CHAPITRE XIII
Ne pouvant à aucun prix nous procurer des portefaix, nous nous trouvions prisonniers sur Tlle de Patouân . En quelques jours, nous avons perdu tous nos bœufs de selle, victimes des mouches, et le seul animal qui nous restât était à moitié mort : c'était le petit taureau qui avait toujours servi de monture à Saat. Nous étions au 8 avril 'et sous peu de jours les bateaux sur lesquels nous comptions pour nous ramener dans les pays civilisés allaient certainement quitter Gondokoro. J'offris aux naturels toute la verroterie qui me restait (environ 50 livres pesant) et tout mon bagage, s'ils voulaient nous transporter directement à Shoua. Nous étions tous deux au désespoir, car la fièvre et la fatigue nous accablaient, et une mort certaine nous semblait réservée si nous restions dans ce pays malsain. L'idée de manquer les bateaux et de nous trouver prisonniers dans cette affreuse contrée pour une autre année était pire que la mort , et pourtant c'est ce qui nous arriverait à coup sûr, si nous ne pouvions nous rendre sans déUi à Gondokoro. Les nègres, avec leur ruse ordinaire, offrirent de nous conduire à Shoua, pourvu que nojs leur payassions la verroterie d'avance; les bateaux étaient déjà prêts pour nous transporter de l'autre côté ; mais heureusement je découvris, par l'intermédiaire de Bachita, qu'on avait formé le dessein de nous déposer dans un désert sur la rive nord du fleuve , et de nous y laisser mourir de faim. Les nègres avaient comploté en-
semble de nous débarquer, puis de revenir avec les bateaux après s'être ainsi débarrassés de leurs hôtes.
La position était critique. Si je m*étais trouvé en bonne santé, j'aurais tout abandonné, et je me serais rendu directement à Gondokoro à pied, avec mes armes à feu et mes munitions seu lement; mais la situation actuelle rendait la chose impossible : nous ne pouvions , ma femme et moi , marcher un quart de mille sans nous évanouir; nous manquions de guide; le pays était couvert d'herbes impénétrables et d'un fourré de plantes de huit pieds de hauteur; nous étions au milieu de la saison pluvieuse; pas un jour ne s'écoulait sans un déluge de quelques heures; la position était désastreuse. De plus, les provisions manquaient; parmi mes hommes, beaucoup étaient très-faibles, la fièvre ayant attaqué toute la caravane. En résumé, nous nous trouvions dénués de toutes ressources.
Notre guide Rabonga, qui nous avait accompagnés deM'rouli, s'était enfui, et nous avait laissés nous tirer d'affaire comme nous le pourrions. Je résolus de ne pas rester dans l'Ile, car je soupçonnais qu'on enlèverait les canots et que nous serions retenus captifs ; je commandai donc à mes hommes de prendre les bateaux et de nous transporter au rivage d'où nous étions partis. Le chef, entendant cet ordre, offrit de n^us conduire à un village où nous attendrions les ordres de Kamrasi pour savoir si l'on devait, oui ou non, nous diriger sur Shoua. Le district dans lequel l'Ile de Patoaân est située s'appelle Shoua Moru, quoiqu'il n'ait aucun rapport avec le Shoua du pays de Madi où nous voulions nous rendre.
On nous ramena donc au rivage opposé, et les nègres nous transportèrent dans nos angareps respectifs l'espace d'environ trois milles, jusqu'à un village désert dont la moitié était réduite en cendres, ayant été brûlée et pillée par l'ennemi. On nous déposa sur la terre, devant une vieille cabane, au milieu de la pluie battante; il nous fut signifié que nous passerions la nuit dans cet endroit et que le lendemain on nous acheminerait à notre destination.
Ne me fiant pas aux naturels, j'ordonnai à mes gens de les désarmer et de détenir leurs lances et leurs boucliers comme une garantie qu'ils reviendraient le lendemain. Cela fait, nous fûmes transportés dans une hutte dégoûtante, enfoncée de
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six pouces dans la vase ; la toiture était délabrée, et depuis bien des semaines les grandes pluies l'avaient inondée. Je fis couper une tranchée à travers le sol fangeux, et, abattus au dernier point, nous primes possession de ce misérable logis.
Le lendemain matin, pas un naturel ne se présenta. Nous étions abandonnés complètement; quoique j'eusse en ma possession leurs lances et leurs boucliers, ils avaient tous disparu. Point d'indigènes, point de provisions ; autour de nous s'étendait un désert de végétation folle et sans limites; on ne voyait ni quadrupède, ni oiseau même; le pays était affreux: — un marécage inanimé! Nous en occupions le centre sur un tertre élevé , ayant la vallée du Somerset à environ deux milles au nord ; le fleuve bruissait sourdement dans son lit étroit, son cours étant marqué par le double rang de grands arbres, à feuillage sombre, qui croissent sur ses bords.
Mes gens étaient naturellement fort irrités ; nous avions été si abominablement trompés qu'ils me proposèrent de retourner à Patouân, de saisir des canots et de nous approvisionner de force. Les nègres nous avaient transportés où nous étions tout simplement pour se débarrasser de nous, et nous pouvions mourir de faim. Je repoussai l'idée de nous procurer des provisions par la violence, mais je dis à mes hommes de chercher sous les décombres dçs villages abandonnés s'il n'y avait des silos de blé; Bachita devait les accompagner: étant du pays, elle connaissait les habitudes locales et pouvait aider à quelque découverte utile.
Après quelques heures passées à fureter parmi les cendres de plusieurs villages incendiés, ils découvrirent une excavation en sondant la terre avec un bâton, et en déblayant un peu ils arrivèrent à un silo, rempli de la céréale connue sous le nom de Tullaboon, C'était une inestimable trouvaille; quoique moisie et amère, cette provision était une garantie contre la famine. Les femmes furent bientôt activement occupées à moudre le grain, car on avait trouvé parmi les ruines les pierres nécessaires.
Il y avait heureusement trois espèces de plantas sauvages croissant à profusion ; bouillies, elles nous tinrent lieu d'épinards. Nous étions donc fort pourvus de légumes, mais non du plus petit morceau de graisse ou de viande. Notre menu de tous les jours était une pâte noire faite de farine moisie et amère à
laquelle pas un porc n'eût voulu toucher en Angleterre : puis un grand plat d'épibards. Le fameux passage, « Mieux vaut un dîner d'herbes auquel préside l'affection*, etc., »• me revenait souvent à Fesprlt, mais après quinze jours d'un régime aux pseudo-épinards je ne partageais plus cette opinion.
Quant au thé et au café, c'était de l'histoire ancienne, et leurs noms seuls nous faisaient venir l'eau à la bouche ; mais je découvris une espèce de thym sauvage croissant dans les fourrés, et une infusion de cette plante pouvait, à la rigueur remplacer le thé; quelquefois nos gens se procuraient un peu de miel sauvage qui, ajouté à l'infusion de thym, formait une friandise inouïe.
Cette diète affreuse, l'épuisement où *nous étions par suite de la fièvre et des effets généraux du climat, nous avaient tellement rendus incapables de tout effort, que pendant près de deux mois nous restâmes étendus, ma femme et moi, sur nos angareps sans pouvoir marcher. La cabane était construite comme toutes celles du pays de Ramrasi ; une véritable forêt de pieux épais pour soutenir la toiture (j'en comptai trente-deux); de telle sorte que malgré son périmètre assez grand, la cabane n'offrait que peu de logement. Cependant ces piliers nous furent assez commodes, car dans notre faiblesse nous ne pouvions nous soulever de dessus nos lits sans être forcés de nous appuyer sur un d'eux.
A demi morts, notre amusement était de converser d'une manière folle sur les bonnes choses que Ton trouva en Angleterre, et mon idéal de la félicité était en ce moment un bifsteck et une bouteille de pale aie. Affamé, comme je l'étais alors, j'aurais vendu mon droit d'aînesse pour ces deux articles de luxe. Nous étions de vrais squelettes, et il était vexant de voir combien nous souffrions du régime auquel nous nous trouvions réduits, tandis que nos gens paraissaient engraisser. Ils avaient abondance de piment sauvage, et ils semblaient aimer beaucoup un mélange de pâte et de légumes à la sauce piquante. Ils étaient surpris de nous voir dépérir malgré cette nourriture, mais ils reconnurent la force de mon argument, lorsque je leur dis que « là où un âne s'engraissait un lion mourrait de faim. » Je dois avouer que cette manière de voir n'avait pas adouci mon caractère, devenu, j'en ai bien peur,
1. Voyez dans la Bible le livre des Proverbes , xv, 17. (—M.)
aussi amer que 1 1 pâte qui nous servait de nourriture. Nos gens eurent une autre chance, car le bœuf de Saat, malade depuis longtemps, se coucha par terre, et se mit à lancer sa dernière ruade; à cet appel mes hommes vinrent à son secours en lui coupant la gorge ; ils eurent ainsi une provision de bœuf à laquelle je ne pus me résigner à toucher malgré mon état d'inanition ; ce n'était pas le bifsteck anglais que je désirais si ardenmient; je refusai de manger de la viande de bœuf malade.
Nos gens firent plusieurs excursions dans le pays pour tftcher de se procurer des provisions; mais en deux mois de temps ils ne purent obtenir que deux chevreaux ; la guerre entre Kamrasi et Fowouka avait fait fuir tous les habitants. Chaque jour Saat et Bachita allaient faire la conversation avec les nègres des différentes lies sur le fleuve ; quelquefois, mais rarement, ils revenaient avec un poulet; phénomène qui causait de grandes réjouissances.
Nous avions abandonné tout espoir de jamais retourner à Gondokoro, et nous étions df^jà résignés à notre sort, qui était, j'en avais la conviction, d'être ensevelis dans la terre de Chopi. En vue de cette catastrophe, j'avais inséré dans mon journal mes dernières instructions et recommandé à mon homme de confiance de remettre, à tout prix, au consul anglais à Khartoum, mes cartes, mes observations et tous mes papiers. C'était là mon seul souci, car je craignais que toute ma peine fût perdue si je mourais dans ce pays. Je n'avais aucune appréhension pour ma femme ; elle était aussi mjtlade que moi, et si l'un de nous succombait, l'autre ne pouvait tarder à partager son sort; de fait, nous avions résolu qu'il en serait ainsi, de peur qu'à ma mort elle ne tombât entre les mains de Kamrasi. Nous avions lutté pour la victoire ; grâce à Dieu, nous avions triomphé; si la mort devait survenir nous n'en avions pas moins atteint le but; et nous regardions tous deux sans amertume l'idée de la mort, car elle comportait celle de repos. Plus de souffrance, plus de fièvre, plus de long voyage qui, dans notre présent état de fatigue, nous semblait une calamité. Notre seul désir était de déposer notre fardeau.
La lutte entre lés instincts animaux et l'âme est une chose singulière I La mort nous eût semblé une délivrance, et pourtant j'aurais désiré, avant d'expirer, de savourer ce fameux bifsteck
anglais, et la bouteille de pale aie. A Shoua-Moru, pendant les tortures continuelles de la fièvre et de la faim, on nous avait outragés de mille manières. Nous avions sans nul doute été abandonnés par Tordre de Ramrasi, car tous les sept ou huit jours un de ses chefs venait nous dire que le roi n'était qu'à quatre jours de marche avec son armée; qu'il se préparait à attaquer Fowouka; mais qu'il réclamait mon concours, et qu'avec mes quatorze fusils nous remporterions une grande victoire. Cette conduite perfide m'indignait, surtout après la promesse qu'il m'avait faite de me diriger immédiatement sur Shoua. Nous avions perdu l'occasion des bateaux à Gondokoro, et nous nous trouvions flxés dans ce pays pour une autre année, si nous survivions, ce qui n'était guère probable; nonseulement ce monarque brutal nous avait trompés, mais en nous affamant il voulait nous contraindre à accepter ses conditions; son but était d'obtenir le concours de mes gens contre son ennemi. Il me prit une fois une violente tentation de me réunir à Fowouka contre Kamrasi , mais repoussant l'idée qu'un moment de colère m'avait inspirée, je résolus de résisler jusqu'à la fin aux propositions de ce dernier. Il était certain que le roi se trouvait à moins de trente mille de nous, et qu'il savait notre dénûment; il en tirait parti pour nous forcer à devenir ses alliés.
Après plus de deux mois passés dans cette détresse, il devînt évident qu'il fallait faire quelque chose; je fis partir mon vakil avec un guide que Saat et Bachita m'avaient procuré dans une des tles voisines ; je lui dis d'aller directement chez Kamrasi, de le tancer vertement en mon nom pour nous avoir abandonnés, et de lui dire que je regardais comme une insulte qu'il osât me proposer une alliance par l'intermédiaire d'un tiers. Mon vakil devait expliquer que j'étais un chef bien plus puissant que Kamrasi ; s'il désirait mon alliance il devait venir traiter avec moi en personne et envoyer sur-le-champ cinquante hommes pour transporter jusqu'à son camp ma femme, moi et mes effets. Une entrevue pourrait amener quelques résultats.
Je dis au vakil de ramener cinquante hommes avec lui, et de ne pas manquer d'apporter un signe indubitable de son entrevue avec Kamrasi. Il partit, accompagné de Yaseen.
Quelques jours après, Rabonga, le guide qui avait disparu,
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survint avec plusieurs hommes , mais sans mon vctkil et sans Yasseen. Il portait sur lui une petite calebasse soigneusement fermée ; Payant brisée il en tira deux morceaux de papier imprimé que Ramrasi m'envoyait comme réponse.
En examinant ces papiers, je reconnus que c'étaient des fragments du livre de prières de l'église Anglicane, traduit par le docteur Krapf dans le dialecte Kisuahili, à ce que je crois. H y avait sur les marges une quantité de notes au crayon dpnnant la traduction de différents passages du texte. Je conclus que Speke à son arrivée de Zanzibar avait donné ce livre à Kamrasi, etque le roi m'envoyait ces feuillets détachés comme un signe qu'il avait reçu mon message.
Rabonga me donna une mauvaise excuse pour sa désertion. Il m'amenait de la part de Ramrasi un bœuf assez maigre, et me dit que d'après les ordres du roi^ je devajs être conduit au camp sur-le-champ, avec tous les miens, car il désirait que nous attaquassions Fowouka sans perdre de temps ; il fallait partir dès le lendemain matin I De cette façon mon stratagème avait réussi, et nous allions enfin quitter cet affreux Shoua-Morù.
Le lendemain matin une multitude d'hommes nous transporta dans nos litières. Le bœuf avait été abattu, toute la caravane s'était repue d'excellente nourriture, et mes gens en emportaient une provision suffisante pour le voyage.
Sans fatiguer le lecteur des détails de mon itinéraire, je me bornerai à dire que le pays était le même qu'à l'ordinaire, — un vaste parc revêtu d'herbes gigantesques. Chaque jour des porteurs prenaient la fuite et nous abandonnaient au milieu des débris fumants de différents villages que les sujets de Fowouka avaient pillés. Il pleuvait à torrents, et nous n'étions pas à couvert, car toutes les cabanes étaient brûlées, et chaque jour un violent accès de fièvre nous rendait incapables d'agir. Cependant, après cinq jours d'une marche si lente qu'elle en était ridicule, et sans cesser d'ouir le bruit des cataractes pendant la nuit, nous arrivâmes à un camp abandonné, de 3000 huttes environ, auxquelles plusieurs nègres venaient de mettre le feu. C'était le dernier quartier général de Kamrasi ; il venait de le quitter, et suivant la coutume du pays on allait le détruire par l'incendie. On nous dit que le roi occupait une autre position à moins d'une heure de marche, qu'il y élevait un non-
veau camp. Après avoir parcouru depuis Shoua-Moru une contrée sauvage et sans culture, nous nous trouvions maintenant entourés de plantations de baùaniers et de villages brûlés; mais chaque tige de bananier était coupée par le milieu et détruite sans aucun but. C'était l'ouvrage des gens de Fowouka qui, après avoir envahi le pays, s'étaient enfuis à l'approche de Kamrasi.
Après avoir traversé d'immenses fourrés de bambous et des bosquets interminables de plantains détruits, nous aperçûmes, pointant parmi les ^bres les toits coniques d'une masse de huttes en gazon. Mes gens me prièrent de leur permettre de tirer une salve, car le bruit courait que les dix individus de la caravane d'Ibrahim, laissés comme otage, se trouvaient cantonnés dans ce village avec Kamrasi. A peine la décharge eutelle retenti que les Turcs y répondirent effecti veinent, puis ils vinrent à notre rencontre, charmés et surpris de ce que nous avions accompli un voyage si long et si difficile.
Mon Vakil et Yaseen furent les premiers qui se présentèrent, Un violent accès de Qèvre les avait, me dirent-ils, forcés de rester au camp au lieu de revenir à Shoua Morù, suivant mes ordres ; mais ils avaient exécuté leur commission et Kamrasi, comme je le pensais, m'avait envoyé les deux feuillets en guise de réponse. Mes gens eurent à échanger une quantité considérable de nouvelles avec ceux d'Ibrahim qui nous avaient tous regardés comme morts jusqu'à ce qu'ils eussent appris notre arrivée à Shoua Morù. On leur avait dit que ma femme n'était plus, et que ma mort avait suivi la sienne à peu de jours d'intervalle. Des embrassades à profusion en résultèrent; selon la mode arabe, tous vinrent nous baiser la main, à ma femme et à moi, en s'écriant : « Par allah 1 II n'y a pas une femme au monde d'une vie assez solide pour endurer ce qu'elle a eu à souffrir! « El hamd el Illah ! El hamd el lllah bel Salaam ! (Dieu merci ; soyez reconnaissant envers Dieu!) ainsi disaient de tous côtés ces brigrands basanés qui étaient sincèrement charmés de nous revoir; et je ne pouvais m'empêcher de comparer leur manière d'agir aujourd'hui et leur conduite antérieure quand, quatorze mois auparavant, ils avaient voulu nous chasser de Gondokoro.
En entrant dans le village, je trouvai une cabane préparée pour moi par les ordres de mon vakil; elle était fort petite ; je
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commandai que Toti construisit de suite une clôture et qu'on préparât une cour. Les nègres en grand nombre se pressaient autour de nous ; et le seul moyen de les disperser était une ample distribution de coups de bâton. Les Turcs, moins endurants que mes hommes, se chargèrent de ce soin. Le vakil qui commandait le détachement turc fit sur le champ tuer un bœuf gras, et préparer un grand banquet, car mes gens avaient résolu de fraterniser.
Nous étions à peine assis dans notre cabane que mon vakH m'annonça l'arrivée de Kamrasi, venant me faire une visite. Peu après on l'introduisit. Loin de se montrer confus, il entra en éclatant de rire, et n'affectant rien de son ancienne dignité. « Hé bien ! s'écria-t-il, vous voilà donc enfin! » — Notre air de dénûment semblait l'amuser beaucoup. — « Ainsi, vous avez été jusqu'au M'Wootan N'Zigé ! Hé bien ! vous n'en avez pas lair mieux portant I vraiment I je ne vous aurais pas reconnus ! ah! ah! ah! > Je n'étais pas d'humeur à endurer ses essais de plaisanterie. Je lui dis donc qu'il s'était conduit de la manière la plus abominable et la plus lâche, et que je ferais connaître à toutes les autres tribus ce que je pensais de lui; j'aurais soin de dire que je le regardais comme au-dessous du plus petit chef que j'eusse jamais vu. « N'importe, » répliqua-t-il, « c'est une affaire faite ; en vérité, vous avez terriblement maigri tous deux. C'est votre faute, aussi; pourquoi n'avez-vous pas voulu consentir à attaquer Fowouka ? Si vous vous étiez bien conduit, vous auriez eu des vaches grasses, du beurre et du lait. Mes hommes seronl prêts pour attaquer Fowouka demain; les Turcs ont dix hommes, vous en avez treize; dix et treize font vingt-trois, si vous ne pouvez pas marcher, on vous portera; Fowouka n'aura pas de chance, il faut le tuer. Tuez-le et mon /rère vous donnera la moitié de son royaume. » H poursuivit : « Vous aurez des provisions demain. J'irai trouver mon frère^ qui est le grand M'Kanmia Kamrasi, et il vous donnera tout ce dont vous avez besoin. Je suis petit, il est grand ; je n'ai rien, il a tout, et il meurt d'envie de vous voir. 11 faut que vous alliez le trouver surle-champ, il demeure tout près d'ici. » Je ne savais s'il était ivre ou non. « Mon frère, le grand AJ'Kamma Kamrasi ! » J'étais interdit de surprise. « Mais, » dis-je, - si vous n'êtes pas Kamrasi vous même, qui diable êtes-vous donc, s'il vous plaît ?» — « Qui je
suis? ha, ha, ha! est-il amusant! Qui je suis? mais, je suis M'Gambi, le frère de Kamrasi; je suis son frère cadet, c'est lui qui est le roi. » La fourberie de ces nègres est incroyable. Je n'avais positivement pas encore vu le vrai Kamrasi ; M'Gambi avoua qu'il avait joué le rôle de roi, parce que Kamrasi craignait que je ne fusse ligué avec la caravane de Debono pour l'assassiner.
Je me rappelai maintenant que Bachita nous avait dit plusieurs fois pendant le voyage que le Kamrasi que nous avions vu n'était pas le véritable ; j'avais d'abord fait peu d'attention à cette remarque, parce que Bachita était toujours à marronner ; je croyais que dans un accès de mauvaise humeur, elle voulait seulement donner à entendre que la royauté légitime appartenait à son maître Sali qui avait été massacré.
Je fis venir Eddris, le vakil des Turcs ; il me dit qu'il avait depuis longtemps, lui aussi, entendu dire que M'Gambi n'était pas Kamrasi, comme nous le pensions, mais que M'Gambi agissant toujours comme vice-roi, lui, Ëdris, n'avait jamais vu le monarque ; il me confirma du reste la nouvelle que Kamrasi était à peu de distance de Kisouna, le village où nous nous trouvions. Je dis à M'Gambi que je ne voulais pas voir son frère le roi, parce que je serais trompé une seconde fois, présenté à un autre imposteur comme lui, et que je ne tenais pas à passer pour un imbécile. Ainsi je renonçais au plaisir de faire sa connaissance. Ceci parut le décontenancer; il me dit que « le roi était véritablement un si grand homme que lui, son frère, n'osait pas s'asseoir sur un tabouret en sa présence ; il s*était tenu à l'écart par pure précaution; car l'année précédente, les gens de Debono s'étaient alliés avec son ennemi Rionga. » Je souris d'un air de mépris à cette réponse, et je dis à M'Gambi de comparer le courage d'une femme comme la mienne avec la conduite de Kamrasi. Tandis qu'elle ne craignait pas de se hasarder loin de son pays, parmi des sauvages comùie Tétaient les sujets de Kamrasi, lui, plus timoré que la plus faible femme, n'osait pas se montrer même chez lui. Je terminai en disant que je n'irais pas voir Kamrasi , c'était à lui à venir si cela lui faisait plaisir. M'Gambi promit de m'envoyer une vache grasse le lendemain ; nous n'avions pas goûté de lait depuis plusieurs mois, et nous avions grand besoin d'une nourriture fortifiante.
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Il prit congé de moi, après avoir reçu un petit présent de verroteries de diverses couleurs.
Je ne pouvais m'empécher de songer avec étonnement au singulier mélange d'orgueil et de poltronnerie abjecte que le redoutable Kamrasi avait déployé depuis notre première arrivée dans son territoire. Speke m'avait dit à Gondokoro qu'il s'était vu obligé d'attendre quinze jours, jusqu'à ce que le roi daignât le recevoir. Je comprenais maintenant que ce délai avait été causé plutôt par crainte que par vanité ; misérable couard, le roi se prévalait de sa dignité comme d'une excuse pour se tenir caché.
Réunis aux Turcs, nous formions maintenant un corps de vingt-quatre combattants. Ils n'avaient pas vu le vrai Kamrasi, mais depuis le départ d'Ibrahim, ils avaient été bien traités, chacun d'eux ayant reçu en cadeau une jeune esclave pour compagne, tandis que le vakil Eddris, comme une marque signalée de la faveur royale, en avait reçu deux; on leur donnait aussi des provisions régulières de farine et de viande, ce dernier article étant représenté par un bœuf gras qu'on leur envoyait une fois par semaine avec une bonne quantité de cidre de banane.
Le lendemain de mon arrivée à Kisouna, M'Gambi vint me trouver de bon mdtin, et me supplia d'aller faire une visite à son frère. Je répondis qu'affamé et affaibli faute de nourriture, ce que je voulais voir c'était de la bonne viande de boucherie, et non pas l'homme qui avait failli me faire périr d'inanition. » Dans l'après midi je vis paraître, comme cadeaux de Kamrasi, une vache magnifique avec son jeune veau, un n outon gras, et deux pots de cidre du pays. Le soir, nous nous régalûmes de lait, article de luxe que nous n'avion pas goûté depuis plusieurs mois. La vache en donnait si abondamment que nous songions déjà à établir une laiterie et à fabriquer du fromage. J'envoyai au roi une livre de poudre dans une botte de métal, une provision de capsules, et un choix de bagatelles, lui expliquant que mon long séjour dans son pays avait épuisé mes provisions et mes cadeaux, car j'avais compté être de retour chez moi il y avait déjà longtemps.
Le soir M'Gambi arriva avec un message du roi qui me faisait dire que j'étais son meilleur ami, et qu'il n'accepterait rien de moi parce qu'il était sûr que je devais être à bout de ressources;
cependant il serait fort obligé si je voulais bien lui donner « la petite carabine que je portais toujours, ma boussole et ma montre... » Rien que celai C'est ce qu'il appelait ne vouloir rien accepter! Seulement ma carabine Fletcher dont je me serais séparé aussi volontiers que de mon bras droit! Ces trois articles étaient ceux pour lesquelsj'avais été si obstinément persécuté de demandes avant mon départ pourM'rouli. Se mettre en colère n'avançait rien; je répondis donc tranquillement « que je ne donnerais pas ce qui m'était demandé, parce que Kamrasi avait manqué à la promesse qu'il avait faite de me faire conduire à Shoua : en attendant, je n'avais pas besoin de ses cadeaux, parce qu'il s'attendait toujours à en recevoir le centuple en retour. » M'Gambi me dit que tout s'arrangerait si je voulais seulement faire une visite au roi. Je refusai d'abord, en objectant que le roi son frère se souciait fort peu de ma visite, mais qu^il voulait simplement observer ce que j'avais, afin de me demander tout ce qui lui tomberait sous les yeux. Cette réplique parut l'offenser beaucoup; il m'assura sur sa responsabilité personnelle qu'il ne m'arriverait rien de tel ; et me supplia, à titre de faveur, d'aller voir le roi le lendemain matin; il y aurait des porteurs tout prêts, dans le cas où je ne pourrais marcher. Je m'arrangeai donc pour que l'on me transportât devant Kamrasi vers les 8 heures du matin.
A l'heure dite, M'Gambi parut, accompagné d'Un grand nombre de naturels. Mes habits étaient en lambeaux,, et comme une certaine toilette produit de l'effet même au centre de l'Afrique, je résolus de paraître en présence du roi aussi beau que possible. J'avais par hasard un costume complet de montagnard écossais, porté bien des années auparavant, lorsque je vivais dans le Pertheshire, je l'avais réservé avec soin pour des occasion» comme celle-ci; ainsi en un clid d'œil je fus habillé de pied en cap, jupon , sporrariy toque-Glengarry; à l'étonnement général, le pauvre diable arrivé en haillons à Kisouna, sortit d'une obscure cabane revêtu du plaid et de la jupe en tartan d'Attol. La foule assemblée poussa un cri d'admiration ; assis sur mon angarep je fus immédiatement hissé sur les épaules d'un grand nombre de porteurs, et avec une escorte de dix de mes gens je me dirigeai vers le camp du grand Kamrasi.
Au bout d'une demi-heure environ nous arrivâmes. Le camp,^ réunion de huttes d'herbe, s'étendait sur un grand espace de
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terrain, et les alentours étaient noirs de la foule accourue pour nous voir. Femmes, enfants, chiens, hommes s'étaient empressés à rentrée de la rue qui conduisait à la résidence de Kamrasi. Nous frayant avec difficulté un chemin à travers cette multitude curieuse, nous arrivâmes enfin au palais royal. Après un moment de halte, on nous fit dire de nous avancer; nous entrâmes donc dans un étroit passage entre deux haies de roseaux élevés, et je me trouvai en présence de Kamrasi, le véritable roi d'Ounyoro. n était assis sous une espèce de porche à l'entrée de la hutte , et à mon arrivée il affecta de ne pas me regarder pendant un assez long temps. Mais tourné vers ses courtisans, il leur fit quelque remarque qui parut les amuser, car ils se mirent tous à rire comme le fait ordinairement le commun des mortels quand un grand personnage se permet une facétie.
J'avais commandé à un de mes hommes de porter mon tabouret, bien résolu que j'étais de ne pas m'asseoû* à terre et de ne pas donner au roi la satisfaction de triompher de mon humiliation. M'Gambi, le frère qui avait naguère joué le rôle de roi, était maintenant assis sur le sol à quelques pieds de Kamrasi ; celui-ci occupait le même tabouret de cuivre dont M'Gambi se servait lorsque je l'avais vu pour la première fois à M'rouli. Plusieurs des chefs étaient assis sur la paille dont le porche était jonché. Je fis un salaam et pris place sur mon tabouret. Pas un mot ne fut échangé pendant cinq minutes, seulement le roi parut m'observer avec la plus grande attention , et fit plusieurs remarques aux chefs; enfin il me demanda pourquoi je n'étais pas venu le voir auparavant? Jô répondis que j*avais été affamé dans ses États et que j'étais trop faible pour marcher. Il répliqua que je serais bientôt fort, car il me donnerait des provisions; il n'avait pas pu m'en envoyer à Shoua-Moru qui était occupée par Fowouka. Sans tenir aucun compte de cette misérable excuse, je lui dis simplement que j'étais heureux de l'avoir vu avant mon départ, n'ayant appris que tout récemment, que j'avais été dupé par M'Gambi. Il me dit très-tranquillement que bien qu'invisible pour moi, il m'avait aperçu lui-nième, parce qu'il se trouvait parmi les nègres de mon escorte le jour où nous avions quitté M'rouli. Ainsi il avait assisté à notre départ caché comme un comparse dans la suite de son frère M'Gambi qui le remplaçait dans le rôle de roi I
Ramrasi est un fort bel homme, de haute taille et bien proportionné ; ses traits réguliers sont d'un brun foncé , ont une expression sinistre. D'une propreté parfaite sur sa]personne, il portait au lieu de l'étoffe d'écorce commune parmi ses sujets, un élégant manteau fait de peaux de chèvres noires et blanches, ' aussi douces que du cuir de chamois. Ses sujets étaient assis sur la terre à quelque distance du trône ; lorsqu'ils s'approchaient pour lui adresser la parole, ils rampaient à quatre pattes, et touchaient la terre de leur front.
Bientôt cédant à son instinct naturel, Sa Majesté commença à mendier, et très-impressionné par mon costume de montagnard, elle me le demanda comme une preuve d'amitié , disant que si je le refusais je ne pouvais pas être son allié. Kamrasi me demanda ensuite successivement ma carabine Fletcher, ma boussole, et ma montre. Je refusai tout. Gomme il paraissait fort contrarié, je lui fis présent d'une livre de poudre, d'une boîte de capsules, et de quelques balles, c A quoi cela peut-il me servir, » me répondit-il, « si vous ne me donnez pas votre carabine? > Je lui expliquai que je lui avais déjà donné un fusil, et qu'il avait une des carabines de Speke. Dégoûté de son iraportunité, je me levai pour partir, disant que je ne reviendrais plus le voir. — « J'avais, ajoutai-je, entendu dire que Kamrasi était un grand roi, mais, quant à lui, il n'était qu'un mendiant, et sans doute un imposteur, comme M'Gambi. » Cette sortie parut l'amuser beaucoup; il me pria de ne pas le quitter si promptement, car il ne me permettait pas de m'en aller les mains vides. Il donna alors quelques ordres, et peu après on apporta deux chaînes de farine, une chèvre, et deux jarres de cidre de bananes fort sûr. Kamrasi ordonna que ces cadeaux fussent transportés à Kisouna. Je me levai pour prendre congé, mais la foule, anxieuse de voir ce qui se passait, obstruait l'entrée ; à cette vue , le roi fit un geste, et quatre ou cinq gaillards armés de grandes gaules se précipitèrent à travers la multitude, administrant la bastonnade à droite et à gauche et dispersant pêle-mêle les curieux le long des ruelles étroites du camp.
On me transporta ensuite à mon camp Kisouna où une foule immense attendait mon retour.