CHAPITRE IX
Le 30 mai, environ une heure avant l'aube, je fus éveillé par un feu roulant de mousqueterie, qui se prolongea ensuite en volées irrégulières, puis en coups de feu détachés, mais bien soutenus. Je m'élance hors de ma hutte; je vois le camp de Ronrschid presque vide, et mes hommes grimpés sur le toit de leurs huttes pour tâcher de découvrir ce qui se passe . vers l'ouest. On ne peut rien voir, quoique le feu se soutienne à environ un mille de distance , et apparemment de l'autre côté d'un bouquet d'arbres. J'apprends que les gens de Kourshid sont partis ce matin entre trois et quatre heures, à la requête de Gommoro, pour attaquer une ville voisine dont les habitants ont fait preuve de rébellion. Le feu dure deux heures, puis cesse tout à coup; bientôt après, à l'aide d'une lunette d'approche, j'aperçois le drapeau rouge des Turcs sorlant de la forêt, et j'entends le roulement du tambour mêlé au bêlement des moutons et au mugissement des bœufs. Ils s'approchent ; je remarque alors un corps considérable, puis un grand troupeau mené par des Latoukas, tandis qu'un gros de Turcs portent dans leurs bras quelque chose de lourd. Ils arrivent avec environ deux mille têtes de bétail , mais le combat leur a coûté un de leurs hommes, et c'est lui qu'ils rapportent afin de l'ensevelir. Cet homme était le meilleur de la troupe, de très-bonnes manières, et, quoique voleur, d'un commerce fort agréable.
244 L'ALBERT N'YANZA.
Poussés par Commoro, les Turcs avaient attaqué la ville de Kayala , mais les habitants s'étaient si bien défendus, que leurs ennemis durent abandonner leur projet; Kayala, selon l'usage du pays, est entourée de palissades de bois de fer contre lesquelles les balles s'aplatissaient. Non-seulement les Latoukas se défendirent bravement, mais les femmes protégèrent l'entrée de la ville à coups de* pierre?. Elles avaient brisé leurs meules pour en assommer les Turcs. Ces amazones vigoureuses blessèrent plusieurs des assaillants, et lançaient leurs projectiles avec tant de force que les canons des fusils en étaient bosselés. Ces misérables Turcs avaient tué plusieurs de ces braves femmes, et une d'elles était sur le point d'être entraînée captive, lorsqu'un des naturels, s'élançant à son secours, perça d'un coup de lance la poitrine de Yaimable ravisseur y et le tua sur la place. Malheureusement pour les Latoukas quelques-uns de leurs troupeaux étaient partis pour les pâturages avant le commencement de l'attaque : les Turcs s'en emparèrent, mais pas un ennemi ne pénétra dans la ville.
Le lendemain la troupe fut activement occupée à faire le partage du butin, un tiers formait le bénéfice des soldats, et le reste revenait à la masse du marchand, ou au méri (gouvernement), comme ils appellent le propriétaire. Cette portion devait être dirigée sur Obbo comme en un lieu sûr et offrant de bons pâturages; pendant que la bande tenterait d'autres razzias dans le Latouka, et chercherait à réunir une grande quantité de bestiaux qui, emmenés vers le sud, y seraient échangés contre de l'ivoire. Le camp de Kourshid était en proie à des disputes continuelles, tous les hommes se querellant au sujet de la répartition du butin.
Journal. — 3 juin. — Les Turcs sont occupés à vendre et à acheter, chacun disposant suivant ses besoins de sa part du butin volé. L'un troque une vache contre du blé et de la viande ; l'autre abat un bœuf et le vend en détail pour de la bière (merissa\ de la volaille, etc. Les naturels se pressent autour du camp comme des vautours qui sentiraient la chair fratdie. Quelques Turcs réservent leurs bestiaux pour l'achat de jeunes négresses, que sous le nom de femmes, ils emmèneront plus tard à Khartoum pour les y revendre à raison de vingt ou trente dollars chacune. Mes gens contemplent avec tristesse le bonheur
de leurs voisins, « comme une Péri pleurant, inconsolée, à la porte de l'Éden^ > ils contemplent le paradis où s*étale de la viande à profusion et rendue plus agréable par sa provenance — le vol. Hélas I leur maître cruel ne leur permet pas ces innocentes jouissances.
Au moyen de payements en bestiaux on peut tout obtenir dans ce pays. Les naturels sont maintenant occupés à construire des zareebas (kraals) pour les troupeaux qu'on a volés à leur tribu même ou à leurs voisins immédiats; le prix de ce travail est de deux ou trois bœufs à partager entre plus de cent hommes. Ils ne méritent aucune sympathie; ils sont plus endurcis que des vautours, car l'harmonie ne règne pas même entre les membres de la même tribu. Les chefs n'ont aucun contrôle réel, et chaque petit groupe de quatre ou cinq villes complote le pillage du district voisin. Il n'est pas étonnant que les marcl inds d'esclaves du Nil tournent à leur profit cet esprit de discc de, et qu'ils s'allient à un chef pour piller les autres, quitte ensuite à tomber sur leur confédéré. L'attaque de Kayala, me disent les naturels, a coûté la vie à soixantecinq individus, tant hommes que femmes. Les Latoukas regardent comme abominable que les Turcs aient tué celtes-ci. Chez toutes les tribus, de Gondokoro à Obbo, les femmes sont respectées, même en temps de guerre. Pour cette raison on les emploie comme espions, et espions très-dangereux. Malgré cela il est de règle qu'on ne les met pas à mort. La rareté de ces nymphes est, je pense, l'origine d'une coutume aussi humaine. Là où la polygamie existe, il en coûte trop de tuer une femme; comme le prix d'une jeune personne varie de cinq à dix vaches, sa mort représenterait une perte fort considérable.
Heureusement, pour mes gens qui ne volaient pas les bestiaux, j'avais toujours du gibier en abondance, et je pouvais toujours me nourrir, mes compagnons et moi, de canards et d'oies sauvages d'un goût délicieux. Nous n'étions jamais fatigués de ce mets délicat, grâce à la variété apportée dans sa préparation. Quelquefois je réussissais à me procurer une chèvre, et il en résultait, un plat des plus fins : l'estomac de l'animal farci à la manière d'un haggis écossais, de foies et