges pour des vivres ; les nègres étaient invariablement dupés , et, s'ils se plaignaient, on les assommait de coups de bâton. Je sentais qu'une telle conduite amènerait nécessairement des disputes, et peut-être même une bataille en règle ; si quelque conflit survenait, je savais que j'y serais impliqué, quoique je fuisse parfaitement innocent, et que je n'eusse rien à démêler avec les Turcs.
Mon quartier dans la ville se trouvait près d'un espace quadrangulaire d'environ quatre-vingts verges carrées , fermé de toutes parts, mais ayant, sur la rue principale, une ouverture étroite. Les Turcs, dispersés dans les ruelles voisines, passaient
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leur temps à boire du merissa, à se disputer avec les habitants, et à se quereller entre eux.
Le jour après le départ d'Ibrahim, les Turcs saisirent de force les jarres d'eau que quelques femmes rapportaient de la rivière. Une querelle s'ensuivit, une des malheureuses fut abominablement maltraitée, tandis qu'un Latouka, qui était venu à son secours, reçut des coups de bâton. Cette échauffourée me fut racontée. Je fis appeler Suleiman, et lui dis que, s'il autorisait des esclandres de ce genre, il en résulterait, avec les naturels, un combat auquel je ne permettrais pas à mes hommes de prendre part; j'avais défendu que Ton prit aux Latoukas quoique ce fût sans un payement convenable; ainsi, si une rixe survenait par la foute de ses compagnons, ils auraient à s'en tirer comme bon leur semblerait.
La défaite des compagnons de Mohammed Her avait déjà créé beaucoup de malveillance entre les naturels et les gens d'Ibrahim ; pour éviter une collision, il fallait user des plus grands ménagements, et la moindre imprudence amènerait une bataille.
Nouvelles attaques sur les femmes, à la brune. Un des soldats d'Ibrahim menaça de son bâton une vigoureuse amazone parce qu'elle refusait de lui donner une jarre d'eau qu'elle avait apportée d'un mille de distance pour ses propres besoins. A cette vue, ma jolie amie Bokké, la femme du chef, saisit le soldat à la gorge et lui arracha son bâton, tandis qu'une autre femme s'empara de son fusil. D'autres arrivèrent ensuite et traitèrent mon gaillard de la façon la plus ignominieuse. Elles remplirent de boue le canon du fusil, et en enduisirent la platine et la détente.
Je contemplais avec satisfaction la déconfiture du Turc. La nouvelle se répandit bientôt; etcomme vengeance, ses camarades battirent quelques femmes qui se trouvaient éloignées du camp. J'entends des cris, des huées, un bruit confus ; en sortant de la ville, j'aperçois un grand nombre de naturels se rassemblant de tous côtés armés de lances et de boucliers. Je suis sûr que nous allons être compris dans une insurrection générale. Cependant les Turcs battent la caisse, et rassemblent leurs hommes, de sorte qu'en quelques minutes tout le monde est réuni.
. II était très-désagréable pour moi de me voir impliqué dans
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une affaire de ce genre par la faute de ces misérables trafiquants avec lesquels je n'avais aucun rapport, et qui montreraient toute leur lâcheté en cas d'une bataille. Les Latoukas ne feraient aucune distinction entre eux et«moi; et si un engagement avait lieu, ils comprendraient très-naturellement tous les étrangers dans la catégorie des Turcs qu'ils détestaient.
Il était alors environ 5 heures du soir; une heure avant le coucher du soleil. La fenmie qui nous apportait notre provision ordinaire d'eau vint comme d'habitude, mais disparut sans balayer la cour, ce qu'elle faisait toujours. Ses enfants qui jouaient habituellement dans l'enclos, avaient disparu aussi. Je visitai sa hutte qui était dans un coin de la cour; ils étaient tous partis, emportant jusqu'à la meule qui servait à moudre le grain. Je soupçonne que quelque chose se prépare, et j'envoie mes deux domestiques noirs Karka et Gaddum Her pour reconnaître dans les différentes huttes du voisinage si les propriétaires s'y trouvaient, et si les femmes y étaient encore. On n'en rencontre pas une. Dans toute la grande ville de Tarrangollé il ne reste pas une femme, pas un enfant. Silence extraordinaire, Ici où naguère tout était bruit ou bavardage. Femmes et enfants ont été reconduits à deux milles de là, vers les montagnes, avec tant de promptitude et de tranquillité que j'ai peine à le croire.
J'envoyai sur-le-champ prier le chef de venir me parler. Il y avait deux chefs, deux frères; Moy était le premier par son rang, mais Commoro jouissait de plus d'autorité sur les habitants. Je fus donc enchanté de le voir arriver.
Je fais venir un interprète Turc, et par son canal je demande à Commoro pourquoi on a fait éloigner les femmes et les enfants. « Les Turcs, » me répondit-il, « sont si brutaux que je ne puis persuader à mon peuple de les endurer plus longtemps; les femmes se voient trompées et battues ; les mauvais traitements sont si universels que j'ai perdu toute autorité sur mes gens, et j'ai à souffrir le reproche d'avoir introduit les Turcs à Latouka. » Je lui demande si aucun de mes compagnons s'était mal conduit. Je lui explique que je ferai fouetter le premier qui volera la moindre chose, ou qui insultera une des femmes. Tous mes honmies sont habillés en uniformes brun foncé. * Personne ne se plaint, » répond Commoro, « des honunes
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babilles en bmn-foncé ; mais la conduite des Turcs a causé chez mes sujets une horreur de tous les étrangers, et je ne réponds pas de ce qui en résultera. » Les habitants de TarrangoIIé étaient partagés d'opinion ; les uns voulaient combattre et traiter les Turcs comme les gens de Latouka avaient traité la caravane de Mohammed lier; les autres étaient de son avis, et consentaient à rester tranquilles.
Je demandai ensuite si Moy, le second chef, voulait la paix ou la guerre. Il me répondit que Bokké l'avait irrité violemment contre les Turcs en lui racontant la manière dont les femmes étaient maltraitées.
Tout ceci ne me rassurait guère. Commoro me quitta, avouant franchement que les naturels^ fort agités, voulaient commencer l'attaque, mais qu'il ferait tout au monde pour les retenir.
Ainsi les coquins de marchands mettent en feu par leur conduite brutale tous les districts où ils passent, et ils rendent les voyages d'exploration impossibles, excepté sous la protection d'une escorte armée très-considérable.
Le soleil se couchait, et selon l'ordinaire sous le ciel des tropiques, au bout d'une demi-heure, l'obscurité était complète. Pas une femme n'est revenue à la ville, pas une voix d'homme ne se fait entendre. Les naturels ont abandonné entièrement le quartier de la ville où je suis cantonné avec les Turcs. Nuit parfaitement calme, ciel si serein, si couvert d'étoiles, que je relève la latitude : k^ 30'.
Le silence de la mort règne partout. Les Turcs même, ordinairement si tapageurs, sont tranquilles, mes gens ne disent rien, mais il est clair que les mêmes pensées nous occupent tous, et que nous nous attendons à une attaque.
n est environ neuf heures, et le calme est devenu presque pénible, on n'entend pas le cri d'un seul oiseau, ni le rugissement d'une hyène; les chameaux sont endormis, mais les hommes sont éveillés et les sentinelles à leur poste. Nous écoutions presque ce silence surnaturel, si je puis ainsi décrire le calme parfait qui existait, quand tout à coup le son grave et profond du grand tambour de guerre ou nogara nous fait tressaillir. Trois coups distincts, à intervalles éloignés, retentissent dans la ville apparemment déserte, et sont répétés par les échos des
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montagnes voisines. C'est le signal I Au bout de quelques minuteSy les trois coups retentissent encore comme un écho lointain qui arrive du Nord. Est-ce bien un écho ? non. Les mêmes sons nous viennent ensuite du Sud, portés sur la brise. Le signal se répète coup sur coup & tous les points de l'horizon; le pays entier retentit de ces trois notes si pleines de solennité et de menace. Une fois encore, à quelques centaines de pieds seulement de notre cantonnement» le grand nogara de Tarrangollé donne l'alarme, comme il Ta donnée d'abord. Tout le pays est debout.
Plus d'hésitation possible. Les Turcs savent parfaitement que ces trois coups de tambour sont le signal de guerre des Latoukas.
Je fais immédiatement appeler Suleiman. Il était indispensable d'agir de concert. Je lui commande de faire battre la caisse pendant quelques minutes, comme réponse au nogara. Les hommes étaient dispersés dans divers petits enclos. Je les réunis dans la cour carrée; je place le bagage au milieu avec le drapeau anglais; tandis que les Turcs plantent leur étendard quelques pas plus loin. Je mets des factionnaires aux quatre coins et des patrouilles dans la grande rue. Dans l'intervalle, Mme Baker a disposé sur un paillasson plusieurs centaines de cartouches à chevrotines, des poires à poudre, des bourres; elle a ouvert des bottes à capsules que je tenais en réserve ; une longue file de fusils de première classe et de carabines est préparée. Saat est d'une humeur belliqueuse; il met son ceinturon, dispose sa giberne, et se place parmi les combattants.
Je commandai à mes hommes, en cas d'une attaque, de mettre le feu à toutes les huttes qui entouraient la place : il serait alors impossible à un nombreux détachement de s'approcher de nous, et comme les huttes étaient de paille, toute la ville ne serait bientôt qu'un incendie.
J'avais tout disposé de façon que cinq minutes après l'appel du nogara nous étions en mesure de repousser la force par la force.
Les patrouilles nous annoncèrent bientôt que de nombreux rassemblements se formaient hors de la ville. Le grand nogara retentitde nouveau, et toujours par intervalles les tambours des villages voisins , lui répondaient. Mais toutes les fois
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qoe le nogara se faisait entendre, les Turcs à leur tour exécutaient comme réponse un roulement prolongé. Au lieu du silence profond qui nous avait été si pénible, le bourdonnement des Yoix dans Téloignement annonçait distinctement la réunion d^ grandes masses d'hommes. Cependant nous étions bien fortifiés, etles Latoukas le savaient. Nous occupions le poste qu'ils avaient construit eux-mêmes pour la défense de leur ville ; et comme cet enclos carré était environné de palissades de bois de fer, avec une seule entrée très-étroite, il était imprenable, défendu par cinquante hommes pourvus de fusils contre une foule dont les seules armes étaient des lances. J'envoyai les hommes de veille à leurs postes; ceux-ci avaient environ vingt-cinq pieds de hauteur, et par une nuit très-claire on pouvaitdelà saisir exactement les moindres mouvements de cette masse noire de naturels qui continuait à s'amasser hors de la ville à upe distance de deux cents verges. Le roulement des tambours turcs répondait sans cesse au bruit du nogara, et il semblait comme si l'attaque projetée dût finir par une bataille à coups de tambour, bruyante mais sans danger.
Quelques heures se passèrent dans cette incertitude , vers minuit le chef Commoro s'approcha bravement de la patrouille, et fut admis dans notre enclos. Il parut grandement frappé de nos préparatifs de défense ; le nogara, dit-il, avait été battu sans ses ordres, et le pays entier était conséquemment sur pied ; mais il avait expliqué à ses gens que je n'avais aucune intention hostile, et que tout s'arrangerait s'ils voulaient seu lemen t rester tranquilles. Les habitants, continua-t-il, s'étaient certainement préparés pour nous attaquer, mais la réponse immédiate des tambours turcs au nogara leur prouvait que nous ne nous laisserions pas surprendre, et ces dispositions de notre part les avaient entièrement étonnés. Il ajouta qu'il ne dormirait pas de la nuit, mais qu'il veillerait à ce que rien de fâcheux n'arrivât. Je lui déclarai que je veillerais, moi aussi; au premier son du nogara, je ferais mettre le feu à la ville, parce que je ne voulais pas souffrir que les habitants nous menaçassent de la sorte impunément. Je consentis à user de toute mon influence pour maintenir l'ordre parmi les Turcs ; mais les naturels ne devaient pas me rendre responsable de leurs méfaits, car je n'étais pas leur compatriote, et n'avais rien à démêler avec eux.
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JTezpliquai que lors dejson retour de Gondokoro, Ibrahim qui était le capitaine dés Turcs, pourrait sans doute feire observer la discipline à «es gens, et qu'alors tout s'arrangerait. Commoro repartit, et à environ deux heures du matin les masses compactes de n^es qui s'étaient formées hors de la ville, commencèrent à se dissiper.
A Taube les hommes étaient encore sous les armes, mais toute inquiétude avait disparu. Les femmes revinrent avec leurs jarres pleines d'eau, comme d'habitude; mais cette fois les Turcs ne les maltraitèrent pas ; car ayant passé la nuit dans l'attente continuelle d'une attaque, ils étaient fort pacifiques. Malgré cela je les entendais se dire les uns aux autres. < Qu'Ibrahim revienne avec des renforts et des munitions, et nous ferons payer cher aux Latoukas ce qui s'est passé cette nuit. »
La ville se remplit de nouveau, et les habitants se conduisirent comme si rien n'était arrivé ; mais quand on leur faisait des questions, ils avouaient avec beaucoup de sang-froid qu'ils avaient formé le plan de nous surprendre, mais qu'ils nous avaient trouvés trop « éveillés. » 11 est extraordinaire que ces dréles soient assez stupides pour battre le nogara avant une attaque, carie bruit naturellement donne Talarme et rend toute surprise impossible ; néanmoins le son du tambour de guerre est le préambule indispensable de toute attaque.
Je résolus d'établir mon camp hors de la ville, de façon à n'être mêlé avec les Turcs en aucune manière ; car la compagnie des gens d'Ibrahim ne pouvait manquer de m'attirer des sentiments d'hostilité. J'engageai donc un certain nombre de naturels pour abattre des épines et me foire un zareeba ou camp à environ quatre cents verges de l'entrée principale de la ville sur la route qui conduisait à ]a rivière. En peu de jours le travail . fut terminé; J'élevai des abris pour mes hommes, et deux bonnes huttes pour nous. Ayant une provision considérable de graines de plantes potagères, je disposai quelques plates-bandes que je semai d'oignons, de choux, de radis. Mon camp avait quatre-vingts verges de long sur quarante de large. Mes chevaux étaient attachés dans deux des quatre angles, tandis que les autres étaient occupés par les ânes et les chameaux. De la sorte nous nous trouvions tout à fait indépendants.
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J'avais des provisions en quantité, et je résolus de me diriger vers le sud-ouest aussitôt que possible , afin de regagner le chemin que je m'étais d'abord proposé pour mon voyage vers le sud. Ce qui m'arrêtait surtout maintenant, c'était le manque d'interprète. Les Turcs en avaient. plusieurs, et je gardais l'espoir que, lorsque Ibrahim serait revenu de Gondokoro, je pourrais lui persuader de me prêter, moyennant finance, un jeune Bari.
Pour le moment, toutes les fois que j'avais besoin d'un drogman, il me fallait en emprunter un au camp turc, ce qui était ennuyeux et fort coûteux.
Quoique je fusse toujours prêt à troquer contre toutes sortes de provisions des perles ou des bracelets de cuivre, il m'était impossible de me procurer de la viande. Les naturels ne voulaient mevendre ni bœufs ni chèvres. C'était le supplice de Tantale, car chaque matin, dix mille têtes de bétail passaient devant mon camp pour aller aux pâturages. Toute cette masse de viande de boucherie défilait en vain, je ne pouvais me régaler d'un seul beefsteak ! Lait en abondance et à bon marché ; volaille rare ; blé abondant ; pas de légumes ; les Laloukas ne cultivent pas même les potirons.
Heureusement, il y avait beaucoup de petit gibier: canards sauvages, pigeons, tourterelles ; sans compter une grande variété d'autres oiseaux : hérons, grues, spatules, etc. Les voyageurs devraient toujours se munir d'une provision de plomb aussi forte que possible. J'en avais quatre cents livres pesant, plus une quantité prodigieuse de poudre et de capsules; ainsi je pouvais toujours tuer assez de gil)ier pour nous et pour nos gens. Il y avait une suite de petits étangs marécageux à travers le pays près de la rivière qui traverse la vallée ; c'étaient des lieux de rendez-vous pour des nuées de palpimèdes, et j'y faisais d'excellentes chasses.
La ville de Tarrangollé est située au pied de la montagne, à environ un mille de la rivière dont la largeur est de quatrevingts verges. La profondeur est peu considérable. Pendant la saison sèche, on se procure de l'eau en creusant des puits dans son lit sablonneux ; pendant la pluie, ce n'est qu'un torrent qui ne dépasse pas trois pieds de profondeur. Le fond étant Je sable» les élévations laissées à sec par les nombreuses sinuosités du
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courant, sont des endroits de prédilection pour les canards ;
Canard mutqui du Nil Blaoe.
aussi, Je n'avais qu'à les attendre sous un arbre pour en abattre
OieàlétetcarlU<du;HUBlane.
trente ou quarante dans le cours d'une matinée, tandis qu'ils
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descendaient le courant. J'en trouvai deux variétés : Fune petite et d'un plumage brun avec une tête grise * ; l'autre magnifique, aussi grande que le canard de Russie, dos et ailes d'une couleur chatoyante cuivre et blanc; tête et cou blancs , mais tachetés.
Ce canard a sur le bec une protubérance charnue environ aussi grande qu'une demi-couronne. Elle ressemble à une crête de coq.
Ces deux variétés de canards sont un délicieux manger. 11 7 avait aussi deux espèces d'oies^ les deux seules que j'ai jamais vues sur le Nil Blanc: l'oie égyptienne grise ordinaire', et une très-grande espèce blanche et noire, tête et cou écarlates, avec une protubérance rouge et jaune, de la nature d'une corne, au sommet de la tête*. Cette variété a sur l'aile un éperon pointu très-fort d'un pouce de longueur; cet éperon, qui rappelle celui du pluvier, sert d'arme défensive à l'oiseau.
Il m'est arrivé souvent de tuer, avant déjeuner, dix ou douze canards et autant de grues, entre autres des individus de labelle espèce à aigrette que les Arabes nomment garranookK La tête de cette grue, de la couleur du velours noir, entourée d'une aigrette jaune d'or, était fort recherchée des Latoukas, qui en faisaient un ornement pour le cimier de leur casque. Un plumassier aurait fait fortune aux environs de mon camp ; le sol y était exactement couvert de plumes et de duvet. Chaque matin, j'étais accompagné par une quantité de petits garçons Latoukas, fins chasseurs par nature, et qui revenaient tous les jours au camp chargés de canards etd'oies. Nous n'étions pas plus tôt arrivés qu*une troupe de gamins se présentaient pour plumer la volaille, afin de se procurer les grandes aigrettes, dont ils ornaient sur-le-champ leur tète crépue. Parés de la dépouille des grues et des canards sauvages, ils ressemblaient assez à des choux-fleurs. Il semble généralement reçu tant chez les nations policées que chez les