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CHAPITRE IX

NOTRE VIE A OBBO.

Pendant plusieurs mois nous.trafnâmes à Obboune misérable existence, tourmentés par la fièvre; faute de quinine dont la provision était épuisée, la maladie, devenue intermittente, me conduisit presque aux portes du tombeau. Heureusement ma femme ne souffrait pas autant que moi. Cependant, j'avais fait mes préparatifs pour notre voyage vers le sud, et comme, vu notre faiblesse, il nous eût été impossible d'aller à pied, j'avais acheté trois bœufs pour nous tenir lieu de chevaux. Leurs noms étaient bœuf, côtelette, et graisse, Dœufé\mt un animal superbe, mais les piqûres des mouches le changèrent tellement que je lui donnai le nom d'os. Nous éiions prêts à partir, et les naturels nous disaient qu'au commencement du mois de janvier on pourrait passer l'Asoua à gué. J'avais fait un marché en vertu duquel Ibrahim devait me fournir des porteurs contre une certaine valeur de bracelets de cuivre ; il devait, en outre, m'accompagner avec cent hommes jusqu'à l'Ounyoro, royaume de Kamrasi, à condition qu'aucun dégât ne se serait commis par ses gens, qui, de plus, seraient absolument sous mes ordres. Nous étions au mois de décembre, et pendant les neuf mois qui s'étaient écoulés j'avais acquis sur toute cette troupe une influence extraordinaire. Quoique mon camp fût à environ irois quarts de mille de leur Zarii^a, ils n'avaient cessé journellement, pendant plusieurs mois, de quémander auprès de moi tout ce dont ils avaient besoin ; ils regardaient mon camp comme un magasin inèpui-

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sable de provisions de toute espèce. Je leur donnais de bonne grâce ce que j'avais, et ainsi j'avais réussi à m'attirer la considération de ces bandits, surtout parce que ma botte à médicaments me faisait passera leurs yeux pour un médecin du premier mérite. J'avais eu du succès auprès de mes malades, et comme les drogues dont je me servais étaient celles qui produisent l'effet le plus signalé, Turcs et nègres avaient en elles la plus grande confiance. On pouvait sans difficulté prédire le résultat d'un émétique ; c'était donc une médecine favorite que chacun voulait prendre. Une dose de trois grains enchantait le malade qui, d'ordinaire, faisait retentir l'air de mes louanges, disant : « il m'a annoncé que j'aurais mal au cœur, et, par Allah ! il ne s'est pas trompé ! » En conséquence Témétique était fort recherché. Un grand nombre des gens du camp de Debono étaient morts, y compris plusieurs de mes déserteurs qui s'y étaient réfugiés. On apporta la nouvelle que dans trois échauffoaurées avec les nègres, mes mutins avaient été tués, et mes hommes, aussi bien que ceux d'Ibrahim, aflirmaient sans hésitation qu'ils reconnaissaient là la main de Dieu. Depuis notre départ de Latoûka, au contraire, pas un des compagnons d'Ibrahim n'avait péri. J'avais guéri un de ses soldats blessé sérieusement d'un coup dans l'abdomen; et les gens de la caravane qui jadis m'eussent exterminé avec plaisir disaient maintenant : t Que ferons -nous, lorsque le Sowar (voyageur) quittera le pays?» Mme Baker avait été très-bienveillante pour les femmes et pour les enfants des Turcs aussi bien que des nègres ; bref, nous avions acquis une si grande influence que dans toutes les disputes on s'en rapportait à notre arbitrage. Mes hommes, à moi, quoique fort paresseux, étaient tellement disciplinés qu'ils n'eussent pas osé désobéir à un de mes ordres ; ils pensaient i leur actes de rébellion passée, à leur insolente audace, avec un sentiment de surprise, et disaient qu'ils craignaient de retourner à Khartoum parce qu'ils étaient sûrs que je ne leur pardonnerais pas leur inconduite.

J'avais promis à Ibrahim de faire mon possible pour obtenir pour lui du roi d'Ounyoro le monopole de l'ivoire ; j'avais une abondante provision de verroterie dont Ibrahim manquait absolument; de sorte qu'il était pour ainsi dire à ma disposition. Tout s'annonçait bien, et si j'avais été en bonne santé, j'aurais

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contemplé avec plaisir la perspective qui s'ouvrait devant moi; mais j'étais faible et presque incapable de quoi que ce fût ; je craignais surtout de mourir et de laisser ma femme isolée dans ce pays perdu.

Les pluies avaient cessé , et les nègres nous apportaient en échange de notre verroterie des raisins sauvages alors en pleine maturité. C'étaient de très-grosses grappes, aux grains noirs, de bonnes dimensions, mais peu juteux; la saveur en était bonne, néanmoins ; ils me rafraîchissaient et hâtèrent, sans contredit, le retour de ma santé. J'en écrasai environ deux cents livres pesant dans mon bain portatif, mais je ne pus réussir à faire du vin, car le peu de jus produit était trop épais. Celte liqueur ayant fermenté, nous la bûmes; mais ce n'était pas du vin. Un jour, j'entendis un grand bruit de voix et de cris dans la direction de la hutte de Katchiba, et j'envoyai demander ce dont il s'agissait. Le vieux chef lui-même parut fort animé, fort en colère. Ses sujets, me dit-il, se conduisaient fort mal envers lui ; ils voulaient faire leurs semailles de tallaboum^ et lui cherchaient noise parce qu'il ne leur avait pas envoyé quelques ondées. Il y avait quinze jours qu'il n'était pas tombé d'eau.

« Eh bien, » répondis-je; « vous faites la pluie etlebeau temps; pourquoi ne donnez-vous pas de pluie à ces malheureux? «Leur donner de la pluie I » me dit-il, c quand il me refusent des chèvres! Vous ne connaissez pas ces gueux-là! si j'étais assez sot pour leur envoyer une ondée d'avance, ils me laisseraient mourir de faim. Non, non I qu'ils attendent I s'ils ne m'apportent pas des provisions de blé, de chèvres, de volailles, d'ignames, de merissa et de tout ce dont j'ai besoin, il ne tombera jamais une seule goutte de pluie à Obbo 1 mes sujets sont d'impertinentes brutes!... vous ne le croiriez jamais; ils ont positivement menacé de me tuer si je ne leur donne pas d'eau! ils n'en auront pas une goutte! je détruirai les récoltes, et j'appellerai la peste sur leurs troupeaux ! j'apprendrai à ces misérables ce qu'il en coûte de m'însulterl »»

Malgré toutes ces menaces je crois que le vieux Katchiba ne savait que faire. Il aurait donné tout au monde pour une averse, mais il ne savait comment se tirer de cette difficulté. C'est une habitude assez commune dans toutes ces tribus de sacrifier leur faiseur de pluie, s'il ne réussit pas. Soudain il change

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de ton. « Avez-vous de la pluie dans votre pays? » me demandet-il. — Oui, de temps en temps. — Comment vous la procurezvous? Êtes- vous faiseur de pluie, vous? » Je lui répondis que chez nous on ne croyait pas aux faiseurs de pluie, mais que nous savions mettre les éclairs en bouteille (rélectricité). « Je ne mets pas mes éclairs en bouteille,» répondit Katchiba fort tranquillement; « j'ai une maison pleine de tonnerre et d'éclairs. Mais si vous pouvez mettre les éclairs en bouteille, vous devez savoir faire delà pluie. Que pensez- vous du temps aujourd'hui? » Je vis de suite où ce vieux rusé de Katchiba voulait en venir; ce qu'il lui fallait , c'était un bon conseil d'un homme du métier. Je lui répondis qu'en sa qualité professionnelle de faiseur de pluie, il savait beaucoup mieux que moi quel temps il allait faire. — • Sans doute, mais je voudrais avoir votre avis. » — Eh bien, lui dis-je, je ne crois pas que nous ayons une pluie prolongée, mais dans trois ou quatre jours je pense qu'il surviendra des averses (j'avais pendant plusieurs après-midi remarqué des nuages qui s'accumulaient à l'horizon). » C'est justement mon avisl« s'écria Katchiba, enchanté. » Dans trois ou quatre jours je compte leur envoyer une averse— une seule I oui ; je m'en vais dire à ces vauriens que s'ils veulent m'apporter des chèvres ce soir et du blé demain matin, d'ici à quatre ou cinq jours ils peuvent compter sur une seule averse. » Pour donner du poids à cette déclaration il siffla deux ou trois fois dans un sifflet magique. « Vous servez vous de sifflets dans votre pays? » me demanda Katchiba. En manière de réponse je me mis les doigts dans la bouche et fis entendre un bruit si perçant que Katchiba se boucha les oreilles; puis avec un sourire d'admiration il s'avança sur le seuil et regarda vers le ciel pour voir si quelque effet se produisait. « En-r core un coup, » me dit- il. Je-recommençai comme le sifflet d'une locomotive. «C'est bien, nous aurons delà pluie sans nul doute.» Puis le vieux faiseur de pluie, fier d'avoir obtenu l'avis d'un confrère, alla retrouver ses sujets impatients.

Au bout de quelques jours un orage soudain et violent mêlé de tonnerre et de pluie vint ajouter au renom de Katchiba, et après l'averse on sonna de la trompe et on battit les nogaras en l'honneur du chef. Entre nous, mon sifïlet fut regardé comme infail^ lible.

Les naturels étaient activement occupés à la nouvelle semaille

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tandis que la précédente mûrissait. II ne semblait pas qu'ils dussent faire une abondante moisson , car les éléphants, connaissant à merveille le retour des saisons, venaient toutes les nuits visiter leurs semailles dont ils dévoraient et foulaient aux pieds la plus grande partie. J'avais été trop malade pour songer à la chasse, le seul et vrai moyen qu'il y ait de surveiller pendant la nuit les champs de tullabooriy les épaisses savanes qui servent de refuge aux éléphants étant impénétrables. Me sentant un peu mieux, je menai mes gens dans un champ situé à environ un mille du village, et je creusai un trou où je me proposais de faire le guet.

Une nuit j'emmenai Richarn avec moi, et nous nous assîmes tous deux dans cette fosse étroite. Pas un bruit ne se faisait entendre. Tétais bien enveloppé dans un p/aid écossais, et pourtant je frisonnais comme si j'eusse été en Laponie, car une attaque de fièvre était survenue. J'avais avec moi plusieurs carabines, entre autres le baby qui portait un petit obus d'une demi-livre. A environ quatre heures du matin, j'entendis dans le lointain le bruit de trompette que produit la trompe de l'éléphant, et j'ordonnai sur le champ à Richarn de faire le guet, et de m'avertir lorsqu'il verrait ces animaux s'approcher. Il faisait nuit noire; mais bientôt Richarn se baissa lentement et me dit: les voicil

Le &a6T/enmain,je me relève, et prêtant l'oreille attentivement, je puis distinctement entendre les éléphants abattant les épis du tuUaboon qu'ils broient ensuite. Je puis distinguer à environ trente pas de moi les silhouettes du troupeau, mais pas assez clairement pour risquer un coup de feu. Je me tins tranquille, mes coudes appuyés sur les bords de la fosse, ma petite carabine en p05lU?n* attendant une occasion favorable. J'avais un point de mire en papier expressément préparé pour les chasses nocturnes, et plusieurs fois, mais en vain, j'avais essayé de l'aligner avec l'épaule d'un éléphant. Je voyais bien le point de mire, mais je ne voyais pas la bête. Pendant que j'étais aux aguets, j'entends un ronflement tout près de moi à ma gauche, et j'aperçois un éléphant qui s'avance à grands pas vers la fosse. Je le couche en joue et j'attends qu'il soit à environ douze pas ; alors je donne un coup de sifflet; il s'arrête, et en voulant rebrousser chemin , me présente le flanc. Ajustant alors la jambe de devant je tire à l'épaule. La lumière et la fumée produites

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par dix drachmes de poudre m'aveuglent, et Tobscurité de la nuit semble redoublée par le contraste. J'entends une lourde chute, et au bout de quelques instants le bruissement de l'herbe m'annonce que le troupeau d'éléphants a battu en retraite vers les fourrés. Richarn affirme que l'éléphant est tombé, mais j'entends encore du bruit à quatre-vingts verges de moi, et comme ce bruit se continue, j'en conclus que Tanimal est grièvement blessé et qu'il ne peut pas bouger ; impossible d'ailleurs de s'en assurer.

Enfin les oiseaux commencent à gazouiller, et le forgeron m'annonce que l'aube s'approche. (J'ai donné ce nom à un oiseau des plus matineux, et dont la voix claire ressemble à s'y méprendre au bruit d'un marteau jur l'enclume.) L'horizon blanchissait à peine que j'entends des voix humaines; voici madame Baker qui s'avance à travers champs avec un détachement de nègres du village, tous pourvus de haches et de couteaux. Elle a entendu le bruit de la carabine; reconnaissant la voix de Bahy, et en sachant les conséquences, elle regarde l'éléphant comme tué et comme nous appartenant. Les nègres ont, eux aussi, entendu le coup de feu, et de tous côtés on commence à s'assembler dans l'espoir d'une abondante provende. L'éléphant n'est pas mort, il est debout au milieu de l'herbe à environ dix verges de là, mais bientôt sa chute pesante annonce que c'en est lait de lui, et la foule se précipite. C'est un mâle superbe, et avant qu'on ne le taille en pièces je prends sa mesure :

Pieds. Pouces.

De rextrémité de la trompe jusqu'à rexlrémité charnue de la queue 26 1/2

Hauteur perpendiculaire depuis Tépaule jusqu'au pied

de devant 10 6 1/2

Pourtour du pied de devant k 10 1/4

Longueur d'une défense (dans la courbure) 6 6

Longueur de l'autre défense {El Hadam^ le serviteur). 5 1 1 Poids des défenses, 80 livr. -f 69 liv. = U9 liv.

Les récits ridicules où Ton attribue aux éléphants une hauteur de quinze pieds témoignent de la plus grande ignorance. La différence d'un pied dans la taille d'un éléphant est énorme, et le fait paraître comme un géant au milieu de ses congénères. Comparez un cheval de seize mains de hauteur et un poney de

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treize mains, vous vous rendrez compte immédiatement de TefTet produit par un pied de plus ou de moins lorsqu'il s'agit de la taille d'un éléphant.

A un signai donné la foule se jette sur le pachyderme, et trois cents hommes l'attaquent avec leurs lances et leurs couteaux. Une douzaine d*entre eux travaillent à rintérieur comme dans un tunnel. C'est un poste recherché à cause de la graisse qui est fort convoitée.

Quelques jours après j'essayai de mettre le feu au fourré d'herbe, mais sans réussite; le feu n'eut d'autre résultat que de durcir les tiges charbonnées qui ne brûlaient pas entièrement.

Le lendemain soir j'allai me promener, en quête de gibier, à travers cette prairie calcinée. Point d'éléphants, mais comme je poursuivais mon chemin sans m'attendre à rien, un sanglier accompagné de sa laie s'élance de l'entrée d'un grand trou habité par un individu de l'espèce du manîs ou fourmilier à écailles. A ma vue subite, le sanglier fond sur moi très-imprudemment, et je l'abats roide mort du premier coup de ma petite carabine Flechther, tandis que le coup de gauche passe par-dessus sa compagne qui disparaît dans les herbes. Cependant il y avait du porc pour ceux qui voulaient s'en passer l'envie; j'allai au camp et envoyai des nègres chercher l'animal que j'avais tué. Les gens d'Obbo furent enchantés, car c'était leur mets favori ; pas un de mes compagnons, au contraire, n'eût voulu toucher à un animal de cette espèce. Les sangliers de ce pays vivent sous terre ; ils s'emparent des trous faits par les manis,ei les aggrandissent de manière à s'en faire des retraites fraîches et sûres.

Une attaque de fièvre me retint, chez moi jusqu'au 31 décembre. Le 1" janvier 1864, je pouvais à peine me tenir debout, et ma santé et mes forces me faisaient défaut lorsqu'elles m'étaient nécessaires, pour reprendre dans quelques jours la route du sud. Ma provision de quinine était épuisée, mais j'avais réservé dix grains pour être en état de partir si la fièvre me surprenait au moment de me mettre en route. J'avalai donc ma dernière dose, et le 3 janvier, j'écrivis ce qui suit dans mon journal : a Tout est prêt pour notre départ de demain. J'espère que Tannée 1864 m'amènera plus de bonheur que la dernière qui a été la plus fastidieuse que j'aie jamais passée, sans compter les accès de fièvre. J'espère maintenant atteindre le pays de Kamrasi

d'ici à quinze jours, 1 1 me procurer par le moyen de ce chef des guides qui me conduiront au lac. Mes gens de Latouka que j'ai si bien traités, sfi sont enfuis. Tous les sauvages se ressemblent. Ont-ils faim, ils vous flattent; sont-ils repus, ils vous abandonnent. Dix ans de résidence dans le Soudan et ici corrompraient un ange, et endurcirait le coeur le plus teudre. »

Vu la difficulté de se passer de portefaix , je laisse tous me effets au camp sous la garde de deux de mes gens; j'ai résolu de voyager avec très-peu de bagages, sans la tente, et de n'emporter que peu de choses outre des munitions et les ustensiles les plus indispensables de la cuisine. Ibrahim laisse quarantecinq hommes dans son Zariba, et nous partons le 5 janvier. Mme Baker monte son bœuf, mais comme le mien n'est pas dressé, JQ commande qu'on le conduise avec les autres l'espace d'à peu près un mille, pour l'habituer à la foule. L'expédition lui déplaît très-probablement, car il s'enfuit dans l'herbe épaisse avec ma selle anglaise et oncques ne l'ai revu depuis. Malgré ma faiblesse me voilà obligé de marcher. Nous n'étions pas fort loin, lorsqu'une grosse mouche s'attacha à la croupe du bœuf de Mme Baker, ce qui le fit ruer si brusquement que ma femme fut jetée à terre et assez grièvement blessée ; elle changea donc de monture, et se plaça sur un bœuf magnifique qu'Ibrahim lui prêta fort galamment. J'eus à gagner à pied l'Attabi à environ dix-huit milles de là; c'est une promenade agréable, quand on est en bonne santé, mais qui me fatigua cruellement. Nous bivouaquâmes sur le bord sud de l'Attabi.

Le lendemain matin, après une marche d'environ huit milles, j'achetai à un Turc le meilleur bœuf que j'aie jamais monté; je donnai en échange un fusil à deux coups ; grand soulagement pour moi, car il m'eût été impossible de poursuivre le voyage à pied.

A 4 h. 30 m. de l'après-midi, nous arrivâmes à un des villages du Farajoke. Le caractère du pays avait tout à fait changé. Au lieu de la végétation excessive d'Obbo, nous étions dans une superbe campagne ouverte, naturellement débarrassée, des pluies par sa pente douce, et offrant des pâturages magnifiques. Dans chaque village il y a de nombreux troupeaux, mais on les a tous conduits dans des cachettes au seul bruit de l'approche des Turcs. Le pays est fort peuplé, mais les habitants paraissent très-méfiants. Les Turcs se mettent immédiatement à

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piller les prairies, à déterrer les ignames, et à se servir comme s'ils étaient cliez eux. J'établis pour la nuit un bivouac sur une pelouse verte à mi-cAte d'une colline en pente douce.

En trois jours de marche, à travers le plus beau paysage, nous arrivons aux bords de la rivière Asoua. Depuis Farajoke nous avions descendu une pente de plus en plus rapide, et je trouvai que ce point de la rivière Asoua (lat. N. 3' 12') était à 2875 pieds au-dessus du niveau de la mer, 1091 pieds plus Las que Fara-

joke. La rivière a 120 pas de largeur, avec des berges taillées & pic d'environ 15 pieds de hauteur.

Dans cette saison le lit du fleuve est presqu'à sec, et un courant étroit de six à huit pouces de profondeur marque la place de son thalweg épuisé. Le lit est obstrué par de nombreux rochers et la pente est si rapide que je conçois parfaitement qu'on ne puisse le traverser pendant la saison pluvieuse. C'est le grand canal d'irrigation du pays, dont toutes les eauK tombent dans le Nil, mais lors des mois de sécheresse, il est réduit à rien. Le paj s entre Farajoke et l'Asoua est charmant, mais la population est peu nombreuse, it les seuls villages que j'aperçoive sont

bâtis sur de petites collines de granit, composées de fragments entassés péle-méle les uns sur les autres.

En arrivant au bord du fleuve, tandis que mes gens se lavent dans le courant, je prends ma carabine et tente une promenade; bientôt je remarque un troupeau d'élégantes antilopes Méhedéset paissant l'herbe sur un banc de sable au milieu de la rivière. J'en étais encore éloigné de cent vingt pas, quand ces animaux m'aperçoivent et cessent de brouter. Je me trouvais parmi les broussailles, sur le rivage escarpé; je vise immédiatement le plus près de la bande; je tire, mais manque mon but. Tous prennent la fuite, excepté celui sur lequel j'ai tiré; il reste là pendant quelques instants, comme ne sachant ce qu'il doit faire; un second coup de ma carabine Fletcher n* 24, l'atteint et le renverse. Au bruit des deux coups tirés l'un sur l'autre, mes gens arrivent, accompagnés d'un grand nombre de naturels du pays, et cette abondance de viande fraîche leur cause une joie indicible ; l'antilope pesait bien cinq cents livres ; copieux dîner pour toute la troupe. Le mehedézet a environ treize mains de haut, pelage brun et rude comme celui du cerf Samber des Grandes-Indes.

Nous nous établîmes pour la nuit dans le lit sec et rocheux de la rivière, au bord du clair filet d'eau qui courait sans profondeur sur une surface raboteuse. Quelques beaux tamarins nous •donnaient une ombre des plus agréables ; bref, le bivouac était charmant. Dans Obbo l'herbe était trop humide pour brtîler, mais ici elle était réduite aux propoitions d'une paille trèsmince ; je mis immédiatement le feu aux prairies. Le vent était fort, et au bout de quelques instants nous eûmes un incendie terrible; la flamme s'élançait avec bruit jusqu'à une hauteur de trente pieds, et avec une telle furie, qu'en moins d'une heure le pays entier était comme une longue nappe de feu. Nulle trace de végétation ne demeura derrière. On eût dit que le sol était recouvert d'un manteau de velours noir. De retour de ma besogne, je trouvai mon camp en bon ordre, lits préparés, excellent menu, composé d'un potage à l'antilope et de côtelettes.

A mon réveil le lendei.iain, les Turcs avaient tous disparus pendant la nuit et j'étais seul avec mes gens. Il paraît qu'ils étaient partis pour attaquer un village voisin, guidés par des naturels qui les avaient accompagnés de Farâjoke.

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Je repris ma carabine et suivi de deux de mes porteurs je me mis en chasse, le long des bords de la rivière. Quoique le pays soit bien boisé, comme un parc naturel, et traversé d'un cours d'eau dans son milieu, il y avait peu de bétes fauves. Enfin au moment où je franchissais un ravin qui avait arrêté le progrès de rince ndie, une antilope d*eau {water-buck) sort d'un creux, et s'élançant à travers Therbe épaisse, se montre un moment au sommet d'un monticule dépourvu d'arbres. Je la frappe à la hanche d'un coup de ma petite carabine Fletcher. Quoique grièvement blessé, l'animal était trop alerte pour les naturels, qui lui donnèrent la chasse avec leurs lances l'espace d'un quart de mille. Nos gaillards le poursuivaient admirablement; enfin nous le trouvâmes caché dans une mare profonde creusée par la rivière, et nous le tuâmes.

Après une longue promenade durant laquelle je ne trouvai pas d'autre occasion de tirer, je revins au camp, et rafraîchi par un bain pris dans l'Asoua, je dormis aussi profondément que dans le meilleur lit d'Angleterre. Le lendemain je partis de bonne heure, et tirai une antilope d'une petite espèce; bientôt après mon retour pour le déjeuner, les Turcs revinrent amenant avec eux environ trois cents têtes de bétail qu'ils avaient pris à une tribu de Ma lis. Ils ne paraissaient pas de t' ès-bonne humeur, et j'appris qu'ils avaient perdu leur porte-drapeau, tué dans la bataille. Le drapeau lui-même s'était trouvé en danger, et n'avait été sauvé que par le courage d'un jeune esclave Bari. Le portedrapeau, isolé du re^te de la troupe avait été attaqué par quatre nègres qui l'ayant tué avaientemporté son étendard, que ressaisit le jeune Bari, en abattant d'un coup de pistolet le nègre le plus rapproché de lui. Une troupe de Turcs survenant alors, les nègres n'avaient pas jugé à propos de recommencer le combat. Beaucoup de prisonniers avaient été emmenés, entre autres plusieurs jeunes enfants dont un était tout en bas âge. Les malheureuses captives étaient attachées par le cou ainsi que leurs enfants, exepté le plus petit, par une longue courroie, et formaient une chaîne vivante gardée par un détachement de soldats. Les Barîs feraient d'exellentes troupes, et ils sont beaucoup plus courageux que les autres nègres. Les meilleurs hommes de la caravane d'Ibrahim sont des Baris, parmi eux est un jeune garçon nommé Ârnout; il est tambour, et a sauvé une fois la vie à son

maître en présentant à plusieurs nègres une de ses baguettes comme si c'eût été un pistolet. Les nègres voyant l'attitude résolue de l'enfant, et prenant ce qu'il tenait pour une arme à feu, jugèrent à propos de s'enfuir.

Partis le 13 janvier dès l'aube, et ne cessant de monter pendant toute la route nous atteignîmes Shoua, par la latitude de 3^4. Le pays traversé a l'apparence d'un parc; entrecoupé çà et là de collines de granit empilées en blocs énormes, selon le caractère de cette roche.

Shoua est un site charmant. Une belle montagne de granit d'un seul bloc s'élève perpendiculairement à la hauteur d'environ huit cents pieds, tout à fait à pic du côté de l'est, tandis que ses autres flancs sont couverts de beaux arbres, et parsemés de villages. Ce pays est un parc naturel, bien arrosé de nombreux cours d'eau, orné d'arbres superbes, et par places, de hauts rochers de granit qui ont l'air de châteaux en ruines.

Le pâturage est du même genre que celui de Farajoke, mais d'une qualité supérieure. Le pays ondulé, présente dans chaque creux un petit filet d'eau résultant d'un drainage naturel. Les points les plus élevés sont donc très-secs et très-salubres. En arrivant au pied de la montagne, nous campons sous un arbre immense, du genre ficus, qui nous donne une ombre charmante ; de ce point élevé nous dominons une vaste étendue du pays environnant, et nous apercevons le camp de Debono à environ vingtcinq milles dans l'ouest par le nord, au pied des monts Faloro.

Le thermomètre de Casella me donne la hauteur de Shoua : 38' 7 pieds : 1003 au dessus de l'Asoua, 89 pieds plus bas que Farajoke. Les observations s'accordent avec l'aspect général du pays, l'Asoua drainant une profonde vallée où quantité de petits ruisseaux amènent les eaux du nord et du sud. L'Asoua reçoit donc l'Attali qui recueille les eaux du versant occidental des montagnes du Madi, et de plus toutes les sources du pays de Madi et de Shoua, puis celles de districts fort étendus à l'est de ce dernier, y compris les fleuves Chombi et Udat qui viennent de Lira et d'Umiro ; de cette façon, tant que la saison pluvieuse dure, l'Asoua est un gros torrent qui déverse dans le Nil un volume d'eau très-considérable. Mais 1 inclinaison de tous ces pays étant vers le nord- ouest par une pente rapide, le lit de l'Asoua suit la mémo direction, et se vide si prompte-

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ment après la cassation des pluies qu'il perJ absolument alors le caractère de rivière. Plusieurs observations m'ont donné pour la latitude de Shoua 3*^ 04', et pour la longitude 32* 04' E. Nous sommes maintenant à environ douze milles sud de Faloro, poste avancé de Debono. Tout le pays de Shoua est considéré comme appartenant à Mohammed Vak-el-Mek, le Yakil de Debono, et nous avons passé près des cendres de plusieurs villages que ses gens ont brûlés entre Farajoke et le point où nous nous trouvons. Le pays entier a été saccagé.

Il n'y a pas de grand chef à Shoua ; chaque village a un souverain. Autrefois la population occupait les basses terres, mais depuis que les Turcs se sont établis à Faloro, et qu'ils ont pillé les tribus voisines, les naturels ont abandonné leurs villages, et se sont réfugiés dans les montagnes pour plus de sûreté. Ibrahim avait l'intention de violer les règlements acceptés par les conunerçants du Nil blanc; il voulait s'établir à Shoua, revendiqué par les gens de Debono, mais qui eut formé un excellent point d'appui pour ses opérations vers le sud.

Le Shoua était un pays « ruisselant de lait et de miel*;» volaille, beurre, chèvres y abondaient et à un bon marché absurde; la verroterie y avait une grande valeur, car on n'en avait vu que fort peu encore. Les femmes venaient en foule voir Mme Baker, lui apportant des cadeaux de lait et de farine, pour recevoir en échange des perles et des bracelets. Hors le langage et l'extérieur, les naturels ressemblent exactement à ceux d'Obbo et de Farajoke. De mœurs fort douces, ils semblaient on ne peut plus désireux d'être en bons rapports avec nous.

Leur agriculture est supérieure à tout ce que j'avais vu en ce genre, en venant du nord ; ils sèment et récoltent de grandes quantités de sésame, qu'ils empilent, au moment de la moisson, en meules oblongues d'environ vingt pieds sur douze. Elles ont, du faite à la base, une inclinaison de près de 60^, et tous les épis étant symétriquement rangés la pointe en dehors, elles ont l'apparence d'énormes brosses. Ainsi, toute la récolte sèche parfaitement a'vant d'être serrée dans ce qui tient lieu de greniers, et dont il y a deux espèces : P une cage en osier, enduite de bouze de vache, supportée par quatre pieux et recouverte d'un toit de chaume ; S*" une combinaison plus simple encore, dont la base est un màt grossier, d'une vingtaine de pieds de long^ et pei^en-

diculairement Oché en terre. A quatre pieds du sol on Gxe à ce mât un revêtement de roseaux longs et solides que Ton entrelace ensuite avec des cercles d'osier de manière à donner au tout la forme d'un parapluie renversé et à demi déployé. Cette sorte de coupe étant remplie de grains, on la surmonte d'une autre toute pareille et ainsi de suite jusqu'à quelque distance du sommet du mât ; le tout est ensuite recouvert de roseaux fortement attachés ensemble ; et l'aspect général de ce gra^ narium est celui d'un grand cigare démesurément enflé par le milieu.

Deux jours après notre arrivée à Sboua, tous nos porteurs d'Obbo prirent la fuite; ils avaient appris que nous nous dirigions vers le pays de Kamrasi, et ayant reçu des naturels de Shoua des rapports exagérés de la puissance de ce chef, ils avaient résolu de battre en retraite ; il nous devenait donc impossible d'avancer, si nous ne pouvions nous procurer des porteurs à Shoua même. C'était fort difficile, car ici on savait à quoi s'en tenir sur Kamrasi et on ne l'aimait pas. Son pays était connu sous le nom de Quanda, appellation dans laquelle je reconnus de suite une corruption de YOuganda de Speke. Bachita, la femme esclave, qui naguère nous avait donné tant de renseignements sur le pays de Kamrasi, devait nous servir d'interprète. Je fus assez heureux, de plus, pour découvrir un garçon que Mohammed avait autrefois employé à Faloro, lequel parlait le dialecte de Quanda, et avait appris quelques mots d'arabe. Il se trouva que fiachita avait autrefois été au service d'un chef nommé Sali, mis à mort par Kamrasi. Sali était ami de Rionga, le plus grand adversaire de Kamrasi, et Speke m'avait recommandé de ne pas mettre le pied sur le territoire de Rionga, où serait arrêté quiconque se dirigerait vers l'Ounyoro. Je vis clairement que Bachita, comme amie de feu Sali, dont elle avait eu deux enfants, inclinait pour Rionga ; par conséquent, suivant toute probabilité, elle devait influencer notre guide, qui au lieu de nous conduire vers Kamrasi, nous mènerait chez Rionga. Tout cela se compliquait. On me dit aussi, que l'année précédente, immédiatement après le départ de Speke et de Grant de Gondokoro^ et lorsque les gens de uebono m'eurent abandonné ainsi que je l'ai déjà raconté, ils s'étaient rendus directement vers Rionga, avaient fait alliance avec lui,

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et traversant le Nil en compagnie de ses gens, avaient attaqué le pays de Kamrasi, tuant au moins trois cents personnes, et emmenant beaucoup d'esclaves. Je compris maintenant pourquoi ils m'avaient abandonné à Gondokoro. Ayant reçu des gens de Speke les détails nécessaires relatifs au pays, ils en avaient fait usage sur-le-champ pour attaquer les sujets de Ramrasi, de concert avec Ri

Tout ceci faisait, pour mon entrée dans rOunyoro, une fâcheuse recommandation ; car presque immédiatement après le départ de Speke et de Grant, Kamrasi avait été attaqué par les gens mêmes entre les mains desquels ses messagers avaient confiés les deux Européens, après les avoir conduits de l'Ounyoro à Faloro où se trouvait la station Turque; Kanu^asi devait donc être fondé à croire que Speke avait envoyé les Turcs pour l'attaquer; ainsi, grâce aux atrocités commises par les gens de Debono, la route paraissait fermée à notre expédition.

A cette nouvelle, beaucoup des compagnons d'Ibrahim refusèrent d'aller plus loin. Heureusement pour moi. Ibrahim avait eu très-peu de chance dans sa chasse à l'ivoire; l'année était presque écoulée, et il n'avait encore amassé qu'une quantité insignifiante de cette marchandise. Je lui prouvai combien Kourshid serait irrité s'il revenait ainsi les mains vides ; déjà ses gens disaient qu'il négligeait les razzias -parce que je devais lui faire un cadeau si nous atteignions rOunyoro ; ils ne manqueraient pas de rapporter ce bruit à Kourshid, son mattre, qui s'il revenait sans ivoire, ajouterait indubitablement foi à ce qu'ils diraient. Je lui garantis cent cantars (10 000 livres pesant) s'il voulait pousser à tout hasard jusqu'au pays de Kamrasi| et me procurer des portefaix à Shoua. Ibrahim entendit raison. Depuis quelque temps j'avais acquis sur lui une influence considérable et il se guidait tellement d'après mon avis qu'il consentit à agir comme je le voulais. Je le priai donc de réunir toute sa caravane, et de laisser à Shoua ceux qui ne voudraient pas nous suivre. Je pris ensuite mes mesures pour partir immédiatement, de peur que nos soupçonneux compagnons ne s'avisassent d'autre chose et n'entravassent ainsi l'expédition.

Gomme il était difficile d'avoir des porteurs, j'abandonnai ce qui n'était pas indispensable, nos dernières provisions de vin et de café, et même notre bain portatif, cet emblème de civiUsa-

tion qui nous était resté même après que nous eûmes pris congé de la tente.

Le 18 janvier 1864, nous quittâmes Shoua. L'air pur du pays BOUS avait rempli de vigueur, et j'étais redevenu si dispos que ridée d'explorer un pays inconnu éveillait en moi une sorte de joie. Les Turcs ne connaissaient pas du tout la route du sud, je pris donc le commandement de la caravane. J'étais convenu très-clairement avec Ibrahim que tout le pays de Kamrasi m'appartiendrait à moi seul ; que pas un acte de félonie n'y serait toléré. Tous ses gens devaient être à mes ordres, et je lui garantissais au moins cent cantarsde défenses d'éléphants.

Au bout de huit milles d'une marche très-agréable à travers un parc naturel, nous arrivons au village de Fatiko, situé sur un immense plateau de granit dominant une belle plaine, revêtue de gazon fln et si unie qu'elle aurait pu ser\ûr de champ de course. Les rochers élevés étaient couverts de naturels du pays perchés sur les cimes comme une volée de corbeaux.

Nous faisons halte à l'ombre de quelques beaux arbres croissant parmi des blocs isolés de granit et de grès. En peu de temps les nègres nous environnent; ils sont fort pacifiques et insistent pour être présentés à Mme Baker et à moi. Nous sommes obligés de donner audience, non pas suivant les procédés roides et ennuyeux de l'Europe, mais d'une manière plus animée. Chaque individu présenté accomplit le Sdaam de son pays en me saisissant les deux mains et élevant mes bras de toute leur hauteur trois fois au-dessus de ma tête. Après qu'une centaine de Fatikos ont été gracieusement admis à nous infliger ce supplice ; après que nos bras ont été disloqués au moins trois cents fois chacun, je fais seller les bœufs sur-le-champ pour échapper à de nouvelles preuves de l'affection des Fatikos, dont je vois descendre des groupes nombreux, désireux de nous souhaiter la bienvenue. iMalgré la fatigue de celte cérémonie, ces pauvres gens me plaisaient beaucoup; ils avaient préparé pour notre lunch des flots de merisa et un mouton entier. En vain ils nous pressèrent de savourer ces bonnes choses avant de partir ; la perspective de l'arrivée prochaine du reste de la population nous effrayait, et montant sur nos bêtes, nous quittâmes Fatiko les épaules à moitié déboitées.

< Après avoir descendu la colline pittoresque de ce village, nous

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arrivons dans un pays tout à fait différent. Des prairies sans fin s'étendent à Thorizon de Test àTouest, en ondulations douces; sans autre arbre que des palmiers dolapes parsemés à travers le gazon d'un jaune brillant. Le sentier est étroit, mais en bon état; après une heure de marche, nous faisions halte pour la nuit sur le bord d'un ruisseau clair et profond, TUn-y-Amé. Ce ruisseau ne se dessèche pas, et comme il reçoit du Shoua plusieurs affluents, il devient un torrent considérable pendant la saison pluvieuse, et tombe dans le Nil par 3^ 32' de latit. N.; c'est la limite atteinte en 1859 par Ch. Uia,ni, le premier voyageur qui se soit avancé si loin vers le sud, en partant de l'Egypte pour explorer le Nil. Gomme on ne trouve ici ni bois ni fiente d'animaux pour faire du feu, nous nous reposons sans souper. Quoique le soleil soit péniblement chaud pendant la journée, les nuits sont si froides (environ 55*) que nous pouvons à peine dormir.

Pendant deux jours nous marchons à travers une herbe sèche d'environ dix pieds de haut ; enfin une nuit claire nous permet de faire des observations; la hauteur méridienne de Gapella me donne en latitude 2*45'37'^ Dans cette interminable suite de prairies, il est intéressant de constater les progrès de notre marche vers le sud.

Le jour suivant nous perdîmes la route. Un nombreux troupeau d'éléphants l'avait effacée en traçant adroite et à gauche un lacis de sentiers nouveaux. Un vent frais du nord soufflait et je proposai d'incendier le pays vers le sud en mettant le feu aux prairies. Dans les dépressions du sol, il y avait des marais assez profonds ; en arrivant à l'un d'eux nous mtmes le feu à l'herbe desséchée.En quelques instants l'incendie se répand, et nous avons le plaisir de voir la savane sans bornes flamber conune les régions infernales, et le feu nous frayer un sentier facile dans la direction du sud. Des volées de buses et de gobe-motu^ d'une belle espèce se précipitent vers la fumée épaisse pour se saisir des innombrables insectes qui cherchent à fuir l'incendie.

Au bout d'une heure environ nous nous mettons en marche à travers ce pays noirci et fumant ; çà et là nous rencontrons des troncs de palmiers morts qui brûlent encore : enfin nous atteignons un autre marécage. Là le feu 8*était arrêté dans sa cou/se vers le sud, étouffé par les grands fourrés de roseaux verts,

mais il continuait encore à Test et à Touest. Nous eûmes donc à répéter Tennuyeuse opération, à mettre le feu à l'herbe en plusieurs endroits de Tautre côté du marais, et à attendre que le sol fût assez refroidi pour nous permettre de continuer notre marche. Nous étions tous également noirs ; car des nuées de cendres soulevées par le vent retombaient sur nous comme la neige, et nous transformaient en Éthiopiens. J'avais conduit à pied la caravane depuis notre départ de Fatiko; car le pays n'étant pas habité, pendant cinq journées de marche entre Fatiko et le district de Kamrasi, nos gens se fiaient davantage à ma boussole qu'aux connaissances du guide indigène. J'étais sûr, du reste, que nous avions été trompés et que, d'après les instructions de Bachita, le guide nous 'menait vers le pays de Rionga. Cette nuit donc, comme l'étoile Ganope passait au méridien, je demandai à cet homme de m*indiquer la position des cataractes de Karuma d'après celle d'une étoile. Il me montra sur le champ Ganope et je savais d'après la carte de Speke que la ligne indiquée était celle des lies de Rionga, et je l'accusai immédiatement de vouloir me tromper. Il parut très-surpris, et me demanda pourquoi j'avais besoin d'un guide, si je savais le chemin. Il m'avoua que la cataracte de Karuma se trouvait un peu à l'est de l'étoile. En ce moment comme en beaucoup d'autres je remerciai cordialement Speke et Grant pour la carte qu'ils m'avaient si généreusement donnée. Ma plus grande satisfaction a été de compléter leur grande découverte, et de confirmer l'exactitude tant de leur carte que de leurs observations en général.

La marche devenait très- fatigante : il y avait presque à chaque demi-heure un marécage que les bœufs avaient la plus grande peine à traverser; la boue leur venant au-dessus des courroies de la selle. Un de ces marais était si profond que nous dûmes transporter le bagage pièce à pièce sur un angarep porté par douze hommes. Ma femme soumise à la même opération se trouva trop lourde, et les porteurs y renoncèrent. Je la chargeai donc sur mon dos, mais au milieu du marais je perdis pied et restai fixé dans la vase pendant que Mme Baker se démenait comme une grenouille dans l'eau boueuse. Il fallut l'aide de plusieurs hommes pour nous retirer l'un et l'autre. Nous étions obligés de marcher dix heures par jour à cause des délais néces-

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cessités par le passage des marais et l'incenâie des fourrés d'herbe.

Le quatrième jour nous quittâmes les prairies et entrâmes dans une belle forêt, mais si pleine de hautes herbes qu'il était impossible d'y cheminer sans l'aide du feu. Depuis quelque temps toute apparence de sentier avait cessé, et à l'exception de quelques traces laissées par des éléphants et un grand troupeau de bufQes, nul signe de gibier n'était en vue, le feu ayant e&ayé toutes les bétes fauves du voisinage. Atteint dans ce désert par un brusque accès de fièvre , je fus obligé de passer quatre ou cinq heures couché sous un arbre pour en attendre la fin. Alors, faible et bon à rien, je montai sur mon bœuf et repartis.

Le 22 janvier, du haut d'un point élevé de la forêt, nous voyons à l'aube un nuage de brouillard dominant une vallée éloignée ; 11 annonce le cours de la rivière Somerset. Le guide nous assure que nous atteindrons le fleuve ce jour-là. Ci-joint un extrait de mon journal.

«...Après six heures vingtminutes démarche nous atteignons le Somerset, ou Nil-Blanc-Victoria. Jamais je n'ai fait un voyage aussi ennuyeux, à cause des retards occasionnés par l'herbe, les coursd'eau etles profondsmarécages; maisdepuisquenousavoqs atteint la forêt, ces obstacles ont diminué. Autour de nous il y a des traces nombreuses d'éléphants, de rhinocéros et de buffles, mais point d'animaux. Campés à environ quatre-vingts pieds audessus de la rivière, nous sommes à trois mille huit cent soixantequatre pieds d'altitude absolue. Je m'approche de la rivière pourvoir si l'autre bord est habité; j'aperçois deux villages bâtis sur une île ; les naturels traversent dans un canot, amenant avec eux le frère de Rionga. Ainsi comme je le craignais, notre guide nous a trompés, et nous a conduits directement au pays de Rionga. Au nord de la rivière on ne voit que forêts inhabitées, mais pleines de pièges pour les buflles et les éléphants ; trois de nos animaux y sont déjà tombés y compris mon superbe bceuf de selle; il s'y est donné une entorse qui l'a mis hors de service.

« Les naturels crurent d'abord que nous faisions partie de la caravane de Mohammed Wat-el-Mek ; mais voyant leur méprise, ils ne voulurent nous donner aucune information, se bornante dire que le lac n'était pas loin. Ils disaient que nous étions des amis des gens de Mohammed qui avaient attaqué Kanurasii

et queRioDga étant ennemi de ce dernier, était nécessairement notre allié. Il faut que j'use de beaucoup de prudence; car si Kamrasi apprenait que je suis chez son adversaire, il me serait interdit de pénétrer dans rOunyoro.

« L'esc'ave Bachita a persuadé secrètement au guide, comme je le supposais, de nous conduire, non chez Kamrasi mais chez Rionga. La cataracte de Karuma est à une journée de marche de l'endroit où nous sommes^ et c'est là que nous devons traverser la rivière. Une bonne observation méridienne de la constellation de la Chèvre, nous donne en latitude 2'' 18' N.

Nous ne pûmes obtenir aucune provision des gens de Rionga ; après leur conférence avec Bachita, ils étaient retournés dans leur île, promettant de nous envoyer des bananes et un baquet de farine. Mais une fois dans leur retraite ils nous crièrent : « Allez chez Kamrasi, si cela vous fait plaisir, mais vous n'obtiendrez rien de nous. >

Nous partons pour Karuma le matin de bonne heure. Cette partie de la forêt est très-ouverte, car les naturels ont brûlé le gazon il y a environ trois semaines, et de jeunes pousses de vignes paraissent entre les racines calcinées. Entre autres plantes croît en masse l'asperge sauvage, et j'en ramasse un panier plein. Rien ne peut surpasser la beauté du pays parcouru. Une superbe foret s'étend le long de la rivière, qui se précipite à grand bruit à notre droite en une suite de cataractes entre de hautes roches couvertes de plantations de bananiers et de palmiers de diverses espèces, y compris le dattier sauvage, indice certain d'un fleuve ou d'un marais. Le Nil Victoria, ou Somerset, a environ cent cinquante verges de largeur; les rochers qui le bordent au sud, s'élèvent à près de cent cinquante pieds au-dessus du niveau du fleuve et dominent ceux du bord opposé. Ils sont couverts de naturels du pays venus en foule des nombreux villages d'alentour; armés de lances et de boucliers, ils courent parallèlement à notre ligne de marche, dansant et gesticulant, comme pour nous défler de traverser.

Après la marche la plus agréable à travers ces scènes émouvantes, le long des cataractes innombrables de la rivière, et encore d'îles chargées de villages et de bosquets de bananiers, nous voici enfin aux chutes de Karuma, près du village d'Atada, au-dessus du point de passage. Les hauteurs sont cou-

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vertes de nègres, et on envoie un canot pour parlementer, car le bruit de la chute empêche nos voix de se faire entendre. Bachita explique que le frère de Speke est venu de son pays faire visite à Kamrasi, à qui il apporte des cadeaux précieux. — « Pourquoi » demandent les gens du canot, «^ a-t-il amené tant d'hommes avec lui? » — « Il a tant de présents pour le M'Kamma (le roi), «s'écrie Bachita, qu'il est obligé « d'avoir nombre de gens pour les tronsporter. » — « Voyons-le un peu, » dit le patron du bateau. Je m'étais arrangé pour la présentation en changeant d'habits dans un bosquet de bananiers qui me servit de cabinet de toilette ; alors, vêtu d'un costume turc semblable à celui que portait mon ami Speke, je gravis un rocher élevé et presque perpendiculaire et saluant de mon chapeau la foule amassée sur l'autre rive, je ressemblais passablement à Nelson sur la colonne de Trafalgar-square.

Je chargeai Bachita, qui avait gravi à ma suite le rocher en question, d'annoncer au peuple, qu'une dame anglaise, ma femme, était aussi arrivée. Nous désirions tous deux être présentés sans délai au roi et à sa famille , afin de le remercier de la manière cordiale dont il avait traité Speke et Grant, aujourd'hui de retour à bon port dans leur pays. Cette nouvelle ayant été plusieurs fois répétée, le canot s'approcha du rivage.

Je commandai à tous nos gens de se retirer et de se cacher sous les plantains afin qu'une force si imposante n'eSrayât pas les naturels, tandis que Mme Baker et moi nous nous avancerions seuls pour saluer les gens de Kamrasi, qui étaient des personnages d'importance. Lorsqu'ils eurent débarqué dans les roseaux, ils reconnurent immédiatement que ma barbe et mes traits me donnaient de la ressemblance avec Speke, et ils me souhaitèrent la bienvenue par les danses et les pantomimes les plus extravagantes. Ils agitaient leurs lances et leurs boucliers comme s'ils eussent voulu m'attaquer, et se précipitaient sur moi en brandissant les armes tout près de mon visage, tout en vociférant et chantant avec la plus grande véhémence.

Je leur fis à chacun cadeau d'un collier de verroterie, et je leur expliquai mon désir d'être présenté à Kamrasi sans délai, parce que Speke s'était plaint qu'on l'avait fait attendre quinze jours avant qu'il pût voir le roi ; si cela se renouvelait, aucun anglais ne se donnerait la peine de rendre visite à Sa Msgesté,

parce qu'un tel délai serait regardé comme une insulte. Le capitaine répondit qu'il était sûr que je ne le trompais pas ; mais peu de temps après le départ de Speke et de Grant l'année précédente, un grand nombre d'individus s'étaient présentés comme étant les amis de ces deux Européens; par les ordres de Kamrasi on les avait transportés de l'autre côté de la rivière, et on leur avait fait la réception la plus cordiale, leur donnant en signe d'amitié de l'ivoire, des esclaves et des peaux de léopard ; ilsétaient partis, puis revenant soudain avec des gens de la tribu de Rionga, ih avaient pillé le village où ils avaient été si bien reçus; tout le pays, indigné, s'était levé en masse pour les repousser et dans un combat, Kamrasi avait perdu environ trois cents hommes. L'orateur ajouta que lorsqu'ils avaient vu notre troupe marchant vers la rivière,- ils s'étaient persuadés que nous étions ceux qui les avaient attaqués précédemment. Décidés à repousser la force par la force , ils avaient envoyé un avis à Kamrasi qui se trouvait à sa capitale M'rouli, à trois Journées de marche de Karuma; enfin jusqu'au retour du messager nous ne pouvions pas pénétrer dans le pays. Il promit d'expédier un autre courrier à Kamrasi pour lui apprendre qui nous étions, mais tout en ajoutant que nous devions attendre son retour avant de passer outre. Je leur expliquai, à mon tour, que nous n'avions rien à manger, — qu'il était fort ennuyeux pour nous de rester où nous étions, — que leurs soupçons étaient ridicules, car ils pouvaient voir que ma femme et moi nous étionsdes blancs comme Grant etj Speke, tandis que ceux qui les avaient trompés', étant bruns ou noirs, appartenaient à une tout autre race.

J'ajoutai que peu touché de ces objections, j'avais des cadeaux magnifiques destinés pour Kamrasi ; mais un autre roi serait trop heureux de les recevoir sans opposer d'obstacles à mon voyage. Je m'en retournerais donc avec mes présents.

En même temps je fis déployer un superbe tapis de Perse, d'environ quinze pieds carrés, comme un échantillon de ces dons destinés au roi. Les couleurs brillantes soulevèrent une exclamation générale ; avant que l'effet de cette surprise fût passé, je fis déballer un panier et étaler sur un morceau de toile des colliers vraiment superbes que nous avions préparés à Obbo ; ils étaient formés des plus grosses perles, quelques-unes grandes

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comme des billes et brillant de toutes les couleurs de Tarcen-ciel. Le jardin de pierres précieuses éclairé par la lampe d'Aladin n'aurait pu produire des fruits plus tentants. Les perles sont très-rares dans le pays de Kamrasi ; le peu qu'on en voit vient de Zanzibar, et les miennes étaient d'une espèce tout à fait inconnue ici. J'ajoutai que j'avais quantité d'autres présents, mais que ce n'était pas la peine de les déballer, car nous allions nous en retourner pour visiter un autre roi qui demeurait à quelques journées de marche. — « Ne partez pas, ne partez pas, » s'écria le chef; et ses compagnons le soutinrent en chœur*

« Kamrasi nous > Ici une pantomime sur le sens de laquelle

on ne pouvait pas se tromper suppléa à leur éloquence; se rejetant la tôte en arrière, ils se portèrent l'index contre le cou avec d'horribles grimaces, pour nous donner à entendre que notre départ leur coûterait la tête. Je ne pus m'empécher d'éclater de rire de la terreur causée par ma menace de m'en retourner avec mes cadeaux. Si je ne faisais pas visite à Kamrasi , celui-ci nonseulement les mettrait à mort, mais détruirait tout le village d'Atada ; d'un autre côté le même sort leur arriverait s'ils me transportaient à l'autre bord sans ordre exprès. « Faites ce qui « vous plaira, répondis-je ; je m'en retournerai certainement « si toute ma troupe n'est pas transportée lorsque le soleil «^ aura atteint ce point dans le ciel. » (J'indiquais le point où le soleil se trouverait à 3 heures de l'après-midi). Fort animés, ils promirent de tenir une conférence sur Tautre rive, et de voir ce qu'il y avait à faire. Ils retournèrent à Atada, laissant toute la caravane, y compris Ibrahim, fort déconcertée : n'ayant rien à manger, devant une rivière qu'on ne pouvait traverser, et derrière nous un désert de cinq journées de marche.

Les cataractes de Karuma étaient à environ trois cents verges à la gauche de notre bivac, vis-à-vis d'Atada ; elles ne sont pas très-importantes, ne dépassant pas cinq pieds de hauteur, mais elles sont d'une régularité singulière, car un banc de rocher, sur lequel elles s'étendent, forme comme un mur à travers la rivière. La cataracte correspond à un coude du fleuve, qui, arrivé là, se détourne brusquement à Touest.

Toute la journée se passa de notre côté à crier et à gesticuler pour persuader de nos bonnes intentions la foule réunie sur l'autre bord ; mais le bateau arriva bien après Theure lixée ; même

alors les naturels ne voulurent s'approcher qu'à portée de la Toix, et rien ne put les déterminer à débarquer. Ils expliquèrent que les avis étaient partagés ; quelques-uns parlaient en notre faveur, tandis que la plupart étaient persuadés que nous avions des intentions hostiles ; il fallait donc attendre les ordres du roi.

Afin de convaincre les nègres de nos intentions pacifiques, je leur proposai de nous transporter seuls, Mme Baker et moi, de l'autre côté, et de laisser nos compagnons armés sur le bord où nous nous trouvions, jusqu'à l'arrivée des ordres du roi. Cette nouvelle idée à peine émise, le bateau repartit.

Le jour se passa ainsi; au soleil couchant, nous vîmes Tembarcation revenir ; cette fois, elle se dirigea immédiatement vers nous,etnous vîmes débarquer ceux qui avaient reçu les bracelets le matin. Ils avaient, me dirent-ils, tenu conseil avec leur capitaine, et résolu de nous recevoir ma femme et moi, mais nous seuls. Je répliquai que nos domestiques devaient nous accompagner, car nous étions des personnages tout aussi élevés en dignité que Kamrasi, et que nous ne pouvions voyager sans nos gens. Ils refusèrent ; je n'en parlai plus, et proposai de charger le canot avec les présents destinés à Kamrasi. Il ne pouvait y avoir aucune objection à cela; je commandai donc à Richarn, Saat et Ibrahim de descendre dans le canot pour y arranger les paquets à mesure qu'on les leur remettrait, mais de ne le quitter sous aucun prétexte. Tout était déjà prêt, et on embarqua coi7i?ne cadeaux sans éveiller l'attention, un faisceau de carabines, cachées dans une couverture, avec 500 paquets de cartouches à balle. J'avais dit à Ibrahim de m'accompagner en qualité de mon domestique, car s'il survenait un conflit, il devait m'être plus utile qu'aucun des autres ; et j'avais donné des ordres pour qu'au premier signal, toute la troupe traversât la rivière à la nage, se soutenant eux et leurs armes à feu à la surface de l'eau au moyen de gerbes de rameaux-papyrus. Mes gens ne nous crurent pas moins tout à fait fous, et déclarèrent que nous serions massacrés dès que nous aurions atteint le bord opposé ; cependant ils prirent leurs mesures pour traverser en cas de trahison.

Au dernier moment, et le canot étant sur le point de s'éloi • gner, deux de mes meilleurs hommes s'y jetèrent sans leurs fusils; mais les nègres refusèrent absolument de partir; aussi

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pour dissiper tout soupçon, je leur dis de se retirer ; j'ajoutai que le lendemain j'enverrais le canot avec des provisions, et à chaque voyage un ou deux hommes devaient faire leur possible pour venir nous rejoindre.

Il était nuit noire lorsque nous partîmes. Le canot, formé d'un grand tronc d'arbre creusé, était capable de contenir vingt personnes;' les nègres nous conduisirent à travers le courant rapide, immédiatement au-dessous de la cataracte. Un grand feu allumé sur l'autre bord servait à nous guider vers le point de débarquement. Suivant un étroit chenal coupé dans les roseaux, nous mtmes pied à terre sur un roc très-glissant tout près du feu, au milieu d'une foule immense de naturels qui nous donnèrent une sérénade étourdissante en manière de bienvenue avec des cornets et des flageolets, et nous firent remonter le rocher en traversant un sombre bosquet de bananiers. De& soldats ouvraient la marche, puis une longue foule de piquiers, ensuite le gros de la troupe bruyante; j'aidai ma femme à gravir la roche ; elle fut suivie de nos gens avec quelques naturels qui avaient offert de porter le bagage.

Arrivés au sommet du rocher, nous nous trouvions à environ 180 pieds au-dessus du niveau de la rivière; après une marche d'un quart de mille, on nous mena en triomphe au milieu du village, et nous fîmes halte dans une petite cour, devant l'habitation du chef.

Nous étions attendus près d'un bon feu. N'ayant rien en à manger, nous étions affamés, et à notre grande joie on nous offrit un panier de bananes mûres; c'étaient les premières que j'eusse vues depuis bien des années. Une calebasse de mérisay qu'on nous présenta ensuite, fut vidée sur-le-champ, malgré son goût de mauvais cidre. Nous étions environnés d'une troupe de naturels du pays, non pas les sauvages nus auxquels nous étions accoutumés, mais des hommes bien habillés, portant des robes d'écorce apprêtée et arrangée de diverses manières, généralement conmie la tope des Arabes, ou la toge des Romains. Plusieurs des chefs présents nous expliquèrent la trahison atroce des gens de Debono ; on les avait cordialement reçus comme étant les amis de Speke et de Grant; mais ils avaient prouvé leur reconnaissance de cette bienvenue en pillant et massacrant leurs hôtes. Je leur déclarai que Speke

serait indigné lorsque je lui dirais Tabus que Ton avait fait de son nom, et que je me ferais un devoir d'informer le gouvernement anglais de cette affaire. En même temps je leur conseillai de ne jamais se fier qu'à des hommes blancs, dans le cas où d'autres se présenteraient plus tard comme envoyés, soit par moi, soit par Speke et Grant. Je défendis la réputation de mes deux amis comme Anglais, et je demandai aux nègres si mes compatriotes les avaient jSLmais trompés. Ils répliquèrent que Ton ne pouvait s'imaginer deux meilleurs hommes Je leur répondis: « Il faut que vous reposiez votre conflance en moi, de la même manière que je me suis fié à vous, car je me suis mis absolument entre vos mains ; mais si vous avez jamais eu raison de vous défier d'un blanc, tuez-moi de suite. — Tuezmoi, ou ayez confiance en moi, mais point de soupçons entre nous. »

Cette allocution parut leur plaire, et un homme, s'avançant, me montra un petit collier de perles bleues que Speke lui avait donné comme récompense pour l'avoir mené d'un bord à l'autre de la rivière. Ce petit souvenir de mon ami m'émut singulièrement ; au bout d'une année de voyages et de nombreuses difficultés, c'était la première fois que je me trouvais vraiment sur sa trace; bien des gens me dirent qu'ils avaient connu Speke et Grant. Le premier avait reçu le nom de molleggé (l'homme barbu), le second était surnommé mosanga (la défense d'éléphant) à cause de sa taille. Grant avait eu un doigt coupé à Luknow pendant la grande révolte de l'Inde. La mention de ce fait me valut un énorme succès dans l'assemblée, car il devenait manifeste que j'avais certainement vu les deux Anglais. Comme il se faisait tard, je congédiai la foule, en priant que Ton envoyât de bon matin un messager à Kamrasi, pour lui dire qui nous étions et le prier de nous donner audience sans retard.

On jeta à terre une botte de paille pour Mme Baker et pour moi; faute de mieux nous en fîmes notre gtte. Il faisait trèsfroid; ne voulant pas découvrir le secret de nos carabines, nous nous passâmes de couvertures , et nous dûmes nous contenter du plaid écossais dont chacun de nous était pourvu. Ibrahim, Saat et Richarn firent faction alternativement. Le lendemain matin une foule innombrable de naturels du pays vint nous contempler. Il y avait un arbre superbe à environ cent verges

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du village; nous proposâmes d'aller nous asseoir sous son ombre et d'y donner notre audience. Le chef du village nous abandonna une grande cabane avec une majestueuse entrée d'à peu près sept pieds de haut; ma femme s'y établit aussitôt, tandis que je me mêlai à la foule, à l'ombre de l'arbre en question. Il y avait près de six cents hommes respectueusement assis autour de moi; j'étais appuyé contre le grand tronc noueux; Ibrahim et Richarn à quelques pas plus loin.

La conversation fut simplement une répétition de celle de la nuit précédente : je leur adressai de plus quelques questions sur le lac. Pas un ne voulut me donner le moindre renseignement. Lorsque j'essayais de rendre mon interrogatoire plus pressant, ils se bornaient à crier : Kamrasi I en faisant le geste de se couper le cou comme ils l'avaient déjà fait la veille. Ils étaient tous muets. J'essayai de m'adresser aux enfants, mais en vain. Je demandai à des vieillards à cheveux blancs quelle était la distance du lac au point où nous étions. < Nous sommes des enfants, ■ répondirent- ils; « demandez aux vieillards qui connaissent le pays. » Jamais franc-maçonnerie ne fut plus entourée de mystères que ce pays d'Ounyoro. Il était inutile d'insister. Changeant de conversation, je leur dis que mes compagnons mouraient de faim sur l'autre bord, et qu'il fallait leur envoyer des provisions sur-le-champ. Dans les pays sauvages la moindre demande nécessite des conversations interminables. On me répondit que les vivres étaient rares, et qu'il était impossible de rien envoyer avant les ordres de Kamrasi. Comprenant à merveille les instincts des nègres, je leur dis qu'il fallait expédier le canot de l'autre côté pour amener trois bœufs, que je voulais abattre. Ma proposition réussit immédiatement, et plusieurs hommes ayant été chercher le canot, j'envoyai une de nos négresses dire à ma caravane que trois de nos gens, avec armes et munitions, devaient accompagner l'embarcation et faire traverser la rivière à la nage à troii^ bœufs, en leur attachant des cordes aux cornes. Ces bœufs servaient de monture à quelques-uns de mes hommes, mais il était nécessaire de les tuer afin d'échanger leur chair contre du blé et d'autres provisions.

Les bateliers étaient à peine partis quand un cri se fit entendre, et soudain toute la foule se précipita vers la cabane où

j'avais laissé Mme Baker. Je crus d'abord qu'il y avait un incendie et je me joignis à la presse, mais je vis qu'il s'agissait seulement de quelque spectacle extraordinaire. Chacun cherchait à se procurer la meilleure place ; à force de coudoyer, je pus distinguer le miracle qui avait excité tant de curiosité. La hutte étant trèssombre, ma femme, pendant ma conférence avec les naturels, avait passé son temps à arranger ses cheveux sur le seuil de la porte; sa chevelure très-longue et très-blonde avait attiré l'attention des nègres ; de là cette foule empressée d'admirer une telle merveille. Jamais le gorille ne produirait dans les rues de Londres un effet pareil à celui que nous obtenions à Atada.

Bientôt les bœufs arrivent; on en abat un sur-le-champ, et la chair est partagée en de petites portions que nous étalons sur le cuir encore chaud. Immédiatement chevelure blonde et hommes blancs ont perdu leur pouvoir d'attraction ; on ne s'occupe que du bœuf, et nous donnons à entendre à nos amis qu'il nous faut en échange de la farine, des haricots et des patates.

Le marché s'anime ; femmes et filles arrivent en foule, chargées de provisions. Les femmes proprement vêtues de jupons courts à doubles bords; beaucoup ont le sein nu; d'autres portent un morceau d'étoffe d'écorce jeté comme un plaid sur les épaules et la poitrine. Cette étoffe provient d'une espèce de figuier; on en détache l'écorce en grands morceaux ; macérée dans l'eau et ensuite battue à coups de maillet, elle ressemble beaucoup à ce que nous appelons corderway *. Sa couleur est celle du cuir tanné; l'étoffe de qualité supérieure est douce «lu toucher, comme un tissu de coton. Chaque jardin abonde en arbres de cette espèce, car leur culture en est indispensable aux fabriques de vêtements; lorsqu'un homme se marie il plante un certain nombre de figuiers qui doivent tenir lieu de marchands-tailleurs à toute la famille.

Le marché fini, on charge le canot de provisions qui sont transportées de l'autre côté pour nos gens affamés.

Diflférence frappante entre les naturels de l'Ounyoro et les tribus que nous avons déjà visitées. Au nord de la rivière les nègres sont ou entièrement nus, ou vêtus seulement d'une sorte d'habit rudimentaire consistant en une peau rejetée sur

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