CHAPITRE I
LE STRAUMFJORD.
Karlseln passe l'hiver à Brattahlida. — 11 épouse Gudrida. — Il part avec 160 hommes pour coloniser le Vinland. — Il touche au Helluland, au Markland, aux Furdustrandir, et entre dans le Straumfjord. — Son séjour dans leStraumfjord. Culture, explorations, disette, disparition de Thorhall. — Thorhall, retrouvé, regrette ses anciens dieux, chante ses déceptions, se sépare de Thorfinn. Son chant de départ. — Il fait naufrage sur les côtes d'Irlande et meurt esclave. — Karlsefn part pour Leifsbudir.
ARLSEFN, surnom de Thorfinn, signifie Destiné à devenir un grand homme. Thorfinn était riche et puissant. Ses ancêtres avaient appartenu à la noblesse des trois royaumes Scandinaves; plusieurs avaient porté la couronne.
Il venait de Norvège avec deux navires : l'un commandé
par lui et Snorre Thorbrandson ; l'autre par les islandais Bjarn Grimolfson et Thorhall Gamlason '.
Les colons accoururent en foule aux navires.
Karlsefn fit à Leif des présents et Leif offrit au navigateur norvégien l'hospitalité de Brattahilda.
Aux approches de Noël, Leif parut taciturne, préoccupé. Thorfinn s'en apercevant lui dit : « As-tu quelque chagrin? a Je crois remarquer que tu as perdu de ta gaîté habituelle. « Tu nous as traités avec la plus grande libéralité, et il est ce de notre devoir de te rendre, en retour, tous les services « que nous pourrons. Dis-moi donc ce qui t'afflige. — Vous « vous prêtez amicalement aux circonstances; je ne crains « pas que vos bons offices nous fassent faute; mais J'appré- « hende qu'on dise que vous n'avez jamais passé de plus « mauvaises fêtes de Noël qu'à Brattahlid, chez Leif. — Il « n'en sera point ainsi, mon hôte, » répondit Thorfinn : « Nous avons sur notre navire du malt et du grain. Prenez « tout ce qu'il vous faut et préparez un festin aussi magni- « fique que vous le jugerez convenable « . Leif, profitant de cette faculté, organisa la fête la plus splendide qu'on ait vue dans ce pauvre pays 2.
' Historia Thorjinni Karlsefnii, pp. i3o, i3i. — Particula de Grœnlandis, pp. 55, 56. — Rafn, Découverte de V Amérique au 10^ siècle, p. 9.
- Saga de Thorfinn Karlsefn et de Snorre Thorbrandson, traduction de M. E. Beauvois, op. cit.^ pp. 33, 34. Nous avons substitué le nom de Leif à celui d'Erik, parce que ce dernier n'était plus depuis quelques années. — Th. Torf.eus, Historia Vinlandiœ antiquce^ pp. 47, 48.
Thorfinn vit Gudrida pendant les fêtes, en devint amoureux et le lui déclara. La belle veuve remit l'affaire aux mains de Leif, chef de la famille. « Qu'elle suive sa destinée, » répondit le fils d'Erik. Le mariage fut célébré pendant l'hiver de 1007.
Vinland-la-Bonne était toujours l'objet des conversations des marins. Tous souhaitaient d'y aller ou d'y retourner pour en rapporter des richesses.
Gudrida, que la Saga de Thorfinn nomme aussi Thurida ', partageait leurs désirs et leurs espérances, employait à convertir Thorfinn à ses idées l'influence que lui donnait son titre de nouvelle épouse. Thorfinn consentit et engagea soixante hommes et cinq femmes, auxquels il promit la moitié des bénéfices que produirait l'entreprise. Leif lui permit de se servir de ses maisons du Vinland. Outre ses anciens compagnons: Snorre, Bjarn et Thorhall, il s'adjoignit Thorvard, qui commandait le navire du père de Gudrida.
Ce Thorvard était un homme faible, sans valeur, entièrement dominé par sa femme, Freydisa, fille naturelle d'Erik le Rouge, qu'il avait épousée pour sa fortune -.
I « Filia Thorbjornis in hac particula jam Thurida, jam Gudrida nominatur. Fortassis in pueritia nomen habuit Thuridee, sed postea, objecta anime religione, ethnicum nomen deposuit, derivatum a Thore deo, ejusque loco recepit nomen Gudridoe. » (Rafn, Antiqiiitates Americanœ^ p. i36, note a).
- Snorre Sturlesons, op. cit., cap. cv, ex, pp. 3o5, 3 18, 319. — Particula de Grœnlandis^ p. 56. — Historia Thorjinni Karlse/nii, Y>P- i ^7, i38.
La flottille, composée de trois navires, portait cent soixante hommes et des bestiaux. Il s'agissait d'une exploration sérieuse et de l'établissement d'une colonie.
Au printemps de 1007, les Normands mirent à la voile de TEriksfjord. Ils furent portés au nord, dans le Vesterbygd par la branche encore tiède du Giilf-Stream, qui baigne la côte occidentale du Groenland. Dépourvus d'instruments nautiques, ils cherchaient dans le détroit de Davis l'endroit le moins large pour passer à la terre de Baffin. Comme le remarque M. Beauvois. ils remontèrent peut-être un peu trop au septentrion. Enfin sollicités tout à la fois par le courant polaire et par un vent du nord, ils mirent le cap au sud, descendirent le long des côtes américaines et parvinrent, en vingt-quatre heures de navigation, au Helluland, alors rempli de renards.
Ils reconnurent ensuite le Markland, puis une île où les chasseurs tuèrent un ours et qui, pour cette cause, fut appelée Bjarnar (île aux Ours) '.
Malgré le vague des renseignements que donnent les Sagas sur la route suivie, on suppose que, pour chercher la tombe de Thorvald, l'expédition longea les côtes. On sait d'ailleurs qu'elle prit terre au cap Kjalarnes, puisqu'elle y recueillit une quille de vaisseau. La tombe du fils d'Erik ne tut pas retrouvée, bien que plusieurs des compagnons de ce capitaine dussent monter les navires de KarIsefn.
' Terre-Neuve, Anticosti ou Saint-Jean. (M. E. Bkauvois, op. cit., p. 56, note 2.) — Th. Torf-eus, Historia Vinlandia: antiqua', p. 5o.
A partir de KJalarnes, ils virent de vastes déserts, des dunes, de longues et étroites plages qu'ils baptisèrent du nom de Fiirdustrandir (rivages merveilleux). On pense qu'ils désignaient par ce nom Nauset, Chatam et Monomoy Bay '.
Ils trouvèrent ensuite des côtes découpées de baies nombreuses. Karlsefn y descendit deux coureurs écossais : un homme, Haki; une femme, Hekja,qu'01afTriggvason avait donnés à Leif. Il leur recommanda d'explorer la contrée du sud-ouest. Ils revinrent à la fin du troisième jour avec quelques grappes de raisin et des épis de froment sauvage ^.
I Mémoires de la Société royale des Antiquaires du Nord, 1840-1843. pp. 2, 3. — KoHL, oj?. CI/., p. 72.
D'après un très-ancien géographe, Bjarn Jousson, auteur du Gripla, le Furdustrandir était très-froid et l'on ignorait s'il était habité. « Au sud-est, » dit le même auteur, « se trouve le Hel- « luland, qui est aussi appelé Skrœnlingialand ; de là, il n'y a << pas loin au bon Vinland, qui selon quelques-uns se rattache « à l'Afrique. Entre le Vinland et le Groenland se trouve le Gin- « nungagap, bras deFOcéan quientoure la terre ». (xM. E, Beauvois, op. cit.., p. yS).
^ Historia Thorfinni Karlsefnii., pp. 137-141, 169-173. — Th. Torf.eus, Historia Vinlandiœ antiquce.^ pp. 5o, 5i.
D'après l'Erbyggia Saga, Haki et Hokja étaient des animaux, plus semblables au singe qu'à l'homme, capturés par Thorfinn, sur la côte américaine. « Aliquo in loco adeptus est duo animantia, simiîE quam homini similiora, qute Hakium et Hckjam appellavit ». (Rafn, Ant. Amer, pp. 196, 197). — Cettesupposition ncméritc pas d'être discutée.
Thorfinn s'engagea dans une baie profonde qu'il nomma Straumfjord (baie des courants) ; c'est probablement Buzzard's Bay, où le Gulf-Stream produit des courants trèsirréguliers ' Il descendit dans une île où l'éder se trouvait en très-grand nombre. On ne pouvait y faire un pas sans casser des œufs d'oiseaux -. Il lui donna le nom de Straiimey (île des courants). On croit la reconnaître dans Martha's Vineyard ?.
Les navigateurs prirent terre dans le Straumfjord. La douceur du climat, la végétation, des eaux poissonneuses leur tirent supposer qu'ils avaient trouvé un lieu convenable pour l'établissement d'une colonie.
Ils y construisirent des baraques, débarquèrent les troupeaux et donnèrent le printemps à des travaux de culture, à la pèche, à des explorations.
L'hiver les surprit sans provisions. La chasse et la pêche devinrent improductives. Ils passèrent dans l'île et la disette les y suivit. Pour obtenir des vivres, ils tirent un vœu qui
' KoHL, op. cit., p. 72. — M. E. Be.\uvois, op. cit., p. Sj, note I .
2 Historia Thorfinni Karlsefnii, pp. 141, iSy. — Les îles inhabitées du Massachusetts servent encore de retraite à une foule d'cdcrs et de canards sauvages, et Tune d'elles, située à la pointe sud-est de la péninsule de Barstable, est encore appelée Egg-Island (îles des œufs). {M. E. Beauvois, o/». cit., p. 3j, note 2).
5 Rafn, Découverte de l'Amérique au i 0'' siècle., p. 19. — M. E. Beauvois, op. cit., p. 3/, note i.
ne fut point exaucé. Sur ces entrefaites, Thorhall disparut, sans doute pour invoquer ses anciens dieux.
Cechef, ancien serviteur d'Erik le Rouge, était surnommele Chasseur. Grand, fort, taciturne, railleur, « mauvais chrétien, » il ne parlait, dit la chronique, que pour conseiller le mal à son maître. Il connaissait parfaitement les lieux déserts et le refuge des oiseaux '.
Après trois jours et trois nuits d'anxieuses recherches, Karlsefn et BJarn le trouvèrent sur un rocher, renversé sur le dos, la bouche et les narines ouvertes, murmurant des paroles inintelligibles. Il ne voulut point s'expliquer sur les causes de son absence, mais se laissa reconduire au cantonnement.
Dans le même temps ils prirent une baleine et la disséquèrent, « car ils avaient peu de vivres ». Ils en firent bouillir et en mangèrent, ce qui les rendit tous malades -,
« Maintenant, « dit Thorhall, « Œnobarbus me viendra « plutôtenaide quevotre Christ. Voilà ce que rapporte d'avoir « composé un chant contreThor, mondieututélaire, lui qui « ne m'a jamais trompé. Ce qu'il y a de mieux à faire, c'est t< de jeter à l'eau cette chair de baleine et de se confier aux Il dieux L'air se purifiera, le temps de la pêche reviendra ; « les vivres ne vous manqueront plus, car il y a du gibier
' Historia Thorfinni Karlse/nii, p. 173. — Th. Torf/Eus, Historia Vinlandiœ antiquœ^ p. 5i. — M. E. Beauvois, op. cit.., p. 38, note i.
- Historia Thorfinni Kar self nii., pp. 141, 142, 168, 169, 173- 175. — Particula de Grœnlandis., pp. 57, 58. — Th. Torf-ïus, Historia Vinlandiœ antiquœ., p. 52.
a dans les bois, des œufs dans l'ile, du poisson dans la « mer ».
Ils suivirent son conseil et revinrent en terre ferme, où, fort heureusement, le gibier, le poisson et les œufs se trouvaient alors en abondance.
A la suite de ces événements, Thorhall dit qu'il voulait remonter au nord, le long des Furdustrandir, jusqu'au cap de la Carène, pour retrouver le Vinland. Karlsefn préféra la direction de l'ouest.
Bien que Thorfinn et Gudrida eussent conçu, organisé et fait presque tous les frais de l'entreprise, ils n'avaient sur leurs compagnons qu'une autorité purement nominale: les vieux Normands ne savaient pas obéir ; dans toutes les situations ils conservaient la plénitude de leur indépendance.
Du jour où les idées de Karlsefn ne furent plus celles de lirascible Thorhall, celui-ci reprit sa liberté d'action, se rendit dans l'ile avec neuf hommes et se tint prêt à partir par le premier vent favorable.
Un jour qu'il portait de l'eau dans son navire, il en but et chanta :
(I Les colonnes de fer de l'Assemblée me disaient que « j'aurais dans ce pays les vins les plus délicats ; il me faut « vitupérer cette terre devant les hommes. La divinité Porte- « Casque me présente maintenant un seau; ainsi donc, je « cours à la fontaine, et mes lèvres ne sentent pas le goût « du vin ».
Q.uand il mit à la voile, en 1008, il chanta celte seconde strophe:
« Retournons au pays de nos ancêtres! Faisons voile et « que notre navire glisse rapidement le long de ces rivages « sablonneux. Que ceux dont les glaives bravent la tempête, a qui rejettent les anciennes mœurs et louent cette terre, « restent dans le Furdustrandr à faire bouillir de la ba- « leine \.
A la hauteur du cap Kjalarnes, le grand courant du Gulf- Stream^ accéléré par un vent d'ouest très- violent venu des montagnes du New-Hampshire, le porta en pleine mer et le jeta sur les côtes d'Irlande ^.
D'après le récit de quelques marchands, il mourut en esclavage 3. Son sort fut celui de tous les navigateurs qui se perdaient sur ces côtes.
Karlsefn, Snorre, Bjarn et Thorvard firent voile à l'ouest, avec I 3 1 hommes, à la recherche de Leifsbudir.
' Ces strophes sont de huit vers chacune. Leur caractère et les métaphores dont elles abondent leur donnent pour date le xc ou le xi'' siècle. (Rafn Ant. Amer.^^. 144, note a).
2 Pareille aventure survint, à la fin du xvie siècle, au marquis de la Roche. Comme il cherchait, dans une petite embarcation, un port aux environs de l'île de Sable, il fut saisi par un vent d'ouest et porté, en dix ou douze jours, en vue des côtes de France. — (Lescarbot, Histoire de la Nouvelle-France^ Paris, Millot, 1612, pp. 420, 421 ; Tross, 1866, pp. SgG, Sgy).
5 Historia Thorfinni Karlsefnii, pp. 142, 143, 175, 176. — Th. Torf.eus, iï^/s/or/^ Vinlandiœ antiqiiœ^ pp. 53, 54.