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CHAPITRE XIV

SÉJOUR A KISOUNA.

Kisouna devant, suivant toute apparence, être mon quartier général, jusqu'à ce que Toccasion se présentât pour moi de retourner à Shoua, je me construisis une petite cabane fort confortable, au milieu d'une cour fortement palissadée, dans laquelle je disposai un Rakouba ou hangar ouvert pour nous y asseoir pendant les plus grandes chaleurs du jour.

La vache que Ramrasi m'avait donnée nous fournissait du lait en telle quantité, que tous les deux jours nous pouvions faire un petit fromage de la dimension d'un boulet de six livres. Cette abondance de lait produisit en nous un changement rapide, et quoique Kisouna fût l'idéal de l'ennui, c'était un lieu de délices après les privations que nous avions souffertes pendant quatre mois. Chaque semaine le roi m'envoyait un bœuf et une provision de farine pour moi et les miens ; aussi tout le monde prenait de l'embonpoint. Nous buvions le lait à la mode du pays, toujours caillé; sous cette forme il convient aux estomacs les plus délicats; mais si on le boit frais en grande quantité il met la bile en mouvement. Les jeunes personnes de treize ou quatorze ans qui sont les femmes du roi ne plaisent que quand elles sont extrêmement grasses ; on leur fait donc suivre un strict régime pour augmenter leurs charmes. Ainsi dès l'enfance on les contraint de boire tous les jours environ un gallon de lait caillé, quelquefois sous peine du fouet. Le résultat est une obésité extrême. Dans les climats chauds le lait se caille en deux ou trois heures, sur-

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tout s'il est mis dans un vase qui a déjà contenu du lait sûr, on le bat bien ensuite jusqu'à ce qu'il prenne l'apparence de crème; en cet état, et convenablement salé, il est très- nourrissant, et d'une digestion facile. Les Arabes ne le mangent jamais autrement, et y ajoutent du piment. Les naturels d'Ounyoro ne veulent pas faire usage de cette dernière substance, parce que, disent-ils, elle engendre l'impuissance et la stérilité.

La fièvre avait si complètement pris possession de moi que j'en subissais un accès presque tous les jours; néanmoins le lait m'engraissait beaucoup, et soutenait mes forces qui , sans lui, m'eussent abandonné. La transition de le disette à une nourriture saine produisit un efl'et merveilleux. Un fait singulier c'est que, dans le pays natal des bananes, ce fruit mûr était fort rare. Les naturels le mangent toujours vert, parce que bouilli dans cet état il sert de légume, et remplace assez bien la pomme de terre. On fait du cidre {merissà) avec les fruits mûrs, mais on ne les mange jamais. La fabrication du cidre est fort simple. Les bananes enterrées vertes dans un grand trou, sont recouvertes de paille et de terre ; environ huit jours après, elles sont complètemenent mûres ; on les épluche alors, et on met la pulpe dans une grande auge qui ressemble à un canot; cette auge est remplie d'eau, et la pulpe étant bien écrasée on laisse fermenter le liquide. En deux jours il est bon à boire.

Dans tout TOunyoro, les bananes préparées de diverses manières font la base de la nourriture. C'est la récolte sur laquelle les indigènes comptent le plus. Non-seulement on se sert des fruits verts comme de patates, mais on les pèle, puis on les coupe en tranches minces qu'on fait sécher au soleil jusqu'à ce qu'elles soient croquantes; alors on les emmagasine, et lorsqu'on en a besoin on les fait bouillir de manière à en obtenir un potage mucilagineux ou un ragoût très-passable. La farine de bananes est remarquablement bonne; on se la procure en faisant moudre les fruits lorsqu'ils ont été desséchés comme je viens de le dire, cette farine est alors artistement distribuée en paquets longs et étroits, faits avec soin, comme tous les autres articles de commerce dans le pays. L'enveloppe de ces paquets est formée de l'écorce de la plante elle-même ou de la pellicule intérieure des roseaux, façonnée en nattes. Cette enveloppe remplace le papier gris, miis a l'avantage d'être imperméable à l'eau. Comme la

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fibre du bananier donne du fil et de la corde, cet arbre utile satisfait à presque tous les besoins des naturels. Les nègres déploient beaucoup d'habileté en fabriquant, avec la fibre en question, une sorte de lacet dout la texture est st délicate qu'on dirait une chaîne en cheveux,* et c'est seulement par un examen minutieux que Ton peut apercevoir la différence. On fait aussi avec la même substance de petits sacs d'un travail très-soigné; en général tout ce qui est fabriqué dans rOunyoro témoigne d'un bon goût vraiment remarquable..

Les perles de verroterie que les naturels appréciaient le plus étaient Topale blanche, la porcelaine rouge et les petites espèces dont on se sert en Angleterre pour faire des écrans ; les naturels attachaient un grand prix à ces petites perles de couleurs variées. Ils en confectionnaient de jolies ornements de la grosseur d'une noix, qu'ils suspendent à leurs colliers. J'avais une certaine provision de cette espèce de verroterie, que m'avait laissée Speke, lors de notre rencontre à Gondokoro; j'en fis cadeau à Kamrasi. Ces rasades étaient pour lui ce que les diamants sont pour nous.

Non-seulement les naturels d'Unyoro ont généralement des idées assez justes, mais ils sont très-adroits dans leurs transactions commerciales. Tous les matins, aussitôt après le lever du soleil, on pouvait entendre des marchands criant leurs denrées à travers le camp. — « Du tabac! du tabac! deux paquets pour des perles ou des simhés (cauris). » — « Du lait à vendre pour des perles ou du sel I » — « Du sel à troquer contre des fers de lance! • — « Du café, du café à bon marché pour des perles rouges ! ^ — « Du beurre à cinq jenettos (perles rouges) le paquet! »

Le beurre était toujours enveloppé dans une feuille de plantain, mais le paquet était souvent recouvert d'un enduit de bouse de vache et d'argile qui, s'il protégeait la marchandise contre l'action de l'air, lui communiquait un goût si désagréable que souvent nous avions à le rendre au marchand comme inutile. Quelques moments après, le matois revenait avec du beurre frais, enveloppé dans une nouvelle feuille toute verte, et nous priait de goûter. Ce paquet, de la dimension et de la forme d'un coco, était enveloppé soigneusement dans la feuille de manière à ne laisser apparaître qu'une extrémité du pain de beurre ; je goûtais cette partie, et satisfait de l'épreuve, je faisais mon em-

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pleUe. Et le tour était fait, nous étions volés. Sous une mince couche de beurre frais et sous la feuille verte se retrouvait invariablement le beurre rance, déjà refusé. Cette friponnerie se renouvelait sans cesse.

Les détaillants prenaient un soin infini pour répartir leur marchandise en paquets aussi petits que possible, qu'ils vendaient à raison de quelques perles chacun; ils disaient uniformément qu'ils n'avaient qu^un lot à vendre, mais dès que ce lot était vendu, il en exhibait un second. Cette manière de trafiquer était ennuyeuse, car on ne pouvait rien se procurer en gros. Ma seule ressource était d'envoyer tous les jours Saat au marché acheter toub ce qui s'y trouvait, et au bout de quelques heures il revenait ordinairement avec un panier plein de café, de tabac et de beurre.

Nous étions confortablement installés à Kisouna, et le luxe du café après une si longue abstinence était une véritable bénédiction. Cependant, malgré une bonne nourriture, j'étais un martyr de la fièvre qui m'attaquait tous les jours à deux heures de l'après-midi et durait jusqu'au coucher du soleil. N'ayant plus de quinine, j'essayai des bains de vapeur, et à la recommandation d'un des Turcs je fis bouillir dans un petit vase de la capacité d'environ quatre gallons un gros raquet de feuilles de ricin, plante qui croît abondamment en cet endroit. Chaque matin je prenais un bain de vapeur en m'asseyant sous une grosse couverture renfermant, comme une espèce de tente, ma personne, assise sur un tabouret au-dessus d'un vase rempli de cette infusion bouillante. Une demi-heure passée dans cette chaleur intense produisait une transpiration abondante, et dès le commencement de ce régime je sentis les accès diminuer de force et de fréquence périodique. Au bout d'une quinzaine de jours le mal avait diminué, mes esprits vitaux s'étaient ranimés, et quoique faible je n'avais plus la même crainte mortelle de mon vieil ennemi*

Le roi Kamrasi m'avait envoyé des provisions, mais tous les jours j'étais fatigué par des messagers qui me pressaient en son nom d'aller le trouver, afin d'arrêter un plan d'attaque définitif contre Rionga et Fowouka. Mon excuse était l'extrême faiblesse où je me trouvais; mais Kamrasi avait résolu de ne pas abandonner la partie^ et un jour Quonga, son homme

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de conGance, vint m' annoncer la visite de Sa Majesté pour le lendemain matin. Quoiqull ne me restât guère de mon bagage que mes armes à feu, mes munitions et mes instruments astronomiques, je fus obligé de cacher sous les lits tout ce que j'avais, de peur que le rapace Kamrasi n'aperçût quelque chose à sa fantaisie. Suivant l'avis qui m'en était donné , il se présenta escorté d'une troupe nombreuse, et fut introduit dans ma cabane. J'avais un fauteuil grossièrement fait^ mais trèscommode, ouvrage d'un de mes gens; je priai le roi de s'y asseoir. A peine s'y fut-il placé qu'il se pencha en arrière, étendit ses jambes et faisant à ses courtisans quelques remarques sur la commodité de ce meuble, il me demanda de le lui céder. Je promis de lui en faire faire un pareil sur-le-champ. Cela arrangé, il promena ses regirds attentivement à travers toute la hutte, essayant de découvrir quelque chose à sa convenance, mais ses efforts furent si inutiles que, se retournant en riant, vers sa suite: « Pourquoi, demanda-t-il, ces gens-ci ont-ils besoin de tant de porteurs, puisqu'il n'ont rien à transporter? » Mon interprète répondit qu'un grand nombre de mes effets avaient été gâtés par les orages sur le lac, et avaient été abandonnés; nos provisions étaient épuisées il y avait longtemps, et nos habits réduits en haillons. Il ne nous restait donc que quelques perles. « De nouvelles variétés, sans doute? réponditril, — donnez-moi toutes celles que vous avez de la petite espèce bleue, et de la grande espèce rouge I » Nous avions soigneusement caché notre provision principale, et j'avais arrangé le reste dans des sachets pour les distribuer selon la circonstance ; je fis ouvrir ces sachets par Saat qui les plaça devant le roi. Je dis ensuite à celui-ci de faire son choix, et il s'y prit exactement comme je l'avais prévu. Il fit des présents aux amis qui l'entouraient et réserva le reste comme sa part, — manière modeste de s'approprier le tout : car en quittant ma cabane, il ne manquerait pas de redemander ce qu'il avait distribué. Aussitôt les perles obtenues, il revint à la charge pour ma montre et ma petite carabine à deux coups n° 24. Je refusai Tune et l'autre très-positivement. Il me demanda ensuite la permission d'examiner le contenu de quelques-uns des paniers et des sacs qui formaient les débris de notre bagage. Rien ne parut lui convenir , à l'exception des aiguilles, du ûl, des lancettes, des

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médicaments et d'un petit peigne. Ce dernier article l'intéressa beaucoup, parce que je lui expliquai que le but que les Turcs se proposaient en ramassant de l'ivoire était de le vendre aux Européens qui en fabriquaient différents objets, entre autres des peignes semblables à celui qu'il avait entre les mains. Il ne pouvait pas comprendre pourquoi les dents en étaient si fines. Là-dessus je lui expliquai l'usage du peigne, et il l'essaya sur-lechamp sur la laine de sa propre tête. Ne pouvant réussir dans cette tentative, il appliqua l'instrument à une autre opération, et commença à se gratter vigoureusement la nuque et le bas de la chevelure. L'effet produit étant satisfaisant, le roi me demanda le peigne ; les chefs se le passèrent de main en main, et chacun en Gt l'épreuve ; toutes les têtes ayant été ainsi successivement grattées, le roi remit le peigne à Quonga, Thomme chargé de la garde des présents reçus ou prélevés. Le succès de cet article de toilette fut tel que Kamrasi proposa de m*envoyer unefléfense d'éléphant de taille exceptionnelle ; — il fallait, me disait-il, que je l'emportasse avec moi en Angleterre, pour en faire autant de petits peignes qu'il lui en faudrait pour lui et ses chefs.

Ensuite vint le tour des lancettes; il les déclara admirablement propres à lui couper les ongles, je les lui donnai. Puis ce fut la pharmacie qui l'attira. 11 en flaira toutes les bouteilles Tune après l'autre, et il fallut lui donner un spécimen de tout ce qu'elles contenaient. Je lui expliquai la propriété de la crème de tartre^ et il voulut en prendre sur-le-champ une dose parce qu'il avait mal à la tête; mais comme il était à quelque diîtnnce de son domicile, je lui conseillai d'ajourner cet essai, et je lui fis un paquet d'environ douze doses de trois grains chacune, dont il devait avaler une le soir même.

Le miroir concave — notre dernier miroir — fut ensuite découvert; il s'amusa beaucoup de s'y voir déGguré, etaprès lavoir fait circuler à travers l'audience, il l'envoya grossir la masse des cadeaux. Il me demanda de la poudre; j'ajoutai donc à tout le reste un paquet d'une livre, et une boîte de capsules; mais je refusai net de lui donner des balles.

Pour changer la conversation, je lui demandai si lui ou ses sujets savaient d'où venait leur race, car ils différaient entièrement pour ridiome et lextérieur des autres tribus que j'avais visitées dans le Nord. Il me répondit qu'il a^ait connu son

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grand-père dont le nom était Cherrybambi, mais qu'il ne savait rien de l'histoire de la contrée, sinon qu'elle avait formé, sous le nom de Kitouara, un État puissant, dont l'Uganda, l'Ulumbi, rOunyovo et le Chopî faisaient partie. Le royaume de Kitouara s'étendait depuis la frontière du Karâgoué jusqu'au Nil Victoria à Magungo et à Karuma; de tous côtés, excepté iau sud, il était borné par ce fleuve et par les lacs Victoria et Albert, ce dernier formant sa frontière occidentale. Pendant le règne de Cherrybambi la province d'Utumbi se révolta ; non-seulement les habitants proclamèrent leur propre indépendance, mais ils chassèrent Cherrybambi de T'Uganda jusqu'au nord du Kafour. Cette révolte continua jusqu'à la mort de Cherrybambi. Alors le père de M'tesa (le présent roi d'Uganda) qui était natif d'Utumbi, attaqua l'Uganda et en devint roi. Depuis cette époque la guerre régnait continuellement entre ce royaume et l'Ounyoro, ou comme Kamrasi l'appelle, le Kitouara, qui est véritablement l'ancien nom du pays ; dans ce moment, M'tesa, le roi d'Uganda, était un de ses plus grands ennemis. En vain j'essayai de faire remonter sa généalogie jusqu'à quelque tribu des Gallas ; il me répétait toujours qu'il ne savait rien de l'histoire ancienne du pays; et ses sujets me disaient la même chose.

Kamrasi m'informa, en outre, que le Chopi s'était aussi révolté après la mort de Cherrybambi, et qu'il n'avait reconquis ce pays que depuis dix ou douze ans. Au moment même où il me parlait il ne pouvait pas se fier aux habitants de ce district, car beaucoup d'entre eux s'étaient ligués avec Fowouka et Rionga, dont lintention était de s'annexer le Chopi et de former un royaume séparé. Ces chefs avaient pris possession des tles du fleuve, forteresses naturelles, où il était impossible de lès attaquer sans armes à feu ; car les cataractes inabordables ne laissaient qu'un seul passage accessible aux canots.

Kamrasi exprima sa résolution de tuer les deux chefs rebelles, qui, tant qu'ils vivraient, ne le laisseraient pas en repos; il déclinait toute parenté avec Rionga, qu'on avait représenté à Speke comme son frère; enfm il me pria de l'aider à attaquer les îles du fleuve, disant que si je tuais Fowouka et Rionga, il me donnerait une grande portion de son territoire. Il ajouta que ce que j'avais de mieux à faire, était de monter sur une haute falaise qui domine l'Ile de Fovsrouka, et de fusiller de ce point,

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non-seulement le chef, mais tous ses hommes, au moyen de ma petite carabine à deux coups n*" 24; il ajouta même que si j'étais trop malade pour effectuer la chose moi-même, je devais lui prêter cette même carabine ainsi que mes hommes, pour aider son armée, et qu'il se chargerait lui-même de tuer Rionga et consorts du haut de ladite l'alaise. Il croyait ainsi avoir enfin trouvé moyen de s'approprier la carabine qu'il lorgnait si avidement depuis mon arrivée dans le pays. Je lui répondis franchement que je ne voulais pas me mêler de ses querelles; je voyageais avec un seul but, celui de faire du bien, et comme je ne voulais nuire à personne, à moins d'y être forcé pour ma défense personnelle, je ne pouvais jouer le rôle d'agresseur; j'ajoutai que si Fowouka et Rionga Tattaquaient dans sa position, je serais heureux de l'aider à les repousser. Loin d'apprécier ma franche manière de voir, il se leva immédiatement et, sans prendre congé de moi , il sortit accompagné des siens.

Le lendemain matin, j'appris qu'il s'était cru empoisonné par la crème de tartre, mais qu'il se portait mieux.

A partir de ce jour je ne reçus plus de provisions ni pour moi ni pour mes compagnons, parce que le monarque boudait. Pendant une semaine je fus obligé d'acheter de la viande et de la farine d'Eddris, le chef du détachement turc. Je lui fis cadeau d'un fusil à deux coups, et il se comporta bien envers moi.

Un jour j'étais couché, souffrant d'un accès de fièvre, lorsqu'on me dit que quatre hommes envoyés par M'tésa, roi d'Uganda, désiraient me voir. Malheureusement mon vakil les fit attendre si longtemps, qu'ils repartirent, en promettant de revenir, mais ils avaient obtenu de mes gens tous les renseignements qu'ils désiraient se procurer sur moi. C'étaient des espions du roi d'Uganda, venus pour des motifs qui alors m'étaient inconnus.

Les semaines se passaient lentement à Kisouna, où régnait une monotonie insupportable d'incidents. Chaque jour était la répétition du jour précédent. Je passais mon temps à rédiger un journal suivi, à tracer des cartes, et à écrire à mes amis en Angleterre, quoique je n'eusse aucun moyen de leur faire tenir mes lettres. Cette occupation était la plus agréable de toutes, car je pouvais alors converser en imagination avec ceux qui étaient loin de moi. La pensée survenait quelquefois qu'ils nexislaient peut-être plus, et qu'une séparation qui avait duré

tant d'années pouvait être finale ; cependant j'éprouvais ud plaisir mélancolique à correspondre comme en rêve avec ceux que j'avais autrefois aimés. Ainsi le temps s'écoulait avec lenteur, mes cartes se perfectionnaient, les renseignements reçus étaient confirmés par les examens répétés que je faisais subir aux naturels du pays; enfin, je pouvais étudier le sauvage Africain à Tétat embryonnaire, pour ainsi dire, en regardant jouer quelques négrillons qui prenaient leurs ébats dans ma cour comme autant de petits roquets. Cette vie monotone tut tout à coup interrompue.

Un soir, vers 9 heures, nous fûmes soudainement troublés par un affreux charivari. — Des centaines de nogaras battaient, les trompettes sonnaient et les nègres vociféraient de toutes parts. M'élancant hors du lit, et bouclant mon ceinturon, je sortis de la cabane, mon fusil à la main. Le village était plein d'hommes équipés en guerre, portant leurs barbes postiches de queues de vaches, dansant et se précipitant avec leurs boucliers et leurs lances contre des ennemis imaginaires. Bachita m'apprit que Tarmée de Fowouka avait traversé le Nil, et qu'elle était à moins de trois lieues de marche de Kisouna, accompagnée de cent cinquante hommes de la caravane de Debono , les mêmes qui de concert avec les sujets de Rionga, avaient attaqué Kamrasi Tannée précédente. Des bords du Nil franchi, ils marchaient droit sur Kisouna, pour s'en emparer et tuer Kamrasi. M'Gambi, frère du roi, dont la cabane n'était qu'à vingt verges de la mienne, vint immédiatement me confirmer cette nouvelle; alarmé au dernier point, il avait résolu d'aller recommander au roi de prendre la fuite sans tarder. Je réussis, non sans efforts, à le convaincre que ce parti n'était pas nécessaire, et que je pourrais rendre de très grands services dans cette extrémité, si Kamrasi voulait venir me trouver en personne le lendemain de bonne heure.

Le soleil se levait à peine lorsque le roi entra sans cérémonie dans ma cabane. Ce n'était plus le fier monarque de Kitouara, revêtu d'un manteau superbe de fourrures; il n'avait rien sur lui qu'un petit jupon de serge bleu que Speke lui.avait donné et une écharpe sur les épaules. Il se mourait de peur, et nous eûmes bien de la peine à lui persuader de laisser ses armes à la porte de la cabane, suivant l'usage du pays ; c'étaient trois lan-

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ces et une carabine à deux coups, — encore un cadeau de Speke. Sa terreur était des plus divertissantes, et je le complimentai sur son changement de costume, ce jupon étant bien mieux fait pour combattre qu'un manteau qui Teût gêné dans ses mouvements. — « Combattre! » s'écria-t-il avec autant d'horreur qu'en eût montré Bob Acres ^ lui-même, je ne vais pas combattre I Je me suis habillé à la légère pour pouvoir courir plus vite. Je ne songe qu'à me sauver 1 Qui peut résister à des fusils ? Ces gens-là en ont cent cinquante : il faut que vous preniez la fuite avec moi, vous ne pouvez rien contre eux; vous n'avez que treize hommes, Eddris n'en a que dix; que peuvent vingt-trois contre cent cinquante ? Faites vos paquets, et sauvons-nous ; il faut que nous nous cachions dans l'herbe épaisse sans perdre de temps; l'ennemi est attendu d'un moment à l'autre. »

Jamais je n*ai vu d'homme en proie à un effroi aussi abject, et je ne pus m'empécher de rire tout haut au nez de ce misérable poltron qui représentait un royaume. Appelant alors mon vakil, je lui ordonnai de hisser le pavillon anglais au mât élevé que j'avais fait dresser dans ma cour. En quelques instants, le vieux drapeau flottait à la brise au-dessus de ma cabane. Il y a quelque chose qui réchauffe le cœur dans la vue du pavillon de l'Angleterre (union jack)* quand on est à plusieurs milliers de milles de la patrie. J'expliquai à Kamrasi que lui et son pays étaient sous la protection de ce drapeau, puissant emblème de l'Angleterre ; j'avais, il est vrai, refusé de l'aider à attaquer Fowouka, mais s'il voulait se fier à moi, il verrait que j'étais son allié véritable, et je le défendrais contre toute agression. Je lui dis d'envoyer des provisions suffisantes dans mon camp, et de me procurer des guides sans délai, car je comptais expédier sans retard quelques-uns de mes hommes au quartier ennemi avec un message pour le vakil de Debono.

Un peu rassuré par ces arrangements, il appela Quonga et lui ordonna de faire venir deux de ses chefs pour accompagner mes gens. Un nommé Cassavé, le meilleur de tous, parut sur le champ ; c'était un solide gaillard qui s'était toujours montré désireux de

1. Personnage de la comédie de Sheridan intitulée les Rivaux, (— M.)

2. VUnion jack est le drapeau national ; le royaf ttandard est la bannière de la famille régnante. (— M.)

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remplir son devoir tant envers moi qu'envers son mattre. Je mandai Eddris près de moi, et lui ordonnai d'envoyer au camp de Fowouka quatre de ses hommes avec quatre des miens, que je chargeais de me faire un rapport sur les envahisseurs et de chercher à connaître au juste les intentions réelles des gens de Debono. Une demi-heure après le reçu de cet ordre, l'ambassade se mit en route, composée de huit hommes bien armés, accompagnés par environ vingt nègres sujets de Kamrasi, avec des provisions pour deux jours. Kisouna est à environ dix milles du Nil Victoria.

Vers 5 heures du soir, le lendemain, mes hommes revinrent. Ils amenaient avec eux dix soldats et un Clioush ou sergent de la bande de Debono. Ceux-ci avaient résolu de s'assurer si j'étais vraiment dans le pays; on leur avait fait accroire plusieurs mois auparavant que nous étions morts, ma femme et moi ; ils se figuraient donc que les hommes envoyés par moi à leur camp faisaient partie de la troupe d'Ibrahim, et que celui-ci voulait, en faisant usage de mon nom, contraindre Debono à évacuer le pays de Kamrasi. Ils ne tardèrent pas à reconnaître leur erreur, car le pavillon Anglais fut le premier objet qui frappa leurs yeux, et bientôt introduits dans ma cour, ils me furent présentés. Ils s'assirent en demi-cercle autour de moi.

Affectant une grande autorité, je leur demandai comment ils osaient attaquer un pays qui était sous la protection du pavillon Britannique ? L'Ounjoro m'appartenait par droit de découverte, et j'avais concédé à Ibrahim le privilège exclusif d'y commercer, pourvu qu'il ne fit rien de contraire à la volonté de Kamrasi, le monarque régnant. Ibrahim avait rempli ses engagements, on m'avait guidé jusqu'au lac, j'en étais revenu, et nous recevions positivement nos vivres du roi. Puis voici que des sujets Turcs, alliés à une tribu hostile, venaient soudain nous envahir et insulter le drapeau Anglais ! Je leur dis que non-seulement je repousserais toute attaque dirigée contre Kamrasi, mais que lors de mon retour à Khartoum je ferais aux autorités turques un rapport sur cette affaire, et que si un seul coup de feu était tiré dans les étarts de Kamrasi, si on y enlevait un seul esclave, je ferais pendre Mahommed Wat-el-Mek, le chef de leur troupe.

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Ils me répondirent qu'ils ne savaient pas que je fusse dans le pays; ils étaient les alliés de Fowouka, de Rionga et d'Owine, les trois chefs hostiles; ils avaient reçu d'eux de Ti voire et des esclaves à condition qu'ils tueraient Kamrasi ; selon la coutume du Nil Blanc, ils avaient consenti au marché. Il était bien pénible pour eux, ajoutèrent-ils, d'avoir fait une marche de six jours à travers le désert séparant leur station à Paloro des lies de Fowouka, pour s'en retourner ensuite les mains vides. Je leur répliquai qu'ils porteraient de ma part à leur vakil Mohammed une lettre, au reçu de laquelle il aurait encore douze heures pour repasser le Nil avec toute sa troupe, et évacuer le pays de Kamrasi.

Cette alternative n'était pas de leur goût. Je coupai court à leurs objections en ordonnant à mon vakil d'écrire la lettre en question, et en les priant de partir le lendemain matin avant le lever du soleil. Kamrasi s'imaginait que j'avais envoyé chercher les gens de Mohammed pour l'attaquer, parce qu'il m'avait affamé à Shoua Moru au lieu de me conduire à Shoua, comme il l'avait promis. Ce soupçon me plaçait dans une position difGcile. Je fis donc venir M'Gambi, son frère, en présence des Turcs, et j'expliquai toute l'affaire devant lui. Je dis aux gens de Mohammed de lui certifier qu'ils quittaient le pays seulement parce que je le leur avais commandé, et que si je ne m'étais pas trouvé là, ils l'auraient attaqué. Ils répétèrent ma leçon de très-mauvaise grâce, ajoutant, par manière de péroraison, que sans moi ils tueraient M'Gambi sur la place. Celui-ci, connaissant parfaitement leurs intentions aimables à son égard, jugea à propos df; s'éclipser. Ma lettre pour Mohammed fut remise à Suleiman Choush, le chef de la troupe, et je fis tuer un mouton pour leur souper. Le lendemain, au lever du soleil, ils se mirent tous en rout6, accompagnés par six de mes hommes, chargés de rapporter une réponse à ma lettre. Ils avaient amené deux ânes, et au moment du départ, les nègres se précipitèrent en foule pour ramasser le crotin que ces animaux avaient déposé sur le sol.

Une grande lutte était engagée pour la possession de ces précieux objets, lorsque tout à coup les ânes élevèrent la voix si à propos que les assistants, alarmés par la clameur sauvage d'un animal qui leur était inconnu, battirent en retraite

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plus vite qu'ils n'étaient venus. Il parait que le crottin d'àne frotté sur la peau est regardé par les nègres comme un spécifique contre le rhumatisme, et ce médicament est tiré, à grand priz^ d'un pays éloigné dans Test, où vivent ces animaux précieux.

OWD

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