‹ Découverte de l'Albert N'YanzaChapitre 9 sur 73 · Ev. selon S. Matthieu, XXVI · texte numérisé non relu

Ev. selon S. Matthieu, XXVI

ments et désireux de me plaire, il persista à terminer tous les arrangements, au lieu de ménager ses forces pour de plus rudes épreuves. Cependant mes préparatifs avançaient; j'avais donné un uniforme à mes hommes; ils étaient armés de carabines et de fusils à deux coups. Je leur avais expliqué clairement l'objet de mon voyage ; tant qu'ils seraient à mon service, ils me devaient une obéissance absolue ; le pillage leur était absolument interdit; enfin, avant le départ, leurs noms seraient enregistrés au divan public. Us me promirent tous fidélité et dévouement; mais jamais de la vie je n'ai vu pareilles physionomies de vauriens. Chaque homme reçut cinq mois de gages d'avance, et je les festoyai largement, afin qu'ils partissent de bonne humeur. Nous étions au moment de nous embarquer, les provisions étaient à bord ainsi que les chevaux et les ânes, lorsqu'un officier arriva du divan, pour réclamer de moi l'impôt personnel que Moosa- Pacha, le gouverneur général, venait de lever sur les habitants; ce monsieur m'informait de plus que si je refusais de payer pour chacun de mes gens la taxe en question, montant à un mois de leurs gages, mes bateaux ne partiraient pas. J'ordonnai à mon capitaine de hisser le pavillon anglais sur chacune des trois embarcations, et j'envoyai présenter mes compliments à l'employé égyptien, lui disant que je n'étais ni un sujet turc, ni un négociant, mais simplement un voyageur anglais ; je n'avais rien à démêler avec l'impôt qu'il réclamait, et si un fonctionnaire turc quelconque essayait d'entrer sur mon bateau que protégeait le pavillon anglais, je prendrais la liberté de le jeter à la rivière. Ce message parut si pratique que l'employé repartit en toute hâte, tandis que j'embarquai mes soldats, et commandai aux bateliers de se préparer à partir. A ce moment même et par un pur hasard, un bateau du gouvernement qui descendait la rivière à toutes voiles, vint de la manière la plus gauche donner précisément au milieu de ma flottille. Les rames étaient attachées à leurs places sur la barque oii je me trouvais; elles furent brisées. Après avoir aussi endommagé un autre de mes navires qui se trouvait immédiatement au-dessous, le bateau du gouvernement resta fixe. Loin de faire des excuses pour sa maladresse, le reis ou capitaine commença à nous ii^ulter de la façon la plus grossière, et refusa de nous donner des rames pour remplacer celles qu'il avait mises hors de service. Il était im-

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possible de partir sans rames ; et comme une violente altercation s'était engagée entre mon équipage et celui du bateau ofliciely il devenait nécessaire d'en venir aux voies de fait Le reis était un noir gigantesque, unTokrouri (habitant du Darfour); se reposant sur sa force^ il déGait qui que ce fût de s'approcher, et I^s un de mes hommes n'osait accepter son invitation. L'insolence des employés turcs passe toute description ; mes rames étaient brisées, et en guise de réparation on nous insultait. Montant vite sur le pont et repoussant de côté quelques individus qui se trouvaient là, je fus obligé de m'expliquer énergiquement avec le capitaine qui finit par me faire donner des avirons. Les bords de la rivière étaient couverts de monde : les uns, des flâneurs attirés par notre départ; les autres, parents et amis de mes gens, étaient venus nous dire adi^u, et accompagnés de plusieurs femmes, ils se préparaient à nous saluer de leurs cris suivant la coutume arabe.

Entre autres individus je remarquai un grand gaillard, à l'air débauché, très-ivre, très- bruyant, se querellant avec une femme qui cherchait à le faire tenir tranquille; il persistait à vouloir empêcher le départ d'un petit garçon nommé Osman , âgé de douze ans, fin matois que j'avais engagé comme domestique à mon service. Cet ivrogne était le père d'Osman et refusait absolument de sanctionner son départ, si on ne lui donnait pas un dollar pour boire. Osman, d'un autrecôté, montra sa piété filiale de la manière la plus touchante; il descendit dans la cabine et en rapporta un terrible fouet de peau d'hippopotame, me suppliant de m'en servir pour faire administrer une correction à monsieur son père; « sans cela, > disait-il, «je ne partirai pas. » Nous nous mîmes en route sans satisfaire aux désirs de cet aimable enfant; les trois bateaux gagnèrent à la rame le milieu de la rivière, on déploya les voiles; emportés par un vent favorable et malgré un courant impétueux, nous remontâmes rapidement le fleuve * ; les pavillons anglais s'agitaient au haut des mâts, ti au milieu du bruit des adieux et des salves de mousqueterie, nous partîmes pour les sources de Nil. En passant devant le bateau à vapeur appartenant aux dames hollandaises Mme Van Capellan et sa charmante fille, Mlle Tinné, nous les saluâmes d'une salve

1. I^ texte anglais dit saikd down, mais c'est évidemment une mépri$e.(^ U.)

en leur honneur, et des deux côtés les mouchoirs s'agitèrent tant que nous pûmes nous voir; nous ne nous imaginions guère que c'était pour la dernière fois que nous rencontrions ces aimables personnes, et que le destin le plus terrible frapperait de mort presque toute leur petite caravane *.

Nous étions au jeudi 18 décembre 1862, un des jours les plus propices pour un départ, s'il faut en croire la superstition arabe. En quelques minutes nous atteignîmes l'angle aigu que nous devions tourner pour entrer dans les eaux du Nil Blanc à son point de jonction avec le Nil Bleu. Le vent soufflait avec force, et en doublant le cap, un des noggors faillit perdre sa vergue qui tomba sur le tillac et se brisa en deux, fort heureusement sans blesser ni hommes ni ânes. Cette vergue ayant environ cent pieds de longueur, il était assez difficile de Tépisser; nouveau délai que mes superstitieux camarades regardaient comme de mauvais augure. Je transcris maintenant textuellement de mon journal le récit de notre voyage d'exploration du Nil Blanc.

Vendredi, 19 décembre. — A la pointe du jour, nous dûmes démonter le mût, débarquer tous les cordages et nous épuiser en efforts pour épisser la vergue. Comme de raison, mes gens voulaient aller voir leurs amis à Khartoum. Je donnai des ordres sévères pour que personne ne quittât les embarcations ; un des palefreniers s'évada avant l'aube, j'envoyai à sa poursuite.

La jonction des deux Nils a lieu dans un pays plat, à perte de vue: le Nil Blanc a environ deux milles de largeur pendant quelque distance au-dessus de ce point. Saati, mon vakeel (contre-maître), commande Tun des noggors, Johann préside sur l'autre, et, comme je suis moi-même à bord de la dahabié, j'ai la confiance que tous nos animaux seront bien soignés. La santé de Johann m'inspire de vives inquiétudes ; ce pauvre homme n'a plus que la peau et les os; ses poumons sont affectés, je le crains ; il a encore la fièvre aujourd'hui; je lui ai envoyé du vin, de la quinine, etc.

20 décembre. — Toute la journée d'hier a été employée à

]. Toute la troupe de voyageurs, eicepté Mlle Tinné, mourut de la fièvre sur le Nil Blanc. Voici les noms de ces malheureuses victimes du climat de l'Afrique centrale : Mme la baronne Van Capellao, sa sœur, deux servantes hollandaises, le docteur Steudner, et signer Coatarini.

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épisser la vergue, réparer le mât et remettre les cordages en place. A 8 heures et demie du matin, nous repartîmes avec une forte brise. La dahabieh prend Teau d'une manière affreuse. Le rendez-vous de tous les bateaux qui partent pour le voyage du Nil Blanc est marqué par trois grands mimosas, qui se trouvent à environ quatre milles du point de jonction. La largeur du Nil y est d'environ deux milles, ses bords trèsrplats, sont plantés de mimosas sur la rive gauche. Mes deux garçons de cabine sont fort utiles, et Osman entretient la gaieté de tout le monde par son rire bruyant et son impertinence envers l'équipage et les soldats. Cet Osman est un excellent drôle, un gamin fini, et, comme il est tailleur de profession, il nous rend de très-grands services. Voilà pourquoi son père voulait le retenir. Les chevaux et les ânes sont confortablement installés à bord. A une heure de l'après-midi, nous passâmes devant Gebel-Oulî, petite colline sur le côté méridional ; direction S.-O. ^ S. A 8 heures, nous atteignîmes Géténé, village habité par des Arabes, appartenant à différentes tribus, et bâti sur la rive orientale. Nous jetâmes l'ancre.

21 décembre. — La journée se passe à débarrasser le tillac, à arranger le navire et à faire de la place pour les chameaux à bord des no^^or*; j'avais, en effet, envoyé d'avance deux hommes  ce village pour choisir des chameaux et les tenir prêts à embarquer lorsque j'arriverais. Mais à ce labeur, mes gaillards ont préféré la société des nymphes du pays; me voilà donc obligé d'attendre jusqu'à demain ; ce sera le soog ou jour de marché, je pourrai acheter mes chameaux et, en même temps, des chèvres laitières. Les bords de la rivière n'offrent aucun intérêt, toujours plats, déserts, hérissés de buissons de mimosas. Le sol n'est pas si riche que sur les bords du Nil Bleu; le (iourra/i (grain) est de petite qualité. Jusqu'à ce point, le Nil a tout à fait deux milles de largeur, et la marque de la marée haute n'est pas à plus de cinq pieds du niveau actuel. Les bords forment une pente douce, comme les sables à la marée basse en Angleterre, et ne ressemblent en aucune façon aux rivages perpendiculaires du Nil Bleu. Je suis absorbé par des travaux d'armurier. Les soirées et les premières heures dujoursontfroides, la température

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