CHAPITRE PREMIER
DU CAIRE A GONDDKORO.
Au mois de mars 1861 , je me mis en route pour une expédition dont le but était de découvrir les sources du Nil; j'espérais rencontrer les capitaines Speke et Grant qui parcouraient l'Afrique orientale, et qui étaient partis de Zanzibar, envoyés par le gouvernement anglais pour le même motif. Je n'avais pas la présomption de faire connaître l'objet de mon voyage, car jusqu'alors les sources du Nil semblaient enveloppées d'un voile mystérieux ; mais ma résolution intime était de surmonter cette tâche si difficile au péril même de ma vie. Dès ma jeunesse, je m'étais endurci à la fatigue et aux privations dans les climats des tropiques, et lorsque j'étudiais la carte de l'Afrique, j'éprouvais une vague espérance mêlée d'humilité, qu'à force de persévérance je pourrais pénétrer jusqu'au cœur de ce continent. Ainsi on voit le ver le plus insignifiant percer le bois de chêne le plus dur.
Selon moi, rien au monde ne pouvait résibter à une force de volonté bien arrêtée, pourvu que la santé et la vie ne fissent pas
L'ALBERT N'YANZA.
défaut Je n'étais pas surpris du peu de succès de toutes les ten tatives précédemment faites pour arriver aux sources du Nil dans ces expéditions, en effet, composées de plusieurs personnes les moindres difficultés aboutissaient généralement à des avi: opposés, et à la retraite. Je résolus donc de partir seul, me fian à la conduite de la Providence divine, et à la bonne fortune qu quelquefois accompagne une résolution inébranlable. Je pesa avec soin les chances de l'entreprise. Devant moi, la portioi inexplorée de TAfrique ; contre moi, les obstacles qui avaien défié le monde depuis sa création ; pour moi, un tempéramen passablement robuste, une liberté absolue, une longue expérience de la vie sauvage, le loisir et les ressources que je me proposais de consacrer sans restriction à mon objet. L'expéditioi commandée par MM. Speke et Grant était la seule que l'Angleterre eût envoyée pour découvrir les sources du Nil. Il y a quatre vingt-dix ans, Bruce * avait réussi à reconnaître celle du Nil Bleu on du Nil inférieur; Thonneur de cette découverte appartenait donc à l'Angleterre; Speke, parti du Sud, était déjà er route; et j'avais la conviction que mon courageux ami, plutôl que d'accepter l'humiliation de l'insuccès, ferait le sacrifice de sa vie. J'aimais à croire que mon pays ne se laisserait pas distancer dans cette voie, et quoique je n'osasse guère espérer réussir Il où d'autres voyageurs meilleurs que moi avaient failli, je décidai de tout risquer pour arriver à mes fins. Si j'avais été seul, la perspective de mourir sur la route où je m'aventurais le premier ne m'eût pas efl'rayé ; mais je devais songer à celle qui, tout en étar^ h source de ma plus grande consolation, réclamait aussi mes soins les plus assidus ; — si jeune que l'âge mûr pour elle était encore une question d'avenir. Je frissonnais en pensant que l'éventualité de ma mort l'abandonnerait seule et sans protection au milieu des déserts; et c'est avec bonheur que je l'eusse laissée environnée des douceurs du foyer au lieu de l'exposer aux privations qui lui semblaient réservées en Afrique. En vain je la suppliai de rester; en vain je lui peignis les difficultéset les périls en couleurs plus sombres que je me les figurais moi-même : avec la constance et le dévouement de son sexe.
1. Jacques Bruce, 1730-1794. Voyez le Dictionnaire de BouiUet. La petite relation de son voyage publiée en 1773, fut tra'iuite en français en 1790. (M.)
elle était résolue à partager tous mes dangers et à me suivre dans te sentier rugueux de la vie sauvage qui s'ouvrait devant moi. A des objections analogues Ruth n'avait-elle pas répondu : < Ne vous opposez point à moi, en me portant à vous quitter et h m'en aller; car en quelque lieu que vous alliez, j'irai avec vous, et partout où vous demeurerez, je demeurerai aussi : votre peuple sera mon peuple, et votre Dieu sera mon Dieu. La terre où vous mourrez me verra mourir, et je serai ensevelie où vous le serez. Que Dieu me traite dans toute sa rigueur, si jamais autre chose que la mort me sépare de vous*. »
Ainsi accompagné par ma femme, je partis du Caire le 15 avril 1861, et remontai le Nil. Un vent fort soufflait du Nord, nous voguions contre le courant dans la direction du Sud, contemplant ces eaux mystérieuses avec la ferme résolution d'en poursuivre la trace jusqu'à leur origine éloignée
Vingt-six jours après notre départ du Caire nous arrivâmes à Rorosko (lat. 22^ 44'); de là nous nous mtmes en route à travers le désert de Nubie, évitant ainsi la courbure occidentale du Nil ; en sept jours de marche forcée nos chameaux atteignirent de nouveau le fleuve à Abou Hamed. Rien de plus fatigant que ce voyage dans le désert ; chaque journée de marche est en moyenne de quinze heures, au milieu d'un sable brûlant et d'éblouissantes roches de basalte. Dans cette saison de Tannée (mai), le Simoun avait sa plus grande force, et le thermomètre placé à l'ombre près de nos outres marquait 114^ Fahrenheit.
Conmie nous ne pouvions pas nous procurer d'eau potable en route, nos provisions étaient presque épuisées lorsque nous atteignîmes le Nil. Nous poursuivîmes notre voyage en suivant le cours de la rivière depuis Abou Hamed; nous traversions encore le désert, mais sans perdre de vue les palmiers qui côtoient le Nil. Après huit jours de fatigues, nous arrivâmes à Berber, ville importante située sur les bords du fleuve à une latitude de 17* 58'. Berber est à huit journées de caravane de Khartoum (à la jonction du Nil Blanc et du Nil Bleu, lat. 15* 30'); c'est la route ordinaire des voyageurs entre Khartoum et le Caire.
Le peu d'expérience que j'avais obtenu pendant mon voyage à Berber, me convainquit que le succès de mon expédition serait