NOUVELLES DE KHARTOUM
par occupation, comme tous les autres trafiquants du Nil Blanc, il avait cependant souvent cédé à mes efforts pour sauver la vie des nègres qui auraient sans cela été impitoyablement massacrés. Pavais obtenu une influence considérable sur ce ramassis de brigands. Tout ce que j'avais promis avait été accompli et au delà ; mes prédictions s'étaient toujours régulièrement rèa* lisées. Ils se rappelaient maintenant combien de fois je leur avais annoncé que les gouvernements européens supprimeraient la traite ; la destruction complète de leur commerce en était le résultat ; ils étaient tous convaincus que j'avais amené cette catastrophe par la lettre que j'avais écrite de Gondokoro en 1863 à notre consul général en l'Egypte, lorsque les trafiquants avaient menacé de me chasser du pays. Loin de se venger sur moi, ils étaient tout à fait déconcertés. Le bruit courait à Gondokoro, répandu par Ibrahim et ses gens, que c'était à moi surtout qu'ils . devaient le succès extraordinaire de leur récolte d'ivoire ; leurs malades avaient été guéris, la fortune leur avait toujours souri ; le malheur s'était invariablement appesanti sur ceux qui| m'étaient contraires, et nul n'avait été maltraité par nous. En vrais musulmans, ils se résignaient à leur destinée, apparemment sans m'en vouloir le moins du monde. La foule couvrait la falaise et le sol mamelonné par les ruines de la maison des missions pour nous voir partir. Nous gagnâmes le courant rapide ; le drapeau anglais, qui nous avait accompagnés, invaincu, à travers tous nos voyages, flottait fièrement au haut du mât, au milieu d'un feu roulant de mousqueterie ; nous descendîmes rapidement le fleuve et perdîmes bientôt Gondokoro de vue. Quelles étaient alors nos pensées ? Pleines de gratitude, elles s'inclinaient devant la divine Providence, qui nous avait soutenus pendant la maladie et guidés à travers tous les dangers. Nous avions eu des jours de découragement et de désespoir ; des jours d'épreuves où l'avenir apparaissait sombre et fatal ; mais nous avions été fortifiés dans notre faiblesse, et soutenus par une main invisible lorsque tout semblait perdu. Je n'éprouvais aucun sentiment de triomphe, mais seulement une satisfaction calme à me sentir flottant au courant du Nil. Ma grande joie était la pensée de revoir Speke en Angleterre : Speke dont j'avais si complètement confirmé les découvertes et rempli les intentions.
klk X'ALBERT N'YANZA.
Le courant nous emportait en silence, et nos avirons nous retenaient au milieu du lit du fleuve. Les marais interminables n'avaient plus ce triste aspect qu'ils nous présentaient autrefois, lorsque dans notre voyage à Gondokoro nous avions eu à lutter si péniblement contre la force des eaux. Pendant que nous avancions au milieu de ces roseaux gigantesques et des nom* breux troupeaux d'hippopotames qui fréquentent le fleuve dans cette saison, j'avais tout le loisir de régler ma correspondance avec l'Angleterre, et de récapituler les résultats de mon expérience pendant les années précédentes. Mes lettres devaient être mises à la poste dès mon arrivée à Khartoum.
Dégagé de ses longs mystères, le Nil est un problème d'une simplicité relative. Le bassin supérieur du fleuve est à peu prés circonscrit par les 22« et 39« méridien à Test de Greenwich (20* et 37° de Paris) et par le 3« degré au sud de Téquateur. Toutes les eaux de cette aire immense sont recueillies par le fleuv« égyptien ; les lacs Victoria et Albert sont les récipients de tous les affluents nés au sud de la ligne ; et le lac Albert reçoit de plus le tribut de tous ceux qui au nord de l'équateur lui sont envoyés par les Montagnes Bleues. L'Albert N'yanza est donc le grand réservoir du Nil. La distinction à établir entre ce lac et le Victoria N'yanza est celle-ci : Le lac Victoria est alimenté par les affluents de la section orientale du bassin du Nil, et son déversoir aux cataractes de Ripon peut être regardé conune la source la plus élevée du fleuve. Mais le lac Albert reçoit non-seulement par les Montagnes Bleues, les eaux de la section occidentale du même bassin, mais encore tout le trop plein du lac Victoria, enfin tout le drainage équatorial du Nil. On peut dire que ce fleuve ne devient lui-même qu'à sa sortie du lac Albert ; en amont il n'est pas le Nil complet. Un coup d'œil jeté sur la carte suffit pour faire voir l'importance relative des deux grands lacs. Le lac Victoria, après avoir recueilli toutes les eaux de Test, les déverse dans l'extrémité nord du lac Albert; ce dernier, par son caractère et sa position, est le réservoir central de toutes les eaux appartenant au bassin équatorial du Nil. Ainsi le lac Victoria est la source première du fleuve, qui en sortant du lac Albert, devient tout à coup le grand Nil Blanc.
Je n'ai pas l'intention d'attribuer à ma découverte plus d'im* portance qu'elle n'en a rë^ellement; encore bien moins von-
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drais-je en aucune façon déprécier le mérite des efforts de Speke et de Grant; mon but a toujours été de conflrmer et de soutenir leurs découvertes, et d'ajouter ma voix au concert de louanges qu'ils ont méritées à si bon droit. Nos travaux réunis ont établi par la découverte des sources du Nil un grand fait géographique. J'ai dessiné sur ma carte exactement ce que j'ai trouvé et ce que j'ai obtenu en contrôlant avec le plus grand soin les détails que les nègres m'ont donnés I
Mon exploration confirme tout ce qui a été révélé par Speke et Grant; ils ont parcouru le pays depuis Zanzibar jusqu'au bassin d'écoulement septentrional de l'Afrique, commençant à peu près au troisième degré de latitude sud, à l'extrémité méridionale du Victoria N'yanza. Examinant ensuite la rivière aux cataractes de Ripon, lorsqu'elle sort du lac, ils ont reconnu en cet endroit la source la plus élevée du Nill Cette conclusion était parfaitement juste, eu égard aux données qu'ils avaient alors. Ayant suivi le cours du fleuve pendantune distance considérable, jusqu'aux cataractes de Karuma, lat. 2« 15' N., ils rencontrèrent ensuite le Nil, lat. 3* 32' N. Ils avaient appris que le fleuve tombait dans le Luka N'zigé, pour en déboucher un peu plus bas ; ainsi toutes leurs investigations étaient scrupuleusement exactes et mes propres découvertes ont prouvé combien leurs conclusions étaient fondées. Leur description générale du pays était parfaite; mais comme ils n'avaient pas visité le lac occidental dont on leur avait parlé, il leur était impossible de comprendre l'importance de ce grand réservoir dans le système du Nil. Maintenant que la tâche d'explorer cette mer intérieure est accomplie , la question géographique des sources du Nil se trouve résolue. Ptolémée avait parlé des sources du Nil comme sortant de deux grands lacs alimentés par les neiges des montagnes d'Ethiopie. Il y a plusieurs cartes anciennes sur lesquelles ces lacs sont représentés ^ ; quoiqu'il y ait une grosse erreur dans la latitude , le fait de deux grands lacs regardés comme existant dans l'Afrique équatoriale , n'en est pas moins acquis à la géographie ancienne; ces lacs étaient alimentés par des torrents descendant de hautes montagnes , et de ces réser-
1. Voyez la carte n* 14 du Ptolémée photographié diaprés un manuscrit trouvé au Mont-Âthos et puhlié dernièrement par M. Didot. (—M.)
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Yoirs sortaient deux cours d'eau dont le confluent formait le Nil. Le principe général était vrai, quoique les détails fussent . inexacts. Il est presque certain que dès les temps anciens les Arabes des bords de la mer Rouge faisaient le commerce avec les naturels de la côte vis-à-vis de Zanzibar, et que les gens qui se livraient à ce commerce avaient pénétré assez loin dans l'intérieur pour pouvoir déterminer l'existence des deux grands lacs; c'est ainsi que des notions géographiques sur ce sujet avaient pu, dans l'origine, arriver jusqu'en Egypte.
Dans une zone qui commence à trois degrés au nord de Téquateur, la saison des pluies est de plus de dix mois, depuis février jusqu'à la fin de novembre. Les pluies les plus fortes commencent en avril et se continuent jusqu'à la fin d'août ; pendant les deux derniers mois de cette maison, les rivières ont atteint leur maximum de crue ; à d'autres époques le climat est aussi incertain qu'en Angleterre ; mais la pluie a ce caractère violent habituel dans les régions tropicales. Ainsi les rivières coulent pendant toute l'année à pleins bords, et le lac Albert se maintient à un niveau élevé, versant au Nil un volume d*eau qui ne diminue pas. Sur la carte qu'il m'a donnée, Speke a désigné le Nil Victoria au-dessous de la cataracte de Ripon sous le nom de rivière Somerset. M'étant fait un devoir d'adopter toutes les désignations données par lui sur sa carte, je conserve ce nom pour la partie du Nil qui se trouve entre les lacs Victoria et Albert ; il faut l'entendre comme désignant la source du Nil Victoria, suivant Speke. Grâce au nom de Somerset, Une pourra y avoir aucune confusion en parlant du Nil, qui sans cela offrirait quelque ambiguïté, car le même nom, en ce cas-là, s'appliquerait à deux courants distincts, l'un sortant du lac Victoria pour se rendre dans le lac Albert, l'autre formant le Nil tout entier lorsqu'il sort du lac Albert.
Le Nil Blanc, alimenté, ainsi que je l'ai décrit, par les grands réservoirs que remplissent les pluies des régions équatoriales, reçoit les tributaires ci-après :
Sur sa rive orientale. — L'Asoua, cours d'eau considérable depuis le 15 avril jusqu'au 15 novembre. A sec après cette date.
Sur sa rive occidentale, — L'Yé, rivière de deuxième ordre, en crue depuis le 1 5 avril jusqu'au 15 novembre.