‹ Découverte de l'Albert N'YanzaChapitre 33 sur 73 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

LE UTOUKA.

2>aDS le voisinage immédiat de Latouka, le sol était entièrement desséché, car il n'y avait pas eu de pluie de longtemps. Latitude, 4<> 35'; longitude, 32" 55' est. Les pluies avaient commencé en hiver sur les montagnes au sud de la vallée à environ dix-huit milles de là. Chaque jour, on voyait une apparence d'orage; de sombres nuages s'amoncelaient autour du pic du Gebel Lafeit, qui domine la ville ; mais ces nuages étaient toujours attirés par les montagnes plus hautes qui se trouvent au sud de la vallée, du côté opposé, et c'est là que l'orage éclatait ▼ers trois heures de l'après-midi. De ce côté, les montagnes atteignaient une élévation d'environ 6000 pieds, et, vues de mon ^mp, elles offraient un coup d'œil magnifique. Rien d'intéressant comme de suivre de l'œil ces petits orages venant de Tar- Tangollé en décrivant un cercle, puis, éclatant sur la chaîne visà-vis de nous, tandis que les échos du tonnerre roulaient de roche en roche à travers la plaine.

Les Latoukas m'ayant assuré qu'au pied de ces montagnes, il y avait abondance d'éléphajits et de girafes, je résolus de reconnaître le pays.

Le lendemain matin, je partis à cheval, accompagné de deux de mes hommes également montés, et d'un guide de l'endroit; je traversai la pittoresque vallée de Latouka pour gagner le bas de la montagne. Les premiers cinq ou six milles étaient entière-

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ment mangéSi pour ainsi dire, par les immenses troupeaux que l'on y conduisait tous les jours, puisque le voisinage immédiat de la ville n'offrait pas un brin d'herbe. La vallée, extrêmement fertile, était déserte et dans son état de nature; plaines, fourrés, bouquets de bois, ravins, qui, quoique desséchés alors, devaient être pleins d'eau pendant la çaison pluvieuse. A huit milles de distauce de la ville, nous aperçûmes des traces d'antilopes de la plus petite espèce ; ces animaux sont très-faibles, et pourtant ils ne craignent pas de s'approcher des habitations. Quelques milles plus loin, nous trouvâmes des buffles et de grandes antilopes {hartebeest), et bientôt après nous arrivâmes sur des pistes de girafes. Juste en ce moment, les nuages couleur d'encre qui s'étaient amassés sur Tarrangollé, comme à l'ordinaire, nous environnèrent, formant un dais si épais qu'on eût dit une éclipse partielle du soleil. Le tonnerre grondait immédiatement audessus de nos têtes, tandis que les éclairs brillaient presqu'à nos pieds avec une force capable de nous aveugler. Un vent frais remplaça soudain le calme de l'atmosphère, signe certain, dans les climats chauds, d'une pluie prochaine, car l'air froid et pesant des nuages de pluie tombe dans le stratum plus léger et plus tiède de l'atmosphère inférieure^ Quelle pluie ! Des torrents tels que les habitants des tropiques peuvent seuls les comprendre. « Recouvrez les platines do vos fusils I » m'écriai-je, et sur-lechamp les petits morceaux de mackintoshy préparés pour cet usage, furent à leurs places. Maintenant, vive la pluie! Il est assez agréable d'être trempé dans ces pays où le thermomètre est rarement au-dessous de 92"* Fahrenheit; je dis trempé, non pas d'une pitoyable petite pluie conune nous en avons en Angleterre, et qui vous fait frissonner de peur que votre paletot ne soit à répreuve de l'eau, mais d'une vigoureuse douche capable de défoncer un solide chapeau. Qu'il est agréable d'avoir frais en Afrique l J'étais délicieusement trempé ; l'eau sortait de mes souliers, qui étaient pleins jusqu'au bord, le vent soufflait et s'engoufl'rait dans les ravins secs naguère , mais transformés maintenant en torrents; dix minutes avaient sufQ à changer l'aspect du paysage. Nous n'étions plus sous les tropiques; je croyais me trouver dans le climat de la vieille Angleterre ; l'air me refroidissait et je me sentais comme chez moi. < Charmant 1 répétai-je, me retournant pour voir ce que mes compagnons en

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pensaient. Hélas I je pus à peine les reconnaître. Misérables au superlatif, ils ne paraissaient pas jouir le moins du monde du changement de température ; la tête baissée, ils cherchaient à éviter la fureur de Torage, tandis que la pluie dégoûtait de leurs extrémités nasales. Ne songeant qu'à eux-mêmes dans cette scène de misère^ ils avaient négligé la précaution d'abaisser le canon de leurs fusils, de sorte que mes belles carabines n<* 10 étaient pleines d'eau. Quelle journée délicieuse 1 répétai-je à. mes compagnons mouillés et frissonnants, qui ressemblaient à des chats plongés dans une mare. Us marmottèrent quelque chose qui pouvait s'interpréter ainsi : « Ce qui vous amuse, sera notre mort. » Je les consolai par l'assurance que nous étions en train de réaliser une journée en Angleterre au milieu de l'été. Si mes Arabèsbien vêtus souf&aient du froid, où en était mon guide nu. Ah 1 le pauvre diable l ses dents claquaient les unes contre les autres, ses genoux s*entre-choquaient, il était couché sous le refuge imaginaire d'un tamarinier. Ce n'était plus le nègre si propre qui était parti pour me servir de guide ; le froid et la pluie l'avaient transformé de noir en gris, et, comme il était naturellement maigre, il ressemblait à; un crayon d'ardoise de dimension exagérée.

Ne voulant pas décourager mes hommes, je rebroussai chemin fort généreusement au moment même où je commençais à me divertir, et mes compagnons me regardaient comme nous autres Anglais nous regardons, dans notre jardin zoologique, le grand ours de la mer Glaciale, qui commence à s'estimer heureux dans le jour le plus mauvais d'un hiver de Londres.

Nous primes un autre chemin pour retourner chez nous, car l'orage avait effacé toutes les traces de notre première route. Ilyavait çà et là des marques évidentes d'éléphants, et je résolus de faire une seconde visite dans cet endroit. Je me trouvais dans ma tente à 4 heures de l'après-midi, convaincu qu'il y avait moyen de se procurer du gibier.

A mon arrivée, je trouvai les naturels dans un état de grande agitation, à cause de la pluie qui était due, ils en avaient la conviction, aux incantations de leur chef. Ils étaient tous énergiquement occupés à préparer leurs molotes (houes de fer), y mettant de nouveaux manches, et disposant tout pour les semailles périodiques.

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Les manches de molotes sont longs de sept & dix pieds ; et, comme l'instrument a la forme d'une bêche de mineur (taillé en cœur), on l'emploie comme une houe hollandaise ; excellent pour un sol déjà défriché, il ne peu servir à rien dans une vieille jachère. On trouve à la surface de la terre, dans toute l'étendue de ce pays, du fer de fort bonne qualité. Les Latookas, comme les Baris, sont de très-habiles forgerons ; ils obtiennent des résultats qui surprendraient un ouvrier anglais, lorsque l'on songe à l'infériorité de leurs outils, qui consistent en un marteau, une enclume et des pinces ; ces pinces sont faites d'une branche fourchue d'un bois vert, tandis que pour le marteau et l'enclume, ils font usage de pierres de différentes dimensions. Voici comment leurs soufflets sont faits : ils prennent deux pots d'environ un pied de profondeur; au fond de chacun est fixé un tube en terre d'environ deux pieds de long, dont l'extrémité est insérée dans un feu de charbon de bois. L'orifice de chaque pot est recouvert d'un cuir fort souple, lAche et bien enduit de graisse; au centre de chacun de ces morceaux de cuir se trouve un bâton de quatre pieds de long placé à angle droit, et l'ouvrier imprime aux deux bâtons un mouvement perpendiculaire très-rapide, produisant ainsi un fort courant d'air. Les naturels apportent un grand soin à la forme de leurs molotes, et les mettent toujours à répreuve en les balançant sur leurs têtes et en les frappant du doigt pour les faire sonner.

Les Latoukas étaient absorbés par les préparatifs de la culture; j'eus donc beaucoup de peine à organiser une battue; mes hommes détestaient l'idée d*une chasse à l'éléphant ou de quoi- (jue ce fût qui comportât du danger et delà fatigue. Cependant, je réussis à retenir les services d'Adda, le troisième chef de la tribu, et de plusieurs naturels qui devaient me servir de guides, et je pris mes mesures pour un jour fixé.

Le 17 avril, je partis à 5 heures du matin avec mes trois chevaux et deux chameaux, ces derniers portant de l'eau et des vivres. Après une marche de deux ou trois heures à travers la vallée de Latouka, dont le sol est varié de plaines et de fourrés, j'arrivai sur des pistes de rhinocéros, de girafes et d'éléphants, et je fis partir bientôt un rhinocéros; mais je ne pus le tirer à cause de l'épaisseur du fourré où il se trouvait, et où il disparut avant que j'eusse le temps de mettre pied à terre. Nous fîmes un

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court circuit en quête de l'animal^ ce qui nous amena jusque sur un grand troupeau de buffles, mais au même moment nous entendîmes un bruit d'éléphants au pied de la montagne. Ne voulant pas tirer de peur d'effrayer le principal gibier, je me contentai de donner la chasse aux buffles, accompagné par Adda qui était un excellent coureur; il allait presque aussi vite que mon cheval, lançant ses trois dards aux buffles, mais sans succès. J'avais laissé les chameaux dans une plaine ouverte, et en revenant de ma course après les buffles je vis les chameliers dans une grande agitation et me faisant des signes. Je trottai vers eux, et ils m'apprirent qu'une troupe d'éléphants mâles venait de traverser un espace découvert et de gagner un fourré un peu plus loin. Il y avait évidemment da gibier en abondance; rassemblant donc mes hommes, je leur ordonnai de se tenir près de moi avec les chevaux de rechange et les carabines, puis j'envoyai les Latoukas en avant pour faire lever les éléphants. Nous les suivîmes de près.

Au bout d'environ dix minutes, je vois les Latoukas revenir en grande hâte vers nous, et presque immédiatement après aparaissent à environ cent verges de distance, deux énormes éléphants mâles, ornés de défenses magnifiques, ce sont probablement les chefs d'un troupeau qui s'approche. Le terrain est trës-favorable, passablement dégagé, et pourtant avec assez de buissons pour nous mettre à couvert. Bientôt plusieurs éléphants se présentent et viennent se joindre aux deux premiers ; le troupeau est certainement fort considérable, et je suis sur le point de mettre pied à terre pour tirer le premier coup de feu, lorsque les Latoukas, trop empressés, s'approchent. Leurs casques rouges et bleus attirent l'attention des animaux, et aussitôt la bande entière se réunit et prend la fuite avec un bruit terrible. « Suivez-moi ! » criai-je à mes gens. Donnant de l'éperon à mon cheval,je voulais me précipiter au milieu du troupeau, mai s jusU? en ce moment mon cheval glisse, s'abat, tombe sur ma jambe droite et me retient à terre. J'étais trop lourd pour lui. Je me relève, monte sur mon vieux cheval de chasse abyssin, Tétel^ et suis la trace des éléphants au grand galop, accompagné par deux de mes Latoukas qui courent comme des lévriers. Galopant à travers un fourré vert mais sans épines, j'arrive bientôt en vue d'un grand éléphant mâle qui iile devant moi comme une

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machine à vapeur. Je donne des éperons, et me voilà à vingt mètres de lui ; mais le terrain est si mauvais, si plein de trous faits par les buffles, que je ne puis le dépasser. Au bout d'un quart d'heure d'une chasse difficile à travers les ornières ei les profonds ravins cachés par le gazon épais, j'arrive à un endroit uni, où pouvant tirer devant moi je vise l'animal à Tépaule, avec ma carabine Reilly n"" 10. Le coup a bien porté mais l'éléphant n'en court que plus vite, et comme le sol devient encore défavorable, il ne serait pas sage d'approcher l'anima) de trop près. Cependant, à la première occasion, favorable, je le r^oins et tout en gafopant à son côté je décharge sur lui le coup gauche de ma carabine. Il ralentit le pas, mais je ne puis faire halte pour recharger, de peur de le perdre de vue dans l'herbe épaisse et les buissons.

n n'y avait pas un seul homme près de moi avec une carabine de rechange. Mes gens poltrons, quoique bien montés et fort légers de charges étaient partis, et les naturels se trouvaient distancés ainsi que Richarn qui, n'étant pas bon cavalier, avait préféré suivre à pied. En vain appelai-je mes compagnons; je suivis l'éléphant pendant l'espace d'à peu près dix minutes avec une carabine déchargée ; enfin il se retourne toup à coup et le voilà' vis-à-vis de moi dans un espace découvert au milieu d'un gazon de huit ou dix pieds de hauteur. Tétel était un excellent cheval pour la chasse aux éléphants ; smis la moindre peur, ne bron*^ chant pas au bruit de la plus grosse décharge. Je commençais à ^ recharger , lorsqu'un de mes hommes, Yaseen, arriva monté sur FUfil. Prenant une carabine de rechange, je m'avançai promp-^ tement sur l'éléphant, et m'arrétant soudain, le blessai exacte*^ ment derrière l'omoplate. L'éléplant pousse un cri aigu et se précipite sur moi avec la force d'une locomotive. Je donne des^ éperons. Tétel sait ce qu'il y a à faire, et il m'emporte à travers trous et ravines, l'herbe épaisse et desséchée sifflanti mes oreilles, tandis que l'éléphant furieux nous suit de près pendant l'espace d'environ deux cents verges. Il s'arrête alors, je me retourne, et recharge mon arme. Je croyais que l'animal se mourait, car il se tenait là avec sa trompe sans mouvement et ses oreilles pressées en arrière contre son cou. Au même moment j'entends le bruit d'éléphants qui s'avancent à travers les buissons vers le monticule situé au-dessus du creux où ma victime et moi nous nous regar-

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dioDS l'un l'autre. A la première charge, Yaseens*étaitenfui,etje ne pouvais le voir. Bientôt le bruit augmente, et un bataillon serré d'environ dix-huit éléphants paraît, leurs têtes s'élevant au-dessus des broussailles; ils arrivent directement sur moi. La hauteur de l'herbe les empêche de m'apercevoir non plus que mon cheval. C'est un coup d'œil superbe : tous des éléphants mâles armés de défenses monstrueuses. J'attends qu'ils soient à vingt pas, puis je galope vers eux en poussant un cri qui les fait retourner. Ils remontent la colline avec tant de vitesse que je ne*^puis les poursuivre sur le terrain inégal, et je me vois entièrement distancé. Tétel, quoique excellent pour la chasse, est un cheval fort lent ; en cette occasion il l'était encore plus qu'à l'ordinaire, et j'aurais pu le croire malade. Je suis trois éléphants détachés du troupeau principal, et prenant le chemin le plus court, je remarque un gaillard pourvu de défenses énormes; je vais droit à lui. Surpris par mon apparition il se précipite sur moi à son tour, et me donne la cha§se si vite et sr loin que j'ai de la peine à le dépasser. Lorsqu'il s'est retourné, je me semets à sa poursuite, mais il s'enfonce dans un épais fourré plein d'épines où aucun cheval ne saurait le suivre, et il m'est impossible de lui envoyer une seule balle.

Je cherchais un sentier à travers lequel je pusse pénétrer dans le fourré, lorsque j'entendis soudain des cris dans Tendroit où j'avais laissé l'éléphant blessé. Galopant dans cette direction, j'aperçois quelques-uns des nègres dispersés çà et là, et entre autres Adda. Après avoir crié pendant quelques minutes je vis enfin paraître Yaseen monté sur mon cheval Filfil; il avait pris la fuite, selon son habitude, en voyant s avancer la troupe des éléphants, et il était impossible de savoir jusqu'où il avait cru prudent de battre en retraite. Malgré deux hommes à cheval portant des fusils, et cinq autres à pied, j'avais été complètement abandonné grâce à la couardise de mes gens. L'éléphant que j'avais laissé mourant était parti; mais un des Latoukas suivait sa trace et j'entendis bientôt ce drôle pousser des cris dans le lointain. Je le rejoignis et il me conduisit promptement sur la trace de l'animal, à travers d'épais buissons et une herbe fort haute. Au bout d'un quart d'heure environ je me trouve près de l'éléphant; jl est là, dans le fourré, à cinquante mètres de distance; dès qu'il nous voit, il agite sa tête de la manière la plus

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menaçante, et se précipite sur nous avec résolution. Il était trèsdifBcile de lui échapper, car les buissons qui arrêtaient la course du cheval n'opposaient pas plus de résistance à Téléphant que des toiles d'araignée ; cependant en faisant tourner Tétel subite* ment autour d'un arbre, je réussis à m'esquiver après une pour> suite d'environ cent cinquante verges. L'éléphant disparut dans le fourré où je le suivis. Le terrain était dur et tellement piétiné par les animaux, qu'il était difficile de retrouver la trace. Il n'y avait pas de sang répandu sur la terre ; on n'en voyait que çà et là sur les troncs des arbres, contre lesquels Tanimal bfessé s'était frotté pendant sa retraite. Après avoir ainsi passé près de deux heures à le poursuivre inutilement, tout à coup en débouchant du fourré, nous aperçûmes l'éléphant qui traversait sans se presser une grande plaine couverte de hautes herbes. De chaque côté le sol s'élevait graduellement en pente douce, mais la pente principale formait une série de sillions profonds, durcies, à travers lesquelles le cheval n'aurait pu s'avancer. Connaissant le caractère de mattre éléphant, je poussai une reconnaissance sur la partie la plus élevée du terrain; elle était assez unie, et de beaucoup plus praticable que le fond. Mes deux compagnons à cheval m'avaient rejoint, et loin de jouir de notre sports ils me parurent verts d'efflroi lorsque je leur commandai de se tenir près de moi et de pousser en avant. Ce que je voulais c'est qu'ils attirassent l'attention de l'éléphant, pour me procurer la chance de lui envoyer un bon coup de fusil dans l'épaule. Chevauchant à travers la plaine, j'arrivai enfin à moins de cinquante pas de l'animal qui se retourna. Atteint aussitôt à l'épaule par une balle de ma carabine Reilly n« 10, le monstre tombe d'abord sur ses jambes, puis se relevant avec une vitesse surprenante, il se précipite sur moi. Heureusement j'avais reconnu le terrain avant d'attaquer, et je remontai la pente à ma droite, donnant de l'éperon de toute ma force, tandis que l'éléphant, hurlant de rage, gagnait du terrain sur moi. Mon cheval semblait &it de bois, et il prit le galop d'une vache, si je puis m'exprimer ainsi. En vain je jouais des éperons, en vain je l'excitais de la bride et de la voix ; je ne pouvais le faire aller plus vite; il semblait tout à fait épuisé, et s'enfonçait dans les dépression du sol au lieu de les franchir. Hamed montait mon cheval Souris^ qui allait trois fois plus vite que Tétel; et au lieu de chercher à distraire

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réléphant, il galopait en avant, ne songeant qu'à se dérober au danger. Yaseen, monté sur Filfily avait pris la fuite dans une autre direction, de telle sorte que je me voyais réduit au plaisir d'être pourchassé, sur un cheval fourbu et malade. Je me retournais de temps en temps, espérant que rélé^ihant perdait ses forces, car la course avait déjà duré Tespace de près d'un demimille ; mais l'animal s'avançait si vite qu'il était déjà à moins de dix ou douze mètres de la queue de ma monture, la trompe étendue pour l'atteindre. Son cri aigu comme le sifflement d'une locomotive effraya fort heureusement mon cheval et accéléra tant bien que mal son allure; je lui fis soudain descendre la colline €t rebrousser chemin comme un lièvre. L'éléphant remonta de son côté, et entra dans le fourré, abandonnant la poursuite, tandis que s'il m'eût suivi encore pendant cent verges, je ne pouvais lui échapper.

Dans ma longue carrière de chasseur d'éléphants, je ne me soiiviens pas d'avoir été poursuivi aussi longtemps. Le courage et la persévérance de Télel étaient si notoires, qu'en le voyant fatigué et incapable, je fus convaincu qu'il avait quelque maladie soudaine. Je mis sur-le-champ pied à terre, et la pauvre béte se coucha, toute prête, comme je le croyais, à rendre le dernier soupir.

A force de siQler je rappelai enfin Hamed qui poursuivait sa fuite rapide sans même regarder derrière lui, quoique l'éléphant fùthors de vue. Yaseen, naturellement, n'était nulle part; pourtant il reparut après que j'eus passé un grand quart d'heure à crier et à siffler ; je montai sur Filfil et commandai que l'on reconduisit Tétel au camp.

Le soleil venait de se coucher, et les deux Latoukas qui m'avaient rejoint refusaient d'aller plus loin en quête de l'éléphant ; l'animal, disait-il, mourrait infailliblement pendant la nuit, et ils le retrouveraient le lendemain matin. Nous nous trouvions alors à plus de dix milles du camp ; je tirai un coup de fusil pour rassembler mes hommes dispersés, et une demiheure après, nous étions tous réunis excepté les chameaux et les chameliers que nous avions laissés loin derrière nous.

Personne n'avait mangé depuis la veille, ni bu une goutte d'eau, malgré l'intensité de la chaleur; je me procurai une petite quantité d'eau de pluie dans une mare, et nous nous

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acheminâmes vers le camp, où nous arrivâmes à huit heures et demie, fatigués de notre journée. Les chameaux rc^foignirent environ une heure plus tard.

Mes hommes alors se trouvèrent soudain fort braves; chacun tenait à raconter quelque histoire des dangers auxquels il avait échappé; plusieurs eurent le front de dire que les éléphants leur avaient passé sur le corps, heureusemetu sans Us toucher.

La nouvelle se répandit dans la ville que l'éléphant était tué, et bien avant Taube de nombreux naturels s'étaient mis en route pour le fourré où ils trouvèrent le cadavre. Us volèrent ses magnifiques défenses, et les transportèrent au village de 'Wakkala; ils avouèrent avoir dérobé la chair, mais imputèrent aux Wakkalites le vol de Tivoire.

Impossible d'obtenir une réparation ; les disputes sur le droit de chasse amènent toujours des résultats désagréables, et en ce moment il était nécessaire de ne pas faire attention à ce qui s'était passé. Les naturels me prièrent en conséquence d'aller leur tuer un autre éléphant ; ils étaient prêts à m'accompagner dans une seconde expédition, si je voulais seulement leur abandonner la chair de l'animal.

Les défenses des éléphants de l'Afrique centrale sont infiniment supérieures à celles qu*on trouve en Abyssinie. J'avais tué un nombre considérable de ces pachydermes dans le pays de Basé sur la frontière Abyssinienne, et peu de défenses excédaient 30 livres pesant. Sur les bords du Nil Blanc le poids moyen est de 50 livres pour chaque défense d'éléphant mâle, et de 10 livres quand c'est une femelle. J'ai vu des défenses monstres de 160 livres, et un trafiquant, M. P., en avait une qui pesait 172 livres.

Il est rare que les deux défenses de la même paire soient semblables. De même qu'un homme se sert de la main droite de préférence à la gauche, ainsi chaque éléphant a sa défense favorite, que les trafiquants nomment d Hddam (le serviteur) ; cette défense étant plus employée que l'autre, pèse généralement près de 10 livres en moins; elle est souvent fracturée, car l'éléphant s'en sert pour déraciner les arbres, et pour déterrer les racines des différents arbustes dont il fait sa nourriture.

L'éléphant d'Afrique diffère de celui des Indes, non-seulement par ses habitudes, mais aussi par sa forme. Il y a entre eux trois

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points principaux de dissemblance. Le dos de l'éléphant d'Afrique est concave, son oreille énorme recouvre entièrement l'épaule lorsqu'elle est rejetée en arrière, et le devant de la tête est convexe, le haut du crâne fuyant en arrière à un angle trèsaigu. Chez i'éléphant indien c'est tout le contrahre; dos convexe, oreille relativement petite, tête à surface plate un peu au-dessus de la trompe. Les dimensions moyennes d'un éléphant d'Afrique sont plus grandes que celle des éléphants de l'Ile de Ceylan ; cependant il m^est arrivé quelquefois de tuer dans ce dernier pays des gaillards égaux en taille au plus gros animaux que j'aie vus en Afrique. La hauteur moyenne des éléphants femelles de Ceylan est d'environ 7 pieds 10 pouces jusqu'à l'épaule, et celle des mâles exède parfois neuf pieds ; en Afrique des mesures précises m'ont permis de déterminer une hauteur de 9 pieds pour les femelles, et de 10 pieds 6 pouces pour les mâles. Ainsi la taille des éléphants femelles en Afrique correspond à celle des mâles de l'Ile de Ceylan.

Les mœurs offrent aussi des différences notables. Dans Ftle de Ceylan, l'éléphant recherche l'ombrage des épaisses forêts au lever du soleil, et s'y repose jusque vers 5 heures de l'aprèsmidi. C'est alors qu'il erre à travers la plaine. En Afrique, comme le pays est généralement plus ouvert, l'éléphant passe sa journée soit sous un arbre solitaire, soit exposé au soleil dans les vastes savanes où l'herbe épaisse atteint une hauteur de neuf à douze pieds. L'éléphant d'Afrique se nourrit ordinairement du feuillage des arbres, surtout de celui des mimosas. Dans nie de Ceylan, quoique plusieurs arbres servent de nourriture aux éléphants, cependant ils mangent surtout de l'herbe. La variété Africaine se repaissant presque exclusivement de branches d'arbres, a besoin de ses défenses pour se procurer sa nourriture. Beaucoup de mimosas ont environ trente pieds de haut, et le sommet plat contient la partie la plus succulente des feuiUages ; de sorte que l'éléphant ne pouvant y atteindre, est obligé de renverser l'arbre pour satisfaire son appétit.

Un troupeau d'éléphants d'Afrique fait dans une forêt de mimosas une destruction incroyable ; j'ai vu des arbres déracinés dont la grosseur était telle que certes un seul éléphant n'aurait pu les abattre. J'ai vu des arbres de trois pieds six pouces de circonférence sur environ trente pieds de haut que

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des éléphants avaient renversés. Les naturels m'ont assuré que ces animaux s*aident les uns les autres, et que plusieurs se réunissent ensemble pour s'attaquer à de gros arbres. Aucun mimosa n'a de racines pivotantes, de sorte que les puissantes défenses d'éléphants, appliquées conune des leviers aux racines, tandis que quelques-uns des animaux tirent sur les branches avec leurs trompes, suffisent pour venir à bout d'un arbre que l'on aurait cru inébranlable. Gomme l'éléphant de Ceylan n'est pas toujours pourvu de défenses, il ne saurait renverser un arbre plus gros que la cuisse d'un homme.

J'ai rarement rencontré à Ceylan de nombreuses troupes de vieux éléphants mâles; ils vont le plus souvent un à un, ou deux à deux. En Afrique, au contraire, on trouve de nombreuses bandes formées exclusivement de mâles. J'en ai fréquemment rencontré seize ou vingt ensemble, offrant une masse d'ivoire nien tentante pour le chasseur. Les femelles, en Afrique, se réunissent en troupes de plusieurs centaines, tandis qu'à Ceylan le nombre moyen de femelles dans chaque troupeau dépasse rarement dix.

De tous les animaux, l'éléphant est le plus formidable, et l'espèce d'Afrique est beaucoup plus dangereuse que celle de Ceylan, car il est presque impossible de tuer l'animal en le visant au front. La tête est si étrangement construite, que la balle passe au-dessus de la cervelle, lorsqu'elle ne se loge pas dans les os et les cartilages si solides, où se trouvent les racines des défenses. J'ai mesuré certainement cent défenses d'éléphants mâles, et je lésai trouvées enracinées à une profondeur de vingtquatre pouces dans la tête. Une défense de 7 ou 8 pouces de longeur et de 22 pouces de circonférence, était plongée jusqu'à une profondeur de 31 pouces. On peut se faire ainsi une idée de la grosseur énorme du crâne, et de la force nécessaire aux os et aux cartilages pour supporter un tel poids, et pour offrir un point de résistance assez solide, lorsque la défense est employée comme un levier pour déraciner les arbres.

La cervelle d'un éléphant d'Afrique repose sur un os plat situé immédiatement au-dessus de la racine des molaires supérieures; elle est ainsi admirablement protégée contre un coup de fusil tiré de face, et elle est placée si bas que la balle passe par dessus quand l'animal lève la tête, ce qu'il fait toujours lors-

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qu'il est en colère, jusqu'à ce qu'il soit tout près de son ennemi.

Le caractère du pays modifie naturellement les habitudes ; ainsi, l'Afrique étant une contrée beaucoup plus ouverte que Ceylan, l'éléphant y est naturellement plus aclif, et ses mouvements sont plus vifs. Comme j'étais un chasseur émérite de nie indienne, le problème de la diversité des espèces m'intéressait beaucoup, et j'avais toujours pensé qu'un coup de fusil tiré en plein front pourrait tuer aussi facilement l'éléphant d'Afrique que celui du Ceylan, pourvu que la charge de poudre fût en proportion de l'épaisseur plus grande du crâne. L'expérience m'a convaincu que je me trompais. Le hasard aidant, on peut tuer ainsi un éléphant d'Afrique , mais c'est l'exception et non la règle. Le danger de la chasse est donc beaucoup plus grand, car il est presque impossible de tuer un éléphant lorsqu'il se précipite sur vous de toute sa vitesse ; la seule chance de salut est de lui faire volte-face par un feu roulant de fusils de gros calibre, ce qui n'est pas toujours praticable.

J'avais deux carabines n* 10, à plusieurs rainures très-fortes, de la fabrique de Reilly d'Oxford-street; elles pesaient 15 livres chacune , et portaient sept drachmes de poudre sans recul désagréable. La balle était un cône aplati, et long d'un diamètre et demi du calibre de l'arme; pour rendre le projectile plus dur, j'employais un mélange de 9/10 de plomb et d'un dixième de vifargent. Ce mélange est le meilleur de tous, car il réunit la dureté au poids; on fait fondre le plomb dans un vase à part jusqu'à chaleur rouge; puis avec une cuiller de fer on en prend de quoi faire trois où quatre balles et on y ajoute la proportion nécessaire de vif-argent, en remuant rapidement le mélange avec la cuiller. Si le vif-argent était soumis à une chaleur rouge dans le même vase que le plomb, il s'évaporerait. Je n'ai tiré au front d'un éléphant d'Afrique avec succès qu'une seule fois, c'était à mon entrée en Abyssinie sur le bord de la rivière Seltite, et dans un fourré très-épais; une femelle d'éléphant se détacha du troupeau, et fondit sur nous avec tant de furie que, si elle n'avait pas été arrêtée, elle aurait tué un des chasseurs. Elle se trouvait à environ dix verges de l'extrémité du canon, lorsque je la tuai sur place d'un coup de carabine Reilly, avec une balle fondue suivant le procédé décrit plus

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haut; nous retrouvâmes la balle plus tard dans les vertèbres du cou-

Cette circonstance me fit supposer que je réussirais toujours ainsi que je l'avais fait à Ceylan, et j'ai souvent soutenu l'attaque d'un éléphant d'Afrique jusqu'à ce qu'il se trouvât tout près de moi, comptant toujours sur le résultat d'un coup de fusil tiré au front; mais mon attente a toujours été trompée, excepté dans le cas précédent. Il faut aussi se rappeler que l'éléphant ainsi tué, était une femelle, ayant une tête bien inférieure en solidité et en épaisseur à celle du mâle.

Dans l'Afrique, comme à Ceylan, une balle déchargée dans la tempe ou derrière les oreilles est également mortelle, pourvu que le chasseur puisse s'approcher à une distance de moins de dix ou douze verges ; mais, somme toute^ les difficultés de la chasse sont plus grandes en Afrique, parce que la nature ^u pays ne permet pas au chasseur de tirer d'assez près pour être sûr de son coup. Dans les forêts de Ceylan, on peut venir jusqu'à quelques pas d'un éléphant, et l'on tire rarement à plus de dix verges de distance, ce qui assure la justesse du coup. Mais, sur le terrain ouvert de l'Afrique, il est rare qu'un éléphant puisse être approché à moins de cinquante verges, et, s'il se précipite sur le chasseur, il est difficile d'échapper. Il ne m'est jamais arrivé de trouver des éléphants d'Afrique, dans un fourré, excepté une fois; alors j'en tuai cinq aussi promptement que j'eusse pu le faire à Ceylan.

Le caractère de la chasse doit varier selon celui du pays; il se peut donc que certaines parties de l'Afrique ne répondent pas à la description que je viens de faire. Je ne rapporte ici que le résultat de mon expérience.

Entre autres armes, j'avais une carabine extraordinaire, qui lançait un pelit obus explosible d'une demi-hvre. C'était un instrument de torture pour le chasseur; non par son poids qui ne dépassait pas vingt livres, mais avec une charge de dix drachmes de poudre, chassant une bombe d'une demi -livre, le recul était si terrible qu'il me faisait pivoter sur moi-même comme une girouette pendant l'orage. J'avais réellement peur de cette carabine, quoique, pendant nombre d'années, j'eusse été accoutumé à de fortes charges de poudre, et à des reculs assez rudes. Vas un de mes hommes ne pouvait la tirer ; ils la

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regardaient avec une sorte de terreur, et les Arabes lui donnaient le sobriquet de jenna el moutfah (enfant du canon). Ce surnom trop long pour l'usage fut changé par moi contre celui de Baby ; et la détonation de ce Baby, chargé d'un obus d'une demi-livre , annonçait toujours quelque chose de fatal. Je ne Tai jamais employée en vain contre un gibier quelconque, mais vu sa brutalité je ne m'en suis pas servi vingt fois pendant le cours de plusieurs années, soa emploi me tentait peu ; mais il fallait pourtant la nettoyer, lorsqu'elle était restée chargée plusieurs mois de suite. Mes hommes avaient alors le plaisir de la tirer, et il en résultait toujours que celui qui la faisait partir, ainsi qu'un autre gaillard qui le soutenait, étaient projetés rudement sur leurs derrières, tandis que le Baby allait tomber à plusieurs verges de distance. Cette carabine est l'ouvrage de HoUand, de Bondstreet; parfaitement à l'usage de Goliath de Cad, elle convient peu à des mortels de l'an de grâce 1866.

Les naturels de l'Afrique centrale chassent l'éléphant, en général, seulement pour s'en procurer la chair; et avant que les Arabes eussent ouvert le commerce du Nil Blanc, avant la découverte* de la portion supérieure de ce fleuve jusqu'à 5*^ de latitude nord, par l'expédition de Mehemet-Ali, on regardait les défenses comme sans valeur, et on n'y attachait pas plus de prix qu'aux os ordinaires. La mort d'un éléphant est, pour les naturels, une affaire importante, car elle fournit de la viande à une multitude d'individus, et de la graisse que tous les sauvages recherchent avec passion, soit comme friandise, soit comme cos* métique. Il y a plusieurs manières de tuer ces animaux; les pièges constituent la plus ordinaire, mais les vieux mâles, pleins de sagacité, s'y laissent rarement prendre. La position choisie pour ces pièges est, presque sans exception, dans le voisinage de quelque abreuvoir naturel, et les natifs montrent beaucoup d'adresse, en renversant des arbres à travers le sentier ordinaire que les éléphants suivent, et quelquefois en y creusant un fossé, afin que ces obstacles obligent la victime à prendre la direction où les pièges l'attendent. Ce sont des fosses d'environ douze pieds de longueur sur trois de largeur et neuf de profondeur; elles sont ingénieusement faites et diminuent graduellement jusqu'à n'avoir plus, vers le fond, qu'un pied de largeur. Comme la route ordinaire que les éléphants prennent

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pour aller boire est barricadée, ils sont obligés de suivre celle qui est entrecoupée de pièges nombreux. Tous ces pièges sont soigneusement cachés au moyen de branchages et de paille ; sur cette paille, on répand d'ordinaire de la fiente d'éléphant, afin de lui donner un air plus naturel.

Si un éléphant, pendant la nuit, tombe dans les embûches de ce sol perfide, et, plongé jusqu'aux épaules dans la fosse, il travaille en vain à s'en retirer, chaque effort qu'il fait pour recouvrer sa liberté ne faisant qu'aggraver sa position. Alors une panique saisit le reste dû troupeau, et, dans leur fuite précipitée, il en tombe toujours un ou deux dans les pièges dont le voisinage est semé en tous sens. Les vieux mâles ne s'avancent jamais rapidement vers l'abreuvoir; ils prêtent l'oreille attentivement pour tâcher de reconnaître s'il y a du danger, puis ils marchent avec circonspection, étendant devant eux leur trompe, dont les nerfs délicats découvrent immédiatement le piège caché, s'il y en a. Les victimes des artifices des nègres sont de jeunes étourdis, qui, pressés de s'avancer, le font au hasard, et courent à leur perte, comme les actionnaires dune entre|)rise véreuse. Une fois pris au piège et sans moyen d'en sortir, ils sont facilement tués à coups de lance.

La véritable saison pour la chasse est au mois de janvier, quand les hautes prairies desséchées n'offrent plus que de la paille. Si alors on découvre un grand troupeau d'éléphants, les habitants d'un district tout entier se réunissent parfois au nombre d'un millier, et, formant autour des animaux un grand cercle, ils mettent le feu au chaume à un signal donné. En quelques minutes, les éléphants sont, à leur insu, entourés d'un vaste cercle de feu, qui se rétrécit petit à petit, et doit finir par les atteindre. Les chasseurs s'avancent simultanément avec l'incendie, qui s'élève jusqu'à une hauteur de vingt à trente pieds. Enfin les animaux, effrayés par la fumée et les cris des chasseurs mêlés au sifflement de la flamme, essayent de s'échapper. De tous côtés, ils sont environnés ; partout où ils se précipitent, une barrière infranchissable de flamme et de fumée étouffante les repousse. Cependant le cercle fatal se rétrécit Buffles et antilopes, réservés aussi pour un destin affireux, s'assemblent, frappés de terreur, au centre, où le feu dévorant les atteint tous. Brûlés, aveuglés par le feu et la ftimée, les ani-

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maux sont alors attaqués par la foule deschasseurs, que la position désespérée des malheureux éléphants excite au carnage, et qui les accablent de leurs lances. Celte méthode meurtrière de faire la chasse détruit le gibier dans cette partie de l'Afrique, et les antilopes y deviennent si rares que, pendant le cours d*une journée, on en voit à peine douze dans toute l'étendue de la savane.

L'autre méthode de chasser est moins blâmable. Si beaucoup d'éléphants se trouvent dans un district, les naturels mettent environ cent hommes en sentinelle sur autant de grands arbres; ces hommes sont pourvus de lances spéciales et fort lourdes , a}ant des fers de dix-huit pouces de long environ, sur trois de largeur. Les éléphants sont poussés par la multitude des traqueurs vers les arbres où les sentinelles sont placées, et ceux qui arrivent à une distance convenable sont frappés entre les épaules. Le fer introduit à une grande profondeur, occasionne une affreuse blessure, car sa lourde et forte hampe, heurtée à chaque instant par les branches des arbres, agit à la manière d'un levier dans la plaie, et l'effet produit est si terrible que l'animal ne tarde pas à mourir d'épuisement.

Les meilleurs, les seuls véritables chasseurs d'éléphants du Nil Blanc, sont les Arabes Bagaras, vers le 13' degré de latitude nord. Ils chassent à cheval et tuent les animaux à coups de lance après un combat loyal.

Leur lance, d'environ quatorze pieds, est taillée dans un bambou mâle; le fer a quatorze pouces de long sur près de trois pouces de largeur; il coupe comme un rasoir. Deux hommes ainsi montés et armés constituent toute l'expédition. S'ils découvrent un troupeau d'éléphants, ils s'avancent vers celui dont les défenses sont les plus belles. L'un des cavaliers prend les devants, et l'animal se voyant pressé, s'élance de suite sur le cheval. Il faut beaucoup d'adresse au cavalier pour maintenir sa distaiice et s'arranger de façon à ce que le pachyderme ne perde pas un seul instant le cheval de vue, et soit entièrement absorbé par ridée de s'en saisir. Pendant ce temps, l'autre chasseur, attaché pas à pas aux talons de l'animal, met pied à terre avec une adresse surprenante, pendaiit que son cheval est encore au galop, et plonge à deux mains sa lance dans l'abdomen de Téléphant jusqu'à une profondeur d'environ huit pieds, et la retire

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de suite. S'il réussit dans son attaque, il remonte à cheval et prend la fuite, ou, s'il n'a pas le temps de se remettre en selle, il s'enfuit à pied de son mieux, car l'éléphant Se retourne ordinairement et le poursuit. Son compagnon fait alors rebrousser chemin à son cheval, et, s'élançant vers sa victime, met pied à terre à son tour et enfonce sa lance profondément dans la première blessure.

Si celle-ci a été faite scientifiquement, les entrailles de l'éléphant s'échappent de manière qu'il est immédiatement hors de combat. Deux bons chasseurs tuent souvent plusieurs individus du même troupeau; mais, dans cette dangereuse lutte corps à corps, le chasseur est souvent la victime. Il est sans doute beaucoup moins dangereux de chasser l'éléphant à cheval qu'à pied ; mais, quoique la vitesse du cheval soit supérieure, comme le terrain est ordinairement très-défavorable, il peut arriver au chasseur de tomber, et alors c'en est fait de lui et de sa monture.

Les instincts des Africains sont si sauvages qu'ils ne songent qu'à détruire les éléphants, jamais à en faire des animaux domestiques.

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