SUR LE CHEMIN DU LAC
peine à maintenir sa tête au-dessus de Teau dans laquelle nous sommes plongés jusqu'à la ceinture, et d'où il semblait impossible de l'emporter sans courir le risque de disparaître tous ensemble sous les roseaux. Je la place enfin sous un arbre, et lui baigne d'eau la figure et les mains, car je croyais qu'elle était seulement évanouie ; mais elle resta insensible à mes soins comme une morte , les dents et les poings fermés, les yeux ouverts mais fixes, — foudroyée par un coup de soleil.
La plupart des porteurs étaient déjà en avant avec le bagage; j'envoyai promptement un homme chercher un angarep pour y déposer et transporter la malade, ainsi qu'un sac contenant des habits de rechange, ceux qu'elle portait étant imbibés d'eau. En vain je la frictionnai à l'endroit du cœur, en vain .les négresses lui frottèrent les pieds pour rétablir la circulation. Enfin la litière arriva, et après avoir changé ses vêtements nous l'emportâmes comme un insensible fardeau. Nous avions constamment à faire halte et à lui soulever la tête, car un râle douloureux annonçait la suffocation. Enfin nous atteignîmes un village où nous nous arrêtâmes pour la nuit.
Je la déposai soigneusement dans une misérable hutte, et veillai à son chevet. Lui ayant desserré les dents avec un petit coin en bois, j'y introduisis un chiffon mouillé sur lequel je laissai tomber des gouttes d'eau pour humecter sa langue tout à fait desséchée. Les misérables nègres de l'escorte dansaient et hurlaient comme si rien d'extraordinaire n'était arrivé; je commandai à leur chef de les emmener sur-le-champ vers Ramrasi, car je ne voulais pas voyager av^c eux plus longtemps. Ils refusèrent d'abord, mais je leur dis que je ferais feu sur eux s'ils persistaient à vouloir m'accompagner. Le lendemain matin l'aube parut et ce fut un soulagement pour mol de me voir débarrassé de cette escorte de bêtes brutes. Ils étaient partis, mais il me restait les hommes de ma propre caravane et les guides donnés par Ramrasi.
Ma fenmie était demeurée tout à fait immobile depuis son insolation, et ne respirait que cinq fois par minute. Nous ne pouvions rester où nous étions, mes gens y seraient morts de faim ; c'était un lieu sans ressource. Je la replaçai donc doucement sur sa litière, et nous reprîmes notre marche fbnèbre. Malade et le cœur brisé, je marchais à ses côtés, à travers mares et ruisseaux,
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épaisses forêts et marécages profonds ; ici c'étaient des coMines onduleuses, là des vallées couvertes de papyrus qui s'inclinaient au-dessus de Tangarep comme les panaches d'une pompe funèbre. La journée se passa ainsi ; nous fîmes halte dans un village, et je veillai au chevet de la malade pendant toute la nuit. J'étais mouillé , couvert de boue, et frissonnant d'un accès de fièvre; mais les frissons de mon âme étaient bien autre chose! Aucun changement ne s'était manifesté chez la malade, elle n'avait pas remué. D'une provision de graisse que nous avions je fis quatre boules d'environ une demi-livre; chacune devait brûler pendant trois heures. Un tesson de cruche cassée servit de lampe, et des bouts de chiffon me tinrent lieu de mèche. Ainsi se passa la nuit silencieuse dans une solitude com* plète. Dans les traits émaciés et convulsifs étalés devant moi, je ne retrouvais rien de ce visage qui, pendant des années avait été ma consolation au milieu de tous les dangers et de toutes les difficultés de ma carrière. Allait-elle mourir? Un sacrifice aussi terrible devait-il être lé résultat de mon égoïste exode t
La nuit se passe, et la marche recommence. Quoique faible et malade, n'ayant pas eu un instant de sommeil depuis deux nuits, je n'éprouve aucune fatigue, et je suis machinalement la litière comme si j'étais sous l'influence d'un rêve. Le même pays sauvage coupé de forêts de marécageuses nous conduit i une nouvelle halte ; la nuit arrive, et de nouveau dans une misérable hutte, à la faible lueur d'une mauvaise lampe, je veille auprès de ma malade inanimée. Pas un muscle de son corps n'avait remué depuis sa chut^. Tous mes gens dormaient. J'étais seul, et pas un son n'interrompait le calme de la nuit. L'ouïe souffrait de ce mortel silence ; tout à coup le cri d'une hyène me fit tressaillir; je tremblai en songeant que si elle était inhumée dans ce lieu isolé, l'hyène troublerait son repos.
Le matin n'était pas éloigné ; il était quatre heures. J'avais passé la nuit à lui poser des linges mouillés sur la tête, et à lui humecter les lèvres, étendue qu'elle était sur sa litière, sans vie apparente. Je ne pouvais rien de plus ; seul, ployant sous cette heure fatale , au milieu de païens sauvages , éloigné de plusieurs milliers de milles de tout pays chrétien,, j'implorai un secours supérieur à celui de l'homme, et je plaçai toute ma confiance en Lui.