CHAPITRE II
THORFINNSBUDIR.
Arrivée à Mount-Hop. — Apparition des Skrellings. — Trafic avec les Skrellings. — Naissance de Snorre. — Combat avec les Skrellings — Courageuse conduite de Freydisa. — Abandon de Thorfinnsbudir.
>PRÈs avoir longtemps navigué, Karlsefn décou- 'J) vrit, derrière une grande île, un fleuve qui traversait un lac avant de se jeter dans la mer. Les rives en étaient étroites, sablonneuses, inhabitées. On ne put le remonter sans de grands efforts. Karlsefn baptisa ce pays du nom de Hop.
Ce mot islandais, dit Rafn, signifie petite baie formée par une échancrure de la mer et par une rivière. Il s'applique également à la terre qui borde cette baie.
A la désignation de la Saga de Thorfinn correspond Mou"i.-Hop Bay, traversée par Taunton River qui, sous
le nom de Pocasset River, se jette dans la mer par le détroit de Seaconnet.
C'est dans cette contrée, à l'est de Mount-Hop Bav, que se trouvait Leifsbudir.
Thorfinn s'établit sur la rive opposée, probablement sur le cône appelé par les Indiens Mount-Haup, entre le lac 'et la forêt. Il appela son établissement Thorfinnsbudir '.
Il trouva des vignes sur la colline et du froment sauvage dans la plaine. La forêt était remplie de gibier; dans les rivières, on prenait le poisson à la main, notamment celui de l'espèce que les Scandinaves appelaient sacrée. Pour éviter la disette dont il avait souffert dans le Straumfjord, il fit creuser de grandes fosses que la haute mer couvrit et laissa pleine de poissons. Il remit le bétail en liberté, puis tit couper du bois pour en charger son navire.
Il était dans cette contrée depuis une quinzaine de jours, quand, un matin, la baie se couvrit d'un grand nombre de carabos ^ chargés d'hommes noirâtres, laids, ayant une
' Rafn, Découverte de l'Amérique au j o^ siècle, p. 19. — Particula deGrcenlandis, p. G3.—Historia Thorfinni Kalsefnii, pp. 147, 148, i5i, 179. — Th. ToKF.tus, ///5/o;-/a Vinlandiœ Antiqua\ p. 54. — M. E. Beauvois, op. cit., p. 40, note 1.
2 M. E. Beauvois, op. cit., p. 40, dit : neitf. Rafn traduit la Saga de Thorfinn {AjU. Avicr., p. 14S) par: magnum numerum caraborum vidcrunt. Th. Torfxus (Hist. Vinlandiw Antiquœ. p. 55) dit: P'requentes scaphas, coreis intectas appropinquantcs. « F^rcqucntcs» est ici pris dans le sens de <- magnum numcrum » .
affreuse chevelure, de grands yeux et la face large. Ces hommes étaient des Esquimaux ou Skrellings, comme les appellent les chroniqueurs. Ils dressaient de longues perches et les faisaient siffler en les agitant rapidement.
« Que penses-tu de cela ? dit Thortinn à Snorre. — Je « pense que c'est un signal de paix et qu'il convient d'arbo- « rer le bouclier blanc «. Le bouclier blanc, qui était aussi le bouclier de paix, fut arboré. Les Esquimaux s'approchèrent, regardèrent curieusement les Scandinaves, puis virèrent de bord et disparurent derrière le promontoire.
Le printemps les ramena. Leurs carabos vinrent un matin en si grand nombre qu'on aurait pu croire la mer couverte de charbons. Après avoir échangé le signal de paix avec les Normands, ils débarquèrent et offrirent, pour des morceaux d'étoffe rouge, des peaux de toute sorte ' et des corbeilles. Ils demandèrent aussi des lances et des épées, mais Thorfinn et Snorre défendirent prudemment de leur en donner.
Karlsefn s'aperçut un jour qu'il ne lui restait plus que très-peu d'étoffe rouge; il la fit découper en bandes larges de moins d'un doigt. Les Skrellings achetèrent ces morceaux le même prix et souvent plus cher que les autres. Ils s'en faisaient un ornement de tête.
Il leur offrit un jour de la soupe au lait. Cette nourriture fut tellement de leur goût qu'ils ne voulurent plus autre chose. « Ils emportaient ainsi dans leur ventre le prix de « marchandises que les Scandinaves mettaient soigneuse- « ment de côté pour en charger leurs navires « .
' M. Beauvois dit : « du vrai petit-gris ».
Thorfinn, par crainte de surprise, avait entouré son habitation d'une forte palissade.
Dans le courant de l'automne, Gudrida le rendit père d'un fils qui reçut le nom de Snorre. Ce fait mérite d'être signalé parce que Snorre est le premier des Normands qui virent le jour en Amérique.
Un taureau appartenant à Karlsefn sortit un jour du bois en courant et mugissant. LesSkrellings, effrayés, s'enfuirent précipitamment, avec leurs paquets de fourrures, du côt.é des maisons et voulurent y pénétrer, mais Karlsefn leur en fit fermer les portes.
C'est à ce fait que la Saga de Thorfinn et Torfœus attribuent le conflit qui survint entre les Skrellings et les Normands. Les Particula de Gi'œtilandis et VHeimskringla mentionnent cet incident, mais sans y attacher d'importance. C'est à tort, ce semble, que les premiers donnent pour seule cause du conflit l'effroi causé par le taureau; c'est à tort aussi que les autres n'accordent à ce fait aucune importance. Les Skrellings eurent grand peur et soupçonnèrent une trahison des Normands. Ils craignirent dès lors un combat et cette crainte augmenta le désir qu'ils avaient de posséder des armes en fer. Comme on va le voir, ils firent pour s'en procurer une tentative qui détermina le conflit.
Au commencement de l'hiver, après une absence que Torfaeus dit avoir été de trois semaines, les Skrellings revinrent, mais en beaucoup plus grand nombre que d'habitude, et
déposèrent leurs marchandises avant d'en avoir reçu le prix. Thorfinn, qui leur supposait sans doute quelque projet hostile, se tenait sur ses gardes. «Apportez, «dit-il aux femmes, ce le manger qu'ils demandaient jadis avec tantd'empres- « sèment, et pas autre chose » .
A ces mots, qu'ils comprirent, les Skrellings jetèrent leurs marchandises dans l'enceinte, ce qui causa un certain désordre dont ils profitèrent avec empressement.
Gudrida était dans la maison, auprès du berceau de son fils. Elle vit une ombre traverser la porte et se trouva tout à coup en présence d'une femme de petite taille, vêtue de noir, la tète ceinte de bandelettes, les cheveux grisonnants, la lèvre pâle, les yeux comme on n'en voit qu'à certains homm'es. « Quel est ton nom? » lui dit cette femme. — « Gudrida, et toi, le tien? « « Gudrida n. Au moment où, ces mots échangés, l'épouse de Thorfinn lui faisait signe de s'asseoir, un grand bruit se fit dans la maison: un Skrelling était tué par un Scandinave dont il voulait dérober les armes. Au même instant, la femme mystérieuse, que Gudrida seule avait vue, disparaissait comme par enchantement, et les Esquimaux prenaient la fuite en abandonnant, avec leurs marchandises, les jattes de lait qu'on leur avait offert en paiement.
« Maintenant, » dit Karlsefn, « il est nécessaire de nous « concerter, car je prévois qu'ils vont venir, trois fois plus « nombreux, pour nous attaquer. Dix de nous occuperont « cette langue de terre et se montreront à l'ennemi ; les autres « iront dans la forêt pour ouvrir un passage aux bœufs.
« Quand l'ennemi viendra, on fera marcher le taureau en « avant ' «.
Les Skrellingsarrivent en poussant le cri de guerre; Karlsefn fait arborer le bouclier rouge. Ils lancent une pluie de flèches et se servent de frondes. Au moyen d'une espèce de balistc, ils projettent au loin a^ec bruit une énorme pierre bleue que le chroniqueur compare, pour la fornie, à la poitrine d'un mouton. Par suite d'un effet de mirage, les Normands crurent voir derrière eux une troupe ennemie aussi nombreuse que celle qu'ils combattaient -. Tout en se dé-
' Historia Thorfinni Karlse/nii, pp. 148-151, 179-182. — Particula de Gramlandis^ pp. 59-63 — Snorre Sturlèsons, op. cit., cap. ex, pp. 3 19-321.
* Une illusion du même genre a été observée par un savant moderne dans la contrée que l'on suppose avoir été le théâtre de ces événements. « En traversant les déserts du cap Cod (Kialarnes et Furdustrandir des Scandinaves), » dit Hitchcock, dans Report on the geology of Massachusetts., « j'ai remarqué un singulier effet de mirage. A Orléans, par exemple, il me semblait que nous montions un angle de trois ou quatre degrés, et je ne fus convaincu de mon erreur que lorsqu'en me retournant je remarquai qu'une pareille inclinaison avait lieu sur la route que nous venions de parcourir. Je n'essaierai pas d'expliquer cette illusion d'optique : j'observerai seulement que c'est un phénomène du même genre que celui quia frappé M. de Humboldt dans les pampas de Venezuela. Autour de nous, dit il, toutes les plaines semblaient monter vers le ciel. » C'est peutêtre à cause de cette circonstance que les Scandinaves avaient donné au cap Cod le nom de Furdustrandir (rivages merveilleux). (M. E. Be.vuvois, op. cit., p. 43, note 1).
fendant avec vigueur ils étaient grandement inquiets. Quand la baliste mêla son sifflement au bruit du combat, leur inquiétude devint de l'effroi; ils lâchèrent pied et se sauvèrent en désordre dans la foret.
Les Skrellings trouvèrent une hache auprès d'un mort. Plusieurs l'essayèrent sur du bois et furent émerveillés de ses effets. Un autre n'ayant pu lui faire couper une pierre la Jeta dédaigneusement.
D'après les Partictda de Gi'œnlandis et VHeimskringla, celui qui trouva cet outil le considéra curieusement, puis, pour juger de sa valeur, en frappa de toutes ses forces, à la tète, l'un de ses compagnons. Un chef, homme de haute taille et de belle prestance, s'en empara, l'examina fort attentivement et la jeta dans la mer.
Ces deux versions, également enfantines, prêtent aux Skrellings une naïveté qu'ils n'avaient certainement pas, qu'on ne trouve chez aucun des anciens peuples de l'Amérique.
En voyant fuir les Normands, JFreydisa sort de sa demeure et s'écrie: « Comment, hommes de courage, osez- « vous tourner le dos à ces guerriers inhabiles que vous « pourriez tuer comme des bêtes! Si j'avais des armes, je tt combattrais mieux que n'importe lequel de vous «. Ils ne l'écoutent point. Elle les suit, mais lentement, à cause de son état de grossesse avancée.
Dans le bois, elle trouve Thorhrandus, fils de Snorre, qui avait été tué d'un coup de pierre à la tète. Elle prend son épée. Quand les Skrellings arrivent près d'elle, ils reculent
d'effroi, courent à leurs barques et s'éloignent rapidement. La poitrine nue, la chevelure au vent, la lèvre frémissante, l'œil en feu, elle leur avait fait l'effet d'une divinité terrible tombée du ciel au secours de leurs ennemis '.
Karsefn et ses compagnons louèrent son courage. Elle fut certainement peu sensible à leurs éloges, et Thorvard, son époux, qui l'avait abandonnée, perdit encore dans son esprit.
En considérant quils n'avaient que deux morts, que la
' Rafn traduit ainsi la Saga de Thorfinn (Ant. Amer., p. 1 54) : « nia extractam e vestibus mammam nudo gladio illidit ». M. E. Beauvois traduit ainsi le même passage (op. cit., p. 43) : « Elle se dépouilla le sein, se coupa les mamelles avec le glaive (et les jeta sur les naturels) ».
Cet exploit merveilleux est tout à fait inadmissible. Une femme, surtout une femme enceinte, ne survivrait pas à pareille amputation. On ne voit même pas que Freydisa ait souffert des horribles blessures qu'elle se serait faites. La fuite des Skrellings prouve qu'elle n'a même pas tourné la pointe de l'épée vers son sein. Une femme de son caractère ne pouvait penser qu'à se défendre.
Dans la Découverte de l Amérique au jo'" 5ièc/f, p. i3,Rafn dit qu'elle avait la poitrine nue et brandissait un glaive contre les ennemis. Th. Torfneus approche de la vérité, mais moins que Rafn, quand il dit: {Hist. Vint. Ant., pp. Sy, 58; : « Ut vero complures occurrentes vidcbat, exertam mammam gladio admovebat. Id metuentes Skrœlingi ad naves fugicbant ocyusque abscedebant: En voyant plusieurs accourir, elle approcha le glaive de son sein nu. Les Skrellings effrayés s'enfuirent à leurs barques et s'éloignèrent rapidement » .
baliste ne leur avait fait aucun mal, qu'ils n'avaient eu à combattre que la troupe venue en canots, ils reconnurent que les Skrellings qu'ils croyaient derrière eux étaient l'effet d'une illusion d'optique.
De ce jour, cependant, Thorfinn ne se crut plus en sûreté dans le pays et résolut de retourner dans sa patrie '. Toutefois, il ne voulut pas s'éloigner sans avoir soigneusement exploré les environs de Hop, sans laisser une trace durable de son passage et de ses aventures.
' Particula de Grcenlandis, pp. 63, 64. — Historia Thorfimii Karlsefnii, pp. i52-i56, 181, — Snorre Sturlesons, op. Cît.^ cap. ex, p. 32 1. — Eyrbyggia Saga secundum ms. Arnœ- Magnœana, num. 448, 449, 450 a, in-4°, citée par Rafn, Antiq. Amer.^ pp. 197, 198. — Th. Torfjevs, Historia Vinlandiœ Antiquce, pp. 18-22, 56-58.
iiimauliiuiimiumiiiiiiiuuMLittMiiuiiiiuiiiiuiiuiiiiiaiiiiimiiiinMiiiiiiiiiiiiniiuiliinlimmiunumuiiiiiuuiiiiuluii