CHAPITRE VIII
QUeSTIONS NOIRES.
Ibrahim revint de Gondokoro, amenant avec lui une grande quantité de munitions. Un blessé des gens de Chenouda arriva aussi, seul survivant du combat avec les Latoukas. On l'avait laissé pour mort, mais il s'était rétabli, et jour et nuit avait erré à travers le pays, souffrant de la faim et de la soif, se dérobant comme une bête fauve aux regards des hommes, car sa conscience coupable lui représentait chaque Latouka comme un ennemi. Enfin quelques Latoukas l'avaient rencontré; et leurs femmes l'avaient non-seulement bien traité et nourri, mais reconduit au camp d'Ibrahim.
Le nègre est une singulière anomalie ; en lui les bonnes et les mauvaises qualités de la nature humaine paraissent sans aucune régularité, comme les fleurs et les épines du désert où il habite. Toujours esclave du premier mouvement, jamais guidé par la réflexion, il nous étonne à cause de sa stupidité crasse, puis une explosion soudaine de sympathie de sa'^part nous cause une surprise aussi soudaine. Ma longue expérience des sauvages de l'Afrique m'a convaincu qu'il est également absurde de condamner les nègres en bloc, et de comparer leur capacité intellectuelle avec celle des blancs. Malheureusement on fait de cela une affaire de parti : les uns disent que le nègre est un être supérieur, les autres lui refusent jusqu'aux éléments de la raison- Il y a toujours eu une telle diversité d'opinion sur les mérites
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intrinsèques des nègres qu'on pourrait en déduire la preuve qu'ils forment une variété distincte de l'espèce humaine. Tant que l'on sera généralement d'avis que nègres et blancs doivent être gouvernés par les mêmes lois et soumis aux mêmes usages, le nègre sera une pierre d'achoppement dans toutes les sociétés dont il fera partie. Le même régime sera applicable au blanc et au nègre lorsque le cheval et l'âne pourront porter le même harnais. Ce qui a abaissé le caractère du nègre, ce qui l'a rendu un objet de mépris, c'est la grande erreur de vouloir appliquer le même niveau à deux choses tout à fait inégales.
Qu'est l'Africain dans ses déserts? mauvais, sans contredit» mais pas autant qu'un homme blanc le serait dans des circonstances semblables. Il est à la merci des mauvaises passions inhérentes à la nature humaine, mais il n'offre pas ces exagérations du vice que l'on trouve dans les pays civilisés. Le plus fort vole le plus faible, une tribu se bat contre la tribu voisine ; — n'est-ce pas ce que nous faisons en Europe ? Ce sont là les actes légitimes de peuplades indépendantes, sanctionnés par les chefs de ces peuplades. Ils se réduisent en esclavage les uns les autres. — Mais y a-t-il si longtemps que les Américains étaient propriétaires d'esclaves, que nous l'étions nous-mêmes? Le nègre est insensible et ingrat; — n'y a-t-il pas d'ingratitude en Angleterre? Il est naturellement artiOcieux et menteur. — Les Européens sont-ils tous remarquables par leur franchise et leur amour de la vérité? Pourquoi le nègre ne serait-il pas l'égal du blanc ? Quant à la force du corps, elle est la même chez tous les deux ; pourquoi n'en serait^il pas ainsi de la vigueur intellectuelle?
Je crois que pendant la période de l'enfance le nègre dépasse en intelligence l'enfant blanc du même âge ; mais son esprit ne prend aucun développement ; le fruit est là, il ne mûrit pas ; le corps se fortifie, l'esprit reste stationnaire.
Un petit chien de trois mois est supérieur en intelligence à un petit enfant du même âge, mais l'esprit de l'enfant se développe, tandis que l'intelligence du chien en reste là. Aussitôt que le poussin a brisé sa coquille il a assez d'instinct et assez de vigueur pour aller de suite chercher sa nourriture ; le jeune aiglon, au contraire, reste sans force dans son nid ; avec le temps pourtant celui-ci dépasse celui-là. Nous voyons autour de nous des
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exemples singuliers de diversité dans toutes les espèces de la race humaine, du règne animal, du règne végétal. Hommes, bétes et plantes appartiennent à des variétés distinctes ayant chacune ses qualités particulières, ses traits caractéristiques. De ce qu'il y a plusieurs centaines de variétés de chiens, il n'en <st pas moins sûr qu'elles constituent toutes ensemble la grande race du chien; lévrier, chien de chasse, mâtin, barbet et roquet. — Ils diffèrent entre eux par leurs instincts autant que les nombreuses variétés de l'espèce humaine. Les fleurs et les fruits reproduisent le même exemple; le raisin sauvage que Ion trouve dans la forêt est du raisin, et il fait partie de la famille à laquelle appartient le raisin muscat, mais il n'a pas le goût délicieux de celui-ci. L'églantine est aussi de la même famille que la rose de nos jardins, combien pourtant ne lui estelle pas inférieure 1
Des fleurs et des fruits nous pourrions maintenant passer aux insectes» et examiner les milliers de variétés de la même espèce qui remplissent Tair, papillons et scarabées en quantités innombrables, les différents membres de chaque classe ayant chacun ses instincts spéciaux, ses particularités distinctives. Les poissons, et même les mollusques donnent lieu à des remarques analogues ; — chaque groupe est partagé en variétés différant toutes Tune de l'autre, et distinguées chacune par ses propres qualités ou ses propres défauts.
Dans ce grand système de la création qui a partagé les races et les a subdivisées suivant certaines lois mystérieuses, assignant à chacune des qualités spéciales, les variétés de larace humaine déploient de certains traits qui les rendent propres à des localités particulières. Le changement de résidence n'amènera pas un changement dans le caractère naturel de la race ; mais les instincts se développeront quel que soit le pays où elle habite. Ainsi les Anglais sont aussi Anglais en Australie, aux Indes et en Amérique, qu'ils le sont en Angleterre; partout ils déploieront l'industrie et l'énergie qui les caractérisent comme race; de même l'Africain restera nègre par ses instincts naturels en quelque lieu où il soit transplanté ; et ces instincts naturels étant l'amour de la paresse et la barbarie, il deviendra assurément paresseux et barbare à moins qu'on ne le gouverne d'une manière spéciale, et qu'on ne l'oblige à être industrieux.
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L'histoire du nègre a prouvé la bonté de ma théorie. Une fois abandonné à lui-même il a toujours rétrogradé. Comme un cheval en liberté, il devient sauvage ; assujettissez- le au harnais, et aucun animal n'est plus utile. Cette conclusion est malheureusement contraire à l'opinion publique en Angleterre, où la vox populi assume le droit de. décider en dernier ressort sur les choses et les hommes qu'elle ne connaît en aucune façon. Les Anglaîis veulent absolument que leur système de poids et mesures détermine l'excellence de l'espèce humaine; et, par conséquent, la multitude qui ne connaît rîen aux nègres, a décidé que le nègre est un frère maltraité, qu'il est un digne membre de la famille humaine réduit à une position inférieure par les préjugés et Tignorance des blancs dont il devait être l'égal de toute façon.
Le nègre a été et est encore tout à fait méconnu. Quelque sévèrement que nous puissions condamner l'horrible système de l'esclavage, il n'en est pas moins avéré, d'après les résultats'de l'émancipation, que le nègre n'apprécie pas les bienfaits de la liberté ; il ne montre pas le moindre signe de reconnaissance envers celui qui a brisé ses fers Dans son intelligence bornée, il ne peut comprendre le sentiment de pure philanthropie qui détermina l'Angleterre à prendre l'initiative contre l'esclavage; et il regarde le mouvement abolitioniste comme une preuve seulement de sa propre importance. Son horizon restreint ne renferme à ses propres yeux que lui, le nègre, et par conséquent sa vanité lui fait croire que le monde entier est aux prises à cause de la question nègre. Il en résulte qu'il se regarde comme le seul personnage d'importance ( n ce bas monde ; il est beaucoup trop distingué pour travailler. C'est sur ce point surtout qu'il laisse percer toute sa nature. Personne ne peut exercer aucune autorité sur lui ; une fois libre, son premier soin est de trancher de l'égal avec ceux qu'il servait encore naguère, et d'usurper une dignité, des prétentions qui dégoûtent invariablement une société blanche. De la sorte le mauvais vouloir, la haine et la jalousie s'engendrent de part et d'autre, sans compter les erreurs qu'un tel état de choses doit forcément produire. La question définitive se pose ainsi : Pourquoi le nègre a-t il été d'abord introduit dans nos colonies et en Amérique?
Le soleil est ici le grand arbitre. Il y a des produits naturels nécessaires aux pays civilisés, mais qui ne peuvent croître que dans les climats des tropiques, où Thomme blanc ne saurait vivre s'il était exposé à travailler aux rayons du soleil. Ainsi, à défaut d*une population aborigène, dans des pays fertiles comme les Antilles, et certaines parties de TAmérique, le nègre fut dans l'origine importé comme esclave pour travailler à là terre. Chez lui le nègre était sauvage, et réduisait son semblable en servitude : il devint ainsi la victime de son propre système — système de servitude qui a toujours été le trait caractéristique des tribus africaines, et qui ne leur a pas été, comme on le dit trop souvent, inculqué par les blancs.
Dans cet état d'esclavage le nègre se vit obligé de travailler, et par son travail tous les pays où il avait été introduit prospérèrent bientôt. Soudain on lui rendit sa liberté; dès ce moment il refusa de travailler, et au lieu d'être un membre utile de la société humaine, il devint un fardeau nuisible, complotant et intrigant sans cesse, plein d'une haine mortelle contre l'homme blanc qui lui avait généreusement rendu l'indépendance.
Or, comme le nègre était importé dans l'origine pour travailler, et comme il refuse de faire maintenant quoi que ce soit, il est évident que le but n'a pas été atteint. De deux choses l'une : il faudra le contraindre au travail par les lois sévères contre le vagabondage ; ou il faudra abandonner à la ruine, sous le régime de l'abolitionisme et de la paresse libre des nègres, les pays magnifiques où régnait la prospérité lorsque le travail des noirs était forcé. Voyez Saint-Domingue I
Sous une direction spéciale et une contrainte particulière, le nègre peut devenir un être important et fort utile; traitez-le conmie un Anglais, et il affectera, non les vertus^ mais les vices de la civilisation ; en essayant de devenir un homme blanc, il perdra ses bonnes qualités naturelles.
Revenons à nos moutons noirs. — Il était amusant de voir le changement qui s'était accompli dans un esclave civilisé (?) par les chasseurs d'esclaves. Parmi ces diverses troupes plusieurs noirs avaient été pris, qui maintenant goûtaient avec délices la vie de chasseurs ; rien pour eux ne semblait aussi facile que d'obtenir de l'expérience en faisant des razzias de bestiaux et d'êtres humains ; le premier soin d'un esclave était de se procurer
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un esclave pour lui-même f Les meilleurs chasseurs, les coquins les plus hardis, les plus énergiques, étaient les nègres qui avaient autrefois été pris. Ils se donnaient des airs d'une importance ridicule. En marche ils consentaient rarement ^ porter leurs propres fusils ; chacun était invariablement accompagné d'un petit négrillon qui se tenait près de lui, trottait à pied à ses côtés pendant une longue marche , et portait un fusil beaucoup plus grand que lui. Une femme se montrait ensuite chargée d un panier avec une marmite, une gourde pleine d'eau et des provisions, tandis qu*un naturel loué pour cet usage portait rhabit de rechange du soldat, et la peau de bœuf qui lui servait de couche. Ainsi celui qui avait été fait prisonnier se passait cette fantaisie sur d'autres malheureux; Tesclive devenait matlre, la seule différence entre l'Arabe et lui étant que le nègre avait une absurde idée de sa propre dignité. En vain j'essayais de raisonner avec eux contre les principes de l'esclavage; ils le regardaient comme un crime lorsqu'ils en souffraient euxmêmes, toujours prêts à en pr.ûter dès que la force était de leur côté.
Parmi ces gens d'Ibrahim se trouvait un noir nommé Ibrahimawa. Natif de Bornu, il avait été pris à Tâge de douze ans, et venduàConstantinople. Il avait autrefois appartenu à Mehemet- Ali-Pacha; il connaissait Londres et Paris; et habitait Kertch lors de Texpédilion de Crimée. C'était un grand voyageur, et son goût naturel pour la géographie et la botanique faisait de lui une exception brillante parmi le reste de la troupe. S'étant enfui de chez son maître en Ég} pte, il avait passé son temps à vagabonder à Khartoum, magnifiquement habillé, se persuadant (c* était bien d'iin nègre 1) que tout le monde l'admirait et le prenait pour un bey. Ayant bientôt dépensé son argent il s'engagea à Koorshid Aga pour le servir pendant son expédition au Nil Blanc. Personne ne prouvait mieux que lui que les instincts du nègre ne varient jamais. Il était sans dout*} de beaucoup supérieur à ses compagnons, mais son peu de connaissances se joignait à une telle vanité, qu'il m'amusait extrêmement, tandis que ses manières hautaines le faisaient détester des autres, Arabes et nègres. Ayant vu beaucoup de pays, il aimait à raconter ses aventures, sur lesquelles il répandait un vernis d'exagération et de poésie tel qu'il aurait pu passer pour le matelot Sindbad en personne. Il
avait vraiment un talent extraordinaire pour la géographie; sou* vent il me faisait visite, et passait des heures à tracer avec un bâton sur le sablo des cartes des pays qu'il avait visités , surtout du bassin de la Méditerranée et du parcours depuis l'Egypte et Constantinople jusqu'en Angleterre. Malheureusement il rattachait toujours quelque longue histoire aux stitions principalesde son voyage. Les descriptions qui m'intéressaient le plus avaient rapport au rivage occidental du Nil Blanc; car pendant un service de plusieurs années auprès des marchands d*ivoire, il avait eu occasion fle visiter une tribu de cannibales, lesMakkarikas, à environ deux cents milles à Touest de Gondokoro. Lui et beaucoup d'autres individus de la troupe d'Ibrahim avaient été témoins de nombreux actes de cannibalisme durant leur résidence chez les Makkarikas. C'étaient, me disait-il, d'excellentes gens, maisavec un goût très-prononcé pour les chiens et la chair humaine. Ils accompagnaient les Arabes dans leurs razzias, et ne manquaient jamais de dévorer les morts. Les marchands se plaignaient d'eux comme de mauvais associés, car ils persistaient toujours à tuer et à manger les enfants dont les autres voulaient faire des esclaves. Leur habitude était de saisir un enfant par la cheville, et de lui briser le crine contre terre : ils lui ouvraient ensuite Tabdomen, et enlevaient l'estomac et les intestins; puis lui attachant ensemble les chevilles et le cou, ils le transportaient ainsi jusqu'au camp où ils le partageaient en quartiers et le faisaient bouillir dans une grande marmite. Un autre homme à mon service avait été témoin à Gondokoro même de l'acte de cannibalisme le plus horrible.
Les marchands venaient d'arriver des régions de l'Ouest avec leur ivoire et un grand nombre d'esclaves; les porteurs d'ivoire étaientMakkarikas.Unedesesclives femelles ayant essayé de s'échapper, son propriétaire lui tira un coup de fusil qui l'atteignit dans le côté. Elle tomba blessée. Elle était fort grasse, et de sa blessure sortait une grande quantité de graisse jaunâtre. Les Makkarikas ne Font pas plutôt vue dans cet état qu'ils se précipitent sur elle en foule, arrachant par poignées de sa blessure cette graisse palpitante.de vie, et se disputant cette horrible proie. D'autres la tuent à coups de lance, et se la partagent, en lui coupant la tête et lui dépeçant le corps avec leurs armes, dont ils se servent comme de couteaux, en faisant des sections longitu-
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dinales à partir de Fentre-jambes , le long de Tépine dorsale jusqu'au cou.
Beaucoup de femmes esclaves et d'enfants témoins de la scène prennent la fuite et se réfugient parmi les arbres. Les Makkarikas leur font la chasse, et arrachant les enfants 4e leur abri entre les branches, ils en tuent plusieurs ; bientôt un festin gigantesque en résulte pour la troupe. Mon serviteur Mohammed, témoin oculaire de cette aventure affreuse, me déclara que de trois jours le dégoût l'avait empêché de manger son dfner.
Quoique mon camp fût entièrement séparé de celui d'Ibrahim, j'étais terriblement ennuyé par ses gens, qui, sachant que j'étais abondamment pourvu de beaucoup de choses qui leur manquaient, venaient tous les jours mendier à la porte de ma tente depuis le matin jusqu'au soir. Les repousser eût été les insulter, et comme malheureusement le succès de mon exploration exigeait que je restasse en de bons termes avec les marchands, j'étais obligé de me montrer froidement poli, et de ne leur rien refuser. Presque tous les jours on m'apport lit des fusils brisés i \ raccommoder; j'avais obtenu comme armurier une réputation considérable; de plus je possédais les outils nécessaires, de sorte que je n'étais jamais sûr d'un instant de repos , et presque toujours je me voyais à l'ouvrage.
Un jour Ibrahim fut saisi d'une fièvre dangereuse dont on crut qu'il allait mourir. Encore une fois on eut recours à moi. Voyant qu'il était dans un état d'affaissement partiel, et que le mouvement du cœur ne se faisait plus avec régularité, — symptôme si souvent fatal dans cette période de la maladie, — je le rétablis au moyen d'un très-fort stimulant. De cette, façon, j'obtins comme médecin une réputation qui, bien qu'utile, me procura beaucoup d'ennuis, car tous les jours j'étais accablé de malades qui espéraient des cures miraculeuses dans les maladies les plus incura* blés.
Par ce moyen j'obtins sur les Arabes une fort grande influence ; mais j'étais continuellement exposé à des désagréments et à des tracasseries de tout genre à cause de leur conduite envers les Latoukas. Ceux-ci, faibles comme tous les êtres insouciants et irréfléchis, prenaient la mouche très facilement. Les Turcs de leur côté, au nombre de cent quarante hommes, ne craignaient personne, et selon toute probabilité les hostilités ne devaient pas
tarder à éclater. J'étais occupé à construire les huttes et à fortifier mon camp : quoique j'offrisse un salaire très-considérable, je ne pouvais pas obtenir des naturels de travailler régulièrement. Ils insistaient toujours pour recevoir leurs verroteries avant de se mettre à Touvrage, et à peu d'exceptions près, ils disparaissaient dès que je les avais payés.
Un jour, un nègre s'étant conduit de la sorte avec un Turc, fut saisi, et on le battit sans miséricorde. Une demi-heure après, le nogara se fit entendre, et les tambours des villages voisins y répondirent. Au bout d'une heure environ, plusieurs milliers d'hommes, armés de lances et de boucliers, étaient réunis à moins d'un demi-mille du camp tare, pour venger l'insulte faite à leur compatriote. Cependant , les Turcs battirent la caisse à leur tour, et s'assemblèrent en armes autour de leur drapeau, en dehors de leur zareeba^ offrant une ligne de gens bien résolus à se défendre. J'extrais le paragraphe suivant de mon journal: « Ces Turcs sont de charmants voisins ; ils vont, à coup sur, causer une querelle dans laquelle je serai obligé de prendre part à mon corps défendant; car, en cas de tumulte, les naturels ne feront aucune différence entre les Turcs et moi, quoique, lorsque nous sommes en paix, ils me distinguent d avec ceux-ci d'une manière très-favorable. Pas un nègre n'étant venu aujourd'hui travailler aux huttes, j'ai envoyé chercher les deux chefs Commoro et Moy, et me suis entretenu longtemps avec eux. Ils me dirent qu'aucun Latouka ne serait châtié impunément comme un vaurien par les gens des trafiquants; que, quant à moi, j'étais un grand chef, et qu'ils ne murmureraient pas, si jamais il me plaisait de les battre. Je leur conseillai de se tenir tranquilles, et de ne pas se chamailler pour des bagatelles; car, si un combat avait lieu, les Turcs détruiraient sans faute le pays entier.
« Je leur dis en même temps qu'ils ne me traitaient pas d'une façon convenable; lorsqu'ils étaient embarrassés, ils venaient toujours réclamer mes services comme médiateur, et pourtant ils ne voulaient me donner aucune provision, quoiqu'ils sussent que je payais régulièrement ce que j'achetais; leurs troupeaux étaient immenses, et cependant je me voyais obligé de vivre tous les jours de gibier; quant à terminer mon camp, c'est ce que je ne pouvais faire, parce qu'il m'était impossible de me procurer,
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soit des ouvriers, soit des matériaux. Le résultat de notre conversation fut qu'ils me fourniraient tout ce dont j'aurais besoin, et qu'ils empêcheraient le combat d'avoir lieu. Le soir, en effet, on m'amena une chèvre, et bon nombre d'hommes arrivèrent avec du gazon et du bois qu'ils proposèrent de me vendre pour la construction de mes huttes. »
Le lendemain, quelques-uns de mes gens allèrent à un village voisin pour acheter du blé, mais les habitante les insultèrent, et refusèrent de leur rien vendre, disant qu'il fallait que nous mourrions de faim, car tout le monde était bien résolu de ne nous vendre ou nous donner quoi que ce fût. « Cette conduite ne peut manquer de soulever des hostilités, car les Turcs sont trop fiers pour se laisser insulter. Je crains que quelque expédition n'amène le départ de toute la caravane turque ; et, en ce cas, les Latoukas saisiront peut-être l'occasion d'attaquer mes compagnons, tout innocents qu'ils soient. Ceux-ci sont tellement obéissants à Tordre que je leur ai donné: « Tune voleras ni esclaves, ni bestiaux; tu ne tireras pas un seul coup de fusil, excepté pour te défendre, » qu'ils se résignent au sort ignoble de soigner les ânes et de garder le camp.
Latouka est dans un fort grand état d'agitation, et le mécontentement des naturels augmente tous les jours. Deux de mes gens étaient allés dans la ville pour acheter de Therbe ; sans la moindre provocation de leur part, les naturels les environnèrent; l'un perdit son fusil, l'autre, après une lutte dans laquelle il se vit arracher sa baguette, dut battre en retraite. Bientôt un grand nombre de soldats s'assemblèrent, et j'envoyai au chef pour redemander le fusil qui me fut rendu dans la soirée. Je ne pouvais pas me procurer la moindre chose sans les plus grands ennuis et la plus grande difûcuKé.
Par la rébellion et la désertion de mes hommes à Gondokoro, mon expédition, si bien concertée, était réduite à une poignée de soldats, qui dépendaient du bon plaisir d'une troupe de voleuA pour pénétrer dans l'intérieur du pays. Au lieu de voyager, ainsi que je l'avais arrangé, à la tête d'une compagnie de quarantecinq hommes bien armés, j'avais sous mes ordres quinze abominables poltrons, employés à conduire des bêtes de somme; de la sorte, ils n'auraient absolument aucune ressource, si on les attaquait en route. Je résolus donc d'établir un dépôt à Latouka, et
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de ne voyager qu'avec douze ânes et le plus petit bagage possible. Il me fallait mettre un terme à un état de choses dont mon orgueil souffrait continuellement. Il était facile d'abandonner Texpédition, dont la réussite semblait presque impossible , et ne pouvait avoir lieu que grâce à la plus grande patience, à une persévérance indomptable et à des ménagements de toute espèce. J'en étais donc réduit à la triste ressource de me joindre à cette troupe de marchands qui me haïssaient du fond du cœur, et ne me toléraient qu'en vue des cadeaux que je leur donnais. Un jour, dans l'après-midi, quelques naturels arrivèrent tout à coup d'un pays nommé Obbo; ils apportaient, de la part de leur chef, des présents pour les Turcs et aussi pour moi. Ibrahim reçut plusieurs défenses ; quant à moi, une houe de fer (molote) m'échut en partage ; car on avait déjà tntendu dire dans ce pays, < qn*il se trouvait à Latouka un homme blanc qui ne se souciait ni d'esclaves ni d'ivoire. •» Les naturels nous dirent que leur pays abondait en ivoire; Ibrahim résolut donc de s'y rendre avec une poignée d'hommes, puisque les habitants passaient pour être de mœurs très-douces. Je demandai au chef de l'expédition de me montrer dans quelle direction se trouvait Obbo, et il m'indiqua le sud-ouest. C'était précisément de ce côté que j'avais voulu me mettre en route; ainsi une occasion favorable se présentant, je résolus de partir sans tarder. Le 2 mai 1863, à 9 heures du matin, nous sortîmes de Latouka, charmés de quitter ce théâtre d'inaction. Je laissai mon camp et mes bagages sous la surveillance de cinq hommes à la sûreté descjucls je priai Coramoro de pourvoir. Je lui dis en même temps que je n'avais pas la moindre hésitation à lui confier tout ce que j'avais. Si vous faites appel aux sentiments d'honneur d'un sauvage, il vous trompera rarement; c'est là une des plus belles exceptions à leurs défauts et une des nombreuses anomalies qu'on peut signaler dans le caractère des Africains.
Après avoir suivi, l'espace de dix-huit milles, la pittoresque vallée de Latouka, nous arrivâmes au pied de la chaîne des montagnes. Pas d'autre sentier que celui auquel les naturels sont habitués, sur une rangée de rocs de granit formant une chaîne de quatre cents pieds environ de hauteur. C'était avec la plus grande difficulté qu'on pouvait faire gravir aux ânes, chargés de bagages, cette sorte d'escalier inégal formé par les
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nombreux blocs de granit; on eût dit les rampes de la grande pyramide. Cependant, à force de les tirer en avant par les oreilles et de les pousser par derrière, nous réussîmes à leur faire tous gagner le sommet, à l'exception d'un qu'il fallut bien abandonner.
Nous nous trouvions alors au milieu des montagnes ; devant nous s'étendait une vallée magnifique, bien boisée, et d'environ six milles de largeur ; cette vallée forme le bassin de la rivière Kanieti, que nous avions déjà traversée à Wakkala, entre EUyria et Latouka.
Passant cette rivière à gué dans un courant rapide, nous arrivâmes à l'autre bord non sans difficulté, et les ânes mouillèrent tout ce qu'ils portaient. Ce dernier incident ne tirait pas à conséquence, car nous fûmes surpris par un violent orage, qui nous trempa tous comme le bagage l'avait déjà été. Quelques plantains sauvages nous fournirent des feuilles, dont nous cherchâmes à faire usage comme d'écrans, mais les gouttes de pluie étaient trop pesantes pour une protection aussi faible. Nous résolûmes d'établir un bivouac à moins d'un mille de la rivière, car le soir était survenu, et, par un temps pareil, il fallait renoncer à s'avancer. Notre tente étant restée à Latouka, nous fûmes obligés de nous contenter de notre position sur un rocher d'un acre' d'étendue. Nous y allumâmes un feu énorme, et nous nous assîmes frissonnants tout autour. On ne coupa pas d'herbe pour les animaux, car les hommes avaient été trop occupés à rassembler assez de bois pour entretenir le feu pendant toute la nuit. Quelques volailles apportées de Latouka ayant été noyées par la pluie, les mahométans refusèrent de les manger, parce qu'elles n'avaient pas été égorgées; n'ayant pas les mêmes scrupules, Mme Baker et moi, et, de plus, étant très-affamés, nous en flmes une espèce de fricassée, puis, trempés jusqu'aux os et fatigués, nous nous retirâmes jusqu'au lendemain matin sous notre abri de cuir de bœuf non préparé. Ces peaux de bœuf ne sont pas à l'épreuve de l'eau, sans doute, mais elles peuvent jusqu'à un certain point garantir d'une trop grande humidité ; lorsqu'elles sont trempées d'outre en outre, elles offrent les mêmes comforts que toute autre espèce de cuir nr.ouillé ; elles ont, Ca