‹ Découverte de l'Albert N'YanzaChapitre 47 sur 73 · RETOUR A LA SANTÉ · texte numérisé non relu

RETOUR A LA SANTÉ

ou plntdt des marécages couverts de papyrus gigantesques qui rendent la marche très-pénible. Dans un de ces marécages, un de nos bœufs de selle, malade depuis longtemps, tomba, et nous fûmes obligés de l'abandonner. Je comptais envoyer une troupe de. nègres pour le retirer avec des cordes. Dès notre arrivée au prochain village, notre guide expédia à cette fin environ cinquante hommes, tandis que nous poursuivions notre voyage.

Ce soir-là nous atteignîmes un hameau habité par un chef, et fort supérieur à tous ceux que nous avions trouvés depuis notre départ de M'rouli; des cannes à sucre de l'espèce bleue croissaient dans les champs, et j'avais remarqué dans une forêt voisine du café à l'état sauvage. Environ deux heures après le coucher du soleil, j'étais assis à la porte de ma cabane, fumant une pipe d'excellent tabac, lorsque tout à coup j'entendis un chœur de voix : les chanteurs semblaient s'avancer rapidement vers l'entrée de la cour. Je crus d'abord que les nègres se proposaient de danser, et comme j'étais fatigué et fiévreux, je désirais échapper à cette calamité d'un nouveau genre; mais peu après, Saat arriva et me présenta le chef de L'endroit, qui me dit que le bœuf était mort dans le marais où nous l'avions laissé le matin, et que les naturels m'apportaient son cadavre tout entier. « Comment 1 m'écriai-je, le bœuf entier m'est rapporté?— Tout entier à votre porte, » répliqua le chef; • je ne pouvais permettre que vous perdissiez en route rien de ce qui est à vous. Si le corps entier du bœuf ne vous avait pas été remis, nous aurions pu être soupçonnés de l'avoir volé. » J'allai à l'entrée de la cour, et, au milieu d'une troupe de nègres, je trouvai le bœuf tel qu'il était lors de sa mort. Ils l'avaient transporté l'espace de huit milles sur une litière formée de deux longues et fortes perches, liées ensemble par des tigesde bambous. Loin de vouloir se régaler de la chair de l'animal, ils témoignaientun profond dégoût pour elle, disant qu'U était mort.

Une particularité distinctive des habitants de l'Ounyoro, c'est qu'ils sont irès-difficiles pour leur nourriture. Us refusent la chair d'animaux malades ou morts de mort naturelle; ils n'aiment pas non plus la viande de crocodile. Us ne me demandèrent aucune récompense pour avoir transporté le bœuf de si loin, mais repartirent de la meilleure humeur possible. Je n'ai jamais vu de mortels aussi inexplicables que ces nègres.

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C'est un problème contradictoire. Pendant le voyage ils ne cessaient de nous tourmenter, ils se plaignaient du poids des bagages, les jetant à terre et disparaissant dans les fourrés; aujourd'hui ils avaient spontanément apporté d'une distance de huit milles la carcasse d'un bœuf, comme si c'eût été un objet de prix.

Le nom de ce village est Parkânî. Depuis quelques jours, nos guides nous affirmaient que nous approchions du lac, et maintenant ils affirmaient que nous y arriverions le lendemain. J'avais remarqué fort loin, vers l'ouest, une haute Chaîne de montagnes, et je croyais que le lac se trouvait de l'autre côté; on m'apprend au contraire que ces montagnes forment la limite occidentale du M'woutan-N'zigé, qui positivement est à moins d'une marche de Parkâni. Je ne pouvais me croire si près de l'objet de nos recherches. Le guide Rabonga parut et nous annonça que si nous partions le lendemain de bonne heure, nous pourrions nous baigner dans le lac à midi.

Je dormis à peine cette nuit-là. Depuis plusieurs années déjà je m'étais efforcé d'atteindre les sources du Nil. Mes rêves durant ce voyage pénible ne m'avaient prédit que de l'insuccès, et maintenant après tant de persévérance et de labeurs , la coupe touchait h mes lèvres, et avant le coucher du soleil j'allais boire à cette source mystérieuse, — à ce grand réservoir de la nature qui depuis tant de siècles avait déjoué tous les efforts faits pour le découvrir.

J'avais espéré , prié et lutté parmi des difGcultés de toute espèce; j'avais bravé la maladie, la faim et la fatigue pour atteindre cette source cachée ; lorsque le succès semblait impossible , nous avions résolu ma femme et moi de périr plutôt que de renoncer à notre projet. Était-il possible que nous ftissions si près du but, et que le Jendemain il nous fût permis de dire : «Notre tâche est accomplie I »

Le soleil du 14 mars n'était pas encore levé que je donnais de l'éperon à mon bœuf, le guide avait pris les devants, car mon enthousiasme s'était communiqué à lui, grâce à la promesse d'une double solde de verroterie dès notre arrivée. Le jour était magnifique; après avoir traversé une profonde vallée entre les collines, nous gravîmes le versant opposé. En toute hâte j'atteignis le sommet, et soudain le prix de noS efforts se

déploya devant mes regards. Bien au-dessous de moi comme ime mer de vif argent s'étendait le lac, bornant l'horizon au sud et au sud-ouest, et étincelant sous les rayons du soleil de midi. A l'ouest, à une distance de cinquante ou soixante milles, des montagnes bleues semblaient sortir des eaux et s'élever à une hauteur de 7000 pieds ("2150 mètres).

Impossible de décrire les sentiments de triomphe que j'éprou- /

vais ; je voyais la récompense de tous mes travaux, de toutes les années pendant lesquelles j'avais obstinément poursuivi mes recherches dans l'Afrique centrale. — L'Angleterre avait découvert les sources du Nil !

Avant d'arriver, nous étions convenus, mes gens et moi, de pousser trois hurrahs à l'anglaise en l'honneur de la découverte ; mais maintenant — que je contemplais cette vaste mer intérieure située au cœur même de l'Afrique, venant à me rappeler les vaines tentatives que les hommes avaient faites pendant des siècles pour atteindre ce point du globe, et songeant que j'étais l'humble instrument choisi pour éclaircir une partie au moins d'un grand mystère inabordable pour tant d'autres meilleurs que mcJi, — je me sentais oppressé par des pensées trop sérieuses pour pousser de vains cris de joie, et je remerciai du fond de mon cœur Dieu qui à travers tant de dangers nous avait soutenus jusqu'au bout. J'étais à environ 1 500 pieds au-dessus du niveau du lac, et du haut d'une paroi escarpée de granit, je ne pouvais détourner mes regards de ces eaux bienfaisantes, de ce vaste réservoir qui nourrissait l'Egypte et fécondait le désert; — de cette grande source si longtemps cachée aux millions d'êtres humains pour lesquels elle est un bienfait et une bénédiction. C'est une des merveilles du globe et je résolus de la baptiser d'un nom illustre. En souvenir impérissable d'un homme dont la mort récente a été déplorée par notre gracieuse Reine et par l'Angleterre tout entière, j'appelai ce grand lac l'Albert N'yanza. Les lacs Victoria et Albert sont les deux sources du Nil.

Le sentier en zigzag que nous devions suivre pour descendre jusqu'au bord de l'eau était si escarpé que nous fûmes forcés de laisser derrière nous nos bœufs sous la conduite d'un guide chargé de les ramener à Magungo, et d'y attendre notre arrivée. Nous commençâmes à descendre à pied. J'ouvrais la marche ap-

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puyé sur un fort bambou. Ma femme, encore très-faible, chancelait, courbée sur mon épaule, et s'arrêtait de vingt pas en vingt pas pour se reposer. Après une descente laborieuse d'environ deux heures, affaiblis par une fièvre qui durait depuis des années, mais maintenant fortifiés par notre succès, nous atteignîmes la plaine unie au pied des rochers. Une marche d'environ un mille à travers un sol plat, sablonneux et friable, parsemé d'arbres et de buissons, nous conduisit au bord de l'eau. Les vagues se brisaient sur un lit de cailloux blancs ; je me précipitai dans le lac, et, altéré par la chaleur et la fatigue, je bus à longs traits, avec un profond sentiment de reconnaissance, aux sources du Nil ! A moins d'un quart de mille du lac est un village de pécheurs nommé Vacovia. Nous nous y installâmes. Là tout sentait le poisson , tout faisait songer à la pêche ; non pas la pêche en miniature telle qu'elle se pratique en Angleterre avec une ligne et une mouche artificielle. Contre les chaumières des harpons étaient appuyés ; des lignes aussi épaisses que le petit doigt étaient étendues pour sécher, armées de hameçons en fer qui donnaient une idée formidable des monstres marins du lac Albert. En entrant dans la hutte, je trouvai une quantité considérable d'ustensiles de pèche: des lignes très-bien faites en fibres de bananier, fort élastiques et capables de résister à la première attaque d'un gros poisson ; des hameçons très-grossiers mais soigneusement garnis de crochets, et variant en grosseur de deux à six pouces. Un grand nombre de harpons pour la chasse aux hippopotames étaient rangés eh bdn ordre, et tout l'ensemble de la hutte montrait clairement que le propriétaire était un vrai sportsman.

Les harpons pour les hippopotames étaient exactement du même modèle que ceux dont les Arabes Hamram font usage di^ns le Taka, sur la frontière de l'Abyssinie; ils ont une lame étroite de trois quarts de pouce de largeur, avec un crochet seulement. La corde est admirablement faite en fibres de bananiers, et le flotteur consiste en un grand morceau de bois d'ambatch d'environ quinze pouces de diamètre. Les naturels harponnent les hippopotames de l'intérieur de leurs canots, et ces grands flouevrs sont indispensables afin qu'on puisse les suivre aisément sur les eaux troublées.

La vue du lac frappait mes gens d'une profonde surprise. Le

voyage avait été si long et si rempli de déceptions, que depuis longtemps ils avaient cessé de croire à l'existence d'un lac, ils s'imaginaient que je les conduisais vers la mer. Ils contemplaient la scène actuelle avec stupéfaction. Deux d'entre eux qui avaient déjà vu la Méditerranée à Alexandrie, nous déclarèrent que nous étions près de la mer, mais qu'elle n'était pas salée.

Vacoviaest un endroit misérable ; le sol est si saturé de sel que toute culture y est impossible. Le sel est un produit naturel du districti et tous les habitants s'occupent de sa préparation, puis ils obtiennent en échange des provisions de l'intérieur du pays. J'allai examiner les fosses d'extraction; elles ont environ six pieds de profondeur; on en tire une vase noire et sablonneuse que l'on dépose dans des grandes jarres d'argile ; ces jarres percées au fond de petits trous, sont remplies d'eau et placées sur des madriers; l'eau, filtrée dans d'autres jarres, est de nouveau mélangée avec de la vase fratche, et ainsi de suite jusqu'à ce qu'il en résulteune forte saumure que Ton fait bouillir et évaporer. Le sel est blanc, mais amer. Il est produit, à ce que je suppose, par la décomposition des plantes aquatiques et riches en potasse, que les vagues déposent sur le rivage. La zone plate et sablonneuse qui s'étend l'espace d'un mille, entre le lac et le pied de la falaise rocheuse de 1500 pieds de hauteur, semble avoir formé autrefois le fond du lac. De fait, le sol plat de Vacovia ressemble à une I^aie, car les rochers qui décrivent autour de lui un arc de cinq milles d'ouverture, plongent brusquement dans le lac au sud et au nord de cette courbe, dont une plage unie occupe le centre. Si le niveau du lac s'élevait de quinze pieds, tout ce terrain serait inondé jusqu'à la base des collines.

Je me procurai deux cabris du chef du village moyennant quelques perles bleues, et ayant reçu du chef de Parkâni le présent d'un bœuf en retour d'un peu de verroterie et de bracelets, je donnai à mes hommes un festin somptueux en l'honneur de ma découverte ; je leur fis un discours dans lequel je leur prouvai combien de fatigue nous aurions évitée si toute la caravane s'était bien comportée dès le principe, et s'était fiée à ma direction, car nous serions arrivés au lac un an plus tôt; en même temps je leur dis que c'était un plus grand honneur 'd'avoir achevé cette tâche avec une petite troupe réduite à treize hommes. Mme Baker ayant recouvré sa santé, après

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tant d'épreuves , je leur pardonnais toutes leurs offenses passées, et j'effacerais de mon journal ce que j'y avais consigné à leur détriment. Ce speeeh enchanta mes compagnons qui s'écrièrent El hamd el lllah ! (Dieu merci !) et se n&irent à dévorer le bœuf sur-le-champ.

Au lever du soleil le lendemain matin je pris ma boussole, et accompagné du chef du village, de mon guide Rabongo et de la fenmleBachita j'allai sur les bords du lac pour y faire des reUvements. Le ciel était admirablement serein, et à Tfiide d'une lunette d'approche, je pus distinguer deux grandes cascades coupant de leurs lignes blanches les flancs des montagnes sur le rivage opposé. Bien que cette haute chaîne se profilât nettement sur le bleu du ciel, et que des ombres profondes y annonçassent des ravins considérables, je ne pouvais distinguer que les deux grandes cataractes semblables à des filets d'argent. Nulle base n'était visible, même de la paroi de 1500 pieds d'où j'avais d'abord aperçu cette vaste nappe d'eau ; mais la chatne de hautes montagnes à l'ouest paraissait surgir du sein du lac même, phénomène de vision dû sans doute uniquement à la grande distance qui cachait le pied des hauteurs sous l'horizon, car d'épaisses colonnes de fumée, qui semblaient s'élever de la surface de l'eau, devaient être produites en réalité par l'incendie des prairies au bas de la montagne. Le chef m'assura que de grands canots avaient traversé d'un bord à l'autre du lac, mais que ce voyage prenait trois ou quatre jours pendant lesquels il fallait ramer vigoureusement , et que plusieurs bateaux avaient péri dans ce trajet. Les canots de l'Ounyoro n'étaient pas faits pour un voyage aussi dangereux, mais la rive occidentale du lac faisait partie du grand royaume de Malegga dont le roi Kajoro possédait de vastes embarcations. Ce roi faisait le commerce avec Kamrasi à un point situé vis-à-vis de Magungo où le lac se rétrécit de manière à ce qu'on peut le traverser en un jour. Malegga, suivant mon informateur, est un pays puissant plus étendu que l'Ounyoro ou l'Uganda. Au sud de Malegga est un pays nommé Tori, gouverné par un roi du même nom; quant au district qui est encore plus au sud sur le bord occidental, personne ne saurait en donner la moindre notion.

On savait que le lac s'étendait vers le sud jusqu'au Karagoué; on me répéta la vieille histoire d'après laquelle Rumanika, roi

de ce pays, aurait été jadis dans l'habitude d'envoyer à Utumbi, au bord du lac, des détachements pour recueillir l'ivoire; et comment autrefois ses barques s'étaient avancées jusqu'à Magungo. Ceci confirmait singulièrement ce que Speke m'avait dit à Gondokoro : c Rumanika envoie à Utumbi des chasseurs d'éléphants. »

La rive orientale est bordée , en allant du nord au sud, par leChopi, l'Ounyoro, l'Uganda, TUtumbi et le Karagoué. De ce dernier point qui ne peut pas être à moins de deux degrés de latitude sud, le lac, disait-on, tournait tout à coup vers l'ouest, et se prolongeait dans cette direction sans qu'on pût en déterminer l'extrémité. Au nord deMalegga, à l'ouest du lac, était un petit pays nonmié M'Caroli; puis venait le Koshi, à l'ouest du point où le Nil sort de la mer intérieure ; à l'est du fleuve se trouve le district de Madi vis-à-vis Koshi. Le guide et le chef de Vacovia nous dirent tous deux que des canots nous transporteraient à Magungo , au point où le Somerset que nous avions quitté à Karuma tombe dans le lac; cependant ils déclarèrent impossible de remonter cette rivière, parce que depuis Karuma jusqu'à une très-petite distance de Magungo elle forme une suite de cataractes. Le Nil était navigable à une distance considérable depuis sa sortie du lac à Koshi, et des canots pouvaient descendre la rivière jusqu'à Madi.

Tous deux convinrent que le niveau de l'Albert N'yanza n'était jamais plus bas qu'alors, et* qu'il ne s'élevait jamais au-dessus d'une certaine marque faite sur la grève et qui représentait une crue de quatre pieds. La plage est d'un sable très-fin sur lequel les vagues venaient expirer comme auraient pu le faire celles de la mer, en y déposant des plantes aquatiques, de même que les plantes marines sont rejetées sur les côtes d'Angleterre. C'était un grand spectacle que ce vaste réservoir du Nil , les vagues se brisant sur la grève tandis que dans Thorizon, au sudouest, l'œil cherchait une limite aussi inutilement que s'il s'efforçait de découvrir celles de l'océan Atlantique. Je jouissais de cet imposant coup d'œil avec une émotion profonde. Ma femme qui m'avait suivi avec tant de dévouement, était à mes côtés, pâle et épuisée, comme une naufragée sur cette plage que nous avions eu tant de peine à découvrir. Aucun pied d'Européen n'avait foulé ce sable , les yeux d'aucun homme blanc n'avaient

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encore contemplé cette vaste étendjue d'eau. Nous étions arrivés les premiers; nous avions la clef du grand problème dont Jules César lui-même avait en vain désiré la solution. Devant nous était le grand bassin du Nil qui reçoit chaque goutte d'eau depuis l'averse passagère, jusqu'au torrent des montagnes qui du sein de TAfrique centrale se dirige vers le nord. C'étaitlà legrand réservoir du Nil I

^ Notre premier regard du haut de l'escarpement de 1 500. pieds m'avait fait présumer ce qu'un examen plus minutieux a confirmé. Le lac est le résultat d'une grande dépression du sol audessous du niveau général du continent ; il est environné de roches abruptes, et barré au sud-ouest et à l'ouest par de grandes chaînes de montagnes s'élevant de cinq à sept mille pieds audessus de son niveau ; ainsi c'est le grand réservoir où toutes les eaux doivent s'écouler, et de ce vaste bassin entouré de rochers le Nil s*écoule , géant dès sa naissance. C'est une disposition merveilleuse que lanature a prise pour la source d'un fleuve aussi important et aussi grand que le Nil. La Victoria N'yanza de Speke forme un réservoir élevé recevant les eaux de l'ouest par l'intermédiaire de la rivière Kitangulé, et Speke avait vu de très-loin le mont M'fumbiro, comme un pic au milieu d'autres montagnes, d'où descendaient les cours d'eau dont la réunion forme la rivière principale, le Kitangulé qui se déverse dans le lac Victoria à l'ouest, vers le 2* de lat. sud; ainsi la même chaîne de montagnes qui alimente le Victoria à l'est , doit verser à Touest et au nord les eaux qui tombent dans le lac Albert. L'écoulement général du Nil est du sud au nord, et comme le lac Albert s'avance bien plus au nord que le lac Victoria, il reçoit le débouché de ce dernier lac, et réunit ainsi les sources du Nil. L'Albert est le grand réservoir, tandis que le Victoria est la source orientale; les cours d'eau primitifs qui forment ces deux lacs ont la même origine, et les eaux du Kitangulé, après être tombées dans le Victoria, arrivent finalement au lac Albert, exactement de la même manière que les hautes terres du M'fumbiro et des montagnes bleues déversent leur contingent immédiatement dans le même lac. Tout le système du Nil, depuis le premier tributaire Abyssin, r Atbara, en latit. N. 17*37', jusqu'à l'équateur, présente un écoulement uniforme du sud-est au nord-ouest ; chaque ruisseau

suivant cette direction pour arriver au Nil. Le Nil Victoria a la même pente; car après avoir pris une direction nord depuis sa sortie du lac Victoria jusqu'à Karuma(lat. nord 2" 16'), il se détourne soudain vers l'Ouest et rencontre le lac Albert à Magungo. Ainsi si l'on suppose une ligne tirée de Magungo aux cataractes de Ripon sur le lac N'yanza, on trouvera que la pente générale du pays est la même que celle qui est suivie par le Nil Bleu et par ses tributaires, c'est-à-dire du sud-est au nordouest.

Il est certain que le lac Albert reçoit beaucoup d'affluents. Les deux cataractes que l'on aperçoit au télescope sur les flancs des montagnes Bleues ou monts de la rive gauche, doivent être des cours d'eau fort importants, car sans cela il serait impossible de les distinguer à une distance aussi grande que cinquante ou soixante milles. Les naturels m'assurent que des torrents en fort grand nombre, mais d'importance diverse, tombent de tous côtés dans le réservoir général.

Je retournai à ma hutte; le gazon de la plage, tout autour du village était jonché d'ossements de poissons monstrueux, d'hippopotames et de crocodiles; mais ceux-ci n'étaient tués que par esprit de vengeance, et les natifs d'Ounyoro en regardent la chair avec dégoût. Les crocodiles sont si nombreux dans le lac et si voraces, qu'on nous conseilla de recommander aux femmes de notre troupe de ne pas s'avancer dans l'eau, même jusqu'au genou, quand elles allaient remplir leurs jarres d'eau.

Il était de la dernière importance pour nous d'achever notre voyage le plus tôt possible , car notre retour en Angleterre dépendait absolument de la possibilité d'atteindre Gondokoro avant la fin d'avril , afin d'y trouver encore les bateaux de Khartoum. Je répétai au guide et au chef qu'il fallait nous procurer immédiatement de grands canots, car nous n'avions pas un moment à perdre, et je dépêchai Rabonga à Magungo, où il devait nous attendre, avec nos bœufs de selle. Les animaux devaient suivre un sentier sur le haut du plateau, car la plage du lac, souvent interrompue par des rochers descendant abruptement au milieu d'une eau profonde, n'oflre point de chemin praticable. Je lui fis présent d'une quantité de verroterie que j'avais promis de lui donner lors de notre arrivée au lac. Il partit, promettant de nous attendre à Magungo avec nos bœufs >

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et de nous procurer des porteurs pour nous mener directement à Shoua.

Le lendemain matin, nul de notre troupe ne put se lever. Treize hommes, quatre femmes, Saat, Mme Baker et moi, nous étions pris de la fièvre. L'air était chaud et lourd, et le pays affreusement malsain. Les naturels nous assurèrent que tous les étrangers se trouvaient affectés d'une manière analogue, et que personne ne pouvait vivre à Vacovia sans être exposé à des accès de fièvre répétés.

Le retard que nous éprouvions à avoir des embarcations était terrible , chaque heure avait du prix ; et les naturels de l'endroit nous trompaient de toutes les façons possibles, mentant avec effronterie et nous retenant au milieu d'eux, afin de nous extorquer autant de verroterie que possible.

La latitude de Vacovia est de 1* 15' N.; sa longitude, 30* SO'Est. Le point le plus méridional que j'eusse atteint depuis mon départ de M'roulî correspondait à 1" 13' de latit. Nous étions maintenant en route vers le nord, et chaque jour devait nous rapprocher de notre patrie; mais où était la patrie? J'espérais à peine y arriver jamais, lorsque je regardais sur une mappemonde le petit point rouge qui représentait l'Angleterre — loin, oh I bien loin de nous, — et que je contemplais ensuite les traits amaigris de ma femme et mon propre corps épuisé par la fatigue. Depuis trois ans nous poursuivions notre course en avant, et après avoir complété l'exploration de tous les affluents abyssins du Nil, entreprise ardue en elle-même, nous nous trouvions maintenant aux sources mêmes du fleuve. Mais nous avions épuisé notre santé et nos provisions, et le voyage de retour n'était pas commencé I Malgré ma requête quotidienne pour qu'on nous donnât des bateaux sans délai, nous passâmes à Vacovia huit jours, pendant lesquels nous souffrîmes tous plus ou moins de la fièvre. Enfin, on nous annonça l'arrivée des canots, et on me pria d'en faire l'inspection : c'étaient des troncs d'arbres creusés très -proprement, mais bien plus petits que ceux que j'avais vus sur le Nil, à H'rouli. Le plus grand avait trente-deux pieds de long; j'en choisis un qui n'avait que vingt-six pieds, mais qui était plus large et plus profond. J'avais heureusement acheté à Rhartoum un vilebrequin anglais d'un pouce et quart de diamètre, et craignant que nos arrangements nautiques ne

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présentassent quelques difficultés, j'avais apporté cet outil avec moi. Je perçai dans les câtés du canot des trous espacés de deux pieds, et ayant préparé des baguettes d'un bois élastique, j'en formai des arcs que je fixai solidement dans les trous. Ceci fait, je donnai de la force à cette construction en l'assujettissant par des traverses placées en diagonale, et je recouvris cette carcasse avec un treillis léger de roseaux pour nous abriter contre le soleil, disposant sur le tout des peaux de bœuf bien fermes et bien tendues, afin de mettre notre petite cabine à répreuve de Peau. Le tout formait une espèce de carapace capable de résister tant au soleil qu*à la pluie. Je mis ensuite des bûches d'un bois fort lisse au fond du canot, et je les recouvris d'un lit épais d'herbe; je plaçai là-dessus une peau de bœuf tannée en Abyssinie et arrangée avec des plaids écossais. Ainsi disposée, ma cabine n'offrait peut-être pas tout le luxe déployé dans les vapeurs de la Compagnie Péninsulaire et Orientale, mais elle pouvait défier le soleil et la pluie, et c'était là le principal. Nous nous embarquâmes un beau matin ; la surface du lac était presque immobile. Chaque canot avait quatre rameurs, deux à chaque extrémité. Leurs rames étaient admirablement faites,d'une seule pièce, un peu plus large à leur extrémité que le fer d'une bêche ordinaire, mais concave du côté intérieur de manière à donner au rameur une plus grande prise sur l'eau. Ayant acheté à grand'peine quelques poulets et du poisson desséché, je mis le plus grand nombre de mes hommes à bord du grand canot; accompagné de Richarn, de Saat et des femmes, y compris notre interprète Bachita, je pris les devants et nous partîmes de Vacovia, nous aventurant sur l'Albert N'yanza. Nos rameurs s'évertuaient courageusement, et le canot, quoique pesamment chargé, filait à raison de quatre milles à l'heure. Notre départ ne créa aucune sensation à Vacovia, et le chef, avec deux ou trois de ses suivants, fut le seul qui vint nous dire adieu. On craignait que les spectateurs ne fussent un peu forcément engagés comme matelots, de sorte que la population entière du village s'était éclipsée.

Au moment où nous poussions au large, le chef qui m'avait demandé quelques objets de verroterie, les jeta dans le lac afin d'obtenir en notre faveur l'aide des divinités des eaux, contre les attaques des hippopotames. — Pendant le premier jour le

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voyage fut délicieux. L'eau était calme, le ciel couvert, et le paysage charmant. Quelquefois on ne pouvait distinguer les montagnes de la rive occidentale , et le lac semblait avoir une étendue indéfinie. Nous nous tenions à moins de cent verges du bord oriental ; quelquefois nous longions une plage sablonneuse et boisée formant une zone d'environ un mille de largeur entre Teau et la base de la montagne; d'autres fois nous passions sous des rochers énormes sortant immédiatement du lac, qu'ils dominent de près de 500 mètres, de sorte que nous côtoyions le rivage de près et nous accélérions notre navigation en poussant contre la falaise avec des bambous. Ces rocs sont tous de Tépoque primitive, fréquemment de granit et de gneiss mêlés en plusieurs endroits de porphyre rouge. Dans les interstices croissent des arbustes magnifiques de toute nuance, entre autres des euphorbes gigantesques, et partout où Ton voit scintiller une source ou une cascatelle, à travers le sombre feuillage d'un ravin, on est sûr de voir aussi le gracieux dattier sauvage étaler son panache aérien.

Des hippopotames en grand nombre se jouaient dans Teau, mais je refusai de tirer sur eux, car la mort d'un de ces monstres nous eût fait perdre un jour entier à cause des bateliers qui n'auraient pas voulu abandonner la chair. Les crocodiles étaient très-nombreux dans le lac et sur le rivage ; partout où s'élevait quelque chaud banc de sable on voyait plusieurs de ces monstres étendus au soleil sans mouvement comme des troncs d*arbres. Sur le bord de la grève, au-dessus de la marque des crues croissaient de petits taillis, d'où les crocodiles effrayés par notre canot s'élançaient pour se réfugier dans les flots. Il n'y avait sur le lac ni canards, ni oies, l'eau étant trop profonde pour leur offrir de la nourriture, même auprès du rivage.

Nos bateliers pagayaient courageusement et nous poursuivîmes notre voyage longtemps après la nuit tombée ; enfin le canot fut soudain dirigé vers le bord et nous touchâmes à une grève élevée de sable fort propre. On nous apprit que nous étions près d'un village, et les bateliers proposèrent de nous laisser là pour la nuit, tandis qu'ils iraient en quête de provisions. Voyant qu'ils s'arrangeaient pour emporter les avirons, je fis remettre ces ustensiles indispensables dans les bateaux, et je les fis garder soigneusement, tandis que quelques-uns de

mes hommes accompagnaient les bateliers au village en question. Cependant, je disposai les angareps sur la grève, j'allumai du feu avec un peu de bois apporté là par les vagues, et je préparai tout pour passer la nuit. Les hommes revinrent bientôt accompagnés de plusieurs nègres apportant deux poulets et un petit chevreau. Ce dernier fut immédiatement mis dans la marmite et je le payai trois fois sa valeur pour encourager les nègres à nous apporter d'autres provisions le lendemain.

Pendant que le dîner se préparait, je fis une observation astronomique, et déterminai la latitude de la localité ( 1^ 33' N.) Nous avions fait du chemin, ayant franchi l'espace de 16' directement au nord.

Au premier cri de notre coq solitaire, nous nous préparâmes à partir. — Éclipse totale des bateliers.

Dès que le jour fut venu, accompagné de deux hommes, je me dirigeai vers le village pensant peut-être que les déserteurs étaient endormis dans leurs huttes. Trois pitoyables cabanes de pêcheurs, composant le village, s'élevaient sur un monticule de gazon à trois cents pas des bateaux. Personne ; les habitants avaient disparu. Au-dessous des falaises s'étendait en amphithéâtre une bande de terre couverte d'herbe et d'une surface inégale. Je regardai partout avec ma lunette d'approche, sans pouvoir 'découvrir la trace d'un être vivant. Nous étions évidemment abandonnés par nos matelots, et les habitants les avaient accompagnés de peur de se voir oLligés de prendre leur place.

Lorsque je rapportai cette nouvelle, le désespoir s'empara de mes gens. Ils ne pouvaient ajouter foi à mes paroles, et me priaient de leur permettre de parcourir le pays afin de tâcher de découvrir un autre village. Je défendis strictement à tout le monde de s'absenter, et je me félicitai d'avoir gardé les avirons qui nous auraient été volés si j'avais permis aux bateliers de les emporter. Je résolus d'attendre jusqu'à trois heures de l'après-midi, et si les déserteurs n'étaient pas de retour alors, départir sans eux. On ne pouvait compter sur les nègres, et leur témoigner de la bonté était peine perdue. Kamrasi nous avait donné des instructions qui devaient nous procurer et des bateaux et des bateliers, mais dans ce district éloigné, les natifs paraissaient tenir très-peu de compte des ordres de leur roi. Et

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pourtant, nous dépendions entièrement d'eux. Chaque heure avait son prix, car notre seule chance d'arriver à Gondokoro à temps opportun dépendait de la rapidité de notre voyage. Au moment où je voulais activer notre marche des retards survenaient, d'autant plus pénibles.

A trois heures, pas un batelier n'avait paru : « En bateau, mes enfants I m'écriai-je ; je connais la route. » Les canots furent poussés au Is^ge, et mes compagnons prirent les rames en main. Cinq d'entre eux étaient matelots de leur état, mais personne, à bord, excepté moi, ne savait se servir des avirons. En vain j'essayai de former mon équipage ; ils se démenaient sans doute, mais, ô Dieu, protecteur des nautoniers ! quelle besogne ils faisaient l Nous pirouettions, et dans cette grande salle de bal, l'Albert N'yanza, les deux canots semblaient se livrer à des valses et des polkas effrénées. Le voyage aurait pu durer ainsi jusqu'à la consommation des siècles. Après trois heures d'efforts nous atteignîmes Textrémité d'un rocher qui s'avançait en promontoire dans le lac. Ce cap était revêtu, jusqu'au sommet, d'un épais fourré, et à la base se trouvait une petite grève sablonneuse à laquelle on ne pouvait arriver que du côté de l'eau, parce que de chaque côté les rochers plongeaient dans le lac. Il pleuvait à verse, et nous eûmes de la peine à allumer du feu. Les moustiques abondaient, et la température rendait les couvertures insupportables. Disposant les angareps sur le sable avec les peaux de bœuf en guise de draps, nous nous couchâmes à la pluie. Il faisait trop chaud pour dormir à bord, et de plus notre cabine était devenue un véritable nid de moustiques. Je passai la nuit à songer au meilleur plan à suivre, et je résolus de transformer, le lendemain matin, un de mes avirons en gouvernail. Il plut toute la nuit, et à la pointe du jour, le coup d'œil était passablement triste. Mes hommes étaient étendus sur le sable humide, couverts de leurs peaux de bœufs saturées d'eau ; malgré cela ils dormaient profondément; pas possible de les réveiller. Ma femme était, elle aussi, trempée et dans une situation déplorable. Il pleuvait toujours. Je me mis promptement à l'ouvrage. Avec mon couteau de chasse je taillai une traverse dans l'arrière de mon canot , je creusai au-dessous un trou à l'aide de ma tarière et j'y fixai solidement un des avirons avec une lanière de cuir découpée dans ma couverture détrempée. J*eus

LE LÂG. 349

ainsi un excellent gouvernail. Pas un de mes hommes n*était venu à mon secours. Couchés sous leurs couvertures de peau, ils fumaient leurs pipes, et me regardaient faire. Le désespoir les paralysait; les efforts ridicules qu'ils avaient faits la veille comme rameurs les avaient entièrement découragés. Ils étaient résignés à leur destin, et se regardaient comme sacrifiés à la géographie.

Je leur jetai la tarière à la face et je leur déclarai que, prêt à partir, je n'attendrais personne. Avec deux bambous je fabriquai un mât et une antenne sur laquelle je fixai un grand plaid écossais en guise de voile. Nous poussâmes au large; j'avais heureusement deux ou trois avirons de rechange, ce qui me permettait d'en sacrifier un pour le gouvernail. Je pris les fonctions de pilote et dis à mes hommes de ne s'occuper que de ramer vigoureusement : à leur grande joie nous partîmes en ligne droite, comme une flèche. Il n'y avait qu'une brise très- légère, mais leplaid était gonflé et nous poussait doucement en avant.

En doublant le promontoire nous nous trouvâmes dans une grande baie, dont la pointe opposé était visible à environ huit ou dix milles de là. Si nous côtoyions la baie, c'était une affaire de deux jours. Il y avait un autre petit cap à quelque distance de nous; je résolus de m'y diriger immédiatement avant de me hasarder d'un promontoire à Fautre.

En regardant en arrière, je vis l'autre canot à environ un mille et décrivant toutes sortes d'évolutions, faute du gouvernail que les paresseux en dépit de mes injonctions n'avaient pas voulu prendre la peine d'ajuster.

Nous nous avancions à raison de quatre milles à l'heure, et mes compagnons en étaient si fiers, qu'ils se déclarèrent capables de ramer, sans un renfort de bras, jusqu'au point de jonction du Nil. L'eau était parfaitement calme, et en doublant le second cap, j'eus la joie d'apercevoir de l'autre côté un village dans une petite baie, avec un grand nombre de canots haies sur la plage, tandis que d'autres étaient occupés à pêcher. Des nègres étaient debout tout au bord de l'eau, à environ un demi-mille, et je dirigeai notre bateau immédiatement vers eux. A notre approche, ils s'assirent, puis élevèrent leurs avirons au-dessus de leur tête, indiquant ainsi qu'ils s'offraient en qua-

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lité de bateliers. Je conduisis le canot vers la grève. Nous ne Teùmes pas plutôt accosté que les nègres se jetèrent dans Teau, vinrent à bord et commencèrent par défaire avec beaucoup de bonne humeur notre mât et notre voile qui leur semblaient absurdes parce qu'ils ne se servent jamais de ces agrès. Ils nous expliquèrent qu'ayant deviné de l'autre côté du promontoire que nous étions des étrangers, leur chef leur avait ordonné de nous venir en aide. Je les priai d'envoyer six des leurs au secours du canot retardataire ; ils le promirent, etaprès quelque temps d'attente, nous partîmes ensemble vigoureusement pour traverser la baie d'un cap à l'autre.

Arrivés au centre de la baie nous étions à environ quatre milles du rivage. En ce moment un vent sud- ouest se déclara. Pendant mon séjour à Vacovia j'avais remarqué que, malgré le calme du matin, un vent violent se levait généralementdusud-ouest à une heure de l'après-midi et produisait une houle assez forte. Je craignais maintenant que nous n'eussions à essuyer une rafide avant d'atteindre le promontoire opposé ; la surface du lac par son état d'agitation annonçait le vent sud-ouest, et des nuées grosses d'orage s'accumulaient sur la côte occidentale.

Je dis à Bachita de prévenir les rameurs, car en cas d'orage notre pesant canot pouvait être submergé. Je consultai ma montre ; il était midi passé, et je pressentais qu'à une heure le coup de vent nous aurait atteints. Les nuages sombres et la houle effrayaient mes compagnons ; pourtant ils s'écriaient : Inshallah! nous n'aurons pas de vent! Malgré tout mon respect pour leur croyance en la prédestination, j'insistai pour qu'ils fissent force de rames; notre sûreté dépendant de notre arr rivée à la côte avant l'orage. Ils avaient appris à avoir foi en moi, et ils s'évertuèrent en conscience. Le vieux bateau fendait les vagues; mais la surface du lac changeait rapidement; on n'apercevait plus le bord occidental. L'eau était sombre et les vagues moutonnaient. Bientôt, le canot n'avanga qu'avec peine ; il embarquait de temps en temps des vagues que mes compagnons vidaient avec leurs calebasses, en s'écriant : Wah lUahi elkalâm betdr el Hawaga sahhi! (Par Allah, le Hawagaa a dit vrai!) A moins d'un mille et demi du point vers lequel nous nous dirigions, le canot devint ingouvernable; l'eau y était entrée avec force à plusieurs reprises, et nous

aurions été perdus si nous n'avions pas été bien pourvus d'ustensiles four débarrasser l'embarcation. Plusieurs coups de tonnerre, accompagnés d'éclairs éblouissants, furent suivis d'une terrible rafale de Touest sud-ouest, durant laquelle nous lious vîmes obligés de courir directement sur le rivage.

En très-peu de temps les vagues devinrent terribles, et souvent elles déferlaient sur la cabine qui heureusement préservait le canot, quoique nous fussions trempés jusqu'aux os. Nous étions tous activement occupés à vider la cale ; je ne croyais pas que l'embarcation pût résistera cette épreuve. La pluie tombaitàtorrents poussée par un vent épouvantable; on ne distinguait que le sommet des rochers, et mon seul espoir était que nous fussions poussés sur le sable, et non pas contre les abruptes falaises. Nous nous avancions rapidement, car la couverture du canot nous rendait le même service qu'une voile, et on comprendra notre émotion lorsque enfin nous approchâmes du rivage tout blanc d'écume. Heureusement les vagues venaient se briser sur le sable au-dessous des rochers. Je dis à mes gens de se tenir prêts à sauter à terre lorsque nous toucherions la grève, et de maintenir la proue du canot tournée vers le rivage. Ceci arrêté, nous nous lançâmes dans l'écume du ressac, nos matelots nègres pagayant; comme des machines à vapeur. « Holà! gareàlalame! » m'écriai-je, et juste comme nous touchions la grève, une vague couvrit les négresses assises à l'arrière, et inonda le bateau. Mes gens se précipitèrent dans l'eau comme des canards, et un instant après, nous étions tous pêle-mêle sur le sable. Les nègres, loin d'abandonner le canot, se mirent à le haler sur le sable, tandis que ma femme sortait de sa cabine comme un ver de son trou, et sautait sur le sable. « El Hamd el Ulah\ » (Dieu merci) nous écriâmes-nous en chœur : « maintenant tirons tous ensemble..» Ayant ainsi mis le bateau hors de l'atteinte des plus hautes vagues, j'ordonnai à l'équipage de débarquer la cargaison. Tout était perdu excepté la poudre à canon, renfermée dans des boîtes de métal. Mais où se trouvait l'autre esquif? perdu, peut-être, car, quoique beaucoup plus long que le nôtre, il s'élevait moins sur l'eau. Après quelque temps et passablement d'inquiétude je le vis se dirigeant vers le rivage à environ un demi -mille en arrière. Il était au milieu des brisants, et plusieurs fois je le perdis de vue; mais le vieux tronc d'arbre se

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comporta bien et déposa enfin son équipage en sûreté sur le rivage.

Heureusement il y avait un village près de là ; nous prîmes possession d'une hutte, nous y allumâmes un bon feu, et enveloppés de nos plaids et de nos couvertures après en avoir exprimé Teau, nous flmes sécher nos habits; car nous n'avions pas sur nous le moindre chifTon qui ne fût tout à fait trempé.

II ne nous restait en guise de nourriture que quelques poissons secs qui n'ayant pas été salés avaient un goût un peu trop prononcé. Nos poulets et deux cailles que nous avions apprivoisées étaient noyés ; nous en fîmes une fricassée; le feu flambait bien, et nous avions de la paille fratche pont nous coucher; aussi dormtmes-nous aussi bien que nous eussions pu le faire au milieu du confort de notre foyer anglais.

Le lendemain matin nous fûmes retenus par le mauvais temps; les vagues étaient toujours fort grosses, et j'avais résolu de ne pas aventurer nos canots une seconde fois. Les environs étaient magnifiques, animés par une cascade superbe que forme la rivière Kaiigiri en précipitant du haut des montagnes, et de près de mille pieds, dans le lac, une énorme masse d'eau. Cette rivière prend sa source dans le grand marais que nous avions traversé entre M'rouli et Vacovia. Nous cueillîmes dans le voisinage quelques champignons, de la famille de YAgaricus compestris d'Europe, qui nous parurent exquis.

Dans l'après-midi le temps devint plus calme, et nous repartîmes. Nous n'étions pas éloignés du village de plus de trois milles lorsque je vis un éléphant qui se baignait dans le lac; il s'y était aventuré si avant qu'on ne voyait que sa trompe et le sommet de la tête. A notre approche, il s'immergea entièrement, ne laissant hors de Teau que le bout de sa trempe. J'ordonnai aux bateliers de diriger le canot aussi près de lui que possible, et nous passâmes à trente verges au moment oh il ramenait la tète à la surface. Je fus bien tenté de le tirer, mais me rappelant ma résolution, je le laissai tranquille; il sortit lentement du lac et disparut dans le fourré. A quelque distance de là, deux grands crocodiles étaient endormis sur le rivage; à l'approche du canot ils plongèrent dans le lac, et vingt-cinqpas plus loin levèrent la tête hors de l'eau. Je ne savais pas si ma carabine Fletcher pourrait faire feu, car elle avait été continuel-

sment exposée à Thumidité ; pour m'en assurer, je visai le rocodile le plus rapproché de nous immédiatement derrière FœiL a petite carabine était en excellent état, grâce aux capsules oubles d'Ëley, qui résistent à toutes les intempéries des saims. La balle ayant porté juste, le monstre frappa convulsivelent l'eau de sa queue et de ses pattes; puis se renversant or le dos, il disparut peu à peu. Le bruit de la carabine avait )Qt à fait efifrayé les bateliers au grand amusement de leur 3mpatriote Bachita, et j'eus quelque peine à les décider à diger le canot vers l'endroit où le crocodile avait sombré. Gomme ous nous trouvions près du rivage, l'eau n'avait pas plus de Dit pieds de profondeur, et elle était si transparente que lorsue je fus au-dessus de l'animal, je le vis distinctement étendu DL fond sur le ventre, la tête ensanglantée et fracassée par la aile. Pendant qu'un de mes gens préparait un nœud coulant, \ saisis une lance qui appartenait à un des bateliers, et l'enmçai profondément entre les écailles derrière le cou ; tirant oucement à moi, j'élevai la tête près de la surface, on y passa I nœud coulant, et le crocodile se trouva pris. Il semblait tout à it mort, et comme il pouvait procurer un régal à mes gens, 3US le tirâmes sur la grève. C'était un rude monstre de seize ieds de long; quoiqu'il parût mort, il donna un vigoureux coup 3 dent à travers un bambou que je lui passai dans la gueule Sn d'empêcher tout accident pendant la décollation ; les ne res regardaient d'un œil de dégoût mes hommes qui, tout en t dépeçant , choisissaient les n^eilleurs morceaux et les metjent en sûreté dans les canots. En moins d'un quart d'heure \nt fut terminé, et nous reprîmes le large, bien pourvus 3 viande de boucherie — pour les amateurs de crocodile. Blon moi, rien n'est plus affreux. J'ai mangé presque tout >qui est mangeable, j'ai même goûté du crocodile, mais je ai jamais pu en avaler un morceau ; — un composé de poism rance, de viande en putréfaction et de musc, — voilà, en it de saveur, la carte du dîner que ce saurien peut offrir un gastronome.

Le soir nous vtmes un éléphant à défenses énormes; il se tnait sur une colline à environ un quart de. mille des bateaux ifsque nous flmes halte. Un accès de Gètre m'aida à résister la tentation de le tirer ; il pleuvait comme d'habitude, et aucun

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village ne se trouvant dans les environs nous bivouaquâmes en pleine pluie sur la grève, au milieu d'une nuée de moustiques.

Les ennuis de ce voyage étaient accablants ; pendant le jour nous étions resserrés dans notre cabine comme deux tortues dans une seule carapace; pendant la nuit il pleuvait presque toujours. Nous étions accoutumés à la pluie, mais rien ne saurait mettre le corps d'un Européen à Tépreuve des moustiques. En définitive nous avions peu de repos. C'était assez pénible pour moi, mais bien plus pour ma pauvre femme à peine rétablie de son coup de soleil.

Le lendemain matin, le lac était calme, et nous partîmes de bonne heure. La monotonie du voyage fut diminuée par la vue de plusieurs superbes troupes d'éléphants, tous mâles. J'en comptai quatorze, pourvus d'énormes défenses, se baignant ensemble dans un étang peu profond au pied des montagnes, et communiquant avec le réservoir principal par la grève. Ces animaux n'étaient dans l'eau que jusqu'aux genoux ; très-propres au sortir du bain, leurs corps gigantesques et noirs, formaient avec leurs défenses d'une blancheur éblouissante un agréable tableau dans ces eaux tranquilles aux pieds de hautes falaises. La scène était en parfaite harmonie avec la solitude des sources du Nil : déserts de rochers et de forêts, des montagnes bleues dans le lointain, et le grand réservoir du fleuve, animé par la présence des puissants animaux de TAfrique, — des éléphants dans leur imperturbable majesté et des hippopotames prenant leurs ébats grossiers dans les eaux-mères du fleuve sacré de la vieille Egypte.

Je fis pousser à la rive afin de jouir de ce spectacle. Nous vîmes septéléphants sur le rivage au milieu d'un fourré d'herbes à environ deux cents verges de nous, tandis que quatorze mâles d'une belle taille, formant le corps principal du troupeau, se baignaient, et lavaient de douches fratches au moyen de leurs trompes, leurs vastes croupes et leurs fortes épaules. Mais nous n'avions pas une minute à perdre ; il fallut nous rembarquer et poursuivre notre voyage.

Les jours se succédaient ainsi : du lever du soleil jusqu'à midi nous naviguions; puis survenait régulièrement une rafole accompagnée de tonnerre qui nous forçait à nous arrêter. Le pays est fort mal pcuplé> les villages sont pauvres et misé-

râbles, les habitants très inhospitaliers. Enfin nous arrivâmes à une ville considérable située dans une baie magnifique au pied de falaises abruptes, dont les pentes herbues étaient couvertes de troupeaux de chèvres ; c'était Eppigoya, où les bateliers que nous nous étions procurés au dernier village devaient prendre congé de nous. Le retard que nous éprouvions à obtenir des rameurs était insupportable; le roi avait donné ordre que chaque village contribuerait à cette corvée ; de sorte qu'à toutes les étapes l'équipage changeait, et à aucun prix les nègres n'auraient voulu nous conduire au but de notre voyage.

En débarquant à Eppigoya, je proposai de suite au chef de lui acheter quelques chevreaux, car l'idée d'une côtelette nous ouvrait Tappétit. Loin d'accepter, les habitants se mirent sur-lechamp à éloigner leurs troupeaux, et en dépit d'un riche cadeau de verroterie, le chef ne nous lit présent que d'un agneau malade, près de rendre le dernier soupir, et qui n'avait que la peau sur les os. Heureusement la volaille abondait par milliers, car les naturels ne la mangent pas. Nous achetâmes des poulets à raison d'une perle bleue (monjour) la pièce, ce qui équivaut en monnaie courante à 150 poulets pour un shelling. On nous apporta aussi des œufs dans des paniers qui en contenaient plusieurs centaines chacun.

C'est à Eppigoya que se fait le meilleur sel; nous nous en approvisionnâmes, comme aussi de poisson salé; ainsi pourvus, et les rameurs installés, nous po'jrsuivîmes notre chemin.

Nous nous étions à peine éloignés de deux cents verges, que nous fûmes poussés en ligne droite vers la grève au-dessous de la ville; alors nos matelots déposant leurs avirons dirent qu'ils avaient rempli leur tâche; comme Eppigoya était partagée en quatre districts, chacun sous un chef différent, chacun aussi devait fournir son contingent de rameurs.

On trouvera sans doute cet arrangement ridicule, mais il ny avait pas à en appeler, et nous perdîmes ainsi trois heures à changer d'équipjge quatre fois dans un espace de moins d'un mille. L'atosurdité d'une telle mesure, jointe à la perte irréparable du temps, mettait notre patience à une rude épreuve. A chaque relais le chef du district accompagnait les bateliers au canot, et lors du départ, il nous faisait cadeau de trois

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poulets; nos embarcations formaient ainsi une expositidn flottante de volaille, car nous en avions d^'à fait une ample provision. Ces animaux vivants nous donnaient beaucoup d'embarras; faute de cages, les poulets semblaient déterminés à se suicider, et beaucoup d'entre eux se précipitèrent délibérément dans le lac; d'autres, attachés par les jambes, >8e noyaient au fond du canot qui prenait Teau.

Le dixième jour après notre départ de Vacovia, nous reconnûmes que le paysage s'embellissait. Le lac n'avait plus qu'environ trente milles de largeur, et décroissait rapidement vers le nord; on pouvait distinguer les arbres sur les montagnes de l'ouest. Un peu plus loin, nous vîmes que la rive occidentale s'avançait en forme de promontoire, réduisant la lar- .^eur du lac à environ vingt railles.

Ce n'était plus cette vaste mer intérieure qui à Yacovia m'avait tant frappé avec sa grève de cailloux blancs; ici d'énormes bancs de roseaux, croissant sur une masse de végétation flottante, empêchaient les canots d'aborder. Ces bancs étaient •étranges; ils semblaient formés de végétation décomposée sur laquelle les papyrus avaient pris racine; l'épaisseur de la couche était d'environ trois pieds, si ferme et si résistante qu'on pouvait y marcher sans courir le risque d'être mouillé beaucoup plus haut que la cheville. Cette zone végétale recouvrait une eau fort profonde et s'étendait à environ un demi-mille du rivage. Un jour une rafale terrible et une tempête violente brisèrent de grandes portions de cette couche flottante, et le vent se précipitant dans les roseaux comme dans une voilure d'embarcation, en emporta des fragments considérables, qui s'en allèrent à la dérive jusqu'à ce que le hasard les fixât quelque part.

Le treizième jour nous avions terminé notre voyage maritime. A ce point le lac avait entre quinze et vingt milles de largeur, et vers le nord le pays ressemblait à un delta. L'abord ^esdeux rives étaient obstrué par d'immenses bancs de roseaux «t pendant que nous longions celui de l'est nous ne pouvions trouver le fond, même avec un bambou de vingt-cinq pieds de long, quoique la masse flottante elle-même parût aussi solide que la ferre ferme. Nous étions au milieu d'un véritable désert de végétation. A l'ouest on voyait des montagnes s'élevant de près de 4000 pieds au-dessus du niveau du lac;, et faisant suite

à la chaîne des montagnes bleues, observées plus au sud. Ces montagnes diminuaient de hauteur vers le nord, et dans cette' direction le lac avait pour limite une large vallée de roseaux. On nous dit que nous étions arrivés à Magungo, port d'arrivée pour les bateaux, qui de Malegga sur le bord occidental viennent dans le pays de Ramrasi. Les bateliers nous proposèrent de débarquer sur la végétation flottante, disant que nous trouverions un chemin plus court pour nous rendre au bourg ou à la ville de Magungo. Mais comme la violence du ressac sur le banc de roseaux menaçait de faire sombrer le canot, je préférai côtoyer le rivage jusqu'à ce que nous eussions découvert un point de débarquement convenable. Après avoir côtoyé Tétonnante végétation flottante pendant un mille, nous tournâmes soudain vers Test et nous entrâmes dans un large canal bordé des deux côtés par les interminables roseaux. C'était là, nous dit-on, l'embouchure de la rivière Somerset — débouché du Victoria-N'yanza. La même rivière dont nous avions traversé à Karuma le courent furieux sur son lit de rochers, s'unissait maintenant à l'Albert N'yanza comme une eau stagnante. Je n'y pouvais rien comprendre; il n'y avait pas le moindre courant; le lit avait près d'un demi-mille de largeur, et je pouvais à peine croire que ce ne fût pas un bras du lac se dirigeant vers Test. Après avoir cherché longtemps un point de débarquement à travers les merveilleux roseaux, nous découvrîmes un passage qui avait évidemment servi de chenal pour les canots, mais si étroit que nous eûmes toutes les difficultés du monde à y faire passer notre plus grande embarcation; les hommes de l'équipage pataugeaient à travers la boue et les roseaux, tirant le bateau après eux de toute leur force. Quelques centaines de pas, franchis de cette pénible manière^ nous amenèrent dans un endroit où l'eau avait environ huit pieds de profondeur, devant un rivage de roc nu. Un bruit de voix humaines était venu jusqu'à nous à travers les roseaux : c'était un gi-and nombre de naturels du pays accourant à notre rencontre avec le chef de Magungo et notre guide Kabonga; celui-ci, on se le rappelle, avait été envoyé en avant de Vacovia avec les bœufs de selle. Près du bord l'eau était très -basse; les naturels s'y précipitèrent et tirèrent sur le rivage les canots à travers la boue. Nous avions été tellement cachés lorsque

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nous nous trouvions de Tautre côté du lac parmi les roseaui, que nous n'avions pu voir la partie de la côte où se trouve Magungo. Nous étions maintenant dans un endroit délicieux à Tombre de plusieurs arbres énormes sur un terrain ferme, mêlé de sable et de roc^ tandis que le sol s'élevait rapidement jusqu'à la ville de Magungo, située à un mille plus loin sur une colline élevée.

Ma première question se rapporta aux bœufs de selle. Ils étaient, nous dit-on, en fort bon état. On nous invita à attendre sous un arbre l'arrivée des présents offerts par le chef du district. Pendant que ma femme se reposait à l'ombre, j'allai au bord de l'eau examiner les méthodes de pèche suivies par les naturels sur une grande échelle. Sur un espace de plusieurs centaines de pieds les bords des roseaux flottants étaient disposés de manière que tous les gros poissons qui pénétraient jusqu'à l'eau libre près du rivage, ne pouvait manquer d'être pris. Par intervalles, étaient placés des paniers dont l'ouverture, comme celle de nos nasses, permettait d'entrer mais non de sortir. Chaque panier avait environ six pieds de diamètre, et dix-huit pouces à l'embouchure. Ces arrangements avaient donc été faits en vue des monstres du lac, et leurs immenses arêtes, éparpillées dans tout le voisinage, témoignaient de leurs dimensions. Mes gens venaient d'obtenir la moitié d'un poisson magnifique, connu sur les bords du Nil par le nom de baggara. Ils l'avaient trouvé dans le fleuve et l'autre moitié était restée entre les mâchoires d'un crocodile. Celle qu'ils avaient pesait environ cinquante livres. C'est un des meilleurs poissons du lac. Il a la forme de la perche, mais la couleur du saumon. Les naturels me procurèrent aussi un excellent poisson d'une forme particulière ayant quatre longs tentacules aux endroits où se trouvent ordinairement les jambes des reptiles ; ce sont apparemment des jambes à l'état rudimentaire; le poisson a un peu de l'apparence d'une anguille, mais étant ovipare n'a aucun lien réel avec cet animal. Les naturels ont un procédé infaillible pour prendre le gros poisson à l'aide de la ligne et des hameçons. Ils plantent des rangées de bambous élevés, à une profondeur de six pieds dans Teau, et à cinq ou six verges de distance les uns des autres. A l'extrémité de chaque bambou est passée une rondelle de bois d'ambatch d'environ dix pouces de diamètre et autour de la-

quelle est enroulée une ligne très-solide, que l'on a préalablement fixée au bambou. L'hameçon amorcé d'un poisson vivant est jeté à une distance convenable.

Tous les matins les naturels vont dans leurs canots disposer de longues rangées de ces lignes fixes; ils les surveillent pen-

awraîJSsSte--'.'*!^

[,'IÏJosiKn année Uns.

dant la journée et se fient au hasard pendant la nuit. Lorsqu'un poisson de graude taille a mordu l'appât, son premier et brusque recul détache la rondelle de bois d'ambatcli, et la ligne se déroule sans difficulté. Lorsqu'elle est enlibrement dévidée la

grosseur et la légèreté du flotteur arrêtent et épuisent le poisson. 11 y a plusieurs variétés de poissons qui pèsent plus de deux cents livres.

Nombre de gens arrivèrent du village, nous apportant une chèvre, des poulets, des œufs, du lait caillé, et un article du plus grand iuxe : — du beurre frais. Je charmai le chef ea lui donnant pour reconnatlre sa politesse, une quantité de ver-

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roterie; puis montant la colline, nous nous dirigeâmes vers Magungo.

Le jour était admirablement serein; un sol sablonneux et pauvre, rendait la route aisée et ferme; après tant de jours passés en bateau, la marche nous fit du bien, et nous eûmes le plus beau coup d'oeil lorsque, arrivés à Magungo, nous regardâmes en arrière vers le lac. Nous étions à environ 250 pieds audessus du niveau de Teau. Ce n'était plus celte chaîne de rochers abrupts, descendant vers le lac, que nous avons vus au sud ; le niveau général du pays semblait être de 500 pieds au-dessus de Teau, jusqu'à une distance de cinq ou six milles. A partir de là, le terrain descend graduellement, Magungo étant situé au sommet de l'élévation la plus rapprochée de nous. Les montagnes de Mallegga, de Tautre côté du lac étaient les points les plus saillants de l'horizon occidental. A quelques milles au nord se trouvait une ouverture dans la chaîne de montagnes, et le lac s'allongeait vers l'ouest, mais en pointe fort resserrée, tandis que la chaîne de montagnes au nord de cette ouverture se dirigeait vers le nord-est. Au nord et au nord-est le pays était tout à fait plat, et à perte de vue s'étendaient des roseaux d'un vert brillant, marquant le cours du Nil à sa sortie du lac. Celui-ci, ayant à Magungo environ dix-sept milles de largeur, se terminait vers le nord en line espèce dé queue ou de prolongement qui se confondait enfin avec une vaUée couverte de roseaui. Cette vallée paraissait large de quatre à six milles, et semblait bornée à louest par la même chaîne de montagnes qui forme la limite occidentale du lac. Les naturels me dirent que le Nil était navigable pour, des canots depuis le lac jusqu'au pays de Madi, parce qu'il n'y avait pas de cataractes jusqu'à une très-grande distance. D'un autre côté, les districts de Madi et de Koshi étaient tous deux au pouvoir de leurs ennemis, et le courant y est si fort qu'un canot ne pourrait le remonter san9 un nombreux équipage de rameurs. Us me montrèrent le pays de Koshi, sur le bord ouest du Nil à sa sortie du lac; ce pays comprenait les montagnes qui longent la rivière. Le petit district de M' Caroli touche à Mallegga et se prolonge à l'ouest vers le Makkarika. Les naturels refusèrent positivement de me faire descendre le Nil depuis le lac jusqu'au pays de Madi, disant que les habitants de ce pays étant leurs ennemis, les tueraient,

dès que je ne serais plus avec eux lorsqu'ils remonteraient le fleuve.

On ne pouvait se méprendre sur l'endroit où le Nil sort du lac, et si le large canal d'eau stagnante était véritablement le confluent du Nil Victoria (Somerset), les renseignements obtenus par Speke se trouvaient singulièrement confirmés. Jusqu'à présent tous les renseignements que j'avais obtenus de Kamrasi et de ses sujets avaient été exacts. Ils m'avaient dit que le voyage de M'rouli jusqu'au lac prendrait vingt jours, il m'en avait pris dix-huit. Ils avaient ajouté que le Somerset coulait de Karuma directement vers le lac, et qu'il en ressortait presque immédiatement pour traverser les tribus de. Koshi et de Madi. Je voyais maintenant le fleuve sortir du lac à moins de dix-huit milles de Magungo, et les pays de Koshi et de Madi semblaient tout près de moi, bordant le Nil à Test et à l'ouest. Kamrasi étant le roi, il semblait tout simple qu'il connût bien la conformation de son propre pays; mais quoique le chef de Magungo et tous les naturels m'assurassent que cette eau stagnante à mes pieds était la même rivière bruyante que j'avais traversée au-dessous des cataractes de Karuma, je ne pouvais comprendre qu'une masse d'eau aussi considérable pût entrer dans le lac Albert sous cette forme d'eau morte. Le guide et les naturels se moquaient de mon scepticisme, et déclaraient que cette eau stagnante s'étendait à une certaine distance du lac, mais qu'une immense cataracte descendait de la montagne, et qu'en amont le fleuve ne formait qu'une suite de chutes d'eau pendant l'espace entier de six jours de marche jusqu'à Karuma. Ce que je désirais, c'était de descendre le Nil en canot depuis le point où il tombe dans le lac, avec mes gens seuls comme bateliers, et d'atteindre ainsi les cataractes dans le pays de Madi; là j'abandonnerais les canots ainsi que tout mon bagage, et me dirigerais sur Gondokoro, emportant avec moi seulement mes armes à feu et nos munitions. Je savais, d'après les renseignements donnés par les naturels du pays, que le Nil était navigable jusque dans le voisinage de l'arbre de Miani dans le pays de Madi, et Speke avait déterminé par une observation astronomique la position de cet arbre par 3*34' de latitude; de ce point, il n'y aurait donc que sept jours de marche jusqu'à Gondokoro, et par un trajet aussi direct, je serais sûr d'arriver à Khartoum à

36'i L'ALBERT NTANZA.

temps pour les bateaux. Mais j^avais promis à Speke d'explorer à fond la partie, douteuse du fleuve, qu'il avait été obligé de négliger depuis les cataractes de Raruma jusqu'au lac. Cette eau stagnante au point de jonction m'intriguait moi-même ; d'un autre côte, je sentais que les habitants du pays devaient avoir raison , car c'était leur rivière à eux , et ils n'avaient aucun intérêt à me tromper; je résolus donc de sacrifier tout aytre désir pour m'acquitter de ma promesse et résoudre complètement le problème du Nil. On m'avait dit que le Nil sortait du lac, et j'en étais sûr maintenant par mon inspection personnelle ; de Magungo je contemplais les deux contrées de Roshi et de Madi à travers lesquelles il passe ; il me fallait traverser ces pays et atteindre encore une fois le Nîl avant d'arriver à Gondokoro. Ainsi le seul point qui restait à éclaircir était la partie comprise entre les cataractes de Raruma et le lac.

J'avais eu un violent accès de fièvre ce soir-là, et n'avais pu prendre aucun relevé astronomique ; mais le lendemain matin, je pus observer soigneusement Tétoile Vega, et je déterminai la latitude de Magungo par 2^ 16' droit à Touest de la cataracte de Raruma ou d'Atàda. Ceci était une forte preuve que la rivière coulant à mes pieds était le Somerset que j'avais traversé sous la même latitude à Atâda, où le fleuve se dirigeait vers l'ouest, et où les naturels m'avaient indiqué cette direction comme celle qu'il suit pour se rendre au lac. Cependant, je résolus de vérifier ce fait, dussé-je en prenant une route aussi détournée ne pas arriver à temps pour les bateaux de Gondokoro et rester une autre année prisonnier dans l'Afrique centrale, malade, et sans quinine. J'en fis la proposition à ma femme; malgré son état de faiblesse, non-seulement elle consentit à terminer notre examen du fleuve jusqu'à Raruma, mais elle désirait, s'il était possible, redescendre le Nil depuis le lac jusqu'à Gondokoro. Cette dernière idée, fondée sur le principe simple qu'il n'y a rien de tel que de voir les choses de ses propres yeux, impliquait le sacrifice le plus généreux ; mais elle était à la fois inutile et irréalisable.

De notre situation à Magungo, nous pouvions voir les deux pays de Madi et de Roshi arrosés par le Nil. Il fallait nécessairement traverser les deux pays en nous rendant directement de Raruma à Gondokoro par Shoua, et si nous ne rencontrions pas

le fleuve dans les districts de Madi et de Koshî, nous pourrions conclure que le Nil que nous voyions maintenant n*était pas le Nil de Gondokoro. Or, nous savions qu'il n'en était pas ainsi, car Speke et Grant avaient suivi cette route et trouvé le Nil près de Tarbre de Miani (lat. 3'34'), dans le pays de Madi, le district Koshi étant sur le bord occidental; ainsi comme nous étions maintenant aux sources du Nil , et que nous le voyions traverser les districts de Koshi el de Madi, tout argument contre Tidentité de ce fleuve ne pouvait être qu'une absurdité. Je donnai ordre à mes gens de se tenir prêls à partir sur-le-champ.

Le chef me donna de nombreux renseignements confirmant ceux que j'avais obtenus l'année précédente dans les districts de Latouka; il me dit, lui aussi, qu'autrefois les cauris étaient apportés du sud par des bateaux et que ces cauris, ainsi que les bracelets de cuivre, venaient de Karagoué par le lac. Il manda également plusieurs naturels do Mallegga qui arrivèrent avec des manteaux faits de peaux d'antilope et de chien admirablement préparées, et qu'ils échangèrent contre des bracelets et de la verroterie. Les gens de Mallegga ressemblent à ceux d'Ounyoro, mais ils parlent un autre dialecte.

Les bateaux étant prêts, nous prîmes congé du chef à qui nous ffmes un cadeau de perles, et nous descendîmes la colline jusqu'au fleuve, reconnaissants d'avoir jusi^u'à présent mené à bien notre voyage d'exploration. Nous avions, en eflet, reconnu le lac jusqu'à cet endroit important, Magungo, qui dès notre arrivée dans le pays de Latouka avait été le fil conducteur de notre découverte. Nous étions tous deux malades et très-faibles, et mes genoux tremblaient sous moi pendant que je descendais cette pente douce. Dans mon état d'épuisement, et pourtant m'eflbrçant de soutenir ma femme, j'étais « l'aveugle conduisant l'aveugle; » mais si notre vie eut dû finir ce jour-là, nous serions morts satisfaits, car notre lutte acharnée contre la misère et la maladie se fût terminée dans la victoire; et quoique notre lointain foyer domestique nous semblât un paradis que nous ne devions plus revoir, nous aurions pu nous endormir dou cément, sur ce rivage, de notre dernier sommeil, avec la consolation que si le corps succombait, nous avions eu du moins notre W compense avant de mourir.

En arrivant aux canots, nous trouvâmes tout prêt, et les ba-

366 L'ALBERT N'YANZA.

teliers déjà à leurs places. Une foule de naturels nous hala par-dessus les bancs de sable, et une fois en pleine eau, nous traversâmes un large canal qui nous conduisit dans le lit même du fleuve, sans que nous eussions la fatigue de po'usser nos embarcations dans l'ouverture étroite par laquelle nous étions arrivés. Ayant atteint le milieu de Teau stagnante, nous nous dirigeâmes vers TEst, et ftmes beaucoup de chemin jusqu'au soir. Le fleuve, tel qu'il paraissait alors, sans aucun courart, avait une largeur d'environ 500 verges. Avant défaire halte pour * la nuit, je fus atteint d'un violent accès de iSèvre» et le bateau ayant accosté la rive, on me transporta tout à fait sans connaissance en litière, à un village voisin. Ma pauvre femme, malade elle-même et à moitié morte, me suivait à pied, marchant à travers les marais dans une obscurité profonde. Elle veilla à mes côtés jusqu'au lendemain. A l'aube, j'étais trop faible pour me tenir debout ; on nous transporta tous deux jusqu'aux canots, et noustratnant vers notre cabine, nous restâmes là, étendus comme deux morceaux de bois, tandis que les embarcations continuaient leur marche. Beaucoup de nos hommes souffraient aussi de la flèvre ; la mal'aria produite par cette masse de végétation décomposée est pestilentielle, et lorsque je regardais vers le canot qui nous suivait, je voyais tous mes gens groupés l'un contre Tautre, nrialades et découragés, ressemblant aux âmes que Garon transportait jadis d'un bord à l'autre du St;x.

La rivière, à dix mille de Magungo, se rétrécissait de manière à ne présenter qu'une largeur d'environ deux cent cinquante verges. Laissant derrière nous les immenses bancs de roseaux, nous étions entrés dans un canal encaissé entre des collines couvertes de forêts, et s'élevant à près de 200 pieds de chaque côté. Pas le moindre courant ne s'y faisait sentir, quoique nous fus* sions à coup sûr dans le lit même d'un fleuve. L'eau est trèsclaire et aussi très-profonde. Le soir nous ftmes halte, et nous nous reposâmes sur un banc de vase près du bord. L'herbe dans la forêt étant très-haute et très -épaisse, nous étions heureux de trouver pour notre bivouac un espace ouvert, quoique ce fût un repaire de moustiques et un nid à mal'aria.

En me réveillant le lendemain matin, je remarquai qu'un brouillard épais s'étendait sur la rivière, et comme j'étais couché sur le dos sur mon angarep, avant de réveiller mes gens,

Je m*amusai à suivre le brouillard qui s'élevait lentement de dessus le fleuve. Pendant que j'étais ainsi occupé, je découvris que de petites plantes aquatiques, semblables à des choux flottants (Pisiia Stratiotes. Lin.) se dirigeaient lentement mais certainement vers l'ouest. Je sautai sur-le-champ à bas de mon angarep, et suivis avec la plus grande attention le mouvement de ces plantes. Il n'y avait pas moyen d'en douter, elles se dirigeaient vers le lac Albert.

Nous étions maintenant à environ dix-huit milles en ligne directe de Magungo, et le fleuve présentait un courant faible, il est vrai, mais perceptible.

Notre toilette ne nouspritpas longtemps, car nous nous étions reposés tout habillés ; nous nous embarquâmes donc de suite et nous donnâmes l'ordre de partir.

Bachita connaissait le pays, car elle était allée autrefois à Magungo, lorsqu'elle se trouvait au service de Sali, ce chef que Kamrasi avait assassiné; elle me dit que nous terminerions notre voyage en canot ce jour-là, aux pieds de la grande cascade dont elle nous avait parlé précédemment. La rivière continuait à se rétrécir jusqu'à près de 180 verges, et quand les avirons cessèrent de mouvoir, j'entendis distinctement le bruit d'une chute d'eau. Ce bruit m'avait déjà frappé le matin, mais je croyais que c'était le grondement éloigné du tonnerre. A dix heures, le courant devehait sensible et la voix de la 'cataracte grossissait. Après avoir ramé vigoureusement l'espace de deux heures, contre un courant devenant toujours plus fort, nous arrivâmes à quelques cabanes de pécheurs abandonnées, à un point où la rivière faisait un angle. Jamais je n'ai vu autant de crocodiles. Us étaient là des deux côtés, étendus ensemble comme des troncs d'arbres. Sur un des bords, j'en comptai vingt-sept, tous de grande taille; tout espace soleillé olTrait le même tableau. Depuis le point où nous étions décidément entrés dans le lit du fleuve, nous l'avions trouvé encaissé par des collines assez abruptes, s*élevant jusqu'à une hauteur d'environ 180 pieds. Ici les falaises étaient encore plus hautes et perpendiculaires. D'après le bruit, je jugeai que nous apercevrions les cataractes en tournant le coude du fleuve, et je commandai donc aux rameurs d'aller aussi loin que possible ; ils refusèrent d'abord, désirant s'arrêter au village abandonné;

368 L'ALBERT N'YANZA.

c'était là, disaient-ils, la limite du voyage, et il était impossible de s'avancer plus loin.

Leur ayant dit que je souhaitais simplement avoir le coup d'oeil de la cataracte, ils ramèrent directementcontre le courant, très-fort en cet endroit. Dès que nous eûmes doublé l'angle des rochers, le spectacle le plus grandiose s'offrit à nos yeux. Be chaque côté du fleuve s'élevaient à pic des rochers magnifi* quement boisés et d'une hauteur d'environ 300 pieds ; des blocs énormes sortaient du milieu d'un feuillage du vert le plus intense, et la rivière précipitant sa masse énorme à travers une échancrure de ce mur nature], immédiatement vis-à-vis de Bovn, était comme étranglée dans une écluse d'à peine cinquante verges de largeur; s'élançant avec furie dans ce défilé, elle plôngotit d'un seul jet de la hauteur perpendiculaire d'environ ISO pieds au fond d'un sombre gouffre creusé au-dessous.

La cataracte, d'une blancheur éblouissante formait un magni^ fique contraste avec les noirs rochers qui encaissent le fleuve,* tandis que les palmiers gracieux des tropiques et les plantdfis sauvages ajoutaient de nouveaux charmes au paysage. Cest là certainement la plus grande cataracte du Nil, et en Thonneilr de l'illustre président de la Société royale de géographie/ je Is nommai la cataracte Murchison, comme étant le trait le {dus saillant de tout le cours du fleuve.

Les bateliers auxquels j'avais promisrun cadeau de verroteries pour les encourager à s'approcher de la cataracte autant que possible, réussirent à amener leur canot à environ trois cenb verges du pied de la chute; mais la force du courant et les tourbillons les obligèrent de s'arrêter là. A notre gauche était un banc de sable absolument couvert de crocodiles, étendus les uns près des autres en lignes parallèles comme des troncs d'arbres prêts pour l'embarquement. Ils laissèrent le canot «|h procher jusqu'à vingt verges de distance, puisse dirigèrent trjsnquillement vers l'eau, excepté un monstrueux gaillard qui, resté paresseusement en arrière, tomba mort, frappé à la cervelle d'une balle de ma petite carabine Pletcher.

Le bruit soudain de Tarme à feu effraya tellement les ma» telots qu'ils se précipitèrent tous au fond du canot; un d'entre eux perdant son aviron par-dessus le marché. J'avais tiré un secand coup au crocodile pour être bien sûr de sa mort^ et rien

ne put déterminer ces poltrons à s'occuper du bateau, car ils ne savaient pas combien de fois le bruit pouvait se répéter. Nous voilà donc à la merci du courant, et le canot décrivant un cercle, est emporté contre un banc épais de roseaux élevés ; à peine avons-nous touché cet obstacle, qu'une commotion terrible se manifeste dans les roseaux, d'où un énorme hippopotame m&le s'élance subitement sous le canot et d'un rude choc contre la quille nous soulève à moitié hors de Teau. Les nègres hurlent de terreur, ne sachant pas si cette secousse a quelque rapport avec le bruit terrible de la carabine; les négresses crient; Saat me passe une carabine, et Richarn en prend une de son côté; nous nous tenons prêts à répondre par un coup de feu à une nouvelle attaque du féroce hippo.

Des coups de pied distribués généreusement par mes compagnons irrités aux matelots accroupis les rétablirent dans une position perpendiculaire. La première chose à faire était de tâcher de rattraper notre aviron qui descendait le courant. Fier de nous avoir dérangés, mais nous regardant sans doute comme trop coriaces, l'hippopotame leva la tête pour nous contempler une seconde fois, et disparut trop vite pour que nous pussions l'ajuster. De tous côtés se montraient d'énormes têtes de crocodiles, nous en comptâmes dix-huit à la fois. Quel régal pour ces monstres si l'hippopotame avait réussi à nous faire chavirer 1 la grasse négresse Karka aurait été un morceau friand. Ayant recouvré l'aviron, je persuadai aux bateliers de maintenir le canot en place tandis que je prenais un croquis de la cataracte Murchison, puis nous descendîmes rapidement jusqu'à la plage du village abandonné , où nous primes congé de la navigation du lac et du fleuve de l'Afrique centrale.

Les quelques huttes debout sur ce point n'étaient que des ruines. Les nuages annonçaient la pluie, qui tomba comme elle le faisait généralement toutes les vingt-quatre heures; cependant l'orage était dissipé lorsque l'aube parut, et nous nous trouvâmes aussi trempés, aussi misérables que d'ordinaire. J'envoyai quatre de mes gens ainsi que notre interprète Bachita, avec les bateliers jusqu'au prochain village pour s'informer si le guide Rabonga avait amené les bœufs de selle, car désormais nous devions voyager par terre, et il devait savoir où notre navigation s'arrêterait. Au bout de quelques heures Us

372 L'ALBERT N'YANZA.

revinrent sans les bateliers ; le chef du village envoyait dire que les bœufs étaient arrivés, mais que Rabonga était resté à Magungo. Le soir même bêtes et porteurs devaient nous être envoyés.

A l'heure dite , nombre de nègres se présentèrent rapportant, en présents, de la part du chef, du cidre de plantain et des fruits du même arbre. Ils nous promirent de nous conduire au village le lendemain matin.

Nous ne partîmes que l'après-midi, parce qu'il nous fallait un guide. Les bœufs survinrent; si nous avions mauvaise mine, la leur était misérable, ayant souffert des piqûres d'une mouche dont l'atmosphère de ces lieux était infestée. Poil rare, oreilles pendantes, écoulement aux naseaux, tête baissée, flux de ventre, tels, étaient les symptômes du mal injecté par la piqûre. Je vis que c'en était fait de ces pauvres bétes. Faible comme je Tétais, je fus encore obligé de gravir la colline à pied, parce que mon bœuf n'aurait pu me porter, et j'atteignis avec difficulté le sommet du rocher. Il pleuvait à verse. En arrivant au sonmiet, nous trouvâmes à la contrée le même aspect varié que possède le Chopi et rOunyoro; mais l'herbe avait environ sept pieds de hauteur, et le sol était comme étouffé par la végétation , à cause des pluies continuelles et de la fertilité du terrain. Nous étions au-dessus de la cataracte Murchison, et j'entendais à gauche le bruit delà chute. Nous .poursuivîmes notre marche vers l'est , parallèlement à la rivière au-dessus de la cataracte, et un peu avant le soir nous atteignîmes un village appartenant au guide qui nous avait accompagnés. Je frissonnais et j'étais trempé; heureusement ma femme avait été transportée dans sa litière, que protégeait une espèce de dais en peau. Fiévreux et épuisé, j'obtins des habitants quelques bons fruits acides qui me rafraîchirent. Je pus ensuite faire bouillir mon thermomètre et prendre la hauteur de ce lieu.

Le lendemain matin nous repartons ; la route, parallèle au fleuve, le longe de si près que le bruit de ses rapides nous étourdit. Il coule dans un ravin profond à notre gauche. Nous suivons le Somerset pendant un jour de marche, traversant beaucoup de ravins et de torrents. Un brusque détour sur la gauche nous ramène sur ses bords. De là on doit nous trans-

porter à une fie nommée Patouan, demeure d*un chef. Il est environ une heure après le coucher du soleil, et mon bœuf de selle que Ton conduit parce qu'il est trop faible pour me porter, tombe dans un piège à éléphant. Après beaucoup de cris , on nous amène un canot d'une tie qui n'est pas à plus de cinquante verges du rivage» et on nous fait passer. Nous étions tous ieux malades d'un soudain accès de fièvre, et ma femme, ne pouvant se tenir debout se vit, à peine débarqée, transportée en litière je ne sais où, sous l'escorte de quelques-uns de mes hommes ; tandis que, vaincu par la maladie, je me jetai sur le sol humide. Enfin le reste de la caravane traverse, et ceux qui avaient transporté ma femme jusqu'au village, revenant avec des torches, je parviens à me traîner derrière eux, en m'appuyant des deux mains sur un bâton. Après une marche d'environ un quart de mille sous une haute futaie, nous arrivons à un village, où on nous donne une hutte en si mauvais état que les étoiles brillaient à travers la toiture. Là ma femme^ horriblement malade, reste comme inanimée sur son angarep, tanriis que je me laisse tomber sur de la paille. Environ une heure plus tard éclate un orage épouvantable, et la cabane est pleine d'eau ; trop malades, trop faibles pour quitter notre position, nous restons là mouillés et frissonnant de fièvre jusqu au lendemain matin. Suivant l'habitude de tous les nègres, nos gens s'étaient arrangés bien plus confortablement que leurs maîtres, et ils ne songèrent pas à intervenir dans notre misère jusqu'au lever du soleil, moment où nous leur avions prescrit de se tenir prêts.

L'tle de Patouan a environ un demi-mille de long sur cent cinquante verges de large ; c'est un de ces nombreux blocs de rocher qui obstruent le fleuve entre les cataractes de Karuma et celle de Murchison. Le roc est entièrement de granit gris, et entre ses fissures de magnifiques arbres s'élèvent en bouquets si épais que l'Ile entière est couverte d'ombre. Au centre est un village fort peuplé, car toute la population riveraine s'est réfugiée dans les Iles à cause de la guerre qui a éclaté entre Rionga et Kamrasi. A Test de Patouan une suite d'Iles s'étend jusqu'à une journée de marche de Karuma. Elles sont au pouvoir de Rionga et d'un chef plus puissant encore, Fowouka, son allié ; tous deux sont les ennemis mortels de Kamrasi.

Il parait maintenant qu'après mon départ de M'rouli pour

374 L'ALBERT N'TANZA.

le lac, Kamrasi avait dit à Ibrahim d'accompagner ses sujets dans une attaque contre Fowouka. L'attaque avait eu lieu, mais s*était bornée à une décharge de mou squeterie exécutée du haut des falaises sur la population qui habitait les tles. Beaucoup de personnes avaient été tuées, et Ibrahim était revenu à Gondokora avec une quantité d'ivoire et de porteurs fournis par Kamrasi ; mais il avait laissé en otage dix de ses soldats auprès du roi, pour lui servir de gardes jusqu'à ce que lui-même revint, l'année suivante, dans l'Onnyoro. Ibrahim et sa troupe ayant quitté le pays , Fowouka avait envahi le Chopi, brûlé et détruit tous les villages, et tué un grand nombre d'individus, y compris un chef tributaire de Kamrasi, et père du chef de l'tle de Patouan où nous nous trouvions alors. Les habitants des villages détruits s'étaient réfugiés dans cette lie et dans celles du voisinage. Le chef nous avoua qu'il nous serait impossible d'aller le long du bord de la rivière jusqu'à Karuma, parce que le pays entier était au pouvoir des ennemis. C'était me dire quMl fallait renoncer à me procurer des porteurs.

Difficultés et inquiétudes sans fin dans cet horrible pays. Mon exploration se trouvait finie, car il n'était pas nécessaire de remonter de Patouan jusqu'à Karuma. J'avais suivi le Somerset depuis son confluent avec le lac à Magungo jusqu'au point où nous étions; ici je voyais un fleuve superbe exactement semblable à ce qu'il est à Karuma, dont nous étions à moins de trente milles, et à dix-huit seulement du point où nous avions découvert le fleuve pour la première fois lors de notre arrivée du nord. La direction du courant de l'est à l'ouest correspondait exactement à mes observations à Karuma et à Magungo. Le fleuve a une largeur variant d'environ cent quatrevingts à deux cents verges, mais il est fort encombré de rochers et d'tles ; le courant est en moyenne d'environ quatre milles à l'heure ; les cataractes et les cascades sont si nombreuses que depuis celle Murchison le bruit de l'eau a été continuel. Au moyen du thermomètre de Casella,je déterminai la hauteur du niveau du fleuve à l'Ile de Patouan, elle est de trois mille cent quatre-vingt-quinze pieds ; ainsi de ce point au niveau du lac Albert à Magungo, il y a une difl*érence de quatre cent soixantequinze pieds. La cataracte Murchison ayant au moins cent vingt pieds de hauteur, il reste trois cent cinquante-cinq pieds pour

la pente comprise entre Patouan et le sommet de la cataracte. Comme les bancs de rochers le long du cours du fleuve forment une suite de degrés , chacun d eux me fournissait une preuve à Tappui de mes observations.

L'étiage du fleuve mesurée au-dessous de Karuma, m'avait donné trois mille neuf cent quatre-vingt-seize pieds au-dessus du niveau de la mer. Ainsi de ce point jusqu'à Patouan, il y avait une chute de huit cent un pieds, et une chute totale de mille deux cent soixante-seize pieds dans le cours du fleuve depuis Karuma jusqu'à T Albert N'yanza. Ces observations faites avec Iç dernier scrupule confirmaient l'opinion que l'aspect naturel du fleuve faisait pressentir; car il n'ofl're qu'une suite de cataractes en aval de Karuma.

Mes relevés m'oflraient d'autant plus d'intérêt que mon ami Speke, lorsjue je le rencontrai à Gondokoro, avait paru embarrassé de la difl*érence extraordinaire que présentaient ses observations entre le niveau de la rivière aux cascades de Karuma (latitude 2* 15') et Gebel Koukou dans le pays de Madi (latitude 3' 34'), point où il avait ensuite rencontré le fleuve. Il savait que ces deux cours d'eau étaient le Nil , car les naturels le lui avaient dit i-l'un avant sa jonction avec le lac Albert, l'autre lorsqu'il en était sorti; mais on lui avait dit aussi que le fleuve était navigable depuis Gebel Koukou jusqu'à la sortie du lac, assertion qui ne comportait pas une grande diflërence en hauteur entre le lac et le Nil, par la latitude de 3* 34'. Cependant cette même difl*érence entre ses observations à Karuma et à Gebel Koukou était si considérable, qu'il conclut qu'il devait y avoir entre Karuma et le lac Albert une pente d'au moins mille pieds ; par un relevé soigneux je venais de prouver Texactiiude de son raisonnement et la justesse de ses observations. Sur sa carte, entre Karuma et le lac Albert qu'il n'avait pu visiter, il avait inscrit ces mots : « Ici la pente du fleuve est de mille pieds; » mes relevés m*en ont donné mille deux cent soixante-seize.

Toutes mes observations de hauteur ont été, à mon retour, soumises à l'examen; le thermomètre dont j'ai fait usage a été vérifié à Kew, et les erreurs oht été corrigées; les hauteurs relevées au moyen du thermomètre doivent donc être exactes, car les résultats que je cite sont ceux obtenus, après

376 L'ALBERT N'YANZA.

correction, par M. Dunkin, de rObservatoire Royal de Green-^ wich. Il peut donc être intéressant de comparer les obser?ations faites en divers endroits sur le Nil et le lac Albert dans les pays d'Ounyoro et de Chopi, et la comparaison fera ressortir la correction de ces relevés.

1864. Pieds.

Janv. 22. Ile de RioDga, 80 pieds au dessus du Nil 3,86^.

— 25. Karuma, au-dessous de la cataracte, niveau de la

rivière (Atada) 3,996.

— 31. Au sud de Karuma, niveau de la rivière sur le che-

min de M'rouli 4,056.

Fév. 21. M'rouli. Lat. P 38\ Niveau de la rivière 4,061.

Mars. 14. Albert N'yanza. Niveau du Lac 2,720.

Avril. 7. Ile de Patouan (Shoua moru). Niveau de la rivière. 3,195.

D'après ces observations, on peut voir qu'entre M'rouli, en latitude 1** 38', et Karuma, par 2« 15', il y a une pente de soixante-cinq pieds. Or, en tenant compte de la grande courbe du fleuve, qui représente un cours extra de 20 milles, nous aurons un équivalent de soixante milles de rivière environ depuis M'rouli jusqu'à Atâda, près des cataractes de Karuma, avec une chute d'un pied par mille. De M'rouli aux premières chutes de Karuma, la rivière est navigable; ainsi les relevés qui indiquent une pente d'un pied par mille doivent être fort corrects.

Les observations qu'il faut ensuite comparer sont celles faites depuis les cataractes de Karuma jusqu'au lac Albert le long du cours occidental du fleuve :

Pieds. Pieds.

Niveau de la rivière au-dessus de Karuma. 3,996

Ile de Rionga, 3,864 pi.; 80 pi. de falaise 3,784 — 212 de chute à l'ouest Niveau de la rivière àPàtouan(Shouamoru) 3,195 — 589 depuis Pile de-

Rionga.

Niveau du lac Albert 2,720 — 475 depuis Patouan

jusqu^aulac.

Deptiis Karuma 1,276 de chute.

Ces observations sont extrêmement satisfaisantes, et démon-

trent que le thermomètre de Casella conservait sa justesse chaque fois qu'on le faisait bouillir; car il n'y avait aucune confusion entre les hauteurs, et chaque observation confirmait l'observation précédente. J'ai déterminé la latitude de Patouan par 2*^ 16'. Nous nous trouvions donc droit à l'ouest de Magungo et à Test de la cascade de Karuma.

dmD

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