‹ Découverte de l'Albert N'YanzaChapitre 30 sur 73 · CHAPITRE VL · texte numérisé non relu

CHAPITRE VL

Les tambours battent , la trompette sonne, tout le monde court dans la même direction : il s*agit de la danse funèbre; je me mêle à la foule, et me trouve bientôt au milieu de la cérémonie. Les danseurs sont habillés d'un costume tout à fait original. Environ douze grandes plumes d'autruche ornent leurs casques ; à leurs épaules sont suspendues des peaux, soit de léopard, soit de singes noirs et blancs; et un ceinturon de cuivre,, attaché autour des reins, recouvre une grande cloche de fer qui est fixée sur les reins de chaque danseur, comme ces articles périmés de toilette féminine, que Ton appelait despolissons. Pendant la danse, les exécutants font retentir ces cloches en remuant leurs postérieurs de la manière la plu» absurde. C'était parmi la foule nombreuse un brouhaha incroyable, augmenté par le son des cors et le J)ruit de sept nogaras^ rendant chacun une note différente. Les danseurs ont autour du cou une trompe en corne d'antilope, dont ils donnent souvent lorsque leur agitation est au comble. Le son de ces instruments tient à la fois du braiement de Tâne et du sinistre . hululement de l'effraie. Les hommes en grand nombre exécutent une espèce de galop infernal, brandissent leurs lances et leurs massues, formant une ligne assez régulière de cinq ou six de profondeur, suivant leur chef qui dirige leurs mouvements,, en dansant à reculons. Les femmes sont au dehors de la ligne,, s'agitant avec lenteur et d'une façon assez stupide, tout en

poussant des cris plaintifs et discords; plus loin, une longue file de jeunes enfanis et de jeunes filles, la tête et le cou enduits d'ocre rouge et de graisse, les reins ornés, avec assez de goût, de cordons de perles, battent la mesure avec leurs pieds, et font résonner les nombreux anneaux de fer qu'elles portent aux jambes, de manière à correspondre au bruit des tambours. Une des femmes ne cessait de courir à travers la foule des danseurs avec une gourde pleine de cendres de charbon de bois ; elle leur en saupoudrait la tête ; je n'ai pas pu savoir pourquoi. La première danseuse était beaucoup moins jeune que chargée de graisse mais, malgré sa corpulence, elle ne voulut pas abandonner la partie, et se trémoussa vigoureusement jusqu'à la fin, se souciant peu de TefTet qu'elle produisait, et entièrement absorbée par le plaisir de la danse.

Cette fête devait se continuer en l'honneur des morts, et comme beaucoup de malheureux avaient été récemment tués, la n;iusique et la danse devaient rester pendant quelques semaines à Tordre du jour.

Il y avait dans la troupe d'Ibrahim, un excellent interprète : un jeune Bari d-environ dix-huit ans. Au service des Turcs depuis plusieurs années il avait appris l'arabe, qu'il parlait très-couramment, quoique avec un accent particulier, à cause des quatre dents de devant qui lui manquaient, selon l'habitude du pays. Il était très-important pour moi d'obtenir la confiance de Loggo (tel était son nom), car le succès de mon expédition dépendait beaucoup des renseignements que je réussirais à obtenir des naturels; aussi, toutes les fois que je l'envoyais chercher pour m'entretenir avec les habitants, je ne manquais pas, lorsqu'il s'en allait, de lui donner un petit cadeau. De la sorte, il venait toujours avec le plus grand empressement, sachant que l'entrevue se terminerait par un backshich (présent). J'avais ainsi réussi à gagner sa confiance, et souvent il se rendait spontanément à ma tente aGn de causer avec moi sur toutes sortes de sujets. Le dialecte latouka diflïre de celui des Baris, et un second interprète devenait nécessaire; ce dernier, du même âge que son camarade, était un garçon fort intelligent; mais la conversation à travers le médium du bari et du latouka devenait parfois bien fatigante.

Le chef Commoro (le Lion) était un des sauvages les plus

habiles et les plus sensésquej'eusse vus dans ce pays ; et la tribu respectait ses ordres beaucoup plus que ceux de son frère Hoy, quoique celui-ci fût d'un rang supérieur.

Un jour, après que les danses funèbres eurent été terminées, j'envoyai chercher Commoro, et, par le moyen de mes deux interprètes, j'eus avec lui un long entretien sur les coutumes du pays. Je voulais, autant que possible, découvrir l'origine de 1^ mode extraordinaire qui faisait exhumer les cadavres après leur sépulture; peut-être, pensais-je, cet acte tient-il à une croyance en la résurrection.

Ainsi que tous ses sujets, Commoro était de fort grande taille. Lorsqu'il entra dans ma tente, il s'assit par terre, car les Latoukas ne font pas, comme les autres tribus du Nil Blanc, usage de tabourets. J'entamai la conversation en lui faisant des compliments sur la manière parfaite avec laquelle ses femmes et ses filles s'étaient acquittées de la danse, ainsi que sur son agilité, à lui. Puis je lui demandai en honneur de qui lacérémonie avait eu lieu.

Il me répondit que c'était pour un homme qui avait été récemment tué, mais qui n'étaitpasdegrandetmportance. Laméme cérémonie s'observait toujours pour toute personne, sans distinction. • Je lui demandai pourquoi on laissait sans sépulture les corps des guerriers tués sur le champ de bataille. — C'était une coutume qui avait toujours existé, mais il ne pouvait pas m'en expliquer le motif.

« Mais, répliquai-je, pourquoi déranger les os de ceux qui ont déjà été enterrés , et les exposer hors de la ville ? — C'était l'usage de nos aïeux, et nous l'avons conservé, » répondit-il.

« — Ne croyez-vous pas à une autre existence après la mort? Et cette croyance n'est-elle pas exprimée par l'acte de déterrer les os, après que la chair est tombée en pourriture?

Commoro. « Existence après la mort I est-ce possible ? Un homme tué peut-il sortir de son tombeau, si nous ne le déterrons pas nous-mêmes ? »

Moi. « Croyez-vous qu'un homme est comme une bête brute , pour laquelle tout est fini après la mort?

Commoro. « Sans doute ; un bœuf est plus fort qu'un homme, mais il meurt et ses os durent plus longtemps; ils sont plus gra«. Les os d'un homme se brisent promptement; il est faible.

Moi. < Un homme n'est-il pas supérieur en intelligence & un bœuf? N*a-t-il pas une raison pour guider ses actions? »

Commoro. « Beaucoup d'hommes ne sont pas aussi intelligents qu'un bœuf. L'homme est obligé de semer du blé pour se procurer de la nourriture; le bœuf et les bétes sauvages l'obtiennent sans semer. >

Moi. « Ne savez-vous pas qu'il y a en vous un principe spirituel.différent de votre corps? Pendant voire sommeil, ne révezvous pas? Ne voyagez-vous pas par la pensée dans des lieux éloignés? Cependant votre corps est toujours au même lieu. Gomment expliquez- vous cela? »

Commoro (riant). » Ehl bien! comment expliquez-vous cela, vous ?C* est une chose que je ne comprends pas, quoiqu'elle m'arrive chaque nuit. »

Moi. « L'esprit est indépendant du corps, le corps peut être garrotté, non Tesprit; le corps mourra et sera réduiUen poussière ou mangé par les vautours ; l'esprit vivra pour toujours. »

« Commoro. Où ? »

Moi. « Où le feu vit-il? Ne pouvez -vous pas allumer du feu en frottant deux morceaux de bois l'un contre l'autre*; pourtant vous ne voyez pas le feu dans le bois. Cette flamme, qui est sans force et invisible dans le bois, n'est-elle pas capable de consumer le pays entier? Quel est le plus fort, le petit bâton qui produit le feu, ou le feu lui-même? L'esprit est l'élément qui existe dans le corps, de même que le feu est l'élément qui existe dans le bois ; l'élément est supérieur à la substance où il se trouve. »

Commoro. « Ah 1 Pouvez-vous m'expliquer ce que nous voyons souvent la nuit, lorsque nous sommes perdus dans le désert? Je me suis égaré, et, errant dans l'obscurité, j'ai vu un feu au loin ; en m'approchant, le feu a disparu ; je n'ai pu en savoir la cause, ni retrouver l'endroit où j'ai cru voir le feu. »

Moi. « N'avez- vous aucune idée de l'existence d'esprits supérieurs à l'homme ou aux animaux? Ne craignez-vous aucun mal hors celui qui provient de causes physiques? »

Commoro. « Je crains les éléphants et les autres animaux quand je me trouve de nuit dans un fourré ; mais voilà tout! »

Moi. € Alors vous ne croyez à rien, ni à un bon, ni à un mau-

Page 1