CHAPITRE XL
Enfin le jour de notre départ est arrivé ; le chef et le guide paraissent, et' on nous conduit à la rivière Kafour où se trouvent des canots pour nous transporter sur l'autre bord. Nous revînmes donc à nos anciens cantonnements dans le marais ! Le lac étant à l'ouest, je soupçonnais encore quelque fourberie, car il était impossible de se Qer à Kamrasi. Je me plains au guide, et lui demande de m'indiquer dans quelle direction se trouve le lac; il me montre l'occident, mais ajoute que nous allions 'être obligés de suivre pendant plusieurs jours la rive sud de la rivière Kafour, parce que la ligne directe est coupée par un marais impraticable. Tout cela n'était pas de nature à calmer mes soupçons; d'autant qu'une fois déjà, transportés à travers la rivière en cet endroit même, on nous y avait détenus. On nous conduit l'espace d'un mille le long du Kafour, jusqu'à des huttes où nous devons attendre la venue de Kamrasi qui se propose de prendre congé de nous. Le soleil est insupportable, nous mettons pied à terre et nous nous réfugions dans la cabane d'un forgeron. Au bout d'une heure, Kamrasi arrive accompagné d'un nombre considérable de ses sujets, et vient s'asseoir près de nous. Je suis convaincu que le but de sa visite est simplement de nous extorquer nos dernières ressources. Je lui ai donné presque tout ce que j'avais, mais il nourrit Tespoir de me dépouiller complètement.
Sans préambule, il entama la conversation en demandant un
petit mouchoir turc de mousseline jaune, garni d*une frange d'argent que Mme Baker portait sur la tête. Je lui en ai déjà donné un semblable, et je lui explique que ma femme ne peut pas lui céder celui-là. N'importe, il insiste pour l'avoir et finit par l'obtenir. Il me demande ensuite d'autres mouchoirs. Nous n'avons que quelques serviettes déchirées; il n'accepte pas cette excuse et réclame l'ouverture de mon porte-manteau, afin qu'il puisse en faire l'inspection lui-même. Le bagage déjà arrangé pour le voyage est livré à son examen, et nos effets en lambeaux lui passent successivement sous les yeux. Hais l'aspect en est si misérable qu'il en détourne les yeux en me disant que cela ne lui convient pas. Il faut que je lui donne de la verroterie, sinon je suis son ennemi. Sur le champ, je lui remets un choix des plus belles perles d'opale, et me levant de dessus la pierre où j'étais assis, je lui dis qu'il faut que nous partions de suite. < Ne soyez pas si pressé, répondit-il, vous avez beaucoup de temps devant vous; mais où est la montre que vous m'aviez promise? » Cette montre était la seule qui me restât; il me l'avait demandée inutilement tous les jours pendant notre résidence à M'rouli. Je n'avais jamais vu un mendiant aussi obstiné. Je lui expliquai que sans cet instrument je ne pourrais terminer mon voyage, mais qu'à mon retour je lui donnerais tout ce que j'avais excepté ma montre, car je n'aurais plus besoin de rien lors de mon retour direct à Gondokoro. En même temps, je lui répétai les termes exprès de l'arrangement qu'il avait stipulé, le priant de ne pas me tromper, car ma femme et moi nous mourrions certainement si nous étions obligés de rester une autre année dans ce pays, faute de rejoindre à temps les bateaux qui se rendent périodiquement à Gondokoro. Nos conventions étaient celles-ci : il devait me donner des porteurs jusqu'au lac, où je trouverais des canots pour me conduire à Magungo, situé à l'embouchure du Somerset, et d'où, suivant lui , je pourrais voir le Nil sortir du lac tout près de l'endroit où le Somerset y débouche. Les canots me feraient ensuite descendre la rivière , et des nègres transporteraient mes bagages par la voie la plus directe jusqu'à Shoua, mon ancienne station. S'il remplissait sa promesse j'espérais me procurer d'autres portefaix à Shoua, et arriver à Gondokoro assez tôt pour profiter des bateaux qui y remontent
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tous les ans. J'avais pris mes dispositions pour qu'un bateau envoyé de Khartoum vint m'attendre à Gondokoro au commencement de cette année 1864; mais j'étais sûr que si un retard survenait, le bateau s'en retournerait sans moi, car les gens de l'équipage craindraient de rester seuls à Gondokoro, après le départ des autres embarcations.
Dans l'état de faiblesse où nous étions, c'était courir à une mort certaine que de passer une année de plus sans quinine dans l'Afrique centrale ; il fallait rattraper le temps perdu, le pays que nous devions parcourir était une terre vierge, et les distances tout à fait incertaines. Je tremblais pour ma femme, et je pesais les chances d'une autre année dans cet affreux pays si nous perdions l'occasion des bateaux. Avec ce dévouement qu'elle n'avait cessé de montrer à travers toutes les épreuves, elle me conseillait de ne pas penser à elle, mais de marcher en avant et de découvrir le lac; elle avait pris, elle aussi, la résolution de ne pas rebrousser chemin avant d'avoir atteint j^ M'woutan N'zigé.
En terminant je priai donc Kamrasi de nous congédier, car nous n'avions pas une heure à perdre. Avec un incroyable sang-froid il me répondit : « Je vous ferai conduire au lac et jusqu'à Shoua, comme je vous l'ai promis ; mais il faut que wus laissiez votre femme avec moi. »
En ce moment nous nous trouvions entourés par un grand nombre de nègres, et cette insolente requête confirma les soupçons de trahison que m'avait fait concevoir notre transport de l'autre côté du Kafour. Si mon expédition devait se terminer en ce lieu, ce moment devait être aussi le dernier de la vie de Kamrasi ; tirant tranquillement mon revolver, je le dirigeai à moins de deux pieds de sa poitrine, et le regardant de l'air du plus profond mépris, je lui dis que si je touchais à la détente, tousses hommes réunis ne pourraient le sauver, et que s'il avait l'impudence de renouveler son insultante demande, je le tuerais net. J'ajoutai que dans mon pays une ii^ure comme ceUe-là ne se lavait que dans le sang ; mais que je le regardais comme un bœuf stupide, et que son ignorance seule sauvait de la mort. Mafemme, saisie d'indignation, s'était élancée de sonsiége, et emportée par l'impression du moment, elle lui adressa un petit discours en Arabe (langue dont il ne comprenait pas un seul mot), mais qu'interprétaient clairement le ton et les traits
de l'orateur. Cette mise en scène le frappa d'autant de stupéfaction que s'il eût vu apparaître la tête de Méduse ; Bachita, quoique sauvage, avait pris pour elle l'insulte adressée à sa mattresse , et elle ouvrit sur Kamrasi un feu roulant de gros mots traduisant aussi fidèlement que possible l'apostrophe mordante de la jeune Gorgone.
Je ne saurais dire si ce coup de théâtre avait convaincu Kamrasi de l'indépendance des dames Anglaises, au point de le dégoûter du marché qu'il me proposait, mais il me dit de l'air du plus profond étonnement: c Ne vous fâchez pas? je n'avais pas l'intention devons offenser en vous demandant votre femme ; je vous en donnerai une, si cela peut vous obliger, et je croyais que, par réciprocité, vous n'auriez aucune objection à me céder la vôtre; j'ai l'habitude de donner de jolies femmes à ceux qui me font visite, et je croyais quenouspourrionsfaire un échange. Ne vous fâchez pas pour si peu ; si cela ne vous plaît pas, il n'en sera plus question. » Je reçus très -froidement cette apologie pratique, et je me bornai à insister pour notre départ immédiat. Confus de sa sottise, il appela ses gens et leur ordonna de se charger de mes bagages. Ceux-ci à leur tour firent venir des femmes que la curiosité avait amenées là, et leur commandèrent de porter tous les fardeaux jusqu'au prochain village où se trouverait un relai de porteurs. J'aidai ma femme à monter sur son bœuf, j'adressai à Kamrasi un adieu très-froid et je m'éloignai de H'rouli avec le plus grand plaisir.
Le pays est une grande plaine couverte d'herbe, parsemée de petits villages et de champs de patates dont la qualité est médiocre, à cause de la stagnation des eaux. Pendant l'espace d'environ deux milles nous suivîmes les cours du Kafour ; les femmes qui portaient le bagage marchaient sans ordre, et en s'efforçant de les rassembler, les hommes étaient obligés de se disperser eux-mêmes. Nous arrivâmes près d'un grand village, mais au moment où nous allions y entrer, environ six cents hommes armés de lances et de boucliers en sortirent, criant et vociférant comme autant de démons. Je crus d'abord à une attaque, mais je remarquai des femmes et des enfants mêlés à la foule. Mes gens n'avaient pas conçu une idée aussi favorable de cette troupe de guerriers qui accouraient, brandissant leurs lances et fiiisant mine de s'attaquer les uns les autres. •^ C'est un combatl
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c'est un combat 1 Nous sommes attaqués! tirez sur eux, Hawaga 1 » Cependant, au bout de quelques instants, je les convainquis qu'il s'agissait seulement d'une parade, et qu'il n'y avait aucun danger. Se précipitant vers nous conmie une nuée de sauterelles, les nègres dansaient, gesticulaient et hurlaient autour de mon bœuf ; ils feignaient de nous attaquer avec leurs lances et leurs boucliers, puis se battaient entre eux, et se conduisaient en insensés. Un chef de haute taille les accompagnait. Soudain un des leur fut abattu, assailli par les autres à coups de lances, et il resta sur la terre couvert de sang; je n'ai jamais pu savoir pour quelle offense. Le costume de ces nègres était grotesque au possible. Us étaient vêtus de peaux de léopards ou de singes blancs, avec des queues de vaches attachées par derrière et des cornes d'antilopes fixées sur leur tète. Ils portaient des barbes postiches faites de l'extrémité de plusieurs queues cousues ensemble. Jamais je n'avais vu troupe d'apparence moins humaine. A Texception des griffes, ils correspondaient parfaitement à l'idéal que mon enfance s'était ùlle des démons ; cornes, queue, rien n'y manquait. C'était notre escorte, envoyée par Kamrasi pour nous accompagner jusqu'au lac. Heureusement pour tout le monde , les Turcs ne se trouvaient pas avec nous, car cette escorte satanique, eût infailliblement été reçue à coups de fusil lorsqu'elle s'élança sur nous si impétueusement pour nous faire les honneurs de sa ridicule pantomime.
Nous marchâmes jusqu'à sept heures du soir à travers un pays plat, sans intérêt, puis nous ftmes halte dans un misérable village que les habitants avaient abandonné, à la nouvelle de notre arrivée. Le lendemain matin, j'eus de la peine à réunir notre escorte, car elle s'était dispersée pour marauder dans les environs. Ce t régiment du diable ^ > faisait partie des troupes de Kamrasi , et ils se regardaient comme autorisés à à piller pendant toute la marche. Cependant, après quelque délai, ils se réunirent, et le chef s'approchaut, me pria de faire tirer un coup de fusil comme curiosité. L'escorte était groupée autour de nous, et le petit Saat se trouvant près de moi, je lai
1. Allusion à une compagnie de Tolontaires que Ton appelle à Londres « la Compagnie du diable {Cte devil's MM.). » Cette troupe se recrute principalement farml les avocats, les afoués et les notaires de la capitale. (—M.)
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commandais de tirer. Rien ne pouvait faire plus de plaisir au jeune drôle, et la détonation de son fusil à deux coups retentit immédiatement aux oreilles du chef. L'effet fut saisissant. Se croyant blessé, le grand diable de nègre porte les deux mains à sa tête, et se précipite à travers ses compagnons qui, saisis d'une terreur panique soudaine, se dispersent de tous côtés, en tombant les uns sur les autres; une seconde décharge acheva la déroute des preux guerriers de Kamrasi, tandis que Saat les regardait d'un air de dédain. J'étais sûr désormais qu'en cas de bataille, un cri du baby accompagné judicieusement d'une décharge de quarante balles suffirait à nous donner la victoire, sur toutes les bandes de Kamrasi.
Cette après-midi, une marche à travers une magnifique forêt de mimosas en fleurs nous amène au bord du marais qui avait nécessité notre grand détour. Large d'environ trois quarts de mille, il est si profond que nos bœufs sont obligés de se mettre à la nage. Douze hommes transportent avec la plus grande difficulté Mme Baker et moi sur nos angareps. Le guide qui pataugeait en avant pour nous montrer le chemin, disparaît tout à coup dans un trou profond; mais le paquet qu'il portait sur sa tête étant de substances légères flotte à la surface comme une bouée, ce qui permet au pauvre diable de reparaître après une assez longue immersion ; nous faisons alors un circuit, nos hommes étant souvent plongés jusqu'au cou dans l'eau et dans la boue. Arrivés de l'autre côté, nous poursuivons notre marche dans la même superbe forêt, et nous faisons halte pour la nuit à M'bazé, village abandonné. Je fais deux observations de latitude : l'une de la Chèvre, qui me donne 1® 24' k7" nord ; l'autre de Canope, = 1* 23' 29".
Le lendemain les gens de notre escorte nous causent de nouveaux embarras. Au lieu de s'occuper de nous, ils passent leur temps à danser, à faire des entrechats, à hurler et gesticuler. Lorsqu'ils s'approchent d'un village ils s'y précipitent et le pillent avant que nous puissions y arriver. De la sorte tout est enlevé, et nous ne pouvons nous procurer de la nourriture qu'en l'achetant aux pillards mêmes pour de la verroterie. Nous passons la nuit àKarké : latitude 1^ 19' 31" nord.
Nous sommes malades tous deux, mais obligés néanmoins de voyager pendant la plus forte chaleur du jour, car nos gens
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ne sont jamais prêts à proGter de la matinée. Ils ne s'inquiètent de rien et leurs habitudes sauvages et indisciplinables en font des compagnons plus dangereux pour nous que les habitants du pays. Depuis la proposition de Kamrasi, ma femme est très-inquiète. Elle craint que cette escorte de trois cents hommes ne nous ait été donnée que pour ménager une trahison ; qui sait s'ils ne se proposent pas de se débarrasser de moi et de l'enlever ensuite pour la conduire au roi? Je n'ai pas, quant à moi, la plus légère crainte ; car j'ai toujours des factionnaires pendant la nuit, et de jour je suis parfaitement préparé.
Le lendemain matin nous eûmes la même difficulté à réunir nos porteurs ; ceux de la veille s'étaient enfuis, et notre escorte avait à s'en procurer d'autres dans des villages éloignés. Cette occupation leur faisait plaisir, parce qu'elle leur donnait l'occasion de marauder partout. Cependant nous étions obligés d'attendre que le soleil fût à son méridien, nous perdions les heures fraîches du matin et nos fatigues s'en augmentaient. Enfin nous partons et nous arrivons dans l'après-midi à un coude décrit au sud par le Kafour, et qu'il faut traverser pour continuer notre marche vers l'ouest. La rivière coule au milieu d'un marécage ; elle est profonde, mais si couverte d'algues et d'autres plantes aquatiques qu'un tapis d'herbe d'environ deux pieds d'épaisseur y forme comme un pont flottant. Mes compagnons courent sur cette surface mobile et s'y mouillent à peine la cheville, quoique sous cette couche de végétation l'eau soit assez profonde. Comme il était impossible de traverser, à dos de bœufs ou de porteurs, je pris les devants, et dis à Mme Baker de me suivre à pied le plus promptement possible en emboîtant strictement mon pas. La rivière avait environ quatrevingts verges de largeur, et j'avais à peine traversé le quart de la distance, quand tout à coup, en me retournant pour voir si ma femme me suit, quelle est mon horreur en l'apercevant arrêtée dans les roseaux cédant sous ses pieds, les traits empourprés et convulsifs; puis, tout à coup, s'afiaissant sur elle-même, elle tombe comme frappée d'un coup mortel. Je cours à elle, et avec le secours de huit ou dix de mes gens qui heureusement se trouvaient li, je la retire du milieu de cette masse de végétation mouvante; elle atout l'air d'un cadavre, et nous avons grand-