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VOYAGE DANS L'OBBO. 211
plus, une odeur sut gcneris des plus désagréables, mais fort attractive pour les hyènes.Pour ce motif, la nuit étant fort noire, plusieurs hommes perdirent leurs sacs de cuir qu'ils avaient laissés sur le rocher.
A 6 heures du matin, après une fort mauvaise nuit, nous nous remîmes en route, et, au bout d'une marche de deux milles, je commençai à être fort inquiet sur le sort de mes ânes; ca^j* nous devions, me dit-on, gravir une montagne de granit fort abrupte, d'au moins sept cents pieds de hauteur, qui était exactement devant nous, et sur le sommet de laquelle était perché un grand village. Nous n'avions point de porteurs à espérer ; ce fut avec la plus grande difficulté que nous flmes avancer nos chevaux ; heureusement, ils n'avaient jamais été ferrés, et leurs sabots se tenaient fermes là où le métal eût glissé ; enfin, au bout d'une ascension très-longue et très-pénible, nous nous trouvâmes tous réunis sur le plateau. De ce point élevé, nous eûmes une vue magnifique du pays environnant, et je relevai, au moyen de la boussole, la montagne de Latouka, le Gebel- Lafeet, au nord 45** E. Comme les naturels du pays n'avaient à vendre que quelques iiaricots /nous repartîmes sur-le-champ pour descendre la pente opposée, dont, à 2 heures 40, nous atteignîmes la base, les ânes et chevaux ayant eu la plus grande peine à s'avancer sur les grands blocs de pierres. La contrée, au delà, est assez bien boisée, quoiqu'elle manque de hautes futaies. L'herbe a deux pieds de haut, et croît rapidement, tandis que dans le Latouka tout est stérile. Arrivés à 5 heures 20 de Taprèsmidi sur les bords d'un petit ruisseau, tributaire du Kanieti, nous eûmes une nuit calme, nous dormîmes bien, et, le lendemain à 6 heures du matin, nous commençâmes la marche la plus délicieusequej'aie jamais faite en Afrique. Nous nous avancions en serpentant au milieu même des montagnes couvertes de forêts, et dont les pics nus s'élevaient au-dessus de toute végétation à une hauteur d'environ cinq mille pieds; puis, nous poursuivîmes notre marche à travers une suite de vallées étroites, bordées par des crêtes abruptes variant entre quinze cents et deux mille pieds de haut. Sur chaque crête se trouve un village, bâti, sans nul doute, sur ces points inaccessibles pour des raisons de sûreté. Enfin, tentant Tascenson principale, nous gravîmes, pendant l'espace de deux heures, un défilé tortueux et
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très-escarpé. L'air était fort salubre, la route était embellie de magnifiques fleurs sauvages, dont quelques-unes ont un parfum exquis et d'innombrables tiges de vigne forment des festons d'un arbre à Tautre. Nous sommes maintenant sur la haute chaîne de montagnes qui sépare les basses terres du Latouka des highlands d*Obbo. Arrivés au sommet de ce défilé, nous nous trouvons au-dessus de la vallée de Latouka. Outre les fleurs
sauvages, nous voyons diverses espèces de fruits^ tous bons ; surtout une variété de pomme, et une prune jaune d'un goût délicieux. Les raisins promettent beaucoup, mais ne sont pas mûrs. Le paysage est superbe ; à l'est et au sud-est se groupent de hautes montagnes, pendant qu'à l'ouest et au sud se déroule une grande étendue de pays, plantée comme un parc, et d'un vert très-foncé. Sur ce plateau élevé, la saison est beaucoup plus avancée que dans le Latouka. Ces montagnes étaient le siège des orages que j'avais observés de la plaine; la saison pluvieuse durait ici depuis bien des mois, tandis qu'à Latouka tout mourait de sécheresse. A l'ouest du délilé, l'herbe atteignait six pieds de haut. Quoique 1 ascension eût duré deux heures, nous ne mîmes pas plus de quinze minutes à descendre sur un plateau élevé qui forme la ligne de partage des eaux entre Test et l'ouest.
Après une marche d'environ douze milles depuis le sommet du défilé, nous arrivâmes au village principal d'Obbo. La pluie tombait à torrents; et, trempés jusqu'aux os, nous entrâmes dans une cabane fort sale. Ce village est à 40 milles S. 0. de Tarrangollé, mon quartier général du Latouka.
Les naturels d'Obbo diflërent entièrement de ceux de Latouka, pour le dialecte et l'apparence. Us ne sont pas entièrement nus, excepté lorsqu'ils vont à la guerre; ils se tatouent alors le corps avec des raies rouges et jaunes; leur costume habituel est la peau d'une antilope ou d*une chèvre, jetée sur leurs épaules comme un manteau. Leurs traits sont bien formés, surtout le nez. La coiffure des Obbos est très-propre; ils se tressent les cheveux et en forment, au moyen de fil, une queue plate qui ressemble à celle d'un castor, et qu'ils bordent avec une lanière très-déliée de cuir non travaillé pour lui conserver sa forme. Cette coifl'ure, comme celle des Latoukas, exige plusieurs années pour arriver à sa perfection.
Depuis Obbo, vers le sud-est, ce ne sont que montagnes, les
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points les plus élevés atteignant une hauteur de quatre ou cinq raille pieds au-dessus du niveau général du pays ; au sud, quoi cfu'il n'y ait pas de montagnes proprement dites, mais seulement quelques collines isolées, le pays ne cesse pas de s'élever. La direction des eaux est sans exception et très-visiblement "vers l'ouest et le nord-ouest. La végétation d'Obbo et de tout le ■^ersantouestde la montagne difRre de celle du versant opposé; )e sol, très-fertile, produit en abondance l'herbe de Guinée, dont toutes les plaines sont couvertes. Ce pays donne neuf espèces d'ignames , et quelques-unes croissent dans les forêts à Tétat aauvage. Une espèce singulière, que je n'ai jamais vue ailleurs,
Coiffure et types des Obbos,
est appelée par les naturels Collolollo. Elle présente plusieurs tabercules sur la racine et sur la tige ; elle ne s'étend pas à terre comme la plupart des plantes de cette famille, mais elle s'accroche aux arbres partout où ses vrilles peuvent trouver prise. Dechaque bourgeon de la tige s'élève une bulbe de la forme d'un rognon; cette bulbe grossit, et, lorsqu'elle est mûre, elle est de U grosseur d'une pomme de terre. Cette plante est si féconde qu'un'seul individu produit environ cent cinquante tubercules; ils sont couverts d'une belle pellicuîe d'un brun verdâtre, et ont 4 peu près le goût de la pomme de terre, mais plus fade. Il y a plusieurs excellents fruits sauvages, un entre autres
très-semblable à une noix verte; la chair en est d'un goût parti culièrement agréable, et le noyau ressemble exactement par si taille et sa couleur d'un acajou brillant au marron d'Inde; oi le fait rôtir, puis on le réduit en farine que l'on fait bouillir Alors on voit flotter à la surface dç l'eau une espèce de beurr( ou de graisse, que les naturels aiment beaucoup ; ils s'en serven ]K)ur se frotter le corps, car ils la regardent comme la meilleur* de toutes les substances du même genre pour la peau. On h mange également.
Parmi les meilleurs fruits sauvages s en trouve un qui res semble au raisin. Il croit en grappes sur un arbre élevé. J'a remarqué aussi un fruit d'un jaune brillant, aussi gros qu'ui raisin muscat, et différentes espèces de prunes. Pas un de ce fruits ne vient à Latouka. Les pistaches de terre abondent dan les forêts; elles ne ressemblent pas à celles que Ton trouvi sur la côte occidentale de l'Afrique, mais elles sont renfermée dans une coque très-dure. On voit à l'état sauvage une belli qualité de chanvre ; mais les cordes, dont les naturels se serven ordinairement, sont faites de la fibre d'une espèce d'aloès. h tabac atteint ici une grandeur extraordinaire, et on le prépan d'après les mêmes procédés qu'à Ellyria. Quand il est mûr^ oi écrase et on réduit les feuilles en pûte dans un mortier; cetb masse se met ensuite dans un moule en bois de forme conique où on lui fait subir une autre pression. Laissée dans ce moul jusqu'à parfaite dessiccation, elle offre alors l'aspect d'un paii de sucre fort dur. Le tabac d'EUyria est confectionné en formi de fromages, et souvent vicié par un mélange de fiente de vache Jamais je n'avais fumé avant mon arrivée àObbo, mais,comm( je souffrais alors beaucoup de la fièvre, et que je me trouvai; dans un pays fort humide, je fis mon apprentissage avec de pipes et du tabac du pays.
Chaque tribu affecte un modèle spécial pour ses pipes ; celle des Baris ont une embouchure comme celle d'une trompette chez les Latoukas, elles sont longues et étroites ; celles des Obbo sont plus petites et très -élégantes. Tous leurs ustensiles ei poterie sont mal cuits et très-fragiles lorsqu'ils sont humides La forme des jarres d'eau est très-belle, quoiqu'on ne connaissi pas l'usage de la roue à potier ; c*est avec la main seule qu'il obtiennent la forme circulaire. Parmi les tribus du Nil Blanc, ci
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ne fait en terre que des pipes et des jarres; tous les autres ustensiles sont en bois ou en calebasses.
Je fixai la latitude de mon camp à Obbo par k^ 02' N. Long. E. 32* 31'; l'élévation générale du pays étant de 3674 pieds au-dessus du niveau de la mer et la température d'environ 76® ïarenlieit. Comme Latouka se trouve à peu près à 2236 pieds audessus du niveau de la mer, nous étions, à Obbo, sur un plateau élevé de 1438 pieds au-dessus du niveau général du pays à l'Est de la chaîne de montagnes. Le climat serait sain, si la population était assez nombreuse pour lutter avantageusement contre la nature; mais les pluies durent pendant dix mois de l'année, depuis février jusqu'à la fin de novembre, et comme le pays est très-fertile, la végétation croît trop rapidement, et la population trop-faible, est pour ainsi dire, étoufiee par la surabondance des plantes herbacées. Cette masse de feuillage, ces herbes de dix pieds de haut entrelacées de lianes et de vignes sauvages sont impénétrables à l'homme, et forment un fourré immense, habité par des éléphants, des rhinocéros et des buffles, animaux que leur force et leur poids rendent seuls capables de s'y frayer un passage. Il y a peu d'antilopes; ces animaux détestent les fourrés, où ils ne trouvent aucune protection contre les lions et les léopards qui peuvent les approcher à Timproviste. Au mois de janvier l'herbe est assez sèche pour qu'on puisse la brûler; mais même à cette époque il y a une quantité déjeunes pousses qui s'élèvent entre les tiges desséchées ; de la sorte, quand les prairies sont en feu, il n'en résulte pas que le sol soit tout à fait débarrassé; les herbes sèches seules périssent, et il reste une nappe de tiges charbonnées, si endurcies par le feu qu'il est impossible au chevaux d'y pénétrer sans s'écorcher les jambes. Somme toute, le pays n'oflVe aucun intérêt, car on ne saurait le traverser qu'en suivant les sentiers étroits tracés parles naturels.
Le chef obbo vint nous voir accompagné de plusieurs des principaux de sa tribu. C'était un homme d'une figure extraordinaire, de cinquante-huit ou soixante ans d'âge; mais loin d'avoir la gravité qui sied à la vieillesse, il fit le boufl'on pour nous amuser, et aurait pu jouer le rôle de clown dans une pantomime K
1. Allusiou aux pièces-féeries qui se jouent tous Its ans en Angleterre à l'approche de Noël, et où Ton retrouve les personnages classiques de la vieille comédie italienne. Le clovony représente Pantalon. ' — M.)
L'orage sétant dispersé, le son du Nogara se fit entendre, et notre nouvel ami résolut d'improviser une danse en notre honneur. Chalumeaux et flûtes se rassemblèrent de tous côtés, on entendit braire les trompes, et des foules compactes d'individus des deux sexes arrivèrent, tandis que Katchiba, le vieux chef, grandement agité, donnait ses ordres pour la fête.
Environ cent hommes se réunissent en cercle; chacun tient à la main gauche un petit tambour de bois en forme de tasse creusé d'un côté seulement, l'autre étant irecouvert de la peau d'une oreille d'éléphant très-tendue. Au centre du cercle est le premier sujet, portant attaché à ses épaules un immense tambour, recouvert comme les autres. On commence : d'abord c'est un chant exécuté en chœur sur un air sauvage mais agréable, le grand tambour marquant la mesure, tandis que les autres battent à certains intervalles avec tant de précision qu'on dirait un seul instrument. La danse est très-animée, et l'emporte de beaucoup sur ce que j'ai vu en ce genre soit chez les Arabes, soit chez les sauvages ; les figures varient sans cesse, et se terminent par un grand galop exécuté par deux cercles concentriques de danseurs courant avec la plus grande vitesse et en sens contraire l'un de l'autre. L'effet en est excellent. Quoique les hommes d'Obbo portent une peau rejetée sur les épaules et sur les seins, les femmes sont presque nues ; au lieu de se draper du tablier de cuir et de la queue en usage chez les Latoukas, elles se contentent d'une petite frange de rognures de cuir d'environ quatre pouces de long sur deux de large, attachée par une ceinture. Les filles sont entièrement nues; mais si leurs moyens pécuniaires le permettent, elles portent comme jupon trois ou quatre rangs de petites perles blanches formant un ensemble d'environ trois pouces de longueur.
Les dames âgées sont de vieilles Èves vêtues autour des reins d'une ficelle à laquelle est suspendu un bouquet de feuilles vertes avec les tiges en haut. J'ai vu peu de jeunes filles porter ce bouquet de feuilles par pruderie ; elles l'adoptaient faute de mieux, car ce n'était pas une parure à la mode. L'avantage du costume-feuille est qu'il est toujours frais et propre; le buisson le plus voisin (s'il n'est pas épineux) fournit l'étoffe. Lorsque je me trouvai dans la société de ces Èves au costume simple et à la contenance toujours modeste^ je ne pouvais m'empêcher
Uoe jeune fille d« la Iritju des UbLoa.
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de penser à la description que fait Moïse de nos premiers parents : « Et ils cousirent ensemble des feuilles de figuier *. •
Quelques-unes des femmes Obbos sont très-jolies. Leur physionomie diffère entièrement de celle des Latoukas, et leur nez aux formes délicates me faisait songer à certaines tribus des Somauli. Impossible de découvrir l'origine de ces gens-là, car ils n'ont ni traditions ni idées de leur histoire passée.
Le langage est le Madi. Ily a trois idiomes distincts,le bari,le latouka, et le madi; ce dernier pays s'étendant au sud d'Obbo. J'en donnerai un spécimen par la transcription de quelques mots de Tusage le plus commun.
Obbo.
Latouka.
Bari.
Eau,
Fee.
Câri.
Feeum.
Feu.
Mîte.
Nyemé.
Keemang
Le Soleil.
T'seSn.
Narlong.
KarloDg.
Vache.
Dëeâng.
Nyëlën.
Kittân.
Chèvre.
Dëcân.
NySnë.
Eddeen.
Lait.
T'sarck.
Nâllé.
Lé.
Volaille.
Gwéno.
Nàkômé.
Chôkôré.
Les naturels d'Obbo formaient avec ceux du Latouka un contraste très-agréable, car ils ne demandaient jamais de cadeaux. Quoique le vieux chef, Katchiba, se conduisît plus en bouffon qu'en roi, ses sujets le respectaient beaucoup. Son autorité est celle d'un faiseur de pluie et d'un sorcier. Si un de ses sujets lui déplaît, ou refuse de lui faire un petit don, il maudit ses poulets et ses chèvres, et menace de faire dessécher ses récoltes. La crainte de ces calamités réduit les mécontents. Il n'y a pas de taxe spécifique, mais de temps en temps le roi fait au peuple un appel pour un certain nombre de chèvres et d'autres provisions. Chacun s'exécute volontiers, car Katchiba est fin diplomate, et il demande ce dont il a besoin en temps convenable. Par exemple, lors des semailles, si la pluie est trop abondante ou si la sécheresse se prolonge, il convoque ses sujets, et leur dit que c'est avec le plus grand regret qu'il s'est vu forcé de leur envoyer un mauvais temps, mais que c'est entièrement leur faute. S'ils sont assez avares ou assez gourmands pour négliger